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SUR UN CONCOURS DE RECITATION AU CERCLE CATHOLIQUE DE QUEBEC

Messieurs,

Chargé par mes collègues du jury — du tribunal si vous l'aimez mieux, — de formuler la décision à laquelle nous en sommes arrivés, j'ai cru que quelques considérations préliminaires sur l'art de dire en public, accompagnées de quelques citations empruntées aux maîtres, ne seraient pas déplacées. Il va de soi que ces considérations sont générales et ne se rapportent pas particulièrement au concours actuel.

Ce concours, si vivement intéressant, dont nous avons été les témoins et les auditeurs, a été appelé par vous, par moi, par tout le moude, un concours de déclamation. C'est le terme que l'on emploie généralement, et qui est strictement conforme à la correction de la langue. Le dictionnaire nous dit que " déclamer c'est réciter à haute voix, avec le ton et les gestes convenables ". Mais, auprès d'un grand nombre de personnes, quorum pars parva fui, les mots déclamer, déclamation, font une certaine

impression défavorable. Le dictionnaire a raison sans doute. Mais cependant, si déclamer a un sens favorable ou au moins indifférent, il en a un fort peu avantageux. Il peut vouloir dire débiter, réciter, d'un ton emphatique. Un orateur qui déclame, au lieu de parler, est un mauvais orateur, disons mieux, un déclamateur, terme qui se prend toujours en mauvaise part.

Vous me permettrez donc, Messieurs, de dire que notre concours a été un concours de diction, de récitation.

La récitation est un art, et un art des plus délicats. Son but est d'interpréter par la parole les productions de Tesprit, les oeuvres littéraires, de manière à en faire saisir le sens complet, à en faire ressortir et apprécier plus vivement toutes les beautés.

Vous lisez une page d'un grand poète ou d'un illustre prosateur. Si l'écrivain a du génie, ou simplement du talent, la lecture silencieuse que vous faites de son œuvre éveille en vous des impressions profondes. Ce style a du charme, de la grâce, de la vivacité, de l'énergie, de l'harmonie, de l'éloquence : et vous admirez ; et vous sentez votre intelligence répondre, par une adhésion pleine d'une jouissance intime, à la pensée écrite de l'auteur. Mais soudain, un homme de goût, un artiste qui sait dire, vous prie de lui passer le livre et parle le fragment que viennent de parcourir vos regards. Alors tout change d'aspect. Les beautés deviennent vivantes ; la puissance merveilleuse du verbe humain exerce son magique empire; tel mot, tel hémistiche, telle

période qui ne vous avaient pas frappé à la simple lecture, se détachent en pleine lumière à l'audition ; les inflexions et le nombre viennent ajouter le charme de la musique au charme du style ; la voix du lecteur va frapper en vous des fibres nouvelles ; votre cœur bat, vous êtes ému, remué, entraîné, et l'admiration devient de l'enthousiasme.

Combien de fois n'avons-nous pas éprouvé cette influence victorieuse de la prose ou de la poésie parlées ? Il^ous avions lu telle pièce d'un de nos poètes. La pièce était belle, pleine de vers vibrants et sonores, de strophes harmonieuses et animées d'un soufîle puissant. Mais un jour le poète lui-même s'était fait, devant nous, l'interprète de sa création littéraire. D'une voix chaude et émue, il avait chanté ses vers, chanté dans la bonne acception du mot, puisque la parole est un chant ; et les rimes d'or, les hémistiches éclatants, le rythme mystérieux, nous étaient apparus avec un relief, une puissance d'enchantement que nous ne leur avions point connus. La pièce était-elle autre que nous ne l'avions lue ? Non, mais la séduction de la parole lui donnait un nouvel éclat.

Souvent même le prestige de la diction trompe l'auditeur. Xe vous est-il pas arrivé, comme à nous, de lire avec la sensation pénible du désappointement un discours, un morceau littéraire, que vous aviez applaudis avec transport lorsqu'ils étaient tombés des lèvres d'un artiste en élocution ?

Cela démontre que la récitation est un art, un art charmant, un art fécond et utile, qui exige à la fois

les dons naturels, l'étude et le goût littéraire. Cet art a ses règles et ses principes, ses maîtres et ses adeptes illustres. Si nous voulions citer des noms, nous mentionnerions parmi les maîtres Delsarte et Legouvé, deux hommes qui ont fait faire des progrès immenses à l'art de bien dire. Et parmi les adeptes éminents nous citerions un philosophe et un moine, tout étonnés de se voir rapprochés, M. Jules Simon et le Père Monsabré, qui sont, chacun dans son genre de merveilleux diseurs, d'admirables artistes. Pourquoi faut-il que le premier ait consacré trop souvent son art à la diffusion de pernicieuses doctrines?

La récitation est un art, avons-nous dit. Telle n'était pas cependant l'opinion d'un professeur célèbre, doué d'un magnifique talent oratoire, M. Saint-Marc Girardin. Il était très lié avec M. Legouvé, qui alla lui confier un jour son projet de formuler en un tout coordonné les préceptes de VArt de la lecture. Saint-Marc Girardin contesta vivement l'à-propos de l'idée et développa sa théorie que la lecture, la récitation si l'on veut, n'est pas un art. M. Legouvé le réfuta avec une verve triomphante. Le récit de cette discussion est à la fois piquant et instructif. Vous me pardonnerez, je l'espère. Messieurs, de le citer ici, malgré sa longueur :

" J'allai le consulter sur mon idée, dont je voulais faire l'objet d'une conférence. Après m'avoir écouté attentivement et sérieusement, il me dit : " Mon ami, vous pourrez exécuter sur ce projet des variations brillantes, des airs de bravoure qui appelleront les applaudissements ; mais une leçon sérieuse, non.

La lecture n'est pas un art. . C'est l'exercice naturel d'un organe naturel ; il y a des gens qui lisent bien ; il y a des gens qui lisent mal ; mais le talent des premiers est un don, un charme, une qualité, tout excepté un art. Cela ne s'apprend pas. L'exercice de cette qualité naturelle peut donner lieu à quelques préceptes utiles; préceptes (F hygiène, il ne faut ni trop parler ni trop lire, comme il ne faut ni trop marcher ni trop manger ; -préceptes de bon sens, il ne faut pas lire trop haut, ni trop vite ; préceptes de goût, il faut tâcher de comprendre et de faire comprendre ce qu'on lit ; mais en dehors de ces instructions sommaires qui tiendraient en quelques lignes, il n'y a pas dans la lecture ces règles précises, claires, qui constituent un art ; l'art de la lecture se compose d'un seul article : Il faut lire comme on parle".

" J'avais grande foi dans le goût de M. Saint- Marc Girardin, et je connaissais sa rare sincérité ; mais ici j'étais convaincu, et de plus j'entendais sous ces critiques une phrase qu'il ne me disait et qu'il ne 96 disait peut-être pas à lui-même, mais qui n'en existait pas moins tout au fond de sa pensée : " En fin de compte, moi, Saint-Marc Girardin, je lis très bien et je ne l'ai jamais appris; donc, on n'a pas besoin de l'apprendre ".

" Je repris donc :

" Mon cher ami, il y a une part de vérité dans ce que vous me dites : c'est la part qui se retrouve dans tout ce que vous disent les hommes du monde, spirituels et instruits, sur un nujet qu'ils n'ont pas étudié. Or, tout professeur de Sorbonne que vous soyez,

VOUS n'êtes là-dessus qu'un homme du monde : vous parlez spirituellement de ce que vous ne connaissez pas.

" Ce mot inaccoutumé pour lui le fit un peu regimber. Je repris avec calme : Qu'il y ait dans le talent de la lecture beaucoup de don, c'est incontestable. Il n'en est pas de cet art comme des autres arts ou métiers qui vous sont absolument fermés, si l'apprentissage ne vous en a pas ouvert l'accès. Certains hommes lisent donc sans étude, avec grâce et agrément. Vous en êtes une preuve, car vous lisez à V effet, vous êtes applaudi quand vous lisez, mais vous ne lisez pas. . . Pardonnez-moi ma franchise. . .vous ne lisez pas bien.

" A ce mot, il se mit à sourire d'un air narquois.

— " Comment 1 je ne lis pas bien.

— " Non ! la preuve, c'est que quelqu'un qui lirait comme vous lirait mal,

— " Expliquez-moi donc cela, reprit-il en riant.

— " Rien de plus facile. Je vous ai entendu lire à la Sorbonne, dans votre cours, des fragments de Lamartine, de Corneille, de Victor Hugo, et je vous ai entendu lire à l'Académie des discours de voue. La difierence était fort grande.

— " En quoi ? reprit-il assez intrigué.

— " Le voici : Les vers de nos grands poètes, lus par vous, étaient fort applaudis. Pourquoi ? Parceque vous mettiez dans cette lecture votre intelligence, votre supériorité d'esprit ; parce que vous avez une voix vibrante et un air de conviction, toutes qualités personnelles qui dissimulaient vos défauts.

— " Eh ! quels sont donc mes défauts ? s'il voue plaît.

— " Votre voix a des sons un peu blessants à force d'éclats. Votre début est parfois un peu déclamatoire ou emphatique, et l'emphase ne déplaît pas à la jeunesse. . . Mais changez d'auditoire, et donnez votre manière à quelqu'un qui n'aura ni votre supériorité ni votre autorité, à qui il ne restera que votre manière, et il ne plaira pas par cela seul qu'il vous aura trop imité ; or, il n'y a de bon que ce qui peut être imité sans danger. Donc, vous lisez avec talent, mais vous ne lisez pas comme quelqu'un qui sait lire.

— " Même mes discours ?

— "• Oh ? vos discours ! personne ne pourrait les lire aussi bien que vous.

— " Pourquoi ? Est-ce que là aussi mes défauts ?. . .

— " Là vos défauts sont des qualités, parce qu'ils font partie de votre personnalité. Un exemple vous expliquera ma pensée. Jules Sandeau avait écrit un charmant discours en réponse à M. Camille Doucet. n me pria de le lire pour lui en public. — Je m'en garderai bien, lui répond is-je.

— " Pourquoi ? Vous le lirez mieux que moi.

" Oui ! mais je ne le lirai pas si bien. Votre discours, c'est vouB. Je ne ferai certes pas en le lisant les fautes que vous faites, je ne laisserai pas tomber mes finales, je mettrai mieux en relief les mots spirituels, mais je n'aurai pas cette nonchalance d'attitude, cette indolence de voix, cet air de n'y pas toucher, cet abandon indifférent qui compléteront

VOS paroles par votre personne, et qui seront charmants chez vous parce qu'ils sont naturels, mais qui seraient déplaisants chez moi parce qu'ils seraient cherchés. . . Votre discours est un discours blond et fleuri d'embonpoint ; je le lirai comme un homme brun et maigre ; lisez-le vous-même . . .

— " La conclusion ! la conclusion ! Que concluezvous de tout cela ?

— " Je conclus qu'il .ne faut pas dire d'un écrivain, qu'il lit bien, parce qu'il est applaudi en lisant ce qu'il a fait, attendu que parfois ses défauts de lecteur sont pour quelque chose dans son succès ; c'est un homme ajouté à un discours. J'en conclus qu'il faut laisser de côté certaines natures d'élite, certaines organisations exceptionnelles comme la vôtre, qui peuvent se passer de règles, tant elles ont de grâce à sauter par-dessus ! " L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin ". Mais je conclus aussi que les hommes ordinaires, la masse, la majorité, le vulgaire a besoin d'apprendre à lire pour savoir lire, et que cette science, qui serait utile même aux êtres supérieurs, est indispensable à tous les autres".

La récitation, la lecture, la diction sont donc un art. Il ne m'appartient pas d'en tracer ici les préceptes. Disons seulement qu'ils sont de deux espèces : les préceptes matériels et les préceptes intellectuels. Dans l'art de la récitation il y a la partie technique et la partie littéraire.

La partie technique porte sur trois objets : la voir, la prononciation et l'articulation. Les traités spéciaux et l'expérience enseignent que la voix n'est pas seu-

lemeiit un organe mais un instrument, un instrument dont on joue plus on moins bien, selon qu'on a plus ou moins appris à en jouer. Il y a la voix basse, la voix médium et la voix haute. L'art consiste à varier ces différents registres, à les mêler, à éviter l'abus des notes hautes qui rend l'instrument criard et faux, et l'abus des notes basses, qui le rend sourd, monotone et finit parle réduire presque uniquement aux sons caverneux et lugubres. M. Legouvé a dit : " Le premier précepte de l'art de la lecture est la suprématie accordée au médium ". Ce qui signifie que le registre naturel et ordinaire doit être le registre moyen. S'embarquer dès le début d'un morceau, dans le registre le plus haut, c'est se condamner à crier, à s'égosiller et à assourdir ses auditeurs. Berrjer, dit-on, perdit une excellente cause pour avoir commencé son plaidoyer sur un ton trop haut. D'un autre côté, si vous vous lancez dans les notes trop basses, vous ne pouvez plus en sortir, et votre récitation devient monotone et inintelligible. Tous les auteurs sont d'accord là-dessus. Il y aune étude intéressante à faire à ce propos dans Delsarte, Legouvé, Rondelet, et dans les autres écrivains qui ont traité de ces matières.

La respiration est encore un élément important de la partie technique. Ceux qui parlent en public ne savent pas tous respirer. On s'essouffle souvent, on se fatigue et on fatigue son auditoire parce qu'on ne sait pas se servir de ses poumons. Talma disait : " Tout artiste qui se fatigue est un artiste médiocre ".

Un autre élément de la partie technique auquel

les maîtres dans l'art de dire attachent la plue grande importance, c'est la prononciation. Ici nous citerons encore M. Legouvé :

" De la bonne prononciation dépend la clarté du discours, la correction du débit, la vie même de la parole ; il est donc important d'en connaître les règles précises. Ces règles, quand il s'agit des voyelles, se réduisent à une seule ; il faut donner aux voyelles l'intonation acceptée par Paris. Paris donne la loi en fait de voyelles. Presque toutes les provinces, surtout les provinces méridionales, ont, en prononçant les voyelles, un accent qui prête au ridicule. Je puis en citer un exemple frappant. Il y a deux ans, un de nos orateurs les plus puissants parlait contre un ministre, et jamais, peut-être, ses rares (qualités de verve et de feu ne s'étaient montrées plus fortes : tout à coup, au milieu d'une phrase, lui échappe ce mot : la Chambre hotte (haute), puis viennent les /an^omme.ç (fantômes), et enfin les ennées (années). Tout le monde se mit à rire, le fil du discours fut un moment rompu, et l'efiet quelque peu amoindri. Mais supposez, au lieu d'un orateur de premier ordre, un orateur médiocre, un inconnu aux défauts duquel l'auditoire n'eût pas été habitué ; les chuchotements, les ricanements l'auraient arrêté à chaque apparition de la fatale voyelle ; on n'aurait pas entendu ses paroles, on n'aurait entendu que son accent, il aurait eu grande peine à conquérir l'attention et tout l'efiort de son talent eût été perdu.

" Il y a quelques jours, un jeune homme de pro-

vince, plein de chaleur et de feu, me pria de lui donner quelques conseils pour lire en public. Récitez-moi une fable de La Fontaine, lui dis-je. Il commença :

Du palais d'un jeune lapin...

•' Je l'arrêtai court. — Apprenez d'abord le son véritable des «, et nous verrons ensuite. Eh bien ! vous trouverez partout, excepté à Paris, cette altération endémique et épidémique des voyelles. C'est tantôt l'e, tantôt l'o, tantôt l'/i, qui sont défigurés; H Paris, même, les personnes d'une classe inférieure ou d'une éducation peu relevée, donnent souvent aux diphtongues un son vulgaire ; combien de gens prononcent chaqain au lieu de chacun ! . . .

" S'il s'agit des consonnes, la science de la prononciation est la science de l'articulation,

" Il n'en est pas de plus difficile et de plus utile. Peu de personnes naissent avec une articulation complètement bonne. Chez les unes elle est dure, chez les autres elle est molle, chez ceux-là elle est sourde. Le travail, un travail assidu et méthodique, peut corriger ces défauts et le peut seul. Par quel moyen? En voici un fort ingénieux que tout le monde peut mettre en pratique, et qui est le résultat d'une observation. Vous avez un secret important à confier ù un ami, mais vous craignez d'être entendu, la porte de la chambre où vous êtes se trouvant ouverte et quelqu'un étant dans la pièce voisine. Vous approcherez-vous de votre ami et lui parlerez-vous à l'oreille? Non. Vous ne l'osez

pas, de peur d'être surpris dans cette position qui vous trahirait. Qu'allez-vous donc faire ? Le voici. Je tiens cette règle du maître des maîtres, de M. Régnier. Vous vous mettez en face de votre ami, et là, en employant le moins de son possible, en parlant tout bas, vous chargez l'articulation de porter vos paroles à ses jeux en même temps qu'à son oreille, car il vous regarde parler autant qu'il vous écoute parler ; l'articulation a alors double besogne ; elle fait l'office du son lui-même, et, dans ce but, elle est forcée de dessiner nettement les mots et d'appuyer fortement sur chaque syllable pour la faire entrer dans l'esprit de votre auditeur. Eh bien, voilà le moyen infaillible de corriger toutes les défaillances et toutes les duretés de l'articulation. Soumettez-vous pendant quelque temps à cet exercice, et une pareille gymnastique aura si bien assoupli et fortifié vos muscles articulateurs, qu'ils répondront par leur élasticité à tous les mouvements de la pensée et à tontes les difficultés de la diction ".

Mais nous n'avons pas la prétention de donner ici un traité de récitation. Nous ne sommes ni un maître ni un adepte, et nous voulons simplement indiquer en courant quelques-unes des considérations et des doctrines des maîtres. Disons pourtant un mot de la partie intellectuelle de l'art de réciter.

Pour bien dire un morceau littéraire, il faut le comprendre, en sentir les beautés, avoir du goût, et un goût sûr. Si vous ne sentez pas la mélancolie pénétrante, l'accent profond et poignant, le charme

presque douloureux et pourtant si doux du Lac de Lamartine, comment voulez-vous traduire dans votre verbe inconscient ces vers mélodieux et immortels ? Si VOde à la Colonne, si Napoléon II. si la Tristesse crOlympio, ne vous disent rien à l'âme, pourquoi essaieriez-vous d'interpréter à l'aveugle les strophes étincelantes de Victor Hugo? Pour bien dire, il faut bien sentir, pour être éloquent, il faut être sincère, pour parler juste un fragment littéraire, il faut la sympathie intellectuelle entre l'auteur et l'interprète.

De là il résulte qu'un expert dans l'art de bien dire est jusqu'à un certain point un habile critique, suivant l'expression «le Sainte-Beuve. Il arrive même souvent qu'en travaillant un morceau qu'on veut réciter, on y découvre des beautés inaperçues jusquelà. Et, chose certaine, la puissance d'analyse de la récitation va même jusqu'à opérer en sens inverse, et à diminuer, pour le récitateur, la valeur d'oeuvres admirées auparavant sans restriction. Serait-ce abuser de votre bienveillance, Messieurs, que de faire encore entrer eu scène M. Legouvé :

" M. Delaunay, de la Comédie-Française, me faisait un jour le plaisir de dîner chez moi. Après le dîner, il me dit : " Voulez- vous que j'essaie de dire devant vos amis une pièce de vers que je n'ai jamais récitée nulle part ? Cette pièce me plaît beaucoup, Je l'ai apprise avec enthousiasme ; j'espère y avoir trouvé quelques effets nouveaux ; mais enfiu, n'eu ayant pas encore fait l'expérience, je doute. — Quelle est cette pièce ? — Un morceau qui ne va guère, ce semble après un gai repas, et dans un salon ; mais

enfin le danger même me tente. — Qu'est-ce donc ? — " U espoir en Dieu, d'Alfred de Musset. — Bravo ! m'écriai-je, j'ai lu ces vers plus d'une fois, et ils m'ont laissé une impression charmante !. . .Des beautés de premier ordre, des vers devenus immortels ! Allez ! allez ! je réponds du succès ! Le succès fut immense, en effet ; la fin du morceau surtout, la prière, produisit une émotion profonde. Jamais le délicieux interprète de la Nuit d'octobre et de Op. ne badine pas avec V amour, ne m'avait été si avant dans le cœur. Sa voix était d'une douceur ravissante ! Il ne parlait pas ... il priait ! Il priait comme on chante, et pourtant il se gardait bien de chanter ; c'était une sorte d'harmonie intermédiaire entre la parole et la musique ! Quelque chose comme l'hymne de la jeunesse, ou mieux encore de la juvénilité. Ses accents en avaient la faiblesse touchante . . . nous étions tous émus jusqu'aux larmes.

" Trois mois après, partant pour la côte de Bretagne, j'emportai mon volume de Musset, pour apprendre à mon tour V Espoir en Dieu. Me voilà dès le premier jour de mon arrivée, me lançant à travers les rochers et me récitant tout haut à moimême, en face des flots sonores, comme dit Homère, ces strophes merveilleuses.

" Je dis : me récitant . . . car un des bienfaits de notre art. , . je dis notre, dans l'espoir qu'il deviendra le vôtre, un de ces bienfaits, dis-je, est de peupler notre mémoire des plus beaux passages des grandes œuvres. Il ne nous suffit pas de les lire, nous voulons les dire. . . les dire quand il nous plaît,

toutes les fois qu'il nous plaît, partout où le désir nous en prend. Arrière donc le livre qu'il faut emporter avec soi ! on veut l'avoir en soi ! Et c'est ainsi qu'on part en promenade, tout seal en apparence, les mains vides, mais entouré de ce cortège d'amis qu'on appelle Lamartine, Corneille, La Fontaine, Victor Hugo ; on leur récite leurs vers à euxmêmes, on cherche, pendant des heures entières, quelque accent vrai et pénétrant, et quand on l'a trouvé, on leur dit et on leur demande s'ils sont contents ! Ainsi faisai-je avec V Espoir en Dieu, de Musset ; jamais je n'ai rien appris avec plus de facilité que les deux première parties de ce poème. A mesure que je lisais ces vers admirables, ils entraient d'eux-mêmes comme des flèches dans mon souvenir ! Je les savais par cœur après les avoir répétés deux ou trois fois. Tous ces mots de génie qui sillonnent tout ce début de traits de flammes :

Une itniiiense espérance a traversé la terre Je ne puis ! malgré moi l'inKni me tourmente !

" Et ce passage admirable :

Heureux ou niallieureux, je suis né d'une femme, Et je ne puis m'entiiir hors de l'humanité...

" Tout cela était pour moi autant de délicieux sujets d'études ; je nageais dans l'ivresse, me disant pourtant parfois : Que sera-ce donc quand j'arriverai à la prière?. . . J'y arrive. Quelle surprise ! Quelle défnllusion ! Je commence, je ne trouve pas un seul

accent vrai ! Je veux l'apprendre ; les mots me résistent, m'échappent ! Troublé, inquiet pour mon propre jugement, je m'y acharne ! Toujours même résistance ! Autant l'éloquente peinture du doute, des douleurs du doute, de la vanité des systèmes humains m'avait été au cœur, autant cet appel à la foi me laisse indiôerent.

" Je pousse mon étude plus loin, j'examine cette prière mot à mot, et peu à peu m' apparaissent, se cachant au milieu de quelques strophes heureuses et touchantes, un certain nombre de vers de pacotille ; tes chœurs des anges, les célestes louanges, les concerts de joie et d'amour. Or, j'ai fait une remarque, c'est que les fautes sont presque toujours des défauts, je veux dire que les défaillances de la forme tiennent généralement à un vice de fond. Quand vous voyez le style d'un grand écrivain s'affaiblir, soyez sûr que c'est sa pensée même qui faiblit. Je poursuivis donc mon examen, et je reconnus que, somme toute, cette apostrophe à Dieu, ce cri vers Dieu, cet appel à Dieu, se résume en un vœu puéril. Le poète propose au Créateur de briser les voûtes de la création, d'en déchirer les voiles, de se montrer enfin ! Et, en échange, il lui promet le respect et la tendresse des hommes. C'est ainsi qu'on dit aux enfants : Sois bien sage et nous t'aimerons bien ! L'échafaudage du poème s'écroule alors pour moi ! J'aperçois le vice fondamental de la composition. La première partie et la dernière ne vont pas ensemble. Le poète du commencement n'a plus de rapport avec le poète de la fin. Ce n'est plus le même homme ! Ce n'est

plus le même âge ! Le début a trente ans, la fin en a quatorze. Ce puissant portique jure avec ce petit édifice mesquin. Alfred de Musset a manqué là de ce qui lui manque souvent, le grand souffle ! B a plutôt des battements d'aile que des coups d'aile ! Je trouve son portrait, dans trois vers admirables de lui :

Et puisque le désir se sent cloué sur terre, Comme un aigle blessé qui meurt dans la poussière, L'aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil.

" Hé bien ! lui aussi, il est un aigle, mais un aigle blessé ; lui aussi, il a des ailea, mais il se sent cloué sur terre ; lui aussi, il a les yeux fixés sur le soleil, mais il ne peut pas monter jusqu'à lui. Il fallait pour dénoûment à cet éloquent petit poème un bien autre cri d'amour et de foi ! Il fallait un élan qui vous apportât au-dessus de tous les systèmes humains jusqu'aux pieds de Dieu même. Or, ce cri, il existe ! Quelqu'un l'a poussé. Le voici :

Pour moi quand je verrais, dans les célestes plaines, Les astres s'écartant de leurs routes certaines, Dans les champs de l'éther l'un par l'autre heurtés, Parcourir au hasard les cieux épouvantés ; Quand j'entendrais gémir et se briser la terre, Quand je verrais son globe errant et solitaire, Flottant loin des soleils, pleurant l'homme détruit, Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit ; Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres, Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres. Seul, je serais debout; seul, malgré mon effroi. Etre infaillible et bon, j'espérerais en toi, Et certain du retour do l'éternelle aurore, Sur les mondes détruits, je t'attendrais encore!

" Voilà la vraie coupole de l'édifice de Musset. De qui est-elle ? De Lamartine. De là vient que, malgré toutes les grâces du chantre de Rolla, je je lui préfère encore Lamartine. Il vole plus haut" !

On me pardonnera cette longue citation, qui fait si bien saisir en quoi consiste la partie intellectuelle de l'art de réciter.

Maintenant j'arrive à ce qui constitue surtout le but de cette réunion, c'est-à-dire à la décision du jury. Ici je parlerai au nom de mes collègues autant qu'au mien, et je ne serai que l'interprète de la détermination à laquelle nous en sommes venus.

Ceux qui ont organisé avec tant de succès le concours de récitation, ont voulu varier un peu nos séances, tout en ouvrant un champ nouveau aux exercices littéraires.

Nous les félicitons cordialement de leur intelligente initiative. Mais ils n'ont pas prétendu instituer un concours soumis aux règles sévères et absolues de ces joutes. De làun embarras très vif et très réel pour les membres du jury. ISTous n'avons pas à prononcer sur des concurrents qui ont tous récité le même morceau, à la même séance, les uns après les autres, sans qu'aucun d'eux n'ait assisté à la récitation de ses émules. Xoas avons entendu successivement des morceaux tout à fait diflerenta de ton, de style, de mouvement, de facture. Huit jours ont séparé les deux séances du concours. De sorte que nous nous trouvons placés dans des conditions presque impossibles pour porter un jugement.

Cependant nous avions accepté la tâche, il ne nous était pas permis d'en éluder les devoirs délicats. Nous avons donc essayé de faire la part des circonstances, de peser les dissemblances et les contrastes des sujets, de discuter avec nous-mêmes la difficulté comparative des morceaux récités. Et, malgré toute notre bonne volonté, tout notre désir de bien faire, nous devons vous annoncer qu'il nous est impossible de donner autre chose qu'une décision relative. Après nous être consultés et avoir analysé nos impressions aussi fidèlement que possible, nous sommes tombés d'accord sur le nom d'un concurrent à qui, dans notre humble opinion, et étant donné le genre du concours, devra revenir le prix. Ce concurrent heureux est M. Joseph Turcotte. Le jury tient à déclarer de plus que, prenant en considération tous les morceaux du concours, prose et vers, c'est la récitation du fragment de Louis Veuillot, Bétinet, vengeur des lettres, exceptionnellement difiâcile, et dit par M. Turcotte avec beaucoup de naturel, qui a surtout déterminé son choix.

Le jurj^ est heureux de proclamer que chez tous les concurrents, il y a des germes de talent qui peuvent faire concevoir de légitimes espérances. C'est avec une satisfaction patriotique que l'on constate chez notre jeunesse canadienne le noble goût des lettres et du bien dire. La recherche du Beau artistique élève les intelligences et police les mœurs.

Notre Cercle catholique a pour devise I)i manifestatione veritatis. Mais la Vérité et la Beauté sont deux steurs immortelles, et la manifestation du

Beau s'allie naturellement à la manifestation du Vrai. C'est pourquoi le Cercle est resté dans son rôle, en ouvrant une arène à ce tournoi littéraire. Les lauriers n'en sont pas sanglants, et, à vrai dire, quoiqu'il y ait un victorieux, il n'y a point de vaincus.

Pour ce qui est du jury, il ne demande qu'une chose : c'est qu'on lui tienne compte de sa bonne volonté dans l'accomplissement du devoir difficile dont on l'avait chargé.

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