PRONONCÉE DEVANT LE CERCLE CATHOLIQUE DE QUEBEC, LE 28 MARS
Monsieur le Président,
Mesdames,
Messieurs,
J'aurais voulu venir ici ce soir avec une étude historique ou littéraire quelque peu travaillée et digne de cet auditoire. Mais les heureux loisirs dont parle le poète me font absolument défaut, et je me vois forcé de vous offrir simplement quelques considérations, quelques observations sur une page de l'histoire actuelle, sur la crise sociale et politique que traverse en ce moment la France, cette France qui reste, malgré tout, la patrie de nos intelligences et de nos cœurs.
Je ne saurais songer à entrer dans le vif des questions. Elles sont trop multiples et trop graves pour faire le sujet d'une causerie comme celle-ci. Je me bornerai donc à un aperçu de la situation politique en France, et à une esquisse de quelques figures
d'hommes publics en vue, dont les échos de 1^ tribune et de la presse nous apportent si souvent les noms de ce temps-ci.
Messieurs, un seul mot peut résumer parfaitement l'état politique de la France à l'heure où je vous parle : c'est le chaos, c'est-à-dire la confusion universelle, confusion dans les idées, confusion dans les doctrines, confusion dans les mœurs, confusion dp.ns les partis. Yoilà le triste spectacle qu'offre en ce moment notre ancienne mère patrie. Vingt ans de règne franc-maçonnique, vingt ans de domination jacobine, vingt ans de luttes intestines, de persécution religieuse, de crimes contre la conscience humaine, d'entreprises contre les libertés les plus sacrées, d'attentats contre la famille, ont abouti à une crise sociale et politique dont gémissent tous ceux qui se souviennent des splendeurs et des gloires dont les siècles avaient couronné le front de la noble France, splendeurs et gloires qui, daas l'histoire du monde, nous la faisaient apparaître rayonnant d'un éclat immortel.
Ce qui est surtout de nature à attrister les amis de la France, Messieurs, c'est ce fractionnement, cet émiettement de la nation en une infinité de partis, de sectes, de groupes, de factions, qui enlèvent à la société française ces deux nécessaires et maîtresses conditions de grandeur et de force : l'unité de l'esprit national, et la stabilité des institutions. L'unité, cette majestueuse unité qui faisait, aux grands siècles, l'honneur de l'esprit français et lui conférait comme une sorte de magistère européen
et international, cette unité a disparu dans la guerre des doctrines et dans le heurt des opinions. Et la stabilité des institutions s'est eiFondrée comme l'unité intellectuelle et doctrinale. La famille a été menacée dans ses droits, la magistrature frappée par l'inamovibilité dans son indépendance, le sacerdoce battu en brèche par un savant et perfide système de persécutions légales, l'armée atteinte par l'invasion de la politique, et le gouvernement déconsidéré, amoindri, énervé, parle régime de bascule qui a fait culbuter à la file, comme des châteaux de cartes, une trentaine de ministères, depuis 1871.
Encore une fois, il n'entre pas dans le cadre de cette conférence d'étudier les causes du désordre social et de l'anarchie politique où se débat actuellement la France. Je ne veux que jeter avec vous un coup d'oeil sur l'échiquier parlementaire français, tel qu'il se présente en ce moment à nos regards, et vous faire lier ou renouveler connaissance avec quelques-uns des hommes publics qui occupent en ce moment la scène, dans ce que j'appellerai la crise française, soit à la tribune, soit dans la presse, soit dans les lettres.
A l'heure qu'il est, Messieurs, le Parlement et le peuple français sont divisés et subdivisés en une incroyable variété de partis. Il y aies opportunistes, les radicaux, les centre-droit, les centre-gauche, les extrême-gauche, les socialistes, les anarchistes, les
boulangistes, les anti-sémites, les constitutionnels, les royalistes, les bonapartistes, les catholiques tout court, etc., etc. Mais, au milieu de cette multitude de groupes et de nuances, on peut tracer une première ligne de démarcation bien accusée : d'un côte les révolutionnaires et les libres penseurs, de l'autre les catholiques et les adversaires de la Révolution, Puis, dans ces deux grandes divisions, se dessinent les catégories. Pour nous borner au Parlement, la gauche, le parti révolutionnaire, se fractionne en trois groupes principaux : les opportunistes, les radicaux, les socialistes. Les opportunistes sont les successeurs, les amis, les anciens collègues de Gambetta. Ce sont les républicains qui, une fois arrivés au pouvoir, tout en conservant leurs idées sectaires et leurs doctrines dissolvantes, ont essayé de constituer un gouvernement ayant une certaine stabilité, et ont reculé devant les conséquences extrêmes de quelques-uns de leurs principes. Ce sont les républicains arrivés et voulant conserver l'état de choses qui leur donne la puissance, les places, les honneurs, la fortune. Ces opportunistes, ces républicains modérés, comme ils s'appellent eux-mêmes, ont fait la persécution religieuse, ont mené la campagne des lois scolaires, ont frappé la magistrature, ont expulsé les congrégations. Mais ils ne veulent pas encore aller, par exemple, jusqu'à la suppression du budget des cultes, jusqu'à la dénonciation du concordat, jusqu'à l'abolition du Sénat ou à son élection par le suffrage universel, jusqu'à l'élection de la magistrature, jusqu'à la disparition du Président de la Repu-
"blique. C'est ce qui les sépare encore des radicaux qui se subdivisent en deux groupes : la gauche radicale et l'extrême-gauche. Les chefs du parti radical sont MM. Clemenceau et Floquet, et un peu M. de Freycinet, qui, parti de Solesmes où il fut l'hôte de dom Guéranger, a fini de chute en chute par tomber entre les bras des radicaux. Pour peindre au vif M. de Freycinet, il faudrait dire qu'il a appartenu à tous les partis sans se livrer à aucun, et qu'il a donné des gages à tous les groupes républicains, sans avoir lui-même aucune conviction personnelle. C'est un diplomate, un ondoyant, et ses adversaires l'ont appelé la " souris blanche ". Les radicaux veulent la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'abolition du Sénat, la suppression de la Présidence, l'élection de la magistrature, et plusieurs autres réformes dictées par le pur esprit jacobin.
Les opportunistes ou républicains plus ou moins modérés s'opposent à ces mesures extrêmes, non par esprit de justice, mais par esprit de secte. Ainsi ils veulent conserver le Concordat, afin de s'en servir, à l'aide des fameux articles organiques, pour tenir l'Eglise en tutelle.
Sadi-Carnot, président de la République, est un opportuniste. La tête véritable de ce parti, depuis la mort de Gambetta, son homme d'Etat, si l'on peut donner ce nom à un sectaire, était M. Jules Ferry, qui vient d'être foudroyé en plein succès i, en pleine
1— Jules Ferry avait été élu président du Sénat peu de temps avant sa mort subite.
résurrection politique, et dont la disparition soudaine a causé tant d'émotion en France. Les autres sommités opportunistes sont MM. Coustans, Rouvier, Ribot, Spaller, Challemel-Lacour, etc.
Le groupe socialiste est peu nombreux mais très bruyant ; ses meneurs sont MM. Millerand, Basly, Bojer, etc.
Traversons la chambre et passons à droite. La droite est moins fractionnée, mais cependant des événements assez récents l'ont aussi morcelée. A l'heure qu'il est, elle se compose de bonapartistes, de royalistes, de constitutionnels et de catholiques. Les bonapartistes et les royalistes font la guerre non seulement à l'administration et aux lois républicaines, mais aussi à la forme même du gouvernement, à la République. Jusqu'à il y a un an ou dix-huit mois, la droite tout entière avait cette attitude. Composée de deux grandes fractions, les royalistes et les bonapartistes, elle montait avec ensemble à l'assaut de l'Etat républicain, et se proposait d'arriver au triomphe des doctrines conservatrices, de la liberté religieuse et de l'ordre social, par le renversement de la République au bénéfice d'une monarchie. Mais un mot d'ordre venu de Rome a changé la face de la droite. Déjà quelques membres des groupes monarchistes, désespérant de voir triompher la forme de gouvernement qui avait leurs préférences, se détachaient pour former un parti constitutionnel acceptant la forme républicaine, tout en combattant l'administration, la législation et le personnel républicains. Les
instructions, les conseils de Léon XIII vinrent accentuer ce mouvement, et un autre groupe se forma, celui des catholiques avant tout, des catholiques faisant abstraction de leurs opinions monarchiques, pour livrer la bataille uniquement sur le terrain des revendications religieuses et sociales. Constitutionnels et catholiques ralliés ont donc pour programme, non plus le renversement de la République, mais la défaite de l'esprit sectaire et jacobin qui a inspiré la politique de la République depuis 1876.
Les chefs de la droite monarchique sont MM. de Broglie, de Larochefoucauld, de Breteuil, Paul de Cassagnac, Jolibois, etc. Le chef de la droite constitutionnelle est M. Jacques Piou. Le chef de la droite catholique, je pourrais dire le chef politique de la France catholique est l'illustre orateur et le vaillant chrétien dont la grande parole a rajeuni la gloire de la tribune française : j'ai nommé M. le comte Albert de Mun.
Il y a un autre groupe qui n'appartient vraiment ni à la droite ni à la gauche, et dont je n'ai pas encore parlé, c'est le groupe boulangiste. Le groupe boulangiste a des accointances avec la gauche et avec la droite. La mort du général d'aventure autour de qui il s'était formé, ne l'a pas fait disparaître, car il lui restait une doctrine, la doctrine anti-î)arlementaire de l'élection du président par le suifrage universel. Il y a dans ce groupe des catholiques, comme Jules Delahaye, qui incline beaucoup vers la droite catholique, et lui appartient de cœur ; il y a des in-
différents, comme Paul Déroulède, qui, sans être un combattant religieux, est un honnête homme et un patriote ; et il y a des libres penseurs, comme Georges Laguerre, qui est un triste personnage, doué d'un talent incontestable, et qui est considéré comme un allié du groupe socialiste.
Telle est en raccourci la composition du Parlement français en 1893. Et c'est dans ce Parlement, c'est au milieu de ces groupes multiples que la dramatique et retentissante affaire du Panama est venue promener ses ravages, indigner les uns, affoler les autres, passionner les esprits, couvrir de boue presque tous les maîtres de la République, et déshonorer la plupart des sectaires qui, depuis vingt ans, persécutent l'Eglise.
Ici, Mesdames et Messieurs, vient se placer l'esquisse de quelques figures contemporaines, aux. quelles cette affaire scandaleuse du Panama va servir de cadre.
Et tout d'abord, quel a été le premier révélateur des hontes et des turpitudes que recelait cette colossale entreprise du canal interocéanique. C'est un écrivain connu désormais d'un bout du monde à l'autre, c'est un journaliste et un publiciste de race, un puissant et cruel pamphlétaire, c'est Edouard Dru mont.
Il y a trois ans, je lisais un livre qui avait fait beaucoup de bruit à son apparition. C'était La dernière bataille de Drumont. J'avoue que je commen-
çais à être un peu blasé sur les pamphlets du farouclie pourfendeur de Juifs. J'admirais son style brillant, rapide, mouvementé, pittoresque, sa verve puissante, sa vigueur de polémiste ; mais certaines parties de ses œuvres me gâtaient les autres, et certaines de ses appréciations excessives, de ses thèses risquées m'éloignaient des côtés vraiment élevés, utiles, salutaires et justes de ses livres retentissants. J'ouvrais donc La dernière bataille avec cette impression mélangée, et les deux premières parties de cet ouvrage, VHistoire à la campagne et Souvenirs^ quoique très intéressantes, me laissèrent assez froid. Mais le livre troisième, cette mémorable histoire d' [/ne entreprise au XIXe siècle m'empoigna littéralement. Ce livre troisième, c'était le Panama, tout le Panama, avec la colossale mise en scène de Ferdinand de Lesseps, avec ses milliards s'engouffrant dans un nouveau tonneau des Danaïdes, avec ses achats de la presse et du Parlement, avec l'incroyable détail des gaspillages et des folies dont l'isthme néfaste a été le théâtre. Et cette histoire était faite avec une précision, un luxe de preuves qui produisaient la conviction absolue. Quand je fermai ce .livre terrible, je connaissais d'avance le scandale du Panama.
Trois ans se sont écoulés. Et soudain, après trois ans, le livre de Drumont a éclaté, comme une machine infernale dont la mèche s'est consumée lentement, au milieu du Parlement français.
C'est une figure bien originale que celle d'Edouard Drumont. Il est fait de contrastes et d'antithèses.
Il est catholique, et il se bat en duel sans souci des lois de l'Eglise. Il attaque et critique amèrement parfois les chefs de l'armée catholique, et il a des faiblesses et des sourires pour les socialistes et les anarchistes. Quelques-uns mettent en doute sa sincérité. A mon avis ils ont tort. Drumont est sincère, mais il a des thèses qui l'emportent trop loin, et son esprit brillant manque de pondération et de justesse. On ne peut nier qu'il n'ait fait du bien par ses dénonciations courageuses. Mais ses livres ne sont pas sans danger, et son Testament d'un anti-sémite spécialement n'est pas à mettre dans toutes les mains. Les études sociales qui ont fait sa renommée, sont : La France juive, La France juive devant Vojpinion, La fin d'un monde, La dernière bataille, Le testament d'un anti-sémite et Le secret de Fourmies.
On me permettra une ou deux citations pour donner une idée de son style et de sa manière. Voici comment il décrit Fun des épisodes du grand marchandage parlementaire :
" Tout Paris a assisté à ce marché des consciences parlementaires qui se tenait ouvertement, publiquement. Deux reporters qui ont pris la direction d'une célèbre agence qu'on appelait toulousaine du nom de son fondateur étaient en permanence dans les couloirs ou dans la salle des Pas-Perdus, le carnet à la main, inscrivant le nom des députés et le chiflfre demandé.
" La mauvaise action qu'on allait commettre était tellement évidente que, dans la commission, le projet
ne put réunir la majorité ; il y eut cinq voix pour, et cinq voix contre, et M. Rondeleux,* nommé rapporteur au bénéfice de l'âge, reçut mission de conclure au rejet de la proposition. Comme Napoléon à "Waterloo, Lesseps sentit que " la bataille entre ses mains pliait ". C'était le moment de lancer ses réserves.
...Allons! traites donner les Chèques ! cria-t-il.
" On vit alors un beau spectacle : les Chèques formés en colonne et marchant sur le Palais-Bourbon.
" Quand, le 19 avril, le pauvre M. Rondeleux arriva avec son rapport, M. Sans-Leroy s'écria : " J'étais opposé à la proposition, j'ai voté pour M. Rondeleux, mais aujourd'hui j'ai complètement changé d'avis et je suis devenu partisan du Panama ".
" On essaya en vain de savoir comment ce changement soudain avait pu se produire. On ne put rien obtenir de M. Sans-Leroy. Cela lui était venu comme au tambourinaire de Daudet " sans y penser, ea écoutant chanter le rossignol ". A toutes les objections, M. Sans-Leroy se contentait de répondre :
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusé.
" L'excellent M. Rondeleux, qui semble avoir un cœur sans fiel, prit la chose philosophi(|ueraent ; il remit son rapport dans sa poche et se contenta de dire plus tard, à la tribune : " Mon Dieu, les opinions peuvent se modifier légitimement ".
M. Sans-Leroy avait reçu, je crois, 200,000 francs pour changer d'avis.
Ecoutez maintenant cette page finale de La dernière bataille :
" Quand les Juifs auront fait de la France ce qu'ils ont fait de la Pologne, nous suivrons le courant magnétique ; nous franchirons l'Atlantique, nous irons au Canada. Les Canadiens-Français sont restés fidèles aux mœurs de la vieille France ; ils ont conservé la foi de leurs ancêtres, et ils prospèrent. La natalité, qui s'affaiblit chez nous d'une manière effrayante, augmente sans cesse chez eux ; la population double tous les vingt ans. Les Canadiens-Français étaient 63,000 en 1762, au moment de la cession du Canada à l'Angleterre ; ils sont 2,000,000 aujourd'hui : 1,500,000 au Canada et 500,000 aux Etats- Unis. Dans cent cinquante ans, le Canada aura à peu près la population de la France actuelle. Tout le monde, là-bas, vit dans la paix et dans l'union.
" Le pays est magnifique, arrosé par des fieuves immenses. Ceux d'entre nous auxquels les Juifs auront laissé de quoi payer la traversée, iront se réfugier sur cette terre qui portait jadis le nom peut-être prophétique de Nouvelle-France. Les Juifs, maîtres de la France, joueront l'opérette toute la journée et se vendront des lorgnettes réciproquement, pendant que les peuples s'égorgeront ; puis ils finiront par se battre entre eux et brûleront Paris, leur moderne Jérusalem, comme ils ont brûlé l'ancienne.
" Alors, quand nous serons bien installés là-bas, au bord du Saint-Laurent, accomplissant nos devoirs de chrétiens, groupés autour de nos pasteurs, exer-
çant nos droits paisiblement, tranquilles dans une société à peu près organisée, où le riche ne sera pas très riche, mais où les pauvres seront rares et où personne ne mourra de faim, nous verrons arriver un Juif en haillons, échappé à l'incendie de Paris.
— " Ayez pitié du Juif infortuné ! Soyez tolérant ! La tolérance est une vertu chrétienne.
" Malgré la résistance des hommes raisonnables, un caré trop bon fera donner à ce vagabond une culotte et un abri ... Le lendemain, il y aura cinquante Juifs ; au bout de dix ans, ils seront cent raille. Le curé qui aura insisté pour qu'on accueille le premier mourra de chagrin, après une affaire d'attentat aux mœurs que les Sémites auront montée contre lui, à l'aide de faux témoins.
" Au bout de cinquante ans, il n'y aura plus de Canada, plus de société, plus de famille, il n'y aura que des prostituées, des cabotins, des poruographes, des maîtres-chanteurs, des financiers véreux, des directeurs de théâtre, des politiciens tripoteurs, des Sarah Bernhardt, des AV'olff, des Jacques Meyer, des Arthur Meyer, des Eugène Mayer, des Bischoffsheim, des Erlanger, des Reinach, des Raynal et des îTaquet. Enchantés d'avoir accompli une nouvelle œuvre de destruction, les Sémites voudront célébrer leur victoire, et ils arracheront encore 300,000 francs aux indigents pour reprendre VOde triomphale de .M"" Augusta Holmes. . . ".
N'est-ce pas que ce style est vivant, et que cette verve est entraînante ?
Edouard Drumontafait école. 11 a été riiiitiateur
du parti des anti-sémites, avec sou ami le marquis de Mores, et ils ont fondé un journal, la Libre Parole^ qui est devenu en six mois une puissance, qui tire à deux cent mille exemplaires, et qui, brillamment rédigée, a joué dans la crise du Panama un rôle prépondérant et éclatant.
C'est d'après les premières révélations de la Libre Parole^ à qui M. Andrieux, ancien préfet de police, fournissait bien des renseignements mystérieux, que M. Jules Delabaye a porté à la tribune sa demande d'enquête et ses accusations formidables.
Jules Delahaye est un journaliste et un orateur remarquable. Il publie à Tours le Journal d^ Indreet-Loire^ qui jouit d'une grande influence. Tel de ses articles a produit dans toute la France catholique une sensation immense. Lorsque Boulanger parut vouloir donner des gages à la liberté religieuse, M. Delahaye se rallia à son drapeau. Elu député, il se consacra, après la mort du général, à la défense de la cause religieuse et des doctrines conservatrices. Son grand jour, le jour où il a montré toute la trempe de son caractère et toute la vigueur de son talent, ce fut le 21 novembre dernier^ lorsqu'il lança devant la Chambre son acte d'accusation foudroyant et implacable. La vaste salle du Palais- Bourbon était bondée. Tous les députés étaient à leur banc, et les tribunes regorgeaient d'un public avide d'assister à la scène attendue, car l'interpellation du député de Chinou à propos du Panama était annoncée. M. Delahaye monta à la tribune avec une fermeté intrépide et la solennelle gravité d'un justicier.
Son début fut émouvant :
" Je viens, dit-il, vous proposer de remplir un grand devoir qui domine toutes nos querelles politiques, un devoir de salubrité sociale qui intéresse tous les partis, en nommant une commission d'enquête sur les faits que je vais affirmer hautement, au risque de mon honneur ou au risque du vôtre "... (Très bien ! très bien ! à droite. — Interruptions à gauche).
A ces derniers mots d'une portée si meurtrière, les interruptions et les vociférations commencèrent. Ce fut un spectacle inouï, rappelant les plus mauvais jours de la grande Révolution. On vit la lutte d'un seul homme contre trois cents. M. Delahaye disait : des députés ont été achetés ; la gauche hurlait de rage et criait : les noms, les noms ! Et l'orateur répondait : si vous les voulez, vous voterez l'enquête. Et ce furieux dialogue se poursuivit pendant trois * quarts d'heure.
La Un de ce discours déchaîna encore de plus violentes colères. M. Delahaye comparait la situation du Parlement à celle d'un homme qui est accusé d'un détournement de fonds.
" Cet homme répond : " C'est une infamie, prouvez-le". Et si on lui dit : " La preuve, elle est dans tel meuble dont vous avez la clé".
" Cet homme qui n'a rien à craindre répondra : "Voilà la clef, venez avec moi ouvrir ce meuble ". Et quand l'accusateur aura cherché sans rien trouver, l'accusé pourra jouir de sa confusion et le traiter de calomniateur. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs à droite).
" Mais que fera rhomme qui ne se sentira pas fort de sa conscience ? Alors le dialogue changera : le second accusé ne dira pas à son accusateur : " Venez avec moi ouvrir le meuble ". Il se contentera de refuser obstinément la clé et demandera non moins obstinément la preuve.
" Que penseriez-vous d'un homme qui en pareil cas aurait une telle prudence? Ce que la France penserait des pouvoirs publics, accusés d'exaction par les actionnaires du Panama, s'ils se contentaient de défier la preuve qu'ils tiennent sous séquestre. Vous aurez beau crier : La preuve ! La France criera plus haut que vous : La clé ! (Très bien ! sur divers bancs à droite) ".
Le coup était porté, l'enquête fut votée, et vous savez ce qui a suivi.
Mais M. Delahaye ne resta pas seul à braver les fureurs républicaines et à démasquer les hontes du régime. Un puissant auxiliaire parut sur la scëne, ce fut M. Paul Déroulède.
M. Paul Déroulède, soldat, poète, orateur, est une des figures les plus originales et les plus intéressantes que les dernières années aient mises en lumière. Né en 1846, il avait vingt-quatre ans quand éclata la guerre franco-prussienne. Il s'enrôla en même temps qu'un de ses frères, fut fait prisonnier à Sedan, s'évada au péril de sa vie, retourna à l'armée et fit les deux campagnes de la Loire et de l'Est. Puis, lorsque survint la Commune, il se battit comme un lion contre les insurgés, fut blessé en emportant une barricade, et faillit perdre un bras. Après la guerre,
la vocatioti littéraire prenant le dessus, il publia successivement trois volumes de poésies patriotiques intitulées Chants du soldat^ Nouveaux chants du soldat^ et 3Iarches et sonneries. Il fonda ensuite la Ligue des patriotes, prit part au mouvement boulangiste et devint député en 1889.
Déroulède est un vrai poète. Ses vers éclatent comme une fanfare guerrière, sa strophe vibrante a des sonorités de clairon, son inspiration ardente anime d'un souffle puissant toutes ses pièces où vibrent la passion, j'allais dire la fureur patriotique. Permettez-moi de vous citer quelques strophes qui vous donneront une idée du genre de Déroulède :