‹ Discours et éloges académiques (volume 2)Chapitre 53 sur 58 · LE 5 MAI · texte numérisé non relu

LE 5 MAI

Messieurs,

Il est rare de voir deux frères unis déjà par la naissance, liés plus tard par rafTection et rapprochés enfin par l'étude, siéger à la fois parmi les membres de la même Académie; il est moins commun encore et plus touchant de les voir, obéissant à un mystérieux appel de la destinée, disparaître au même âge, après pareil nombre d'années d'une activité féconde.

Charles et Henri Sainte-Claire Deville, qui nous ont offert cet émouvant spectacle, avaient appliqué toutes les facultés de leur esprit aux mêmes re-

284 ÉLOGKS.

cherches, toutes les forces de leur cœur aux mêmes sentiments. Entre eux, solidarité complète, dévouement sans limite. Celui des deux qu'on félicitait à l'occasion d'un succès rappelait avec vivacité les travaux de son frère. L'un était-il critiqué, l'autre se portait impatient à sa défense. L'éloge ou le hlâme les trouvaient toujours en éveil; chacun avec son tempérament toutefois : Henri, ferme, calme, sceptique, n'acceptant jamais pour lui sans marchander la louange que, sans compter, il reportait sur son frère; Charles, impétueux, frémissant, levant au ciel des mains agitées par la joie ou protestant, l'œil en feu, contre l'iniquité. Car, chacun à sa manière, nos deux confrères étaient passionnés, l'un avec ténacité, l'autre avec élan; ne faisant (ju'un, cependant, confondant avec abandon : pensées, projets, renommée, affections, familles.

Toujours d'accord et surtout quand il s'agissait de la dignité de la science, de l'honneur national et des destinées de la France, s'effaçant aux époques prospères, prêts à tous les dévouements au temps du malheur.

Comment séparer dans l'histoire de l'Académie ceux qui ont voulu demeurer mêlés dans le travail, le souvenir de la postérité, l'amour de la patrie? L'éloge de l'un ne semblerait-il pas inachevé si celui de l'autre ne venait s'y confondre? Ne leur imposons

CIIAIILES ET HENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLE. Si85

pas, après la mort, un divorce dont ils n'ont jamais connu la douleur pendant la vie. Leurs ombres attristées s'élèveraient au milieu de nous pour protester contre cet outrage posthume infligea leur union fraternelle!

La Section de minéralogie et de géologie à laquelle appartenaient Charles et Henri Deville offrait sous son double aspect une juste consécration à leurs travaux respectifs: le premier étudiant sur l'écorce de la terre le mode d'apparition et l'agencement des couches dont elle est composée; le second séparant par l'analyse chimique les éléments des roches et reproduisant les espèces minérales naturelles par des moyens artificiels de laboratoire. IMais ces distinctions, ils ne les acceptaient pas; leurs recherches se pénétraient, et si l'un était un peu plus géologue, l'autre un peu plus chimiste, il est telles de leurs découvertes dont l'attribution entre les deux savants fait hésiter déjà leurs contemporains.

Originaire de Périgueux, la famille Deville s'était réfugiée à Bergerac à la suite des troubles de la Ligue. Vers la fin du xvu*^ siècle, un de ses membres, s'étant fixé aux Antilles, y devint le chef de la branche h laquelle appartenaient nos deux éminents

2H6 ttOGES.

confrîfrcs. Xés, Charles Doville, en i8i4t Henri en 1818, ils entraient dans la vie sous les plus favorables auspices. Le monde était en paix. Leur përe, tout en conservant sa nationalité, s'étant établi à Saint-Thomas, des entreprises bien conçues lui avaient procuré une fortune considérable. Sa situation dans Tile était prépondérante; il remplaçait le gouverneur lorsque celui-ci était appelé en Europe. Secourable à ses compatriotes fixés dans le pays; hospitalier aux marins dont les navires mouillaient clans le port; providence toujours prête pour les victimes des accidents ou désastres maritimes, si fréquents dans ces parages, la contrée, accoutumée à ses bienfaits, en a gardé la mémoire.

L'ile de Saint-Thomas, la plus grande des îles Vierges, offrait par la sûreté de son port, l'étendue do son commerce et la paternelle administration du Danemark, auquel elle avait été restituée, toutes les conditions de sécurité nécessaires à une famille laborieuse; mais M. Deville, resté Français, voulut rendre ses fils à leur patrie. Avec ce dévouement, (|u'en attendait leur père, ils lui ont apporté, ce que rien ne faisait prévoir, une large part dans la gloire scientifique du siècle, et ils ont, à leur tour, élevé haut Thonnour de leur nom.

Placés, à Paris, dans l'institution Sainte-Barbe, devenue le collège Rollin, les deux jeunes créoles

CIIARLRS ET I1RNIU S A INTE-CLA I II E DEVILLE. 287

excitaient la sympathie : petits» maigres, ehétifs même, mais intelligents, vifs et précoces; l'un, rose et blond, très nerveux, un peu timide ; l'autre, brun, aux yeux noirs pleins de vivacité et de malice; ils sortaient du commun. Quelque chose leur était resté de ces premières apparences pendant toute la vie; au déclin de l'âge, je retrouvais encore entre eux ces analogies et ces différences que j'avais remarquées, non sans intérêt, pendant les premières années de leur séjour a Paris.

Les études classiques des deux frères terminées, l'aîné fut reçu comme externe à l'Ecole des mines où, parmi d'autres maîtres illustres, se trouvait Elie de Beaumont, auquel il devait succéder dans sa chaire du Collège de France et dont les doctrines acclamées alors par l'Europe savante lui inspirèrent des sentiments de conviction et de respect qu'il conserva toujours. Du premier coup, il avait trouvé sa voie ; la direction de ses études et celle de son esprit éUiient fixées. Les cours de l'Ecole des mines lui offraient tous un enseignement positif et précis d'accord avec ses habitudes droites. Cependant, l'étude de la géologie ouvrant à son imagination des horizons étendus et variés, il y trouva bientôt un but pour ses travaux; il n'avait qu'à choisir.

Ri(Mi n*est stable autour de nous. Les montagnes s'émiettent et comblent les vallées; la poussière des continents va former au fond des océans des dépôts stratifiés; ici, les terres s'inclinent, plongeant lentement dans la mer; là, elles en émergent en se relevant; ailleurs, des masses de granité, poussées par une force intérieure, montent vers le ciel; et ces altérations de notre (Romaine s'effectuent par les efforts d'une mécanique insensible, intéressant, dans ses manifestations, le globe tout entier. Il n'en est plus de même des pbénomènes brusques et éclatants de la chimie des volcans et de ceux qui en dépendent. A une époque éloignée, ils ont laissé des traces inelfaçables à la surface de la terre ; ils en ont changé l'aspect. Depuis les temps historiques, ils ont montré leur pouvoir redoutable par la destruction soudaine des villes de la mer .Morte, de Pompéi, d'IIerculanum, de Lisbonne, de Caracas, de Chio, d'Ischia. Où se trouve l'origine de cette force locale et limitée dans ses effets, qui se ravive avec fureur (|uand elle semble éteinte? Problème irritant offert à notre curiosité, qu'ont vainement tenté de résoudre Empédocle et Pline dans Tantiquilé, Davy et Gay-Lussac dans les ttunps modernes, et que Charles Deville a eu l'audace d'aborder.

Les souvenirs confus de son enfance, les récits de sa fanïille, la lecture des voyages entn»pris dans

CHARLES KT IlEMtl S A I NTB-CL A IR K UKYILLK. ^89

les (livcrsos îles du groupe des Antilles contribuèrent, sans doute, à iixer sa pensée sur les questions relatives à l'action des feux souterrains. Son parti pris, il visita l'Auvergne, le Cantal et le Vivarais, théâtres classiques des anciennes convulsions volcaniques dont la France a été le témoin dans des siècles éloignés. L'étude des effets produits pendant leur période ardente par ces foyers éteints devait lui rendre plus facile l'analyse des phénomènes propres aux volcans actifs de l'époque actuelle.

Il n'avait pas encore de plan, cependant, car il s'embarqua pour les Antilles, résolu à se partager entre celles de ces iles qui appartiennent aux formations volcaniques et celles où l'on rencontre des terrains de sédiment. Après une exploration générale, abordant en i84i à la Guadeloupe, il ne tardait pas k reconnaître qu'une topographie exacte de cette île devait précéder l'étude de ses régions volcaniques. Les circonstances n'étaient pas favorables à ce dessin : un sol tourmenté, des forêts épaisses à ouvrir la hache à la main; des cimes couronnées de vapeurs masquant les signaux, tout se réunissait pour rendre les observations difficiles. La carte générale de l'île fut dressée néanmoins et, pour la partie volcanique, elle repose encore sur les résultats obtenus par notre confrère.

Cette étude géodésique à peine terminée, il se II. 19

290 fiLOGRS.

rendait» Ténériire, pour en étudier le groupe volcanique. Dès la sortie du navire, il organisait une expédition au Pic, dont il atteignait le sommet le quatrième jour au soleil levant. L'astre radieux colorait au loin de ses feux Canaria, Palma, Gomera et Ferro; plus près de lui, à ses pieds, les terres éclairées, dès l'aurore, se teignaient de tons vigoureux contrastant avec les parties de l'ile que l'ombre portée du Pic couvrait de son grand voile.

Mais, si la vive imagination de Ch. Deville le préparait à jouir de pareils tableaux, il ne s'en laissait pas distraire de soins plus positifs. Huit jours lui suffirent pour contrôler la hauteur du Pic, déterminer la déclinaison magnétique de ce point du globe et réunir des échantillons en grand nombre représentant les roches dont il avait reconnu l'existence et la position. A cette époque, où la théorie des soulèvements occupait tous les géologues, un élève d'Élie de Beaumont, placé sur le théâtre même où Léopold de Buch, son prédécesseur, avait vu les premiers linéaments de cette doctrine se former dans son esprit, pouvait-il échapper à la tentation de plaider leur cause? On ne s'y attendait pas. Mais Ch. Deville fut sage; il raconta simplement ce qu'il avait vu, caractérisant les terrains observés et précisant leurs rapports dans une narration correcte et sincère. « Ce tableau restera toujours vrai, quelle

CHARLES ET HENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLR. agi

(|ue soit l'hypothèse à laquelle on s'arrêtera sur la manière dont la masse du cône central du Pic a reçu sa forme et sa position, » disait Elie de Beaumont, dans son rapport a l'Académie sur le mémoire du jeune géologue. L'élève n'avait pas flatté les sentiments du maître et celui-ci lui en faisait un mérite, ce dont il faut lui savoir quelque gré.

Après une excursion rapide aux îles du Cap Vert et l'ascension du pic du Fogo, Ch. Deville, revenu à la Guadeloupe, avait entrepris l'étude des iles calcaires de la Grande-Terre et de Marie-Galante, lorsqu'il fut surpris à la Dominique par un tremblement de terre violent, celui du 8 février i843. Du point élevé où il était placé, apercevant l'immense nuage de poussière couvrant la Guadeloupe, il comprit, le cœur serré, qu'une catastrophe épouvantable venait de la ravager. En effet, la ville de la Pointe-k-Pitre était en ruines; les maisons, les édifices même, s'étaient écroulés, et l'incendie, éclatant de toutes parts, avait achevé le désastre. Deux mille victimes, parmi lesquelles le premier magistrat de la cité, M. Deville, son oncle, dont la demeure renfermait la plupart de ses collections, une partie considérable de ses notes et de ses dessins ! Tout avait disparu!

Doublement atteint dans ses affections les plus chères et dans les résultats de ses travaux, en pré-

s(»ncr (1rs ravaj^cs causés par le (remblomont de lorre, des ruines couvrant le sol et des énnotions déchirantes d'une population en deuil, Ch. Deville, chargé par Tamiral Goubeyre, commandant la station navale, de lui faire un rapport sur les causes, l'étendue et les conséquences du phénomène, ne se laisse pas entraîner à son émotion. C'est un désastre, dil-il, mais ce n'est pas un grand fait géologique.

Les fatigues, les tristesses, le climat devaient cependant avoir raison des forces que Ch. Deville venait de prodiguer avec une généreuse imprudence. Une ophtalmie grave dont il guérit, un rhumatisme articulaire aigu dont les atteintes étaient destinées à se reproduire trop souvent pendant le reste de sa vie, exigèrent son retour en Europe. Son frère le recul dans ses bras au Havre et le ramena à Paris, sur un brancard. Sa famille qu'il avait quittée, plein d'espoir, jeune homme prenant possession de la vie, il la retrouvait en deuil; il rentrait auprès d'elle presque aveugle, brisé par la souffrance; k ses maitres qui l'avaient vu partir, au début de la carrière, le cœur gonflé de projets, il ne rapportait qu'une faible part de ses travaux, la meilleure ayant disparu dans les convulsions d'un tremblement de terre.

Tout autre eut trouvé, dans ce concours de circonstances douloureuses, un j>rélexle de repos ou

CHARLES KT IIKNRI S A IN TE-CL A I R K DEVILLE. agS

iiiéine un motif de s'écarter de la voie scientifique dont les abords se montraient d'un si rude accès; Ch. Deville, à peine rétabli, se mit k ia recherche d'un laboratoire. A l'abondance des matériaux, il voulut suppléer par l'examen approfondi de ceux qu'il avait conservés. Chacun d'eux fut soumis à un triage microscopique de ses éléments minéralogiques; ceux-ci, à une étude cristallographique exacte et à une analyse chimique complète. Il sépara de cette manière les unes des autres des roches volcaniques, identiques par l'aspect, différentes par la composition et jusqu'alors confondues.

Le soufre se montre souvent parmi les déjections volcaniques; l'attention de Ch. Deville se dirigea particulièrement sur cet élément. Tout autre corps devient plus fluide quand sa température s'élève : celui-ci, liquéfié, s'épaissit quand on le chauffe. Prend-il l'état solide, il se montre tantôt dur et friable, tantôt mou et ductile. Ch. Deville, aiialvsanl ces circonstances, découvrit deux propriétés de la matière, dont l'une touche à la philosophie naturelle, dont l'autre éclaire certains incidents de la formation des terrains ignés.

On savait qu'un même corps peut revêtir des caractères extérieurs opposés; le diamant et le charbon noir, par exemple, n'en sont pas moins identiques, quoi(|ue l'un soit dur, dense, rnnj)ide, écla-

294 ËLOGKS.

tant, tandis que l'autre est tendre, léger, opaque et terne. Si, pour la forme comme pour la couleur, ces deux matières se séparent, cependant, par leurs propriétés chimiques, elles se confondent.

Ch. Deville a reconnu, le premier, qu'il existe des soufres différents, non seulement par des caractères physiques extéricui*s, comme le charbon et le diamant, mais aussi par des propriétés chimiques plus intimes; on dirait non plus un même personnage ayant changé de vêtements, mais des êtres absolument distincts. L'un de ces soufres est soluble dans le sulfure de carbone, l'autre ne s'y dissout

pas. Lorsque Schrôtter, le savant secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Vienne, annonçait, plus tard, l'existence d'un phosphore rouge ressemblant si peu au phosphore ordinaire, il donnait une sanction indirecte aux expériences de Ch. Deville. Le soufre soluble et le soufre insoluble, le phosphore inflammable et le phosphore ne prenant pas feu à l'air, sont toujours du soufre et du phosphore, dont les molécules diffèrent seulement par l'intensité des mouvements vibratoires dont elles sont agitées.

En passant de l'état vitreux à l'état cristallisé, le soufre se contracte et diminue de volume; Ch. Deville le constate et reconnaît qu'il en est de même des roches. Dans ses leçons, on a dû plus d'une fois

CHARLES ET IIKNRI ^ÀtNTE-CL AIR K DBVILLE. ^qS

retrouver le souvenir de ces expériences, car les phénomènes se rapportant à la fusion des masses cristallisées ou a la cristallisation des masses vitreuses ne sont pas rares* à la surface de la terre» et les changements de volume obtenus de la sorte peuvent produire des soulèvements ou des atfaissements du sol plus ou moins étendus. Si de tels résultats témoignaient d'une forte préparation scientifique et d'une intelligence ouverte» le problème auquel notre confrère s'était voué n'en restait pas moins intact.

On n'échappe pas a sa destinée cependant» et Ch. Deville devait donner l'impulsion à la théorie des volcans. N'était-il pas juste qu'après avoir perdu dans sa jeunesse la meilleure partie de ses travaux scientifiques, par l'intervention brutale d'une éruption volcanique, plus heureux que Pline, il fit connaître, dans son âge nuir, par une revanche de savant, les principaux traits de ces convulsions du globe? Pour y parvenir, il fallait abandonner l'exploration des volcans dans leur condition de repos et celle des laves refroidies. Mais, en présence des phénomènes produits pendant la période active, les méthodes du laboratoire de l'iîlcole des Mines ne suffiraient plus. Cependant la science, tandis que Ch. Deville parcourait les Antilles, avait acquis des procédés nouveaux applicables à la récolte et à

ngb ÉLOGKS.

l'analyse des gaz rejetés par les volcans en pleine éruption. Ce fut un trait de lumière pour notre confrère. Son plan et son programme, embrassant dans toute son étendue la mission qu'il avait a remplir, furent bientôt tracés. Il voulut étudier l'action volcanique avant, pendant et après ses manifestations dans un même lieu et dans des contrées diverses; dresser procès-verbal de l'apparition des matières volatiles, rejetées par les bouches volcaniques : vapeurs et produits gazeux. Leur nature fugitive, les dangers dont leur récolte est accompagnée, les difficultés que présente leur analyse avaient éloigné ou découragé les observateurs jusqu'à l'époque où Cb. Deville, aidé de son savant ami M. Félix f^e Blanc, entreprenait cette étude.

Munis d'appareils spéciaux permettant de puiser les gaz et les vapeurs dans les crevasses de la lave brûlante, à la surface même de la lave en fusion, partout enfin où se manifestaient des émanations appréciables, ils parvinrent à réunir dans de pénibles et longues explorations les produits provenant des éruptions du Vésuve, des émanations des champs phlégréens et de l'Etna; plus tard, des iles Eoliennes : Lipari, Vulcano, Panaria, Stromboli; enfin, des lagoni de la Toscane.

Ces explorations ne s'effectuaient pas sans péril. Au voisinage des laves incandescentes, une crevasse

CHàRLKS £T HENRI S A INTK-CL AI R E DEVILLE. 297

s'ouvrtint tout k coup menaçait parfois de l'ensevelir vivant sous le flot de la matière en fusion ou de l'asphyxier par les vapeurs qui s'en, échappaient. Dans les terrains volcaniques d'un régime plus calme, au fond des cavités où il cherchait à récolter les gaz, une brusque irruption d'acide carbonique ou d'hydrogène sulfuré l'obligeait souvent à prendre la fuite. Ce n'est pas tout. Ces contrées servent de refuge à une population de bandits : quelques naturels du pays avaient été enrôlés comme sauvegarde. Mais quels défenseurs dans Tltalie d'alors! C'était bien le cas de s'écrier : Qui gardera mes gardiens? Ayant conçu quelques inquiétudes dans une de ses excursions, notre confrère réclama le secours des bersaglieri. A peine le premier uniforme était-il en vue, qu'il se trouvait seul avec ses compagnons français. Tout le reste avait fui, comme une volée de moineaux, et il n'était plus aisé de savoir où avait été le danger, si c'était parmi les brigands ou parmi les guides.

Ces voyages dans des contrées redoutées pour leur insalubrité ont plus d'une fois compromis la santé de notre confrère, mais rien ne pouvait l'arrêter; son dévouement a obtenu sa récompense. Ch. Deville a démontré qu'il existe un rapport constant entre la température des bouches volcaniques et la nature de leurs émanations : les fissures incan-

descentes rejettent des solides peu volatils, des sels de potasse et de soude; au-dessous de ta chaleur rouge, la vapeur d'eau, les acides chlorhydrique et sulfureux deviennent prédominants; en s'approchant de la température ordinaire, la vapeur aqueuse elle-même diminue et riiydrogènesulfuré, Tacide carbonique, prennent le dessus.

Ces trois groupes de produits se manifestent à la fois dans un volcan en activité : les moins volatils au centre du foyer, les moins coercibles à la circonférence, les autres dans la zone moyenne. Dans les volcans éteints, les gaz pernianents et particulièrement Tacide carbonique continuent à se dégager, et cela pendant de longs siècles, comme on le voit dans les volcans des bords du Rhin, de T Auvergne, du Cantal et du Vivarais, ou dans ceux d'une extinction plus récente si bien étudiés par notre confrère M. Boussingault dans TÂmérique du Sud.

Faut-il attribuer à Texpansion subite de ces va- |)eurs et de ces gaz les effets prodigieux des convulsions volcaniques? Leur intervention est incontestable; elle ne suttit peut-être pas pour expliquer ces ébranlements formidables de la croûte terrestre. Poui^quoi ce retour sur les mêmes points du globe, qui, dans les environs de Smyrne par exemple, lie, par une série non interrompue, des catastrophes remontant aux époques fabuleuses de Thésée et de

CHARLES ET HENRI SÀlNTE-CLAI R B DEYILLE. 299

Pélops, à la destruction récente de Chio? D'où provient cette force qui, naguère, faisait disparaître en quelques minutes, autour de Krakatoa, des villages par centaines et leurs infortunés habitants, au nombre de 5o à 60000; soulevant des vagues assez hautes pour submerger l'Observatoire de Paris, les portant aux extrémités des Océans, imprimant à l'air une impulsion dont l'onde faisait le tour de la terre et lançant aux confins de l'atmosphère des poussières ténues dont la présence pendant de longs mois nous a dotés du spectacle magique des plus merveilleux crépuscules? Notre planète n'est pas arrivée au jour du repos; elle recèle des énergies capables d'en bouleverser à chaque instant la surface; la moindre agitation de ses membres, le plus faible des soupirs exhalés de ses bouches enflammées, sont pleins de menaces et rappellent à l'homme qui prétend y régner en maître que son règne d'une heure s'évanouit dès qu'il plait au vrai Maître de se manifester.

Ces questions posées à l'homme depuis son apparition sur la terre, Ch. Devilte ne pouvait songer à les résoudre toutes; le concours de nombreuses générations sera nécessaire. Mais il a créé la méthode d'observation; il en a fait une application heureuse, ouvrant à ses successeurs une voie large et sûre. C'est assez pour lui obtenir une place

3oO ÉLOGES.

d'élite parmi les créateurs de la physique du globe, fondée sur l'expérience, et pour lui mériter un rang élevé parmi les représentants de la science française.

Il n'est plus permis de considérer le feu des volcans comme le résultat d'une combustion. Tout indique, au contraire, que c'est la température élevée propre aux régions intérieures du globe qui détermine la formation brusque de vapeurs et de compositions chimiques secondaires qu'on signale dans chaque éruption et qui se produisent quand les masses incandescentes rencontrent l'eau des mers. Au sujet des manifestations volcaniques, Ch. Deville a donc fermé l'ère du roman et ouvert celle de l'histoire.

Pendant ses premières explorations aux Antilles, Ch. Deville avait accordé une grande attention aux observations relatives à la température de l'air et à celle des courants de la mer. A la fin de sa vie, la météorologie devint l'objet principal et même exclusif de ses pensées. Il obtint la création de l'observatoire départemental de Montsouriset l'installation de nombreuses stations météorologiques sur des points bien choisis de la France africaine. Sans souci des ardeurs du climat, il allait de l'une à l'autre, organisant le service et vérifiant les instruments. De telles fatigues n'étaient plus de son âge. Dans

CHARLKS ET HKNRI S A INTE-CL A 1 RE DEVILLE. 3oi

une (le ses savantes campagnes hydrographiques, notre confrère l'amiral Mouchez, arrivant à Tunis, apprenait que Ch. Deville s'y était arrêté presque mourant. Il s'empressait de le recueillir à son bord et, l'entourant de soins, il avait la joie de le ramener en France et de le rendre à sa famille. Elle ne devait plus le conserver longtemps; il succombait, le lo octobre 1876, au milieu d'atroces souffrances, après urte courte maladie, laissant, après lui, ses proches dans la douleur, ses amis attristés et, parmi ses élèves, un collaborateur fier de continuer son œuvre et jaloux d'honorer sa mémoire.

En perdant son frère, Henri Deville, accablé de chagrin, nous laissa voir combien l'affection qu'il lui portait était profonde; suivant d'un œil ému cette moitié de lui-même qui descendait dans la tombe, il semblait avoir comme un pressentiment de sa fin prochaine. Ses pensées &i fermes, si calmes, étaient devenues hésitantes, inquiètes. L'avenir des siens l'occupait beaucoup. Le désir de terminer les travaux dont il poursuivait l'exécution avait pris un caractère impatient qu'on aurait traité de simple état nerveux, si l'on n'y avait reconnu l'expression d'un mal intérieur profond. Ses forces déclinaient; son âme restait sans atteinte, et jusqu'à la dernière heure, fidèle a ses habitudes, il continuait à parta-

3o'i f: LOGE s.

ger, entre ses élèves et sa famille, les tj*ésors d'intelligence et de bonté qu'il leur avait toujours prodigués.

Henri Sainte-Claire Deville n'avait pas eu comme son frère le bénéfice de l'éducation scientifique d'une école fermée. Se destinant à la médecine* il prit place parmi les élèves de la Faculté de Paris, dont il suivit les cours avec assiduité et qui lui donna le titre de docteur en i843. Mais l'enseignement de la Sorbonne l'avait attiré; ces leçons magistrales improvisées, où la foule se presse nombreuse, animée, échauiïant par son attention émue la pensée du professeur, enflamment la jeunesse; il en avait reçu une vive impression.

Ce genre d'éloquence, dont le pays latin garde surtout la mémoire, compte parmi ses représentants dans les temps éloignés Albert le Grand, Abcûlard, et près de nous, Guizot, Villemain, Cousin, Saint- Marc Girardin. Les sciences n'y sont pas restées étrangères, et Berzélius, à la plus brillante époque de sa vie, sortant de la première leçon qu'il eut entendue à la Sorbonne, celle de Thenard, disait ingénument : « Il y a vingt ans que je professe la chimie, je viens d'apprendre comme on doit l'enseigner. » C'est là, en effet, que Humboldt recommandait a ses protégés de chercher leur modèle; c'est

CHARLES ET HENRI SAINTE-CLAIRE DEVILLK. 3o3

là que les mditres les plus éminents de rAllemagne scientifique, Mitscherlich, Magnus, Liebig et bien d*aiitres encore sont venus s'inspirer, il y a un demisiècle.

FyAllemagne d'alors apprenait à la fois, de TKcole Polytechnique, à faire manipuler les élèves; de la Sorbonne, à remplacer la froide lecture d'un texte écrit par des leçons vivantes. Ne reprenons pas maintenant ce qu'elle abandonnait jadis et n'allons pas remplacer dans la chaire publique par des faits entassés, décrits en style de télégramme, les hautes pensées et le noble langage qui élèvent l'âme de la jeunesse, forment son esprit et maintiennent, dans leur plénitude et leur force, les traditions les plus pures du génie national.

Henri Sainte-Claire Deville ne se contentait pas de suivre les cours de la Faculté des sciences. Il voulait en reproduire les démonstrations. Dans son petit laboratoire personnel, relégué dans un taudis de la rue de la Harpe, il ne se bornait même pas à répéter les expériences dont il avait été témoin; curieux et hardi, il cherchait à faire naître des réactions ignorées, à produire des composés nouveaux. A cette époque, la chimie organique, en pleine éclosion, absorbait l'attention; le jeune débutant ne pouvait hésiter dans son choix; son premier mé-

3o4 ÉLOGKS.

moire eut pour objet ressencc de térébenthine. Cette étude, exécutée avec méthode et précision, annonçait un talent déjà mûri, associé à une imagination en éveil; elle fut jugée digne de figurer parmi les publications de l'Académie. L'auteur avait à peine dépassé sa vingtième année, lorsqu'il obtenait cet honneur envié; une telle faveur ne l'enivra pas; il y vit l'obligation de se vouer à la science.

Il serait hors de propos d'insister sur les travaux de ses premières campagnes scientifiques. Henri Deville s'était engagé dans l'étude des résines et des essences, labyrinthe où les plus habiles pourraient s'égarer encore. Il n'en revint pas les mains vides. La découverte d'un carbure d'hydrogène nouveau extrait du baume de Tolu, celle d'un éther de l'esprit de bois provenant de la même source, n'ont pas perdu de leur importance. Le toluène a joué un grand rôle dans la fabrication de ces brillantes couleurs rouges dont la chimie a doté l'art de la teinture, et le benzoate de méthvlène constitue le premier éther composé extrait d'un produit naturel.

L'esprit inventif révélé par ces premiers travaux inspira confiance aux maîtres de l'époque. A peine Henri Deville avait-il obtenu le titre de docteur es sciences, qu'il fut appelé par Thenard, non seulement à la chaire de chimie, mais même au décanat

CHARLES ET HENRI SAINTE-CLAIRE DRVILLE. 3o5

<lo la Faculté de Besançon, nouvellement fondée. Il devait v laisser des souvenirs durables.

La municipalité de Resançon désirait une analyse des eaux du Doubs et de celles des sources surgissant aux alentours de la ville. Klle s'adressa au jeune doyen» et celui-ci, étendant son travail sur les principaux fleuves de la France, constatait la présence de la silice et celle des nitrates dans la plupart des eaux courantes; ce dernier résultat n'a pas tardé à prendre place dans les préceptes de Thygiëne publique. Les eaux aérées, salubres, saines, sont caractérisées par la présence de quelques traces de nitrates; celles qui renferment des matières organiques altérées n'en contiennent pas.

Des travaux de cette nature, d'une exécution longue et pénible, sont rarement récompensés par l'opinion, en proportion des soins qu'ils ont coûtés. Il nen est plus de même quand, d'un coup d'éclat, on renverse les opinions admises et qu'on crève comme une bulle de savon quelque tliéorie trop légèrement conçue. Aussi, la belle expérience par laquelle Henri Deville mettait en évidence l'existence de l'acide nitrique anhydre, exécutée en ({uelques jours, eut-elle une toutautre "mfluence sur la science et sur sa propre carrière que sa longue étude des eaux du Doubs. Il me semble entendre encore les applaudissements par lesquels l'intelli-

Page 1