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LES ORIGINES DE NOTRE LITTERATURE

PRONONCÉE DEVANT l'INSTITUT-CANADIEN d'OTTAWA, LH 12 DÉCEMBRE 1889

Monseigneur,

Monsieur lb Président,

- Mesdames et Messieurs,

C'est pour moi un honneur et en même temps une source de confusion que d'être appelé ce soir à vous adresser la parole. Si je n'avais écouté que le sentiment de mon indignité, je me serais sans doute abstenu et j'aurais refusé l'invitation trop flatteuse de votre sympathique et dévoué président. Mais, outre les séductions de son éloquence persuasive, une considération m'a déterminé à accepter. J'ai cru qu'il convenait peut-être qu'un officier de rinstitut-Ç!anadieu de Québec vînt témoigner de sa sympathie pour l'Institut-Canadien d'Ottawa. Cea deux Instituts sont frères ; ils sont nés d'une même pensée et leur but est identique. Il est donc bon que de temps à autre ils échangent une cordiale poignée de mains, et c'est pour cela que je suis ici en ce moment.

Aussi bien, entre votre ville et la nôtre, de môme qu'entre nos deux Instituts, il existe des affinités

profondes. Sans doute elles offrent des dissemblances. Québec est le passé, Ottawa l'avenir ; Québec vit de ses traditions, Ottawa de ses espérances ; notre ville est une matrone vénérable dont les années ont argenté la chevelure et ralenti la démarche, la vôtre est une jeune patricienne drapée fièrement dans sa blanche tunique et marchant d'un pas vif et alerte vers d'ambitieuses destinées. Mais les ressemblances l'emportent. Toutes deux sont des capitales. Toutes deux ont l'avantage d'entendre à époque fixe les grandes voix parlementaires, et d'assister, spectatrices impassibles ou émues, au jeu des événements et aux perturbations profondes causées par le déplacement du centre de gravité de la bascule politique. Enfin, et surtout, toutes deux sont des villes littéraires.

Autrefois, on appelait Québec l'Athènes du Canada. Les québecquois laissaient dire, et ils sourient encore avec complaisance quand on décerne à leur vieille cité cette innocente flatterie. Mais ce qui est vrai, c'est qu'Ottawa dispute à son aînée la palme littéraire. Le cours des événements nous a ravi à votre profit quelques-unes de nos gloires les plus éclatantes. Nous avons perdu successivement les Parerit, les Taché, les Gérin-Lajoie, et plusieurs autres dont je veux taire les noms pour ne pas offusquer la modestie de certaines personnalités présentes. Aujourd'hui, en jetant un coup d'œil autour de lui, en constatant combien de québecquois illustres sont devenus citoyens d'Ottawa, le président de cet Institut, transfuge lui-même de la cité de Champlain, peut répéter

avec une variante, en songeant à Québec, ce vers fameux que îe vieux Corneille mettait dans la bouche de Sertorius :

Kome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Cependant, Messieurs, nous ne jalousons pas vos succès. Xous nous en réjouissons plutôt, puisqu'ils contribuent à accroître le prestige et à activer le progrès des lettres canadiennes.

Les lettres canadiennes : c'est d'elles que je voudrais m'entretenir avec vous durant quelques instants. En effet, malgré l'opinion pessimiste de quelques écrivains moroses, il y a une réalité sous ces mots. Il existe une littérature canadienne, qui a son caractère propre, qui commence à être connue de l'étranger, qui exerce son influence sur les événements et la société. Et, bien qu'elle soit encore loin de l'idéal, elle fait honneur à notre pays, et constitue l'un de nos meilleurs éléments de vitalité nationale.

Mais quelle est-elle, cette littérature, quelle est sa lignée, de quelle source tire-t-elle son origine, quelle est son histoire et quelles sont ses traditions ? Si vous le voulez bien, nous allons jeter un coup d'œil rapide sur ce sujet si intéressant pour tout Canadien soucieux du progrès intellectuel de son pays.

Le peuple canadien aura bientôt trois siècles d'existence, et les lettres canadiennes sont à peine vieilles d'un siècle. En 1788 on peut dire qu'il n'y avait encore rien au milieu de nous qui pût être appelé littérature.

Dans nn des premiers numéros de la Gazette littéraire, recueil aujourd'hui rarissime, fondée par l'imprimeur Fleury-Mesplet, à Montréal, en 1778, et disparue au bout de dix-huit mois, se trouvait le passage suivant : " Les ports de la province n'ont été ouverts, jusqu'à présent, qu'au commerce des choses qui tendent à la satisfaction des sens. Il n'y existe aucune bibliothèque publique, ni même le débris d'une bibliothèque qui pût être regardée comme un monument, non d'une science profonde, mais même de l'envie et du désir de savoir. Jusqu'à présent les Canadiens ont été obligés de se renfermer dans une sphère si étroite non faute de volonté d'acquérir des connaissances, mais faute d'occasion. Sous le règne précédent ils n'ont été occupés en grande partie que des troubles qui ont agité leur pays. Ils ne reçoivent d'Europe que ce qui peut satisfaire leurs intérêts ou leur ambition ". A cette date, comme on le voit, il n'y avait certainement pas de littérature au Canada.

Sans doute.il y avait un commencement de bibliothèque canadienne. JjQ$>Voyages de Jacques Cartier, les œuvres de Lescarbot, de Champlain, du Frère Sagard, gisaient çà et là dans la poussière et l'oubli. Les Lettres de la Mère de l'Incarnation, V Histoire de Pierre Boucher et celle du Père Ducreux, les livres du Père Chrétien Le Clercq, de La Hontan, de La Potherie, étaient connus seulement de quelques rares amateurs. Les exemplaires dépareillés des Belations des Jésuites sommeillaient au fond des greniers, et les feuilleté jaunis du Journal servaient à allumer le feu d'un corps de garde. Seule, V Histoire

du Père Charlevoix, plus récente, était quelque peu répandue. Mais toutes ces œuvres, éparses, perdues, oubliées ou inconnues, lors même qu'elles eussent eu leur place à tous les foyers, ne pouvaient constituer une littérature nationale. Elles étaient écrites sur le Canada, au sujet du Canada, mais bien peu d'entre elles étaient des œuvres vraiment canadiennes, c'est-à-dire ayant pour auteurs des enfants du sol, grandis, instruits, et formés aux lettres sous le ciel de la Nouvelle-France.

Comment aurait-il pu en être autrement pendant le premier siècle et demi de notre existence ? Toute cette époque n'avait été pour nous qu'une succession de périls et de combats. Les lettres ne fleurissent chez un peuple que lorsqu'il a traversé les grandes crises delà croissance nationale, la période de la lutte pour l'existence, pour l'expansion, pour l'autonomie ou pour l'hégémonie. Ce n'est qu'après les Therraopyles et Marathon, après Salamine et Platée que les lettres et l'art grecs produisirent cette merveilleuse poussée de chefs - d'œuvre qui mit une couronne immortelle au front du siècle de Périclès. Le siècle d'Auguste, de Virgile et d'Horace ne s'est levé sur Rome et sur le monde qu'après Pyrrhus et Jagurtha. après Annibal et Mithridate, après Catilina et Spartacns, après trois cents ans de guerre contre l'univers armé pour conjurer le génie dominateur des fils de Romulus. Et en France, Messieurs, cette magnifique effiorescence intellectuelle qu'on a appelée le siècle de Louis XIV, ce glorieux et sublime essor du génie

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français vers les plus hauts sommets de l'art, de l'éloquence et de la poésie, avaient été précédés par une longue série de luttes sançrlantes, de discordes civiles et religieuses, par les formidables épreuves de la guerre de Cent ans, de la Réforme, de la Ligue et de la Fronde.

Voilà ce que l'histoire nous enseigne, et, une fois de plus, l'histoire s'est répétée pour nous. De 1608 à 1759, les lettres et les muses auraient pu difficilement trouver un asile sur les rivages du Saint-Laurent. Pendant cent cinquante ans, nos ancêtres se dépensèrent ici en combats de géants.

Toutes les épreuves et tous les périls semblaient avoir été réservés à cette poignée de héros, jetés comme les sentinelles perdues de la France et de la civilisation dans les solitudes glacées de l'Amérique du jS'ord. Luttes contre la nature vierge, rivalités des compagnies, conflits d'autorités, disette et pénurie désastreuses, incursions sanglantes des indomptables Iroquois, invasions réitérées des colons remuants et jaloux de la Nouvelle- Angleterre, guerre en Acadie, à l'Ile Royale, à Terreneuve, à la Baie-d'Hudsoa, sur le lac Ontario, sur le lac Champlain, à la Belle- Rivière, guerre au sud, au nord, à l'est et à l'ouest : telle fut notre histoire sous la domination française. Ajoutons qu'il n'y avait pas d'imprimerie au Canada, et ne soyons pas surpris qu'il n'y ait pas eu ici, durant ce siècle et demi, de littérature nationale.

Et cependant, Messieurs, avant de passer outre, faisons halte un instant, car nous avons sous les veux le berceau de la littérature canadienne. Quoi-

qu'elle ne se manifestât pas encore, elle était née, elle existait en puissance dans cette époque glorieuse et tourmentée.

En effet, les littératures nationales ne sont pas le produit d'une éclosioii spontanée. Elles sont le résultat d'un long travail de fécondation et d'élaboration, invisible et mystérieux. Conçues dans les entrailles des peuples, elles s'alimentent de leurs luttes, de leurs labeurs, de leurs exploits, de leurs revers mêmes et de leurs gloires. Les sages façonnent les institutions et les mœurs, les grands citoyens donnent à la patrie leurs vertus et leurs sacrifices, les héros meurent pour les foyers et les autels, les prêtres enracinent dans les âmes les croyances traditionnelles et les idées religieuses ; et graduellement, cédant à toutes ces influences, la nation s'élève, grandit, s'enrichissant de souvenirs, de doctrines, de progrès, <i'actions fameuses, jusqu'à ce qu'elle prenne sous le soleil une assiette solide et durable. Alors s'ouvrent les âges intellectuels. Viennent les grands écrivains, viennent les poètes inspirés, viennent les génies littéraires dont la pensée se nourrit de la matière féconde léguée par les précurseurs des âges héroïques et des siècles de formation ! Et soudain l'on voit s'épanouir toute une floraison d'œuvres immortelles, où, sous les formes et les expressions contemporaines, frémissent l'inspiration, le souifle, la vie même des générations mortes.

Pendant un siècle et demi, Messieurs, ce travail de préparation, de fécondation, dont nous parlions il y a un instant, s'est fait au sein de la Nouvelle-

rrance. Les éléments constitutifs des lettres canadiennes s'élaboraient au milieu de nos orages et de nos combats. îs^os aïeux faisaient de la littérature, mais une littérature vivante et héroïque. Ils respiraient une atmosphère épique, et chaque jour voyait naître sur leurs pas une page d'épopée. Le souffle lyrique animait, soulevait, emportait dans un essor puissant et continu ces générations vaillantes dont les hardis exploits contenaient en germe des odes plus sublimes que celles de Pindare et d'Horace. Le drame était partout, au fond des forêts pleines d'embûches et de mystère, sur les flots ensanglantés des rivières et des lacs lointains, à l'ombre même des forts et des habitations, et jusque sous les batteries de nos villes naissantes. Quant à l'histoire, elle se faisait de toutes pièces ; elle se rédigeait à coup de hache et d'épée, à coup de flèche et de mousquet ; elle s'écrivait avec la croix, le canon et la charrue ; elle s'imprimait en sillons profonds sur le sol fertilisé de la Nouvelle-France ; elle se burinait sur ]e ffranit des montag-nes et sur les murs des forteresses. Ah ! Messieurs, nos pères étaient de grands maîtres, et nous ne sommes que de pâles copistes, que des traducteurs souvent inégaux à la tâche de fixer sur une page ou dans un livre les splendeurs de l'œuvre originale.

Durant cent cinquante ans, nos ancêtres semèrent h pleines mains dans les faits, dans les traditions, dans les souvenirs, dans l'âme populaire et le génie national la semence généreuse d'où devaient sortir les moissons littéraires de l'avenir : moissons de

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légendes et de récits épiques, moissons de chants et de ballades, moissons de poésie et d'histoire, dont notre siècle a vu l'heureuse et pacifique germination. Déjà, vers la fin de la domination française, on commençait à entrevoir ici un mouvement intellectuel assez marqué. Le gouvernement de M. de la Galissonnière, lettré et savant distingué, autant que vaillant homme de mer, avait donné de l'élan aux recherches scientifiques et aux travaux de l'esprit. Avant lui, le sieur Jean Taché, souche d'une noble lignée, avait écrit un poème intitulé le Tableau de la mer. L'abbé Marchand, curé de Boucherville, avait, vers la même époque, donné un joli pastiche du Lutrin de Boileau, à propos des troubles de l'église du Canada en 1728. Le Dr Sarrasin adressait des mémoires fort estimés à l'Académie des sciences. Le Père Duplessis, grand orateur sacré qui brilla dans les chaires de France, préludait, au collège de Québec, à ses succès futurs. Les conférences de droit du procureur-général formaient des jurisconsultes comme le célèbre Cugnet, qui devait nous rendre de si grands services sous la domination anglaise. La Mère Juchereaude Saint-Ignace publiait en 1750 V Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec. La Mère Muy de Sainte-Hélène, religieuse Ursuline, rédigeait une Vie de madame de Pontbriand et écrivait en un style vraiment historique les annales de la guerre de Sept ans. En même temps la chanson prenait son essor. Les exploits de Beaujeu, de Montcalm, de Lévis, excitaient la verve des poètes populaires. Xous lisons dans

l'Histoire des Ursulines, après le récit de la victoire de la Monongahéla : " Cette victoire, si glorieuse pour la patrie, fut célébrée à Québec par des effusions poétiques, que les enfants apprenaient par cœur, et que l'on chantait même dans les églises. Voici la dernière strophe d'un de ces petits poèmes :

Soutenez, grande Reine Notre pauvre pays, Il est votre domaine Faites fleurir vos lis, L'Anglais, sur nos frontières Porte ses étendards ; Exaucez nos prières, Protégez nos remparts ! "

On me permettra de citer aussi d'autres vers, une des innombrables chansons composées après la bataille de Carillon. C'est l'une des meilleures productions de la muse canadienne à cette époque :

r,K CARILLON DE L.V NOUVELLE-FRANCE

Messieurs, quand nous avons appris

Vos pompeuses approches

Il est vrai, nous n'avons pas pris

De flambeaux ni de torches ;

Mais pour bien mieux vous honorer

D'abord nous avons fait sonner

Le carillon (bis) de la Nouvelle-France.

On dit que la cérémonie

Vous i)arut incommode,

C'est V'audreuil, notre général,

Qui l'a mise à la mode ;

Car dès qu'on voit de vos soldats,

Il veut qu'on sonne à tour de bras

Le carillon (bis) de la NouvelleFram-e.

Vous vous plaignez que tous nos airs

Vous écorchent l'oreille,

Cependant ces brillants concerts

S'accordent à merveille ;

Montcalm en marque les accents,

Et ses troupes les contre-temps

Du carillon (bis) de la Nouvelle-France.

Vous avez dans ce jour perdu

Vos chapeaux et vos tuques,

Si les Indiens eussent paru,

Vous perdiez vos perruques.

Vous eussiez crié, mais en vain,

L'on n'eut point arrêté le train

Du carillon (bis) de la Nouvelle- France.

Tout . cela était bien humble, bien simple. Ce n'était pas encore nne littérature; mais il y avait là des germes et des promesses. L'esprit canadien se dépouillait de ses langes. Bougainville parle vaguement quelque part d'un cercle littéraire fondé à Québec vers 1757. Qu'une paix honorable eût été conclue après nos victoires en 1758, qu'une imprimerie ^ se fût à ce moment établie parmi nous, et l'on peut affirmer que la littérature canadienne serait née quarante ans plus tôt.

1 — Il est très probable que, vers la fin de la domination française, il y avait quelque part à Québec un matériel typographique suffisant pour exécuter certains travaux d'impression, puisqu'il nous est parvenu des exemplaires de deux mandements de Mgr de Pontbriand qui n'ont pu être imprimés en France. Il y a à ce sujet une dissertation très concluante dans l'Essai de bibliographie canadienne de M. Philéas Gagnon, p. 381. Mais l'existence de ce matériel typographique n'était pas suffisante, dans tous les cas, pour constituer un véritable établissement d'inprimerie.

Mais la grande catastrophe de 1759 vint tout à coup creuser un abîme entre notre passé et notre avenir. Tous les désastres assaillirent à la fois notre malheureux pays. L'invasion, la défaite, la cession du Canada par la France, la disette et la détresse universelles, l'émigration d'une partie de notre classe instruite, la suspension des études, l'oppression administrative et politique, tous ces fléaux jetèrent le deuil et l'angoisse au cœur du Canada français. Il faut lire les annales, les mémoires et les correspondances du temps, pour se faire une idée de ce que furent ces années sombres et douloureuses.

Au milieu de tous ces naufrages, on put se demander un moment si la langue française, oiBciellement proscrite, n'allait pas sombrer elle aussi, disparaître comme langue sociale et polie, se corrompre et descendre au rang de patois à l'usage de la classe illettrée de nos campagnes. Pendant près de dix ans, nos collèges et nos séminaires restèrent fermés par suite du malheur des temps, de sorte qu'une génération presque entière se trouva jetée dans la vie active sans culture intellectuelle. C'est peut-être là le plus grand péril qui nous ait menacés au début du nouveau régime.

Mais Dieu veillait sur notre nationalité. Le séminaire de Québec ouvrit ses classes en 1765, et continua l'œuvre accomplie jusqu'à la conquête par le collège des Jésuites. Le collège de Montréal fut fondé en 1773. Et l'on renoua tant bien que mal la chaîne brisée des études. Que d'obstacles à surmonter ! Que de difficultés et de déboires ! Séparés

de la France, qui jusque-là avait été pour uos aïeux le lieu de ravitaillement intellectuel, privés presque entièrement de communication avec elle par la défiance d'un pouvoir jaloux, les apôtres de l'éducation et des lettres avaient à faire face à une tâche écrasante. Une disette, non moins terrible que celle du blé qui assombrit les derniers jours de la Nouvelle- France, désolait nos éducateurs. C'était la disette des livres classiques. On écrivait d'une de nos grandes institutions enseignantes, en 1764 : " Je ne puis vous dépeindre l'allégresse qui se répandit parmi nous à la nouvelle qu'il nous venait des livres par M. Montgolfier ". On n'aurait pas célébré une victoire avec plus d'enthousiasme.

En 1777, on écrivait encore, de la même maison, à un correspondant de France : " Si la Providence vous procure quelque circonstance favorable, et que vous puissiez en profiter pour nous faire parvenir sept ou huit douzaines de livres français, et autant de livres latins à l'usage de nos classes, vous nous rendrez un service signalé. Ces articles nous font gémir depuis longtemps". î^Tous n'avons jamais lu sans émotion la note suivante dans V Histoire des Ursulines de Québec : " Messire P,-René Hubert, curé du Chateau- Richer et de l'Ange Gardien, nous constitua héritières de son grand Dictionnaire de Trévoux, en 7 volumes in-quarto, estimé 72 livres ". Et l'annaliste ajoute : " C'était bien alors un trésor qu'un dictionnaire français aussi considérable ".

Voilà quels obstacles il fallait surmonter pour refaire parmi nous des générations lettrées. Cepen-

dant l'œuvre s'accomplit ; trente ans après la bataille des T'iaines d'Abraham, il y avait ici toute une phalange d'hommes capables de manier la parole et la plume. Les Bédard, les Bourdages, les Blanchet, les Joseph Papineau, les Plessis étaient armés pour la lutte. Et, lorsque le régime de 1791 nous fut octroyé, nos vainqueurs s'aperçurent avec surprise que le génie français avait survécu aux désastres, à l'eifoudrement de l'ancien régime, aux époques de ténèbres et d'ostracisme, et qu'il brillait d'un éclat d'autant plus vif qu'on l'avait cru plus obscurci. 'Nous n'avons pas à rappeler ici les luttes du o;lorieux groupe parlementaire de 1702, ni les victoires de l'évêque illustre qui fonda définitivement au Canada la hiérarchie catholique. Les premiers, en conquérant nos franchises, créèrent parmi nous l'éloquence politique ; le second, en accomplissant sa grande mission religieuse et sociale, donna partout l'essor aux sciences et aux lettres.

Dans l'avant-dernière décade du IS'' siècle, le réveil littéraire avait commencé à se manifester. On signale l'existence d'un cercle littéraire à Québec en 1777. Mais ce cercle ne nous est pas plus connu que celui de 1757. En 1779, un fait important se produit. Une bibliothèque publique est fondée à Québec sous les auspices du général Ilaldimand. C'est un des actes louables de ce gouverneur peu gâté par l'histoire. Hâtons-nous de dire qu'il fut puissamment secondé par M^' Briand et par le supérieur du séminaire, M. Gravé, Dix .ans plus tard cette bibliothèque publique, la première que le

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pays ait possédée, comprenait 2,000 volumes. En 1778, Fleury-Mesplet fondait à Montréal sa Gazette littéraire^ qui ne durait malheureusement que dixhuit mois.

En 1788, M, Joseph Quesnel, un français devenu canadien, versificateur facile et fécond, faisait imprimer à Québec Colas et Colinette, opérette assez réussie. Pour l'époque c'était un chef-d'œuvre et un coup d'éclat. M. Quesnel devint l'inspirateur et le maître d'un mouvement littéraire plus ou moins accentué, de 1789 à 1809, époque de sa mort.

Louis Labadie, maître d'école et poète, Louis Plamondon, étudiant en droit, plus tard avocat fameux, François Romain, bibliothécaire de Québec, et quelques autres furent les disciples de M. Quesnel. Labadie est le premier canadien qui ait signé de son nom une pièce de vers, depuis l'établissement de l'imprimerie au Canada. C'est une chanson, imitée du God save the King, et publiée par la Gazette de Québec, le 8 juin 1797 :

Grand Dieu, pour George trois Le plus chéri des rois, Entends nos voix.

Qu'il soit victorieux, Et que longtemps heureux Il nous donne la loi. Vive le roi I

On voit ([ue la muse canadienne était alors d'une extrême loyauté.

Une fois donné, l'élan intellectuel se continue. Mil huit cent-six est la date d'un grand événement

pour notre nationalité. Le Canadien paraît, admirablement rédigé pour l'époque, et la presse canadienne-française est fondée. En 1809, M. Denis- Benjamin Viger publie la première brochure politique qui ait vu le jour au Canada. Vers le même temps, Jacques Viger, qui devait être plus tard le premier de nos archéologues, fait ses débuts comme rédacteur du Canadien ; Louis-Joseph Papineau et Denis- Benjamin Viger entrent au Parlement ; Jacques Labrie fonde le Courrier de Québec sous le patronage du juge de Bonne, et y publie des travaux sérieux sur l'histoire du Canada ; Joseph-François Perrault commence, avec sa Lex parliamentaria, la série de ses publications utiles ; Justin McCarthy fait imprimer un ouvrage de droit.

Enfin la Société littéraire de Québec prend naissance et nous lègue un des plus intéressants monuments de notre littérature au berceau. Je veux parler du Concours littéraire àe. ld)^'X Ici arrêtons un instant notre course rapide pour saluer au passage cet épisode peu connu de l'histoire des lettres canadiennes.

Le 3 juin 1809, la petite république des lettres de la bonne ville de Québec était en liesse. Depuis deux mois, les gazettes québecquoises publiaient l'avis suivant :

'' La société littéraire de Québec offre une médaille d'argent à la personne qui célébrera le mieux la naissance de sa glorieuse Majesté George III par une pièce de vers, anglaise, française ou latine. Les vers, accompagnés d'une lettre dans laquelle

aéra le nom de l'auteur et scellée de son sceau, seront envoyés, au plus tard le vingt mai prochain, franc de port, sous enveloppe, et adressés au secrétaire de la Société avec l'adresse suivante :

" A M. Louis Plamondon, secrétaire de la Société Littéraire de Québec. — A Québec.

" La société ne désirant connaître que le nom de celui qui remportera le prix, les lettres contenant les signatures des autres auteurs, seront remises sans être décachetées, en donnant des informations satisfaisantes sur le sceau et l'écritare. — Le prix sera donné au vainqueur en personne ou à son procureur duement fondé de procuration, samedi, le trois juin prochain, à deux heures de l'après-midi, dans une séance publique de la Société.

Par ordre du président.

Louis Plamondon,

Secrétaire, Québec, 5 avril 1809".

Le tournoi poétique, annoncé de cette façon dans les journaux de Québec, le Canadien, la Gazette et le Mercury, venait d'être clos, et la Société Littéraire couronnait en séance publique, cette après-midi du 3 juin 1809, les poètes lauréats.

Ce concours littéraire de 1809 est bien ignoré aujourd'hui, bien enfoui dans les ténèbres du passé. Et cependant il est un des plus anciens monuments de notre littérature canadienne, une des plus lointaines manifestations de l'esprit littéraire au milieu de notre société, après les épreuves, les désastres.

les années de deuil et d'oppression qui marquèrent pour nous la fin du dix-huitième siècle.

La création de cette Société littéraire de Québec fut l'un des premiers essais de groupement intellectuel, le premier mouvement d'ensemble de quelques esprits supérieurs pour établir parmi nous le culte des lettres.

Il nous est parvenu bien peu de détails sur cette association éphémère, qui eut pourtant l'honneur de frayer la route aux institutions littéraires des époques suivantes. Elle avait été fondée cette année même, 1809.

Depuis le commencement du siècle une pléiade de jeunes gens de talent était sortie du séminaire de Québec. C'étaient Louis Plamondon, qui terminait ses études en 1802, Jacques Labrie, Philippe- Aubert de Gaspé, Louis Moquin, Justin McCarthy, qui finissaient leurs cours en 1804, 1805, 1806. Jacques Labrie avait embrassé la profession médicale, et était allé prendre ses grades à l'université d'Edimbourg. Tous les autres, Plamondon, Moquin, de Gaspé, McCarthy, avaient sacrifié à Thémis ; en 1809, ils étaient tous étudiants en droit, de , même que Joseph-Rémi Vallières de Saint-Réal, le protégé de M" Plessis.

C'était au sein de cette jeunesse intelligente, exubérante de sève, de talents et de vitalité, que la Société Littéraire avait pris naissance. Elle avait choisi pour président M. François Romain, gardien du Parlement et bibliothécaire de Québec. Son secrétaire, comme on l'a vu, était M. Louis Plaraon-

don, étudiant en droit, et clerc sous M. J.-F. Perrault, greffier de la Cour du Banc du Roi.

Plamondon était doué de brillantes facultés intellectuelles. Il devint plus tard l'une des gloires du barreau québecquois, illustré en même temps par Moquiu, Valliëres de Saint-Réal, les deux Stuart, etc. Il avait eu pour protecteur l'abbé Deschenaux, curé de l'Ancienne-Lorette.

La séance du 3 juin 1809 fut peut-être la seule séance publique de cette Société Littéraire. C'est la seule, dans tous les cas, qui ait laissé des traces et un souvenir, grâce à la publication d'une petite brochure aujourd'hui rarissime, intitulée : Séance de la Société Littéraire de Québec, terme samedi, le 3 juin 1809. — Québec : Imprimée 'par ordre de la Société, par J. Neilson, imprimeur-libraire, No 3, rue la Mo7itagne—lSQ9.

Au-dessous du titre on lit cette épigraphe : Floreamus in nemoribus.

Et maintenant, reportons-nous à la séance dont cette brochure nous a conservé la mémoire. Elle se tint probablement dans la salle de l'ancien palais épiscopal transformé en Parlement, qui avait été mise à la disposition de la Bibliothèque de Québec. Ce qui nous induit à cette conjecture, c'est que le président, M. François Romain, était le conservateur de cette bibliothèque.

La solennité littéraire fut ouverte par un discours de M. Louis Plamondon, secrétaire de la Société.

Ce discours était fort bien fait, et d'un loyalisme à outrance. M. François Romain vint ensuite et pro-

nonça une harangue très académique et très ornée. La brochure contient les deux pièces couronnées. Le lauréat anglais était M. John Fleming, de Montréal. Chose singulière le nom du lauréat canadien ne nous est pas parvenu ; il avait signé son ode de ce pseudonyme : Canadiensis. Voici quel en était le début :

Sors du sein des frimats, ranime ton génie Muse du Canada, fais entendre ta voix.

Le Dieu des vers doit fuir de l'Europe asservie ; Ici tout vit en paix sous le meilleur des rois ;

La loyauté m'inspire

Et ma rustique lyre Va, par ses premiers sons, célébrer George trois.

Sur ces fertiles bords oubliés par Bellone Coulent du Saint- Laurent les flots majestueux. Le commerce fleurit et les biens qu'il nous donne Couronnent les eiforts d'un peuple vertueux ; Le Canada prospère Sous les soins d'un tel Père Et parmi tant d'Etat< aucun n'est plus heureux.

On voit que mil huit cent-neuf marque une date importante dans notre histoire littéraire. Une grande activité intellectuelle se manifeste de tous côtés. Nos journaux regorgent de pièces de vers, d'épigrammes, de chansons satiriques.

Craig et son régime oppressif, la guerre de 1812 et le fracas des armes marquent un temps d'arrêt dans ce mouvement de reuai.ssance. Le Courrier de Québec s'éteint; le Canadien est supprimé manu militari; le Vrai Canadien, fondé par ses adversaires canadiens, If -;uit bieïitof (hiiis lo trépas. Mais avec la paix de

1814 l'élan est repris. M. Denis-Benjamin Viger fonde à Montréal le Spectateur, qu'il soutient de sa plume et de ses deniers. Puis Bibaud l'ancien entre en scène avec son Aarore, publiée en 1815, à laquelle succéderont tour à tour durant un quart de siècle le Courrier du Bas-Canada (1819-1820), la Bibliothèque canadienne (1825-1830), V Observateur (1830-31), le Magasin du Bas-Cinada (1832-34), y Encyclopédie canadienne (1842), revues historiques et littéraires qui ne furent pas sans mérite et exercèrent une utile influence au moment où elles parurent. Aux Trois- Rivières V Abeille canadienne prenait son vol en 1818. Le Canadien essayait de renaître de ses cendres en 1817. Il disparaissait de nouveau en 1819, et le D' Blanchet en reprenait la publication en 1820. Cette fois le Canadien dura cinq ans.

Ici se place un épisode que vous me permettrez de retracer. Par une belle après-midi du mois d'août 1822, deux citoyens de Québec se dirigeaient vers Beauport, et, après s'être arrêtés à l'une des blanches maisons qui bordent la route, allaient trouver dans le champ voisin un brave cultivateur qui travaillait à la fenaison avec un de ses fils. Ces deux visiteurs étaient le D'' Blanchet, propriétaire, et M. Flavien Vallerand, éditeur, du Canadien. Le jeune homme qui travaillait aux champs avec son père était sorti depuis un an du séminaire de Québec, où il avait brillé dans les examens publics et disputé la palme à un condisciple, doué, lui aussi, de talents remarquables. Ce camarade du

jeune cultivateur de Beauport, après avoir rédigé durant quelques mois la feuille canadienne, venait de partir pour Montréal. Et MM. Blanchet et Vallerand venaient demander à son émule, devenu agriculteur, de prendre à son tour la plume du journaliste. Après quelques instants de réflexions, le jeune homme accepta ; et, quelques jours plus tard, inconnu de lui-même et du public, il prenait possession, à l'âge de vingt-un ans, du fauteuil de rédaction du journal patriote. Cet inconnu. Messieurs, inclinezvous devant lui et saluez-le avec respect. C'est l'un de nos plus grands penseurs et de nos plus illustres écrivains, c'est peut-être notre plus puissant publiciste, c'est le maître incontesté de la presse canadienne; et pendant trente ans sa plume vaillante va tracer dans les idées et dans les faits un lumineux sillon. Vous avez nommé Etienne Parent, qui succédait, en 1822, comme rédacteur du Canadien, à son ami Augustin-Norbert Morin.

Maintenant, nous pouvons avancer le front haut et sans craindre de retour en arrière. Les grands noms surgissent à chaque pas. Voici M. Morin, dont la Lettre à Vhonorable juge Bowen, en 1825, éclate comme un coup de clairon appelant nos compatriotes aux légitimes revendications nationales, et dont les écrits dans la 3ïinerve vont faire écho à ceux de Parent dans le Canadien. Voici Vallières de Saint- Réal dont les plaidoyers, les discours et le génie universel feront l'orgueil et les délices de ses concitoyens. Voici Louis - Joseph Papineau, le leader populaire, l'aigle de l'Assemblée législative. Et, à

côté des tribuns et des publicistes, s'avance la troupe harmonieuse des poètes. Michel Bibaud chante les exploits d'Iberville et publie le premier volume de vers imprimé au Canada. Isidore Bédard, avant d'aller mourir sous le ciel de Franoe, lègue à son pays ce chant national : Sol canadien, terre chérie, qui a fait vivre le jeune barde dans le souvenir de la postérité. Garneau prélude à l'œuvre de sa vie par des poésies patriotiques dont l'accent nous émeut encore. Angers, Turcotte, Mondelet, Laviolette, marchent sur ses traces, et laissent vibrer leur lyre au souffle de l'inspiration nationale.

En vain 1837 vient semer le deuil, la terreur et les ruines au sein de la nationalité franco-canadienne. L'heure de la floraison a sonné pour notre littérature. Il semble que notre passé glorieux et héroïque fasse irruption dans le présent et surgisse enfin des demi-ténèbres où l'avaient relégué les désastres et les épreuves de la fin du XVIII* siècle. Il semble que le génie de notre race, couronnant les eiforts des patriotes de 1792, de 1810 et de 1830, débouche tout à coup sur le champ de bataille où se débattent nos destinées, pour décider la victoire nationale. La moisson arrosée du sang et des larmes de deux siècles s'épanouit sous les rayons d'un soleil plus clément. Histoire, légendes, poèmes, récits et chants nationaux jaillissent du sol littéraire avec une merveilleuse fécondité. Faribault, Viger et Bibaud scrutent nos archives et compulsent nos annales. Etienne Parent, parvenu au zénith de son talent et de sa renommée, s'élève, dans ses conférences, jusqu'à des hauteurs

qui ravissent l'admiratiou des penseurs du vieux monde. Garneau prend possession de la gloire avec son histoire réparatrice et révélatrice. Chauveau, poète, orateur, romancier, publiciste, cueillant des palmes dans tous les genres, éveille l'attention de la critique européenne. Notre grand et malheureux Crémazie embouche la trompette épique pour célébrer les exploits de notre race, et ses strophes éclatantes, à l'envolée hardie et superbe, soulèvent dans tous les cœurs l'enthousiasme patriotique. Ferland, émule de Garneau, récolte après lui de nouveaux épis et de nouveaux lauriers dans le champ historique. Taché, Cauchon, Laberge illustrent la presse. Gérin-Lajoie, Hubert Larue, M. de Gaspé, débutant septuagénaire, Lenoir, George de Boucherville, et une foule d'autres talents vigoureux et originaux entrent dans la carrière. Les Soirées canadiennes, le Foyer canadien, la Revue canadienne, VEcho du cabinet de lecture 'paroissial, sont fondés et ouvrent aux lettres un champ nouveau. Les écrits sérieux, les œuvres de mérite, se multiplient de plus en plus et la littérature canadienne, sans atteindre encore les sommets, prend ce vif et brillant essor dont nous sommes les témoins heureux. Ici, Messieurs, je m'arrête. Si je franchissais le seuil de la littérature absolument contemporaine, je serais forcé de proclamer des noms aimés du public auquel je m'adresse, de décerner des éloges qui paraîtraient dos flatteries, qui provoqueraient des applaudissements trop personnels et trop directs, et qui perdraient on délicatesse ce qu'ils gagneraient

en à-propos. Je m'abstiendrai donc de prononcer ces noms que tout le monde a sur les lèvres, et j'interromprai à l'époque de 1860 cet aperçu rapide des progrès et des vicissitudes de notre littérature.

Je n'ai pas eu la prétention de faire un résumé complet de notre histoire littéraire. J'ai essayé uniquement de tracer les grandes lignes, j'ai voulu insister surtout sur les débuts, et faire ressortir le lien qui rattache étroitement nos lettres canadiennes à notre passé historique, aux luttes, aux épreuves, aux gloires de nos aïeux. Je me suis efforcé de démontrer que notre littérature a été pour nous une arme en même temps qu'une parure, et que notre peuple a trouvé en elle une fidèle auxiliaire dans ses jours de péril.

Malheureusement, tout le monde n'apprécie pas suffisamment son importance, sa noblesse et sa dignité. Nous vivons dans un âge où l'on est trop porté à faire bon marché des esprits qui conservent le culte de l'idéal. Un homme qui s'enferme, loin de la foule et du bruit, loin du couflit des intérêts et du choc des ambitions, loin des chicanes trop souvent misérables et stériles de la presse ou de la tribune, pour feuilleter des in-octavo ou des in-quarto poudreux, pour rechercher le Vrai dans la pensée ou dans les faits et le Beau dans l'expression et dans la forme, pour faire de la poésie, de l'histoire, de l'art, allons donc, cela n'est pas pratique, et nous sommes d'un siècle ennemi du spéculatif ! La matière a étouffé l'idée, le calcul a vaincu l'inspiration, le chiffre a tué la chimère, le premier machiniste

veuu nous paraît plus utile que le fubliciste célèbre, et la plus belle page de Chateaubriand nous est infiniment moins précieuse que ce chiffon de papier qu'on appelle un billet de banque.

Yoilà le langage qu'un trop grand nombre de personnes, de nos jours, ont sur les lèvres ou dans le cœur. Messieurs, ceux qui parlent ou pensent ainsi rabaissent le don royal que Dieu leur a fait en allumant en eux la flamme de l'intelligence. Sans doute le progrès matériel a son importance et sa grandeur. Mais, répétons-le toujours, il est d'une nature inférieure au progrès moral et intellectuel. C'est ce que l'humanité, malgré des périodes d'égarement, a toujours compris en définitive. C'est ce qui lui a fait placer dans son livre d'or les grands génies littéraires de tous les âges. Aucune gloire n'est plus éclatante et plus respectée des siècles que celle de ces héros de l'intelligence. S'ils éprouvent quelquefois rindifiTérence et l'injustice de leurs contemporains, la postérité les acclame.

Il n'y a qu'à ouvrir l'histoire pour s'en convaincre. Voyez-vous ce vieillard aveugle, qui se traîne péniblement le long des chemins de la Grèce, tendant la main à ceux qui passent, et promenant de ville en ville et de bourgade en bourgade son infortune et ses haillons? Attendez un peu ; laissez faire le temps. Cet homme qui, durant sa vie, a demandé son pain à la pitié publique, après sa mort sept villes se disputeront l'honneur de lui avoir donné le jour. Ce mendiant fera l'aumône à de plus riches et à de plus puissants que lui, et cette aumône,

ce sera la gloire ! Sans lui, ni Agamemnon le roi des rois, ni le prudent Ulysse, ni Hector le rempart de Troie, ni le bouillant Ajax, ni Achille semblable aux dieux, ne seraient entrés dans le souvenir des hommes avec cette auréole d'héroïsme que la poésie immortelle a posée sur leurs fronts mortels :

Brisant des potentats la couronne éphémère, Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère, Et depuis trois mille ans Homère respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

Franchissons les siècles et regardons encore. Quel est ce citoyen qui s'éloigne en fugitif de Florence la magnifique? Son vêtement est sombre, son regard d'aigle semble perdu dans quelque douloureuse abstraction, son apparence est celle d'un vaincu et d'un banni. C'est un vaincu et un banni en eiïet. La voix publique l'a proclamé ennemi de la patrie. Nobles, bourgeois, chevaliers et magistrats, tous ont été unanimes et le décret de proscription a été salué par les acclamations populaires. Sous ce poète visionnaire, il y a un gibelin dangereux, a-t-on dit, et sa fortune a été confisquée, sa maison rasée, lui-même condamné à être bridé vif s'il reparaît sur le sol de la République. Il s'éloigne donc de la cité ingrate, emportant avec lui son génie et sa pensée. Il parcourt l'Europe, qui ne le connaît pas, et, après avoir vécu une vie errante et misérable, il meurt dans l'exil, coupable du seul crime d'avoir devancé son siècle. Alors, Messieurs, sonne pour lui l'heure de la justice. L'Italie s'incline sur son tombeau. Florence,

qui l'a chassé, fonde une chaire spécialement consacrée au commentaire de son épopée monumentale. Ce poète rêveur, ce partisan vaincu, ce citoyen banni, prend rang dans l'admiration de la postérité ; et le nom du Dante devient fameux à l'égal de celui d'Auguste ou de César.

Pourquoi cela ? Pourquoi cette espèce de dictature glorieuse décernée à ceux qui ont ployé ici-bas sous le fardeau de la pensée, qui ont manié le glaive de la parole écrite ou parlée ? Pourquoi ? parce qu'on a salué en ces hommes les artisans de ce progrès intellectuel et moral sans lequel aucune société ne pourrait aspirer à la vraie civilisation, à la prospérité durable, à la grandeur et à la gloire.

Ayons donc, Messieurs, ayons un noble culte pour les lettres canadiennes. Dans le passé, nous avons trouvé en elles des amies bienfaisantes et des alliées redoutables. Dans le présent, elles sont pour nous un honneur et une force. Et nous pouvons les considérer comme une de nos plus légitimes espérances d'avenir. Qu'elles grandissent, qu'elles s'approchent de plus en plus de la perfection vers laquelle elles doivent tendre, qu'elles aillent toujours puiser l'inspiration aux sources pures du Vrai et du Beau, qu'elles se retrempent sans cesse dans le travail fécond et l'effort généreux, et elles accompliront au milieu de nous ce qu'elles ont fait ailleurs. Elles élèveront, elles ennobliront l'esprit national, elles lui donneront l'étendue, la pénétration, l'éclat, la vigueur et la trempe qui sont des gages assurés de triomphe dans l'arène de la civilisation et du progrès social.

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