‹ Discours et éloges académiques (volume 2)Chapitre 57 sur 58 · II · texte numérisé non relu

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jetait la plus vive lumière sur une foule de phénomènes demeurés sans explication; on ne comptait pas, en efiet, les cas très nombreux dans lesquels on avait vu se produire des actions inverses entre des corps semblant obéir à quelque caprice, s'unissant par des noces passagères, se séparant par des divorces sans cause apparente.

Mais, dans cette étude des éléments prêts à s'associer, des composés prêts à se détruire, il fallait saisir au passage des êtres fugitifs qu*un changement de décor allait faire disparaître. Henri Deville, avec une sûreté de vues extraordinaire, imagina une élégante méthode expérimentale : au gaz devenu libre, il présente un Oltre qui le sépare de celui auquel il allait se combiner; aux vapeurs momentanément isolées, il offre des surfaces qui les condensent avant toute altération; il fait ainsi toucher du doigt les témoins irréprochables de ces phénomènes éphémères dont l'existence avait échappé jusqu'alors à l'attention. Il reproduit, comme en se jouant, les effets les plus bizarres, les moins vraisemblables, ramenant au rang des plus simples tels problèmes rebelles depuis longtemps aux efforts de la science.

Il rattache avec bonheur aux effets de la dissociation la volatilisation apparente des matières les plus réfractaires. Il y trouve les conditions de la

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formation des filons n)étaHiques; il fait voir que la dissociation jouait un grand rôle aux époques géologiques éloignées et qu'elle ne reste pas étrangère aux manifestations des volcans actuels.

Si la théorie de la dissociation, si largement mise en lumière, avait pu laisser les moindres doutes, notre confrère M. Debrav, venant en aide à son maître et à son ami, par sa belle étude de Faction de la chaleur sur le carbonate de chaux, se fût chargé de les faire disparaître, en donnant à la fois à la physique Tun de ses meilleurs modèles, à l'art du chaufournier, remontant aux origines de la civilisation, le guide théorique dont il manquait.

Un autre de nos confrères, M. P. Bert, y découvrait le complément de la théorie de la respiration et montrait les bicarbonates alcalins, incessamment produits dans le sang, venant perdre par dissociation une partie de leur acide carbonique en se mettant en rapport avec l'air pur dans les vaisseaux du poumon.

Ce n'est pas tout. L'air qui nous environne contient de l'acide carbonique, en proportion très faible, mais constante, ainsi que l'ont démontré les analvses effectuées dans les contrées si diverses choisies comme stations pour l'observation du dernier passage de Vénus sur le Soleil. D'où vient cette fixité? C'est, nous apprend M. Schlœsing, que depuis

cle longs siècles il s'est établi, entre les bicarbonates contenus dans Teau des mers et Tacide carbonique atnnosphérique, un équilibre qui, à peine troublé, tend à se rétablir. Si les eaux pluviales enlèvent à l'air une certaine quantité d'acide carbonique, les bicarbonates de la mer s'empressent de la restituer. Si le bicarbonate de chaux des eaux salées se décompose et forme ces dépôts crayeux oii les géologues des races futures iront chercher les restes des animaux de l'époque actuelle, les eaux douces, chargées d'acide carbonique, parcourant la surface des continents, y trouvent le calcaire qu'elles convertissent en bicarbonate de chaux et qu'elles portent aux mers.

Voilà certes un budget en parfait équilibre! L'atmosphère rend a la mer tout ce qu'elle en a reçu; celle-ci lui restitue tout ce qu'elle lui a pris et les eaux pluviales remplissent leur office d'honnête courtier, opérant sans frais le transport de l'acide carbonique de l'une k l'autre.

Ainsi l'acide carbonique ne s'accumule pas dans l'air au point de le rendre irrespirable; les sels calcaires ne se concentrent pas dans l'eau des mers au point d'amener la mort de tous les êtres qui l'habitent; un simple équilibre, effet de la dissociation, entre l'acide carbonique de l'air, celui des eaux douces et celui des eaux salées, assure la perma-

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neiice de la vie sur le globe, détermine Térosion des continents et rexhaiisscment du fond des Océans. Pour produire les plus grands effets, la nature, encore une fois, se contente des plus petites forces, mettant en mouvement des rouages si artistemcnt combinés qu'on y sent la main d'un habile horloger et non le brutal effet du hasard.

Henri Deville, placé, par cette mémorable découverte, au nombre des législateurs de la science, si peu nombreux en tout pays et en tout temps, n'avait plus qu'à jouir. Entouré d'élèves dévoués, d'amis fidèles, chef d'une famille heureuse et unie, il se vit frappé d'un mal dont la nature paraissait obscure, mais dont la gravité n'était que trop évidente. Bientôt, les soins les |)lus éclairés devenus inutiles, chacun comprit que la France allait perdre un de ses meilleurs tils, l'Institut un de ses membres les plus dignes de vénération. Knvisag(»ant sa fin prochaine d'un œil calme, après avoir reçu les adieux de tous ceux qui l'entouraient de leur alfection, il expirait au milieu des siens en pleurs, le i®'' juillet 1881, dans la modeste retraite de Boulogne, où il avait été chercher, pour quelques jours, un air pur et le repos.

Quel deuil! La prrtc* de la science était irréparable; elle fut cruellement sentie. Les voix les plus

autorisées, préludant au jugement de la postérité, s'empressèrent de rendre hommage aux travaux d'Henri Deville. L'Académie des sciences, appelée à décerner le prix quinquennal, destiné à couronner, selon le vœu de sa noble fondatrice (* ), « une œuvre originale, élevée, offrant le double caractère de l'invention et de la nouveauté », n'avait pas hésité à l'attribuer à la découverte capitale du principe de la dissociation; elle eut la douleur de déposer cet hommage sur une tombe à peine fermée.

La mémoire d'Henri Deville a donc été entourée d'honneurs. Son souvenir demeure vivant parmi nous. Il est pour ses amis l'objet d'un éternel regret, pour ses anciens élèves celui d'un véritable culte; il inspire un profond respect à tous les esprits éclairés. Ces sentiments sont la consolation de notre époque et de notre pays. A travers tant de changements, de troubles, de révolutions, on éprouve violemment le besoin de glorifier les génies heureux dont les œuvres marquent au genre humain sa voie, et de rappeler en même temps au monde prompt à l'oubli les droits de la France à sa gratitude. Plus que jamais, gardons avec un soin religieux la tradition des services rendus par nos prédécesseurs, par nos ancêtres; honorons nos grands hommes! Toute

(>) Madame Jeun Rcynaud.

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