‹ Discours et conférencesChapitre 5 sur 18 · PRONONCÉ AU COLLÈGE DE SAINTE-ANNE, LE 21 FÉVRIER · texte numérisé non relu

PRONONCÉ AU COLLÈGE DE SAINTE-ANNE, LE 21 FÉVRIER

Messeigneurs,

Mesdames,

Messieurs,

Il y a huit ans déjà, dans cette même salle, à cette même place, au milieu d'une fête brillante comme celle-ci, j'étais appelé, malgré mon indignité, à faire l'éloge d'un grand homme de bien. On m'avait confié la tâche honorable de prononcer, à la séance de fin d'année, le panégyrique de M. Charles-François Painchaud, le prêtre et le citoyen illustre dont le nom doit éveiller dans cet auditoire de sympathiques échos. Quoique ce discours ne fût pas ce qu'on a l'habitude d'appeler un discours d'adieu, il marqua le terme de ma vie collégiale. Plusieurs années se sont écoulées depuis lors, et vous comprendrez sans

1 — Ce discours fut prononcé au milieu d'une grande séance littéraire, dramatique et musicale, à l'occasion des noces d'or de Mgr Poiré, supérieur et bienfaiteur insigne du collège. Mgr Taschereau, archevêque <le Québec, et Mgr Langevin, évêque de Rimouski, y assistaient.

peine avec quelle joie profonde je revois aujourd'hui ces vieux murs qui ont abrité pour moi tant de jours heureux, avec quelle vive émotion je me retrouve sur cette estrade qui me rappelle tant de chers souvenirs et d'impressions intimes, avec quel bonheur, enfin, j'assiste encore une fois à l'une de ces fêtes de famille qui parlent si éloquemment à l'intelligence et au cœur.

Sans doute, bien des choses ont changé depuis que j'ai quitté ces lieux. Mon regard cherche en vain beaucoup d'endroits familiers, et rencontre avec étonnement beaucoup d'objets inconnus. Le collège de Sainte-Anne a marché et a pris un essor nouveau. Il a subi l'influence de cette grande loi du progrès qui régit les choses humaines. Il a ouvert ses portes aux améliorations et au confort modernes ; ses salles se sont agrandies, son apparence est devenue plus ma,iestueuse, son étincelante coupole apparaît de plus loin au-dessus des arbres du bocage et s'élance plus hardiment dans les airs. Mais quels que soient les changements extérieurs que lui ont apportés les années, je reconnais encore VAlina Mater. Les murs peuvent changer, mais l'âme ne change pas. Oui, c'est bien toujours le même Sainte-Anne. C'est toujours la même harmonieuse alliance entre la Science et la Foi, entre les Lettres et les Arts. Ce sont toujours les mêmes traditions, le même esprit, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances.

Vous me pardonnerez. Messieurs, de relier ainsi le présent au passé. J'ai besoin de songer que je ne suis à cette heure qu'un entant qui revient, après

une absence, au foyer paternel, j'ai besoin de me pénétrer de cette idée, pour ne pas me sentir trop confus de l'honneur que l'on m'a fait en m'invitant à vous adresser la parole. Une heureuse coïncidence contribue, d'ailleurs, à me faire oublier le laps de temps qui sépare de la date du départ celle du retour. Le jour du départ, je faisais l'éloge d'un curé de Sainte- Anne, fondateur de ce collège. Et ce soir, au retour, je me vois appelé à vous dire quelques mots à l'occasion d'une fête donnée en l'honneur d'un autre curé de Sainte- Anne, que l'on peut regarder, lui aussi, conmie un autre fondateur de cette maison.

Nous vo3^ons dans l'histoire de la Rome antique, qu'elle décernait à ses héros les plus illustres, à ceux qui la sauvaient des conspirateurs et des barbares, un titre suprême, résumé et couronnement de tous les autres. Camille chassait du territoire de la République ces tiers Gaulois qui avaient fait trembler le Capitole ; Marins, refoulait, dans le^ plaines de Verceil, le flot envahisseur des hordes teutoniques ; Cicéron foudroyait Catilina de ses harangues vengeresses ; et la patrie reconnaissante acclamait en Camille, en Marius et en Cicéron, le second, le troisième et le quatrième fondateur de Rome.

Messieurs, l'histoire de Sainte- x^.nne ressemble en ce point à celle de la ville conquérante. L'œuvre de M. Painchaud a eu, elle aussi, ses jours d'orage et ses moments de crise. Mais, comme la cité de Ronmlus, aux heures décisives où l'on se demandait si elle allait disparaître sans rotruir do la scène du

monde, il lui arrivait des sauveurs providentiels, et, reprenant sa marche civilisatrice, elle inscrivait dans Bes annales le nom d'un second, d'un troisième ou d'un quatrième fondateur. La liste en est longue, car les bienfaiteurs furent nombreux. Il ne m'appartient pas de vous la faire parcourir : vous la connaissez aussi bien que moi. On me permettra seulement de me faire l'interprète respectueux de l'admiration et de la reconnaissance publiques, pour la généreuse initiative épiscopale qui convia le" dévouement à l'œuvre du salut. Et, ce devoir a;ccompli, on me saura gré d'en accomplir un autre, et de rendre, au nom de tous, un solennel et éclatant hommage au héros de cette fête, à l'ouvrier qui contribua le plus au relèvement de l'édifice, à M. le grand vicaire Poiré, qui célébrera demain le cinquantième anniversaire d'un sacerdoce béni de Dieu et des hommes.

La discrétion. Messieurs, m'interdit d'aller plus loin. Les âmes généreuses repoussent la louange, et il est difficile de faire devant elles l'éloge de leurs nobles actions. Mais on peut les forcer à subir indirectement ce qu'elles refusent d'entendre lorsqu'on s'adresse à leur personne, et l'on y parvient en démontrant la grandeur de l'œuvre à laquelle elles se sont dévouées. Je vais donc respecter l'hurailité de l'ouvrier pour m'attacher à l'œuvre et la glorifier aussi brièvement que possible, en laisant ressortir l'importance de la position qu'elle occupe dans l'économie sociale.

Qu'est-ce, Messieurs, qu'un séminaire, un collège?

Quelle est sa fonction dans la société ? Quelle influence .exerce-t-il dans l'ordre intellectuel et moral ? La réponse à ces questions me paraît renfermée dans une parole célèbre d'un illustre docteur : '■'■ jides quœrens intellectiLm^' ; la foi à la recherche de la science, voilà le spectacle que nous offre le séminaire.

Dans la vie intt^llectuelle de l'homme, il 3^ a trois périodes, trois étapes que l'intelligence doit successivement parcourir pour arriver au complet épanouissement de toutes ses facultés : ce sont, la raison, la foi et la science. La raison, cette lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, est la base de l'édifice intellectuel et religieux. Elle précède la foi, parce que, pour croire, il faut d'abord connaître l'existence de l'autorité enseignante et comprendre le langage qu'elle parle. Comment, par exemple, l'enfant pourra-t-il croire à l'affirmation du père et de la mère, si le sens intime, le sens externe et la mémoire ne lui ont pas appris la valeur des mots etl réalité des êtres? Comment pourra-t-il parvenir à l'idée de Dieu, si le sens externe ne lui dit pas qu'il a un père et une mère, si le sens intime ne lui dit pas qu'il doit croire à leur parole, et si la faculté de raisonner ne lui permet pas d'établir des relations nécessaires entre le mot Dieu et l'idée de création, de premier principe et de fin dernière ? Suivant la magnifique expression de saint Thomas, la raison est le préambule de la foi. C'a été l'erreur profonde de Lamennais d'en proclamer l'impuissance, radicale. Il ne s'apercevait pas qu'il rendait impossible l'exercice

de l'autorité dont il faisait la clef de son système. La raison donc, ayant fait son œuvre chez l'enfant, la foi s'empare de lui. Il croit à la parole du père et de la mère, à la parole du prêtre, à la parole de l'Eglise ; il devient un chrétien volontaire par la libre adhésion de son intelligence aux vérités enseignées. Ce second état de l'homme peut lui suffire pour accomplir ses destinées. Mais il est un état plus parfait. L'homme peut chercher à éclairer sa foi. Il peut tenter, non pas de comprendre l'incompréhensible, mais de se convaincre qu'il a raison de croire ce qu'il ne comprend pas. Il peut demander à la philosophie, à l'histoire, aux sciences et aux lettres, avec la confirmation de la vérité qu'il possède, le perfectionnement de son intelligence et le développement de ses facultés. C'est ici, Messieurs, que commence l'oeuvre de l'éducation chrétienne, l'œuvre du séminaire : iides quœrens intellectum.

Cette œuvre est l'une des plus admirables qu'il soit donné à l'homme d'entreprendre ici-bas. Et, si l'on veut se convaincre de son intluence sur le progrès de la société et de la civilisation, il n'y a qu'à remonter le cours des ans, à refaire par l'imagination cette route que l'on a parcourue autrefois, sans trop se rendre compte de l'importance du terme où elle aboutissait. Lorsque l'enfant arrive au collège, le monde et la nature sont pour lui un livre fermé. Il vient apprendre à lire aux pages de ce livre sublime. Le voilà donc qui aborde le vaste champ des connaissances humaines. Il doit naturellement commencer par étudier Viûstrument qui lui servira dans

ses explorations laborieuses. Grâce à un travail ardu, il maîtrise sa langue maternelle, en approfondissant ses secrets et ses nuances ; puis il entreprend la conquête de ces langues fameuses, autrefois reines du monde, qui lui permettront, plus tard, d'entrer dans deux des courants les plus larges et les plus féconds qu'ait suivis la pensée humaine.

Le travail préparatoire est accompli, voilà maintenant que s'ouvrent les sphères supérieures. L'histoire, la littérature, la philosophie, les sciences naturelles vont, tour à tour, être l'objet d'une ardente investigation. Les horizons s'agrandissent, des perspectives inconnues s'ouvrent aux regards ravis, les relations cachées se dévoilent, l'enchaînement des causes et des effets apparaît graduellement, la lumière descend des hauteurs mystérieuses où réside la science, elle tombe sur les fronts recueillis et va provoquer dans les âmes émues des tressaillements sacrés. Voici les grandes lignes de l'histoire qui se dessinent dans leur majestueuse harmonie. Les superbes royaumes de l'Asie, instruments aveugles du plan divin, traversent les âges comme de brillants météores et ne laissent derrière eux que des ruines fastueuses, monuments éloquents de la fragilité humaine. L'empire romain marche à la conquête du monde, et, par l'universalité de sa domination, prépare les voie» à la diffusion de l'Evangile. Jésus- Christ paraît ; il apporte aux hommes la vérité et la liberté et laisse à l'Eglise qu'il fonde une promesse d'éternelle durée. Le christianisme s'établit par le plus indéniable et le plus éclatant des miracles. Il

triomphe du paganisme et de l'hérésie, de l'amphithéâtre et du sophisme, de Trajaii et de Julien, aussi bien que d' Arius et de Pelage. Et lorsque les barbares, surgissant des profonfieurs de l'Orient, font crouler sous leur choc impétueux l'empire romain vermoulu, l'Eglise les baptise et les enfante à la civilisation nouvelle. Viennent les siècles de ténèbres, de déchirements et de chaos qui remplissent la première moitié du moyen âge, elle est encore là pour sauver du naufrage les nations de l'Europe chrétienne. Elle discipline les caractères, elle adoucit les mœurs, elle défend, avec ses droits inaliénables, la couscience, la liberté et la dignité humaines contre les princes oppresseurs et les empereurs sacrilèges. Elle se constitue en même temps la gardienne du feu sacré, et préserve d'un complet obscurcissement le flambeau des sciences et des lettres. Tant d'eflbrts et de dévouement ne peuvent manquer de produire leur fruit, et le treizième siècle s'épanouit au sommet du moyen âge, comme une fleur exfj^uise de la civilisation chrétienne. Un souflB.e héroïque pousse l'Europe croyante à la conquête du saint sépulcre. Louis IX fait fleurir sur le trône la justice et la sainteté. La poésie catholique iléploie ses ailes, et Dante, le rêveur sublime, conçoit dans les tristesses de l'exil cette épopée sans modèle qui s'appelle la Divine Comédie. La science sacrée atteint son point culminant. Saint Thomas, saint Bonaventure, Albert le Grand élèvent à la pensée chrétienne des monuments, grandioses comme ces cathédrales gothiques

qui surgissent de toutes parts, et font monter les âmes vers le ciel avec leur.^ voûtes ogivales et leurs flèches aériennes.

Le moyeu âge est disparu, nous entrons dans l'âge moderne. La Renaissance et la Réforme intn^duisent en Europe le sensualisme et le libre examen, et portent à la foi des peuples une blessure profonde. Cependant, à la Renaissance sensualiste et à la Réforme hérétique, correspondent la Renaissance et la Réforme catholiques. La sainteté fleurit dans l'Eglise. C'est l'époque du concile de Trente. Bientôt on voit s'avancer dans l'histoire le dixseptième siècle français avec son radieux cortège d'hommes illustres et de chefs-d'œuvre immortels. L'union de la science et de la foi produit des raerveilles,et, malgré quelques taches et quelques ombres, ce siècle mérite d'être appelé le grand siècle. Mais déjà commence à germer la semence d'irréligion que Luther a jetée dans le monde. Voici le règne de Voltaire, voici l'ère des soi-disants philosophes. Les ruines s'amoncellent dans l'ordre moral et intellectuel. L'apostasie des gouvernements attire sur les peuples la colère de Dieu. La foudre gronde, la terre tremble, la Révolution éclate au milieu do l'Europe comme un formidable volcan qui détruit l'ancien régime, et dont les terribles convulsions ébranlent encore aujourd'hui les trônes et les sociétés du dixneuvième siècle.

Voilà, Messieurs, les grandes et magnifiques leçons que l'histoire, enseignée par des professeurs catho-' liques, donne à l'élève du séminaire. De son côté,

la littérature l'initie aux splendeurs idéales de la parole humaine et entraîne sou âme au culte du Beau. L'art de la composition et l'étude des modèles l'habituent à donner du coloris à la phrase et à jeter sur le discours la royale draperie du style. La poésie, fille de la musique, fait pousser des ailes à son imagination, et lui enseigne à vêtir l'idée d'un vêtement de lumière et d'harmonie. L'éloquence lui communique son souffle ardent et lui apprend que, pour posséder un verbe dominateur, il faut savoir faire passer dans sa parole les frémissements de l'âme -et les palpitations de la vie. En même temps, les vieux maîtres de la pensée et du style, qui ont illuminé les siècles du rayonnement de leur génie, viennent verser dans les jeunes intelligences altérées du Vrai et du Beau les trésors de leurs chefsd'œuvre. Ils viennent leur parler le langage de l'honneur, de la justice, de la sagesse, du dévouement, du patriotisme, de l'héroïsme et de la foi. Oénéralisant le précepte du poète,

Vos exeuiplaria graeca

Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,

l'élève entre dans le commerce intime, j'oserais dire dans l'amitié, de tous ces morts illustres qui revivent pour lui. Les voici, les ancêtres immortels, les grands poètes, les orateurs entraînants, les profonds penseurs dont s'honorent l'humanité : Homère et Virgile, Démosthène et Cicéron, Thucydide et Tacite, Grégoire et Jérôme, Chrysostome et Augustin, Bourdaloue et Corneille, Bossuet et Racine, Fénelon

et La Bruyère. Les voici, daDS leurs conceptions les plus hautes et les, plus pures, et, tous ensemble, quoique à des degrés divers, ils proclament que les lettres humaines sont ici-bas un reflet de l'éternelle Beauté.

Mais l'élève avance dans la carrière. La littérature l'a initié au sentiment du Beau, l'histoire lui a donné la science des faits. Il lui manque encore la science de l'âme et celle de la nature. La philosophie chrétienne élève la voix. Elle se définit ellemême par la bouche de Bossuet : " Une science qui consiste principalement à rappeler l'esprit à soimême pour s'élever ensuite comme par un degré sûr jusqu'à Dieu ". Elle fait descendre le jeune disciple au fond de son être et lui fait toucher du doigt les mystérieuses opérations de sa pensée. Elle lui fournit des preuves concluantes de la spiritualité, de la liberté et de l'immortalité de l'âme humaine. Elle combat le scepticisme, le matérialisme et l'athéisme. Elle démontre l'existence de Dieu et l'action de sa providence sur les actes humains. Elle enseigne les droits et les devoirs de l'homme dans la société domestique et dans la société civile. Elle établit enfin, dans l'intelligence de l'élève, ce fonds solide de vérités naturelles qui ont valu à la philosophie l'honneur d'être appelée, par des pèret> de l'Eglise, " la préface humaine de l'Evangile ".

Un dernier pas. Messieurs, et l'élève aura terminé son pèlerinage intellectuel. Ce dernier pas, il le fait avec les sciences naturelles. Les mathématiques dont Kepler a dit " qu'elles sont coéternelles à Dieu et

qu'elles oat passé dans l'homme avec l'image de Dieu ", les mathématiques l'introduisent dans ce champ nouveau, où les formules inflexibles et les axiomes rigoureux contribuent à rectifier son jugement, en lui donnant une trempe plus solide. L'astronomie lui révèle l'existence d'une loi intelligente qui régit les corps célestes, et les fait se mouvoir avec une régularité admirable au milieu de leurs prodigieuses évolutions. La physique lui donne la théorie des forces de la nature inorganique et de leur action sur la matière inerte. La chimie lui fait pénétrer les secrets merveilleux de la compo.sition des corps. La géologie lui permet de descendre jusque dans les entrailles de la terre, pour y chercher l'âge du monde et pour y lire, dans l'histoire de ses transformations, la justification scientifique de la genèse chrétienne. Et, après avoir ainsi scruté la .nature et les corps, l'élève en arrive à la conclusion qu'un savant illustre exprimait lorsqu'il écrivait ces belles paroles : " Toutes les sciences tendent à un " même but. Ce but c'est la manifestation des forces " que l'intelligence divine met en œuvre dans le " mécanisme de l'univers ".

Le jeune homme est maintenant parvenu au terme de ses études collégiales. Il n'est pas encore un savant, tant s'en faut, mais il possède la clef de la science. Il connaît les sources où il devra aller puiser encore, puiser sans cesse, pour alimenter l'activité de son esprit. Durant les sept ou huit ans qu'il a passés sous le toit du collège, son intelligence s'est équilibrée, son caractère s'est formé aux efforts

virils. Il a acquis le goût du travail, le respect de l'autorité, l'habitude de la méthode. Son cœur et sou esprit ont grandi simultanément. Il est parti de la foi pour aller à la science, et la science l'a ramené à la foi après lui avoir fait parcourir le cercle des connaissances humaines.

Voilà,Messieurs, l'œuvre du séminaire, et mon seul regret est de n'avoir pu vous en exposer dignement l'incomparable grandeur. Ah! je sais bien qu'elle rencontre, de par le monde, de nombreux et implacables contempteurs. J'entends d'ici l'éternel refrain des adeptes de la libre-pensée. Je les entends me dire : " Mais ce que vous venez de nous tracer c'est l'esquisse d'une éducation cléricale. Or l'éducation cléricale, nous n'eu voulons pas. Ignorez-vous donc que l'Eglise est l'ennemie de la raison? que ses dogmes immuables et ses doctrines inflexibles sont le plus grand obstacle que rencontrent, sur leur route, la civilisation et la société modernes ? Arrière la domination des prêtres et des moines ! Arrière le spectre du moyen âge ! Arrière tout le vieil attirail de la superstition et de la routine théocratique ! Cela était bon pour nos pères Mais nous qui sommes les fils d'un siècle de lumière, nous voulons que l'intelligence soit libre et l'éducation sans entraves, et nous chassons la foi de nos écoles parce qu'elle est l'antithèse de la science et la borne du progrès ". Voilà, Messieurs, le fier langage des pontifes de la Révolution. Eh bien ! c'est un devoir de le proclamer en toute circonstance, lorsqu'ils parlent ainsi, ils profèrent un double mensonge.

Ecoutez, Messieurs, ces éloquentes paroles d'un orateur catholique : " L'intelligence est le fond de notre nature, le piédestal de tout notre être, le principe de nos actes, et c'est pourquoi il importe souverainement d'y asseoir notre foi. . . Jamais la foi ne s'abaisse sans que la raison diminue ... La raison fait l'homme, la foi fait le chrétien ; la raison nous mène au bord de l'infini, la foi nous donne Diea tout entier. La foi n'est pas autre chose qu'un niveau sublime qui rabaisse le petit nombre d'esprits supérieurs au rang des esprits médiocres, pour que l'autorité les élève ensemble vers Dieu, et que la vertu seule mette entre eux de la difiereuce ".

On rapporte qu'un grand poète allemand, Goethe, au moment d'expirer, poussa ce cri sublime : " De la lumière, encore plus de lumière " ! Je ne sais si Goethe a jamais prononcé cette belle parole, mais je sais qu'on pourrait la placer avec une grande vérité dans la bouche de l'Eglise catholique. L'Eglise aime la lumière. Au moyen âge, elle a brillé au milieu de l'Europe comme un phare illuminateur. Toujours et partout elle provoque la discussion et la controverse, parce qu'elle est la vérité et que la vérité n'a pas peur du soleil. Eu ce moment même, Messieurs, un fils de Lacordaire, un continuateur de Ravignan et de Félix, le P. Monsabré, sublime vulgarisateur de la théologie, occupe la plus haute tribune du monde, la chaire de Notre-Dame. Et là, au milieu de Paris incrédule, en plein dix-neuvième siècle, devant le rationalisme qui frémit, il dévoile hardiment au plus difficile des auditoires les profon-

deurs lumineuses du dogme catholique. " De la lumière, encore plus de lumière", c'est le cri de l'Eglise parce qu'elle croit vraie cette grande parole d'un philosophe : " Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science ramène à Dieu ". —

C'est pour cela que l'éducation a toujours été l'objet de sa plus ardente sollicitude. Qui pourra redire les bienfaits de l'enseignement catholique ? Il élève le niveau social ; il fait des savants et des lettrés ; il fait surtout des hommes de caractère et de principes. Et son action libre sur les intelligences et sur les cœurs est le plus sûr garant du progrès de la civilisation chez un peuple. L'histoire est là pour le prouver. Voyez la France. Nous allons toujours naturellement y chercher nos exemples parce qu'elle est notre ancienne mère patrie et qae nous avons conservé pour elle un filial amour.

Profitons donc des leçons que renferme l'étude de son passé et de son présent. C'est l'éducation chrétienne qui a donné à la France son glorieux dixseptième siècle, le siècle de Bossuet, de Racine et de Condé. Mais la fille aînée de l'Eglise s'est éloignée de sa mère pour se livrer à cette marâtre qu'on appelle la Révolution. Depuis un siècle, surtout, elle a traqué, persécuté, pourchassé l'éducation chrétienne comme la grande ennemie, et l'éducation anti-chrétienne a marché de victoire eu victoire.

Eh bien ! quel résultat avons-nous vu ? Au lieu de la majestueuse unité qui faisait autrefois l'honneur et la force de l'esprit français, l'intelligence nationale s'est trouvée fractionnée en vingt écoles dift'érentes

qui se sont déclaré la guerre. La discussion sans frein a effacé jusqu'aux derniers vestiges des doctrines et des principes sans lesquels aucune société ne peut vivre. On a ruiné le respect, détruit l'autorité, abaissé la justice, menacé la propriété, attaqué la famille, affaiblie jusqu'au sentiment sacré du patriotisme. Les hommes d'Etat, dirigeant le pays à l'aventure, se sont épuisés en tâtonnements stériles. Et, chose inouïe dans l'histoire des peuples, on a vu se succéder trois révolutions en quarante ans. Quelle a donc été la cause de cette universelle et douloureuse décadence ? Ah ! Messieurs, la cause c'a été la soi-disant éducation progressiste, l'éducation anti-chrétienne. C'est elle qui a semé la division dans les esprits et la discorde dans les cœurs. C'est elle qui a allumé dans les âmes le sombre feu des passions communistes et des haines sociales. C'est elle qui a soulevé le pauvre contre le riche, l'ouvrier contre le patron, le serviteur contre le maître, le gouverné contre le gouvernant. C'est elle qui a donné naissance à cette masse d'oeuvres malsaines qui inoculent au peuple le virus révolutionnaire. C'est elle qui, avec ses doctrines^ pernicieuses, ou plutôt avec sa destruction de toute doctrine, a désorganisé la nation française et l'a conduite à ses plus grands désastres. Voilà les exploits de l'éducation athée, voilà ce qu'elle a fait en France, et ce qu'elle ferait ici si nous lui donnions accès au milieu de nous dans un jour de démence ou d'apostasie nationales.

Mais non, il ne luira jamais pour nous ce jour

néfaste. JS'ous nous en tiendrons à cette éducation chrétienne, cléricale si l'on veut, qui nous a sauvés aux jours de crise et qui est aujourd'hui l'un des boulevards de notre nationalité. Xous continuerons de nous abreuver à cette source sacrée que chantait, au foyer de son presbytère, un de nos plus sympathiques et de nos plus distingués poètes :

L'enseignement c'est l'eau que boit la racf^ humaine. Si l'Eglise de Dieu n'ombrage la fontaine, Des reptiles en foule y naîtront sous les fleurs. Mais l'Eglise y répand le sel de la sagesse. Et toujours, sans danger, dispense avec largesse. Une eau limpide aux voyageurs.

Les voyageurs, Messieurs, c'est vous, c'est moi, c'est la grande famille franco-canadi>3nne. L'eau limpide qui étanche notre soif, c'est la science chrétienne. Et les institutions que l'Eglise a préposées pour être les dispensatrices de ce sel qui empêche la science de se corrompre, ce sont les séminaires, les collèges, au milieu desquels Sainte-Anne nous apparaît avec le prestige du souvenir et l'attrait de la reconnaissance.

La reconnaissance. Messieurs, ah ! puisque j'ai prononcé ce mot, un des plus nobles de la langue humaine, permettez-moi d'en profiter, en terminant, pour me faire encore une fois l'écho de la gratitude publique envers le bienfaiteur insigne de l'œuvre dont j'ai tenté d'exalter la grandeur. C'était le plus bel éloge que je pouvais faire du pasteur vénéré que nous fêtons en ce moment. Vous connaissez tous le vers fameux :

Sint Mœcena/es, non deerunt, Flacce, Marones. Qu'il y ait des Mécènes, et il y aura des Virgiles.

Je crois pouvoir lui donner la forme d'un souhait^ en y introduisant une variante : Que dans notre Canada français et catholique, il y ait encore, il y ait toujours de ces âmes généreuses qui se dévouent au soutien des sciences et des lettres, afin qu'il y ait encore, qu'il y ait toujours des séminaires et des collèges, foyers de lumière, de vertu et de patriotisme. Je suis sûr. Messieurs, de correspondre à vos sentiments en formulant ce souhait, et en adressant, comme dernière parole, aux bienfaiteurs, aux directeurs et aux professeurs de Sainte- Anne, ces beaux vers de notre infortuné Crémazie :

Du peu que nous savons, vous êtes l'origine ;

iSi nous pouvons encore, à la source divine

Woù s'échappe à grands flots l'enseignement humain,

Approcher quelquefois nos lèvres altérées,

Nous le devons à vous, dont les mains vénérées

Nous ont de la science aplani le chemin.

Si nous avons gardé, pur de tout alliage,

Des pionniers français l'héroïque héritage

Notre religion, notre langue et nos lois ;

Si, dans les mauvais jours de notre jeune histoire,

Nous avons, avec nous, vu marcher la victoire.

Nous vous devons encor ces glorieux exploits.

Car fécondant toujours le sol de la patrie. Des grandeurs de la foi, des éclairs du génie. Vous gardiez ce dépôt, source de tous les biens, Où, puisant les leçons des histoires antiques, Nos pères ont appris ces vertus héroïques Qui font les nobles cceurs et les grands citoyens.

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