V^ VICTORIBUS
La Prusse et les Prussiens ont vaincu l'Allemagne. Les ruses sont leurs jeux, les pillages leurs biens ; Ils ont vaincu la France et tiennent sa campagne, La Prusse et les Prussiens !
Aussi comme ils sont fiers sur le seuil de la porte ; Comme ils font sur nos maux de joyeux entretiens ; Quels souvenirs elle a, quels espoirs elle porte, La Prusse des Prussiens !
Comme elle dit : " Laissez passer les rois des hommes I Peuples, reconnaissez nos droits patriciens ; L'univers est à nous, puisque c'est nous qui sommes La Prusse et les Prussiens ! "
Eh bien, moi je le hais, ce peuple de Vandales, De reîtres, de bourreaux. — tous ces noms sont les siens ; — Je le hais, je maudis dans leurs races fatales La Prusse et les Prussiens !
Que leur roi, consacré tyran par la victoire, Refoulant le progrès jusqu'aux temps anciens, Bâillonne dans leur joie, étouffe sous leur gloire La Prusse et les Prussiens !
Que la plèbe aux abois s'y déchaîne par meutes ; Que <le ces bords du Rhin dont ils sont les gardiens. Nous puissions voir crouler, sous le feu des émeutes, La Prusse et les Prussiens !
Que leurs maux soient sans plainte et leurs morts sans prière ; Qu'ils soient chassés du Temple en vrais Pharisiens ! Qu'aucune foi ne guide et qu'aucun Dieu n'éclaire La Prusse et les Prussiens !
Que le luxe, volé dans nos villes attiques, Change, sans les former, leurs goûts béotiens ; Qu'elle vive fiévreuse, et qu'ils meurent étiques, La Prusse et les Prussiens !
Enfin, c'est là surtout le vœu de ma jeunesse, C'est seul pour quoi je vis, c'est à quoi seul je tiens, Que la Patrie en deuil se reprenne et ne laisse Que la Prusse aux Prussiens !
Que tout s'arme contre eux, contre eux que tout conspire, Que, quels que soient le chef, la route et les moyens, La France et les Français n'aient qu'un seul but : détruire La Prusse et les Prussiens !
Voilà le poète. Voici maintenant l'orateur. A la séance mémorable du 21 décembre dernier, Paul Déroulède montait à la tribune. L'atmosphère de la salle était chargée d'électricité. Une effroyable tempête parlementaire venait à peine de se terminer ; M. Rouvier, ancien premier ministre, avait été déféré aux cours de juridictien criminelle. L'émo-
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tion la plus poignante avait fait haleter la Chambre •et les tribunes pendant deux heures. Et maintenant, M. Déroulède venait dénoncer un homme redoutable et jusqu'à ce moment invulnérable, le leader de l'extrême-gauche, à propos de ses relations avec 'Oornélius Herz et de ses complaisances pour cet étranger. Après la première rumeur qui suivit l'apparition de M. Déroulède à la tribune, un silence de mort se fit dans la salle. L'orateur ne trompa pas l'attente de ceux qui comptaient sur une exécution. Il parla de l'élévation subite de Cornélius Herz, devenu grand officier de la Légion d'honneur. Et se tournant vers l' extrême-gauche : " Qui donc, parmi nous, s'écria-t-il, est venu proposer de lui faire place dans nos rangs ? Qui donc a, peu à peu, et si vite en même temps, introduit, patronné, nationalisé en France cet étranger? Car vous vous rendez bien compte qu'il ne s'est pas présenté tout seul, que ce n'est même pas un autre étranger qui l'a pris par la main et poussé au milieu de nous : il a fallu un Français, un Français puissant, influent, audacieux, qui fût tout ensemble son client €t son protégé, son introducteur et son soutien.
" Sans patronage et sans patron le petit juif allemand n'aurait pas fait de telles enjambées sur la route des honneurs, il n'aurait pas mis si peu d'années à sortir si complètement, si brillamment de son bas-fond. Je le répète, il lui a fallu un présentateur, un ambassadeur pour lui ouvrir toutes les portes et tous les mondes, le monde politique surtout. Il lui a fallu lo plus complaisant et le plus dévoué
des amis pour qu'il pût frayer d'égal à égal, de pair à compagnon, tantôt avec les ministres, tantôt avec les directeurs de journaux, tantôt même, je le sais,, avec le général Boulanger. (Ah ! ali ! au centre).
" Or, ce complaisant, ce dévoué, cet infatigable intermédiaire si actif et si dangereux, vous le connaissez tous, son nom est sur toutes vos lèvres, mais pas un de vous, pourtant, ne le nommerait ; car il est trois choses en lui que vous redoutez : son épée, son pistolet, sa langue. Eh bien, moi, je brave les trois et je le nomme, c'est M. Clemenceau ! (Mouvement) ".
Ces paroles produisirent une sensation indescriptible. Bientôt les murmures et les vociférations éclatèrent. Mais l'orateur était de taille à les dominer. " Messieurs, dit-il, en attendant la revision de la constitution je fais la revision de certains députés, je revise M. Clemenceau, voilà tout ".
Puis, après avoir accusé Clemenceau d'avoir reçu 200,000 francs de Cornélius Herz, Déroulède termina par cette péroraison émouvante :
" Ce serait sans intérêt, sans but, sans profit que cet Allemand aurait accumulé tous ces versements répétés et redoublés? A qui le ferez-vous croire, monsieur Clemenceau ? C'est en vérité à se demander si ce qu'il attendait, je ne dis pas ce qu'il exigeait de vous, ce n'était pas précisément tous ces renversements de ministères, toutes ces agressions contre tous les hommes au pouvoir, tout ce trouble apporté par vous et par votre grand talent dans toutes les affaires du pays et du Parlement.
" Car c'est à détruire que vous avez consacré vos efforts. Que de choses, que de gens vous avez brisés î Votre carrière est faite de ruines. Ici Gambetta, là un autre, et puis un autre, et toujours d'autres, toujours dévorés par vous.
'- Il y a, Messieurs, une chose bien triste et bien navrante dans un beau et bon pays comme le nôtre ; c'est l'internationale des ouvriers. Je la blâme, je la réprouve, je la déplore ; mais au moins ils ont ponr excuse la mi?-ère, ces affamés qui tendent leurs maigres mains par-dessus les frontières à des pâles affamés comme eux : ils ont pour excuse la souffrance, l'ignorance aussi. Ils ne savent pas que, tout dure qu'elle leur est souvent, leur patrie est encore une des plus fraternelles, des plus justes et des meilleures qui soient sous le soleil.
" Mais l'internationale des riches, la coalition des égoïsmes et des intérêts qui n'a pour but qu'un accroissement démesuré de luxe, de jouissances et de fortune, l'agiotage cosmopolite qui vit de la crédulité et de la ruine des misérables, la rapprochant, par-dessus ces mêmes frontières, de ces hommes aux mains pleines d'or mal gagné, qui font de la honte un trafic et de la corruption un placement, voilà ce qu'il faut flétrir ! Voilà le mal hideux contre lequel il ne saurait y avoir trop de châtiments, trop de lois, ou, faute de lois, trop de mépris. (Applaudissements répétés sur divers bancs à droite et à l'extrême gauche de la salle. — Mouvements divers) ''.
Les acclamations enthousiastes de la droite saluèrent cette éloquente philippique. Mais déjà Cléraen-
ceau était à la tribune, pâle, calme, et absolument maître de lui-même. Son discours, il faut le reconnaître, fut d'une suprême habileté. On en jugera par ces dernières phrases, coupantes et acérées comme une lame de poignard :
" Que me reste-t-il à faire ? A quelles imputations calomnieuses me reste-t-il à répondre? Je cherche et ne trouve rien, sinon cette injure suprême que, je l'avoue, je ne croyais pas avoir méritée de mes plus acharnés ennemis : que j'ai trahi l'intérêt français, que j'ai trahi la patrie, que j'ai amené sur ces bancs. . . (Interruption) — vous l'avez dit — que j'ai amené sur ces bancs une influence étrangère dont j'ai été l'agent ; que j'ai été traître à mon pays, traître à ma patrie ; que, guidé, commandé par cette influence étrangère, assujetti, asservi par elle, j'ai cherché à nuire à mon pays, j'ai cherché par des actes parlementaires à amener le désordre et la perturbation dans ma patrie.
" Voilà l'accusation que vous avez portée à la tribune. J'ai répondu sur tous les autres points avec autant de calme et de sang-froid qu'il m'a été possible. A cette dernière accusation, il n'y a qu'une réponse à faire : Monsieur Paul Déroulède, vous en avez menti ! (Applaudissements répétés à l'extrême gauche) ".
Ce duel de tribune entraîna un duel au pistolet dans lequel aucun des adversaires ne fut blessé. Mais l'honneur politique de Clemenceau avait reçu une blessure mortelle.
Naturellement dans cette crise formidable qui
règne depuis trois mois, Paul de Cassagnac n'est resté ni muet ni inactif, quoique Déroulède ait plus payé que lui de sa personne à la tribune. Vous connaissez tous le genre de Cassagnac comme journaliste. Je n'ai sous la main à ce moment aucun de ses articles sur le Panama, quoiqu'il en ait publié plusieurs qui ont fait sensation. Mais ses polémiques sont célèbres. C'est lui qui, après la mort de M. Thiers, répondait comme suit à l'accusation de trépigner sur son cadavre : " j^ous ne trépignons pas sur un cadavre, nous dansons à côté ". C'est lui qui appelait un jour, eu pleine Chambre des députés, Jules Ferry le dernier des misérables et le dernier des lâches. C'est lui qui, après la chute du même Ferry, en 1884, décrivait ainsi la séance :
" Il n'est plus. Il est monté à la tribune comme on monte au gibet, et l'égout est sa tombe !
" Car il avait osé se présenter devant les représentants du peuple !
" Oui, devant eux qui, naguère encore, avaient l-es bras levés pour l'applaudir, et qui ont dû lever les pieds pour le faire sortir.
" Trois cents bottes, mues par un sentiment patriotique, ont dû se diriger vers ce derrière, habitué pourtant à toutes les avanies, pour le pousser dehors et l'arracher à l'hémicycle, trop longtemps le théâtre de ses infamies.
" Car il ne voulait pas partir, il ne voulait pas s'en aller, certain qu'il se croyait de la fidélité de ses complices, du dévouement de sa bande.
" Mais l'abjection a ses limites et ils l'ont laissé
misérablement en route, croyant peut-être qu'avec lui tombaient leurs responsabilités, qu'avec lui disparaissait leur ignominie, et que, bouc émissaire, bouc puant, des fautes commises ensemble, des crimes perpétrés ensemble, il s'en irait seul chargé des malédictions de toute une nation qui serait déshonorée à tout jamais par lui, s'il était au pouvoir de quelqu'un de déshonorer la France ! Et pendant trois quarts d'heure, délai trop court pour notre suprême jouissance, je l'ai vu buvant la honte qu'on lui versait à longs traits, absorbant le mépris dont l'air qui l'entourait était chargé.
" Après avoir souri de défi, la peur avait enfin pris ce lâche à la gorge.
" Il tremblait, et, suprême mensonge, il a rougi î
" Cette tête, je la retrouverai longtemps dans mes cauchemars de nuit, plate comme la punaise, pâle, avec des rictus, ainsi que la tête que le couperet a jetée dans le panier de son.
" Sa figure semblait un immense crachoir avec ses favoris humides qui faisaient gouttières et laissaient tomber le trop-plein, liquide nauséabond, rosée naturelle de cette fleur politique éclose et grandie sur le fumier. Un instant, j'ai cru, Dieu me pardonne ! qu'il allait pleurer.
" Mais il a retenu ses larmes, de peur qu'elles ne l'empoisonnent en pénétrant dans sa bouche.
" C'est bien ! monsieur, rentrez cela, rentrez cela : les pleurs ne sont pas permis à tout le monde, et il faut réserver cette faculté sainte aux femmes, aux mëres qui sanglotent, à cette heure, sur leurs époux.
* DISCOURS ET CONFÉRENCES 2ô9
sur leurs fils, étendus là-bas sans sépulture à troia mille lieues de la patrie ".
Voici maintenant à l'adresse de la majorité républicaine :
" Il n'est plus.
" Mais vous êtes encore là, vous autres, ses complices, tas de Truelle et tas de Lenient, qui vous croyez indemnes, qui vous croyez sains et saufs, parce que vous avez livré votre chef, parce que lâchement, comme vous en étiez capables, comme vous le deviez, vous les avez tous laissés sortir, ministres et sous-secrétaires d'Etat, sans ]eur serrer la main, sans les consoler de cette mort civile, qui en fait des vagabonds, des gens sans aveu, en rupture de ban parlementaire, et que chacun peut courir sas, comme on court sur des bêtes malfaisantes !
" Honteusement chassés, ils ont défilé l'un derrière l'autre, Lewal après Raynal, Laroze qui se croit une fleur derrière Labuze qui ne se croit pas une bête, le portefeuille sous le bras, comme des valets qui emportent leurs malles bourrées de rapines.
" C'est insuffisant.
" Cartouche est sur la roue, mais sa bande est libre.
" Et vous vous imaginez que nous allons vous permettre de dégager ainsi et d'alléger votre barque de forbans en jetant une charogne à la mer ?
" Vous imaginez-vous que nous allons vous permettre de vous laver les mains de ce crime national, pour faire croire que vous les avez propres et nettes,
fabricants d'ordres du jour, fournisseurs de confiance, associés de la scélératesse !
" Détrompez-vous ; vous, majorité républicaine, vous êtes rivée à cet homme dont le nom même est une ordure et ne salira pas mes lèvres, vous lui êtes rivée comme le forçat au boulet. Et vous le traînerez aux élections prochaines avec le bruit que connaît le bagne, sans qu'il vous soit possible de vous en détacher ''.
Ce style ne brille ni par l'atticisme, ni par l'élégance, ni par la correction ; mais il produit de l'effet sur la masse des lecteurs par sa vigueur et sa crudité hardie. Paul de Cassagnac, dans sou journal V Autorité, a mené la campagne du Panama avec toute sa verve et toute son audace des grands jours.
Vous savez aussi bien que moi quel a été le résultat de toutes ces accusations, de toutes ces batailles de tribune et de presse. Deux poursuites criminelles ont été intentées contre les administrateurs du Panama : Tune pour abus de confiance et escroquerie, l'autre pour corruption. Dans le second cas, plusieurs députés et sénateurs républicains ont été impliqués. Sur le premier chef, MM. Ferdinand et Charles de Lesseps, Fontane et Eiffel ont été condamnés à l'amende et à la prison. Sur le second M.M. Charles de Lesseps, Baïhaut sénateur et ancien ministre, et Blondin, ont été condamnés aussi à l'amende et à la prison. Et les autres personnages parlementaires accusés ont échappé, par des ordonnances de nonlieu ou des acfjuittements.
Mais le contre-coup de ces procès et de ces débats a secoué jusque daus ses fondements le système républicain. Que résultera-t-il de tout cela ? Quel avenir se prépare pour la France ? Les trois mois qui viennent de s'écouler ont montré que tout était pourri dans le personnel gouvernemental de. la République. Presque tous les chefs républicains sortent de la tourmente amoindris, déshonorés, flétris par l'opinion. Le peuple dégoûté du spectacle de ces ignominies va-t-il secouer dans la boue les sectaires qu'il a hissés sur le pavois ? La République va-t-elle disparaître, suivant une expression de Lamartine, dans la Révolution du mépris ? Messieurs, permettezmoi de dire franchement ma pensée : je ne le crois pas. Je ne crois pas que la barque républicaine soit à la veille de sombrer. Je ne crois pas que le vent du succès commence à gonfler les voiles du vaisseau monarchique. Mais je crois que les constitutionnels et les catholiques ont un grand rôle à jouer en ce moment. Si les anciens partis voulaient seulement faire trêve à leurs revendications dyna3tiques,quelque légitimes qu'elles puissent être, ei donner la main aux constitutionnels et aux catholiques pour former une grande coalition anti-jacobine et anti-franc-maçonnique, je crois que jamais les circonstances n'ont été meilleures pour donner une nouvelle orientation à la république et pour la faire tourner à droite. C'est ce que souhaite ardemment Léon XIII, c'est ce qu'il demande depuis deux ans.
Et c'est ce que M. Albert de Mun a compris, lorsqu'il a rompu avec une tradition séculaire pour entrer dans la voie nouvelle indiquée par le Saint- Père.
Ah ! Messieurs, quel grand spectacle ce serait que celui de tous les catholiques de France, de tous les hommes d'ordre réunis dans un effort commun pour transformer la République maçonnique en une République chrétienne, et pour faire reprendre à la noble nation française, dans l'histoire du monde, son titre et sa mission de fille aînée de l'Eglise.
J'ai nommé, il y a un instant, M. le comte de Mun. Permettez-moi, Messieurs, de saluer cette grande figure de patriote catholique. Patriote, ah ! oui, M. de Mun l'est de toutes les ardeurs de son âme. Ecoutez-le parler de l'idée de patrie en opposition au monstrueux concept de l'Etat maçonnique et révolutionnaire :
" Il ne s'agit pas ici, s'écrie-t-il dans un de ses plus admirables discours, d'un Etat tutélaire, protecteur des familles, pourvoyant à leur indigence et à leurs besoins ou même à leur incurie, mais bien d'un Etat substitué à tout le monde, concentrant entre ses mains tous les pouvoirs, absorbant tous les droits, frappant de son estampille les individus, les consciences, les âmes et les intelligences, les déclarant, comme les édifices publics, propriétés nationales, et s'en emparant pour les façonner à son image et en quelque sorte pour les aménager à sa volonté et à son gré. (Applaudissements prolongés). N"on ; cet Etat-là, ce n'est pas la patrie, image auguste et
sainte qui apparaît à l'enfant à travers les baisers de sa mère, non pas sous la forme abstraite d'une idée vague et indéfinie, non pas sous l'aspect solennel du juge ou du gendarme, mais gracieuse et souriante comme le pays qui l'a vu naître, comme le foyer près duquel il a fait ses premiers pas, comme le clocher sous lequel dorment les anciens ! la patrie, enfin, avec ses souvenirs, avec la tradition des gloires et des douleurs dont il a appris le récit. Ah oui ! voilà la patrie, je la reconnais et je l'aime ! (Tonnerre d'applaudissements). Pour elle les mères donneront tout, et jusqu'au sang de leurs enfants".
Mais s'il est f)atriote, M. de Mun est surtout catholique. Et jamais il ne l'a mieux prouvé que dans son impérissable discours de Lille où il s'est détaché du groupe royaliste pour répondre à l'appel du Saint- Père. Il lui en a coûté, allez ; on sent dans ses paroles le frémissement du sacrifice :
" Placé par mon âge entre les hommes d'hier et ceux de demain, s'écrie-t-il, je sais tout ce que portent avec eux de difficultés et de peines les temps de transition, et je sens, comme dit Melchior de Vogué dans son Testament de Silvanus, qu'il est quelquefois difficile de prendre parti entre une moitié de son âme retenue au passé et l'autre moitié entraînée vers l'avenir. . . (Applaudissements).
" Je comprends ce qu'il en coûte, et mieux que
personne je sais avec quels ménagements il faut
demander de tels sacrifices, alors même que je les
sens, que je les vois nécessaires, et qu'ils me semblent
commandés par l'évidence des situations, la nécessité des circonstances, l'intérêt de la cause,non moins que par l'obéissance.
" Pour moi, soldat dans l'armée catholique, j'ai fait ce que j'ai cru mon devoir. J'ai dit à Grenoble, et je le répète ici que j'étais déterminé, en plaçant mon action politique sur le terrain constitutionnel, à conformer mon attitude à la direction du Souverain Pontife. (Vifs applaudissements). Je n'ajouterai rien de plus, heureux si je puis, par mon exemple, aider en quelque chose à l'œuvre nécessaire et, dans ce grand travail de la société moderne affamée de paix et de concorde, joindre ma main à celles qui se tendent de l'un à l'autre bord du fossé creusé par nos longues divisions pour aider les générations nouvelles à le franchir " !
Et alors, l'illustre orateur montre la papauté qui tend les bras au peuple et à la France :
" N'est-ce pas le Pape qui dit au peuple : " On a voulu te séparer de moi, on t'a dit que, pour être puissant et libre, il te fallait rompre avec la vieille foi qui t'a affranchi, qui t'a protégé jadis contre les forts et les puissants . . . On t'a dit que l'Eglise était ton ennemie séculaire, irrémédiablement enchaînée dans les formes du passé, dans les regrets stériles et dans les conventions anciennes. . . On t'a trompé ei me voici, moi le successeur des apôtres, le représentant vivant de Celui qui a béni les pauvres du haut de la montagne, qui a enseigné aux hommes la fraternité et l'égalité des enfants de Dieu, me voici, rien ne me lie, rien ne m'enchaîne : je te tends les
bras, tel que tu es, avec tes faiblesses, tes égarements, tes erreurs, viens ! Seul, je puis te donner ce que tu cherches, la justice et la paix ..." ! Messieurs, je ne crois pas qu'on ait eu un spectacle plus émouvant depuis les temps où l'Eglise accueillit les barbares, en face de l'empire romain épuisé. . . (Applaudissements prolongés) ".
" Ah ! j'ai montré dans les actes du Pape l'enchaînement d'une grande pensée ! J'y découvre autre chose : j'y vois la marque d'une singulière prédilection pour notre France ! IN'ous avons bien souffert, nous avons bien conçu des humiliations et des épreuves. . . , et voici qu'à l'heure où se prépare cette alliance nouvelle de l'Eglise et des peuples, que la liberté noue chaque jour plus étroitement sur le sol de la jeune Amérique, c'est vers notre vieille terre de France que le Pape se tourne encore, confiant dans l'immortelle jeunesse de son cœur, pour lui dire : C'est toi, la fille aînée de l'Eglise, qui seras encore dans le monde le héraut de l'ordre nouveau î
" Vous répondrez à cet appel, Messieurs, et vous serez dignes de votre mission ! (Longues acclamations) ".
Messieurs, je m'arrête sur cette émouvante vision de l'avenir glorieux rêvé par l'orateur catholique pour notre ancienne mère patrie. Après vous avoir parlé des hontes, j'ai voulu vous laisser avec ce cri d'espérance, auquel, je le sais, tous les cœurs font écho dans cette salle du Cercle catholique; et je termine en répétant cette parole que l'on chante souvent parmi nous : " Dieu protège la France ".
PAMPHLETAIRES ET SATIRIQUES