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PRONONCÉE DEVANT LE CERCLE CATHOLIQUE DE QUEBEC, LE 8 JUILLET

Monsieur le Président,

Mesdames,

Messieurs,

Le dix-huitième siècle était à son déclin. La France, gouvernée par des athées incapables, était depuis longtemps déchue du rang élevé où l'avaient fait monter les grands génies du siècle précédent. Elle faisait la guerre sans gloire et la paix sans honneur. Au lieu de dicter des lois à l'Europe, elle s'habituait à en recevoir ; au lieu de gagner des provinces, elle perdait des empires ; au lieu de dominer l'Allemagne, elle était- devenue l'instrament de l'Autriche et le jouet de la Prusse ; au lieu de tenir l'Angleterre en échec, elle lui livrait l'Amérique et l'Asie avec la plus magnifique imprévoyance. Tel de ses généraux s'appelait Soubise, tel de ses ministres, Choiseul ou Maurepas, tel de ses magistrats, Maupeou. Son roi s'appelait Louis XV,

1 — Cette conférence fut prononcée au cours d'une soirée littéraire et musicale donnée par le Cercle catholique pour célébrer le llJHèuic anniversaire de la bataille do Carillon.

et l'arbitre de ses destinées avait nom Antoinette Poisson d'Etiolés, marquise de Pompadour. On organisait des petits soupers délicats et licencieux, on se ruinait pour des actrices, on bâtissait des petites maisons. M. de Bernis tournait des madrigaux, M. de Florian roucoulait des idylles, M. de Saint-Lambert soupirait des élégies. C'était chartnant. Seulement, il y avait un point noir à cet horizon, une ombre à ce tableau. Pitt et Frédéricde Prusse fatiguaient un peu le gouvernement et la cour. Il arrivait parfois des camps et d'outre-mer de fâcheuses nouvelles : une armée française avait été battue honteusement à Rosbach ; une flotte française avait été détruite en vue de l'île d'Aix ; Pondichéry était tombée sous les coups de la Compagnie anglaise ; Louisbourg avait capitulé devant Boscawen. Ces bruits de désastre étaient vraiment importuns, et troublaient les plaisirs du roi viveur qui avait dit un jour: après moi le déluge. Et si, quelque vaillant ofiicier, de retour d'Amérique, osait déplorer tout haut l'indifférence de l'ancienne France pour la nouvelle,

Les lâches courtisans à cet hôte noa%'ean

Qui parlait de iion yens, «le gloire, de batailles,

D'enfants abandonnés, des nobles sentiments

Que notre cœur bénit et que le ciel protège,

Demandaient, en riant de ces tristes accents.

Ce qu'importaient au roi quelques arpents de neigel

OÙ était donc la France ? Qu'était devenue la nation de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis i' Qu'était devenue sa valeur antique? Qu'étaient

devenus cette gloire, vieille de dix siècles, et ce victorieux prestige qui avaient fait autrefois du royaume des lis la plus grande et la plus redoutée des nations de la terre ? Tout cela était-il éclipsé, évanoui, disparu sans retour ? Tout l'héroïsme des grands siècles était-il mort dans l'atmosphère empoisonnée des boudoirs et sous le sarcasme glacé des sophistes ? ]^on. Messieurs, non, non, ne le croyez pas ! Ah ! détournez vos regards de Versailles et du Parc aux Cerfs, de Soubise et de Choiseul, de la Pompadour et de Voltaire. Oubliez Rosbach et Crevelt, oubliez le drapeau français humilié par Frédéric, oubliez les turpitudes et les intrigues de cette cour dégénérée. Voici une autre scène et une autre France. Voyez-vous, sur ces hauteurs pittoresques, ce noble drapeau qui flotte fièrement dans les airs, pendant que toute une armée, exaltée par l'ivresse de la victoire, le salue de ses acclamations délirantes ? Voyez-vous ce général, couvert de poussière et de gloire, qui contemple de son œil d'aigle la déroute honteuse d'innombrables bataillons ennemis ? Entendez-vous les échos de ce lac majestueux qui font monter vers le ciel toute cette rumeur glorieuse ? Ah ! je reconnais les couleurs de France : c'est une armée française, c'est un drapeau français, c'est une victoire française. La gloire de la France n'est pas morte, et les noms de Montcalm et de Carillon s'inscrivent en lettres immortelles dans ses fastes militaires.

îTotre but, ce soir, est de célébrer l'anniversaire de ce magnifique épisode de notre passé : la bataille de Carillon. Mais comme il est difficile de le détacher du cadre où il s'est trouvé placé, vous me pardonnerez. Mesdames et Messieurs, de retracer en quelques mots les événements qui le précédèrent.

Et d'abord, quelle était la situation respective du Canada et de la Îs'ouvelle-Angleterre an début de l'année 1756 ? Les hostilités, quoique non officiellement dénoncées entre la France et l'Angleterre, étaient déjà commencées en Amérique. En 1754 un parlementaire français, M. de Jumonville, avait été surpris et tué par un détachement des milices de la Virginie, commandé par George Washington ; M. deVilliers, frère de Jumonville, l'avait vengé avec éclat en faisant capituler Washington au fort Nécessité. Cependant la paix n'était pas encore rompue diplomatiquement entre les deux couronnes. La prise de YAlcide et du Lys par la flotte anglaise, en 1755, brusqua la situation. La guerre fut déclarée. La même année, M. de Beaujeu remporta sur Braddock la victoire de la Monongahéla, journée glorieuse qui fut compensée par l'échec (jue nos troupes éprouvèrent au lac George ou Saint- Sacrement, où le baron Dieskau fut blessé et fait prisonnier.

Au début de 1756, la guerre était donc commencée

sérieusement entre la France et l'Angleterre, et entre leurs colonies.

Elle ne pouvait finir, comme celles qui avaient ensanglanté déjà ces dernières, par un traité et un remaniement de frontières. N'on ; c'était une lutte suprême, une lutte décisive qui s'engageait, et l'enjeu de cette lutte, c'était la domination exclusive de l'une ou de l'autre des deux nations rivales dans l'Amérique du îTord. Les Anglo-Américains ne pouvaient vivre tranquille tant que le drapeau français flottait sur les murs de Québec, et que les partis canadiens menaçaient leurs établissements.

Qu'allait faire la France pour défendre ses possessions ? Rien ou presque rien. La guerre d'Allemagne absorbait toutes les énergies du misérable gouvernement de Louis XV, qui semblait considérer la ISTouvelle-France comme u!i embarras et un fardeau. Durant toutes les campagnes qui suivirent, il n'y eut jamais dans la colonie plus de six mille soldats de troupes régulières, tandis que l'eifectif de l'armée anglaise s'éleva jusqu'à trente mille bommes.

Le seul acte dont on puisse louer le gouvernement français, c'est le choix qu'il ût de généraux et d'officiers tels que Montcalm, Lé vis, Bourlamaque, Bougainville.

Montcalm appartenait à une illustre famille. Son éducation avait été très soignée. Son instruction était brillante et solide. Entré à quatorze ans dans l'armée, il y avait poursuivi ses travaux intellectuels, tout en se dévouant avec ardeur à son art, qu'il aimait passionnément. L'étude des langues lui était chère.

Du camp d'Otrebach il écrivait à son père en 1734 : " J'apprends l'allemand ... et je lis plus de grec, grâce à la solitude, que je n'en avais lu depuis quatre ans ". Cet érudit qui savait le grec et l'allemand, ce vaillant qui, dans une affaire, se voyait décoré de cinq coups de sabre, était un grand chrétien, un bon père et un bon époux. Il s'était marié à la petite nièce de cet intendant Talon dont l'administration donna un si vigoureux- élan à la colonie. iSTous aimons ce rapprochement de deux noms que la paix et la guerre ont fait briller de tant d'éclat dans notre histoire nationale. Le cœur et l'âme de Montcalm se peignent dans ces mots qu'il écrivait dans son journal au commencement de 1752 : " J'ai eu dix enfants, il ne m'en reste que six. Dieu veuille les conserver tous, et les faire prospérer et pour ce monde et pour l'autre ".

Tel était l'homme que la Providence nous envoyait, pour illuminer d'un reflet héroïque les derniers jours de la France américaine. Depuis longtemps son âme était dévorée du désir de faire grand. Dans ce siècle de décadence et d'abaissement, il était resté fidèle au culte de la gloire, et le sang des anciens preux n'avait pas dégénéré dans ses veines. Bien des fois, des visions de bataille et de victoire avaient hanté ses nuits. Sous la tente solitaire du soldat, il avait senti d'immenses aspirations gonfler son cœur, et son imagination ardente avait rêvé souvent aux lauriers de Turenne et de Villars. Général en chef des armées du roi en Canada, Montcalm touchait au but de ses légitimes ambitions. Il allait con-

naître les ivresses du commandement et du triomphe. Il allait connaître aussi quelque chose de plus grand et de plus beau : l'épreuve noblement supportée, la défaite glorieuse, l'angoisse, le sacrifice, l'isolement, l'abandon, la mort enfin, la mort du héros chrétien, tombant pour les foyers et les autels, et léguant son nom et sa mémoire à l'immortelle reconnaissance d'un peuple.

Montcalm arriva à Québec le 13 mai 1756. Le nouveau général débuta par un coup de maître. Sur la rive méridionale du lac Ontario, les Anglais avaient construit, sans aucun droit, le fort Chouaguen ou Oswégo. Ce poste était pour eux très important. ]Montcalm décide de les en déloger. Il donne le change au comte de Loudoun, en simulant une attaque sur le lac Champlain, concentre secrètement au fort Frontenac trois mille hommes, soldats, miliciens et sauvages, traverse le lac sur des bateaux avec l'armée et l'artillerie, emporte le fort Ontario, qui protégeait celui de Cliouaguen, dresse ses batteries et ouvre le feu contre ce dernier, et force la garnison anglaise à capituler en se constituant prisonnière de guerre, le 14 août 1756. " Ils se sont rendus, écrit Montcalm à sa mère, au nombre de mille sept cent quatre-vingt, dont quatre-vingts officiers, deux régiments de la vieille Angleterre. Je leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses militaires d'argent, cent vingt et une bouches à feu, y compris quarante-cinq pierriers, un amas de provisions pour 3,000 hommes pendant un an, .six barques armées et pontées depuis quatre jusqu'à vingt canons. Et comme il fallait

dans cette expédition user de la plus grande diligence pour envoyer les Canadiens faire les récoltes, et ramener les troupes sur une autre frontière, du 15 au 21 j'ai démoli ou brûlé leurs trois forts, et amené artillerie, barques, vivres et prisonniers ". Sur le lieu de sa victoire, Montcalm fit élever une colonne, avec les armes de France et cette inscription. " Manibus date liliaplenis". Eloquent et poétique emblème du triomphe de la France.

La nouvelle de ce grand succès excita un vif enthousiasme dans la colonie. On chanta le Te Deum à Québec, à Montréal et aux Trois-Rivières, et l'on suspendit aux voûtes des églises les drapeaux conquis par Montcalm. Quant à lui, il écrivait modestement à sa femme : " Voilà une assez jolie aventure, ma très chère, je vous prie d'en faire dire une messe dans ma chapelle ; j'ai encore un bon bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre avec un renfort de troupes le chevalier de Lévis au lac Saint-Sacrement, à quatre-vingts lieues d'ici. Je n'écris qu'à vous, à notre mère, aux Mole, à Chevert et aux trois ministres, à personne d'autre ; ma foi, suppléez-y, je suis excédé de travail : que ma mère et vous m'aimiez, et que je vous rejoigne tous l'année prochaine. J'embrasse mes filles. On ne peut vous aimer plus tendrement, ma très chère ". Ces lettres font bien connaître le caractère du marquis de Montcalm. Durant l'hiver qui suivit (1757), on lança contre les Anglais d'heureuses expéditions. A l'est, des partis de Canadiens et de Sauvages avaient porté le carnage au cœur m?me de la Nou-

velle-Angleterre. A l'ouest, Rigaud de Vaudreuil, à la tête de quinze cents Français, Canadiens et Sauvages, était allé en plein février, par un froid de 15 à 20 degrés, battre la campagne jusque sous les murs du fort William-Henry, et ravager toutes les dépendances de cette place. Ces incursions hardies n'étaient que le prélude du grand coup que l'on voulait frapper en 1757.

Le fort William-Henry était considéré comme l'une des clefs des possessions anglo-américaines. Situé à la tête du lac Saint-Sacrement, qui se déverse dans le lac Champlain, il commandait la route d'Albany et de ]^ew-York. Vaudreuil, le gouverneur, considérait qu'il était important de s'en emparer. Dès les premiers jours du printemps, les préparatifs commencent. Le 22 juillet, la concentration de l'armée s'opère à Carillon. Le 3 août, le siège est ouvert. Montcalm n'avait que six à sept mille hommes, lorsque pour investir le fort il lui en aurait fallu vingt mille. Le brave lieutenant-colonel Monroe défendait la place avec une garnison de deux mille cinq cents hommes ; le général Webb se trouvait à quelques lieues de William-Henry, au fort Lydius, avec six mille soldats. Monroe comptait sur le secours de cette armée, et Montcalm avait pris ses mesures pour la recevoir. Il avait placé Lé vis sur la route du fort Lydius afin de barrer le passage aux ennemis. Webb ne bougea pas. Le siège fut poussé avec une telle vigueur que, le 9 août, Monroe, désespérant d'être secouru, arbora le drapeau blanc et capitula. Deux mille cinq cents Anglais s'engageaient

à ne pas combattre la France pendant dix-huit mois : quarante-trois bouches à feu, trente-six mille livres de poudre, une grande quantité de projectiles, des vivres pour nourrir l'armée six semaines, et vingtneuf petits bâtiments tombèrent entre les mains des Français.

L'année 1757 avait été heureuse pour les armes françaises. Pendant que nous triomphions à William- Henry, l'amiral Dubois de la Mothe protégeait Louisbourg et bloquait la flotte anglaise dans le port d'Halifax. En Europe les Anglo-Hanovriens capitulaient à Closter-Seven, et Frédéric de Prusse, pris entre trois fortes armées, semblaient à la veille d'une ruine inévitable. Suivant Horace Walpole, il ne restait plus à l'Angleterre "qu'à couper ses cables et à voguer à la dérive vers quelque océan inconnu ". Mais le génie d'un seul homme allait changer la face des choses. • William Pitt devenait premier ministre de la Grande-Bretagne et s'écriait avec un orgueil patriotique : " Je suis sûr de sauver mon pays, ou personne ne le fera ".

Avec le coup d'œil de l'homme d'Etat, il avait compris que la Grande-Bretagne, puissance maritime de premier ordre, devait se borner à soudoyer les ennemis de la France sur le continent, et à profiter des embarras de sa rivale en Hollande et en Allemagne pour s'emparer des colonies. Maître du Parlement qu'il subjuguait par sa grande éloquence, il en obtint tous les subsides qu'il voulut, couvrit l'Océan de vaisseaux, et fit passer en Ame-

riqiie vingt à trente mille soldats, des meilleures troupes de l'Angleterre.

Pendant ce temps, fermant l'oreille à toutes les demandes et à toutes les plaintes, le gouvernement français s'absorbait de plus en plus dans la guerre continentale. Au sein même de la colonie, trois fléaux redoutables, la discorde, la famine et la concussion préparaient sa ruine plus sûrement que les armées de Pitt.

Si nous faisions une étude complète de la carrière de Montcalm, ce serait ici le lieu de rappeler les honteux exploits de Bigot, la lutte du général français contre les rapines de ce misérable, et les malheureuses divergences de vues de Montcalm et du gouverneur Vaudreuil. Mais nous avons hâte d'arriver à la grande journée dont nous célébrons aujourd'hui l'anniversaire.

Au printemps de 1758, la situation semblait désespérée. Les mauvaises récoltes successives avaient afîamé le Canada. On avait réduit les rations de pain à deux onces par jour. Montcalm lui-même en était rendu au bifteck de cheval. La misère devint si grande qu'il j eut de la fermentation dans les troupes. L'énergie des chefs les maintint dans le devoir. Eniin le printemps amena les secours de France ; maie ils étaient bien insuflisants, d'autant

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plus que les Anglais avaient encore capturé une partie de la flottille. Quelques milliers de quarts de farine, et quatre à cinq cents recrues ; c'était tout. Et, pendant ce temps, Pitt redoublait d'efforts et portait à cinquante raille hommes l'eiFectif des troupes angloaméricaines.

Le plan de campagne de l'ennemi consistait en trois attaques simultanées. L'amiral Boscawen, avec une flotte de vingt vaisseaux de ligne et de dix-huit frégates,portant une armée de quatorze mille soldats, commandée par le général Amherst, devait faire le siège de Louisbourg. Du côté de l'Ohio, un corps de six mille hommes sous les ordres du général Forbes, était chargé de prendre le fort Duquesne. Enfin Abercromby, à la tête de dix-sept mille hommes, se portait sur Carillon dont la chute permettrait aux ennemis de descendre le Richelieu sans obstacles, jusqu'à Montréal, au cœur même de la colonie. Pour faire face à ces forces écrasantes, Montcalm et ses lieutenants n'avaient que sept mille soldats, miliciens et sauvages.

Dans une situation aussi critique le caractère du général ne se dément pas. Son courage s'enflamme, ses facultés se tendent, son cœur s'élève, son patriotisme s'exalte, son langage s'empreint d'une énergie désespérée. " îs^ous combattrons, écrit-il au ministre, nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie ". A ce moment, Montcalm semble grandir avec le péril. Il atteint les proportions épiques ; et, qu'il soit victorieux ou vaincu, il mérite

d'entrer daus les annales immortelles de l'héroïsme français.

La frontière du lac Champlain est la plus menacée ; c'est là que Montcalm va prendre le commandement. C'est là qu'il va conquérir le plus éclatant fleuron de sa couronne militaire. La campagne de Carillon est le chef-d'œuvre de Montcalm. Etudions-en les étapes.

Le 30 juin, le général arrivait à Carillon, petit fort peu redoutable, situé à la tête du lac Champlain, lequel, en cet endroit, reçoit la décharge d'un autre lac, plus au sud, appelé le lac Saint-Sacrement ou lac George. Cette décharge portait le nom de rivière à la Chute parce que, étant de niveau plus élevé, le lac George descendait au lac Champlain par une cascade. Carillon s'élevait sur une pointe de terre au confluent de la rivière à la Chute et du lac Champlain.

Le fort était bâti à l'extrémité de la pointe sur le bord du lac. En avant, au sud, se trouvait une hauteur ou mamelon, qui pouvait aider à la construction de retranchements.

A l'arrivée de Montcalm, Bourlamaque, qui commandait à Carillon, l'informa que l'armée anglaise, forte de dix-sept mille hommes, était campée au bord du lac George, vers le sud, sur les ruines de William- Henry. C'étaient des prisonniers qui lui av^aient donné ces nouvelles de l'ennemi. Cette formidable armée, commandée par le général Abercrombj, munie d'un grand nombre de berges et d'un train d'artillerie considérable, devait se mettre en mouvement

dans les premiers jours de juillet. Montealm n'avait autour de lui que trois mille deux cents hommes, et, avec les renforts attendus, il ne pouvait compter, au plus, que sur quatre mille combattants. Enfin il n'avait ni auxiliaires sauvages, ni artillerie de campagne. La situation était effraj'ante. Une défaite, c'était l'ennemi maître du lac Champlain, et s' élançant, par la rivière Richelieu, jusqu'à Montréal, au cœur même de la colonie.

Mais le génie de Montealm est à la hauteur du danger. Il écrit à M. de Vaudreuil de hâter l'arrivée des renforts commandés par Lévis. En même temps il choisit d'un coup d'œil sûr l'endroit où devra se livrer la bataille prochaine. C'est sur les hauteurs de Carillon, faciles à fortifier, que se décidera le sort de la campagne. Mais la construction des retranchements, l'arrivée des renforts, tout cela demande du temps. Et les dix-sept mille soldats d'Abercromby peuvent tomber sur Montealm d'un moment à l'autre.

Il se décide alors pour une manœuvre hardie. Au lieu de rester sur la défensive, il va prendre l'oflfensive, au moins en apparence. Il laisse à Carillon le second bataillon de Berrj, puis, remontant la rivière à la Chute, il lance ses bataillons jusqu'à la tête du lac Saint-Sacrement.

Cette attitude audacieuse déroute Abercromby. Il avait songé tout d'abord à envoyer lord Hovre prendre position au portage de la rivière à la Chute. La marche en avant de Montealm dérange ses plans et le détermine à ébranler son armée tout eutière,

mais avec la plus grande circonspection, en le mettant sous l'impression que les forces du général français sont beaucoup plus imposantes qu'il ne l'a cru d'abord.

Ces tâtonnements et ces hésitations font gagner cinq jours à Montcalm. Pendant ce temps le bataillon de Berry, dirigé par l'ingénieur Pontleroy, travaille aux retranchements sur les hauteurs de Carillon, et les renforts arrivent à marches forcées.

Du 1" juillet au 4, Montcalm tient en campagne plusieurs partis pour surveiller les mouvements de l'ennemi. Le 4 il forme un détachement composé de cent trente hommes d'élite sous le commandement de M. de Langis, officier de la colonie, pour faire une reconnaissance sur le lac Saint-Sacrement. Partis sur des bateaux, le 4 au soir, ce corps découvre, le 5, vers quatre heures de l'après-midi, l'avant-garde de l'armée anglaise. Abercrombj s'avançait enfin. Le lendemain, 6 juillet, les éclaireurs français voyaient ajjparaître au large l'armée ennemie. " Le ciel était pur et le temps magnifique ; la flotte, avec ses bannières déployées, avançait dans le plus grand ordre, au bruit d'une belle musique guerrière qui contrastait avec le silence de ces vastes solitudes. L'assurance du triomphe semblait briller dans tous les' yeux".

Sur les neuf heures les ennemis débarquèrent. Nos postes avancés fusillèrent leurs premières troupes, et se replièrent sur Montcalm, à la Chute. Là, tous les bataillons réunis passèrent la rivière, rompirent le pont, et firent leur retraite en bon ordre du côté de Carillon, toujours en faisant face à l'en-

nemi. Un seul accident marqua cette belle retra.e. Le détachement de M. de Langis, abandonné de ee guides, en se repliant sur le gros de l'armée. se trompa de route, et vint tomber an milieu es Anglais où il fut taillé en pièces.

Ce jour-là même, 6 juillet, Montcahu, jugean :a situation en véritable homme de guerre, avait érit à Yaudreuil : " J'espère beaucoup de la volonté et de la valeur des troupes françaises. Je vois que es gens-là (les Anglais) marchent avec- précaution et tâtonnent : sMls me donnent Te temps de gagnerla position que j'ai choisie sur les hauteurs deCarilhi, je les battrai ". Le même soir, il campait sur 3s hauteurs. Il avait gagné sa position, et il ahit battre l'ennemi, comme il l'avait déclaré avec ne si admirable clairvoyance.

Le 7 au matin, toute l'armée fut employa .. retranchements. On travaillait, drapeaux en tê? ; les officiers eux-mêmes, la hache à la mam, donnaiat l'exemple. Ce retranchement était en troncs d'arb:'.6 superposés. Le revers était couvert d'arbres raversés, dont les branches taillées en pointe faisaidt l'eifet de chevaux de frise.

Cette ligne de défense suivait les sinuosités u mamelon. La gauche très escarpée tenait à la rivice à la Chute. La droite en pente plus douce abouti3^•^t à une plaine, où furent postées les troupes de a colonie. Le retranchement était dessiné en ang's sortants qui se protégeaient les uns les auti Chaque bataillon travaillait au poste qu'il devit occuper durant la bataille : à gauche la Sarre t

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,anguedoc ; à droite Béarn, la Reine, et Guyenne ; u centre Royal-Eoussillon et Berry. Deux companies de volontaires gardaient la berge de larivèreà i Chute que commandait aussi le canon du fort.

Le 7 au soir, au moment où cessaient les travaux, les acclamations bruyantes retentissent au milieu les bataillons français. C'est Lévis qui arrive avec m renfort de quatre cents hommes d'élite. Vive Lévis ! Il vient juste à temps pour prendre sa part le gloire.

Le 8 juillet, aux premiers ra3'ons du soleil, les roulements de la générale éclatent dans le camp français. Nos bataillons travaillent en hâte à perfectionner l'abattis. Vers dix heures on aperçoit les troupes légères de l'ennemi. Enfin, à midi et ilemi, toute l'armée anglaise débouche sur les retranchements, en quatre colonnes.

Montcalm est au centre de nos lignes ; Lévis, à droite, flanqué par nos Canadiens sous le commandement de MM. de Saint-Ours, de Lanaudière, de Gaspéjde Raymond ; Bourlamaque, à gauche, du côté de la rivière. Le mot d'ordre a été donné de ne tirer sur l'ennemi qu'à soixante mètres. Les colonnes d'Abercromby s'avancent au son du fifre et de la cornemuse, " avec une vivacité digne des meilleures troupes ", suivant les expressions de Montcalm, Les drapeaux de la France flottent au-dessus des abattis. En arrière, les bataillons français sont muets, l'arme au bras.

Les deux colonnes anglaises de gauche touchent presque au retranchement défendu par la Sarre et

La^nguedoc. Le moment est solennel: " feu", crie tout à coup une voix vibrante. Les fusils français s'abaissent et trois mille balles vont porter la mort dans les rangs britanniques. La bataille était commencée.

Ce fat une rude et radieuse journée. Pendant sept heures, les masses anglaises, déployant une intrépidité à laquelle il faut rendre hommage, s'acharnèrent à forcer les lignes françaises. Elles furent constamment repoussées. îTos troupes déployaient une ardeur et un entrain merveilleux. Le cœur vaillant de Montcalm semblait battre dans la poitrine de chaque soldat. Le général était partout à la fois, au centre, sur la droite, sur la gauche, à tous les endroits où l'attaque devenait plus vive. Lévis et Bourlamaque le secondaient admirablement.

Six fois, Abercromby lança ses colonnes contre les retranchements, six fois, leur élan vint s'y briser. 11 y eut de magnifiques épisodes. M. de Raymond, à la tête des Canadiens, fit plusieurs charges furieuses qui causèrent un mal énorme aux Anglais. Vers cinq heures, deux des colonnes d'attaque donnèrent à notre droite un assaut désespéré. înTuIIc part l'action ne fut plus sanglante. Montcalm et Lévis s'y exposèrent comme de simples soldats. C'était l'élite de l'armée anglaise qui se trouvait en cet endroit. Les montagnards d'Ecosse, reconnaissables à leurs jambes nues et à leur costume bizarre, combattaient avec une impassible bravoure et une froide ténacité. Calmes sous le feu qui les décimait, ils ne reculaient un instant que pour revenir aussitôt à là charge.

Enfin la valeur française l'emporta. Pris en flanc par les milices canadiennes, assaillis de front par les bataillons de Béarn, de la Reine et de Guyenne que l'exemple de Montcalm électrisait, les intrépides highlayiders lâchèrent pied. Ils se reformèrent plus loin, firent encore une tentative au centre contre Royal-Roussillon, et un dernier efi:brtà gauclie. Mais ils furent repoussés avec perte. A sept heures, Abercromby frémissant de douk-ur et de rage, donna le signal de la retraite, laissant au pied de ces retranchements qu'il n'avait pu forcer cinq mille de ses plus vaillants soldats. Sur la droite le sol était couvert des cadavres du régiment écossais.

Ainsi donc une poignée de héros, luttant contre des forces six fois plus nombreuses, avaient remporté le plus étonnant des triomphes. La principale armée d'invasion était en fuite. Montcalm et ses soldats avaient payé leur contingent de gloire à la vieille patrie française, et le nom obscur de Carillon s'inscrivait en lettres de feu dans nos fastes militaires. Pour nous cette grande journée fait partie du patrimoine national. Plus d'un siècle s'est écoulé depuis le jour où la Nouvelle-France et la ÎTouvelle- Angleterre, épousant d'antiques querelles, se sont rencontrées en champ clos sur les hauteurs historiques de Ticondéroga. Bien des événements se sont passés, bien des espoirs ont été déçus, bien des craintes se sont changées en sécurité, mais le nom de ce fort démantelé retentit toujours à nos oreilles comme une sonnerie de clairon. Lorsqu'on le prononce

devant nous, dans notre imagination émue, nous voyons passer soudain :

Tout ce monde de gloire où vivaAent nos aieux.

Et jusqu'au fond de nos plus liumbles hameaux, le souvenir de cette victoire franco-canadienne va remuer encore la fibre populaire.

Hélas ! la journée de Carillon ne devait pas sauver la colonie. Elle devait être suivie du terrible biver de 1759, des batailles de Montmorency et des plaines d'Abraham, de la chute de Québec et de l'écroulement delà domination française, en dépit du dernier sourire de la victoire à Sainte-Foye. Mais je n'ai pas ici à faire repasser devant vos yeux les pages de ce drame émouvant. Je m'arrête au soir triomphal du 8 juillet 1758.

Un de nos poètes, dont la grande voix s'éteignait naguère loin des rivages aimés de la patrie, s'est un jour écrié :

Pensez-vous quelquefois à ces temps glorieux Où seuls, abandonnés par la France, leur mère, Nos aïeux défendaient son nom victorieux Et voyaient dei'ant eux fuir l'armée étrangère ? Regrettez vous encor ces jours de Carillon On, sur le drapeau blanc attachant la victoire, Nos pères se couvraient d'un immortel renom Et traçaient de leur gloire une héroïque histoire?

Ah ! oui, ce souvenir nous le conservons précieusement au fond de nos cœurs. Mais nous ne l'évoquons peut être pas assez souvent ; nous ne feuilletons pas assez les pages lumineuses de notre histoire. Ne

roublions jamais, Messieurs, nous sommes des descendants de héros, et, quelque lourd que soit l'héritage de gloire qu'ils nous ont laissé, nous devons le porter sans fléchir. Le sol que nous foulons est un sol sacré. Tous les lieux qui nous entourent, Lévis, l'Ile d'Orléans, Montmorency, Beauport, Sainte- Foye, les Plaines d'Abraham, tous ces lieux ont été arrosés du sang généreux de ces hommes vaillants qui furent nos pères. Là ils ont lutté, là ils ont souffert, là ils sont morts pour nous léguer la liberté et l'honneur. Tâchons donc de marcher sur leurs traces, et allons de temps en temps puiser dans le récit de leurs grandes actions les hautes leçons de vertu, de dévouement et de patriotisme, qui nous permettront de conserver toujours la liberté sans entraves et l'honneur sans tache.

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