XVI DISCOURS DE RÉCEPTION
nité de sa belle vieillesse, cet illustre homme d'État n'avait-il pas trouvé le secret d'y faire revivre les traditions de la société polie du xvm*' siècle, dont il était le dernier représentant, et d'y réunir, avec une indulgence pour les opinions les plus diverses qui ne fut jamais indifférence ou scepticisme, le choix exquis d'éminents esprits qui se plaisaient à s'y rencontrer? Quand l'âge avait séparé M. le chancelier Pasquier de tous les amis de sa jeunesse, descendus avant lui dans la tombe, et l'avait presque isolé, il retrouvait dans le culte des lettres, sans lequel le repos serait la mort même, le noble emploi d'une curiosité passionnée, que les années accumulées n'avaient pu refroidir, et que vous seuls aviez le don de satisfaire.
Dans ces salons, ornement du vrai Paris, qui ont tant contribué à l'autorité intellectuelle de la France, il ne fallait chercher ni l'éclat des dorures, ni le feu des lustres, ni les folles toilettes. La décoration en était simple, les lumières voilées, la conversation sérieuse; l'opulence n'en ouvrait pas les portes, mais la valeur intellectuelle, la distinction. Le récit fait par M. Guizot lui-même de ses débuts dans ce monde d'élite qui devait exercer une influence décisive sur son avenir, et dont il n'est pas inopportun de rappeler le salutaire exemple, en donne une juste idée.
À l'àcàd6»ib française. xvh
« J'y arrivais très jeune, dit-il, parfaitement obscur, sans autre titre qu'un peu d'esprit présumé, quelque instruction et un goût très vif pour les plaisirs nobles, les lettres et la bonne compagnie. Élevé dans des sentiments très libéraux, mais dans des croyances pieuses, les habitués des salons qui m'accueillaient souriaient de mes traditions chrétiennes, et cette diversité de nos idées, loin de me nuire, était une cause d'intérêt pour moi. J'ai appris d'eux plus que de personne à porter dans la pratique de la vie cette large équité et ce respect de la liberté d'autrui qui sont le devoir et le caractère de l'esprit vraiment libéral. » En ces temps qui s'éloignent de nous, la libre pensée n'avait pas encore divorcé avec la tolérance.
Remarqué par Chateaubriand, attiré par M. Pasquier vers les fonctions publiques, M. Guizot fut bientôt distingué par M. de Fontanes, grand-maitre de l'Université, qui fit créer en sa faveur une chaire d'histoire moderne à la Faculté des lettres de Paris. Lorsqu'il ouvrait, avec dispense d'âge, ce cours célèbre dont les leçons ont donné naissance à son Histoire de la civilisation en France, M. Guizot avait vingt-cinq ans à peine. Remercions, en passant, M. de Fontanes de n'avoir pas attendu que sa jeunesse se fût épuisée en travaux nécessaires aux exigences de la vie matérielle et stériles pour la science,
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avant de l'élever au rang de professeur de la Faculté, et d'avoir compris que les grands succès dans l'enseignement public ne s'obtiennent qu'après un long exercice de la parole.
La chaire de M. Guizot partagea, sous la Restauration, la faveur qui entourait alors l'enseignement philosophique de M. Cousin et les leçons d'un goût si délicat de M. Yillemain. Le grand amphithéâtre de la Sorbonne ne suffisait pas au concours déjeunes gens pensifs et de vieillards passionnés qu'attiraient la vive imagination d'artiste du littérateur, la verve poétique du philosophe et la mâle gravité de l'historien. Comme l'un de ses plus illustres collègues, M. Guizot fut l'objet des rigueurs du pouvoir et des ovations de la foule; son cours en reçut ce brevet de popularité qu'il ne cherchait pas et dont, comme tant d'autres, il ne se laissa point enivrer; popularité éphémère à laquelle sa conscience ne sacrifia d'ailleurs ni ses convictions politiques, ni sa foi religieuse, et qu'un succès sérieux et durable près du monde savant devait confirmer.
Comment, à l'occasion de ce travail sur l'opinion publique, reflet élevé de ce mouvement profond qui, vers i83o, agitait le pays, le cours d'histoire moderne s'est-il transformé en leçons sur l'histoire de la civilisation en France? M. Guizot nous l'apprend. C'est qu'un cours de faculté n'est pas fait pour en-
A L'ÀGADfiMIB PRAlfÇAISE. XiX
seigDcr les événements de Thistoirc ; ses auditeurs les connaissent, veulent en pénétrer la philosophie et apprendre quelle part revient aux lois fatales de la nature des choses, quelle part est réservée à la liberté humaine dans la marche des nations vers la civilisation. Celle-ci plane au-dessus des événements ordinaires de la vie des peuples; elle ne se mesure ni aux succès d'une politique égoïste et dure, ni à la force des armées ou à l'importgnce de leurs victoires; elle n'a mémo pas pour symboles la splendeur du commerce et l'accumulation de ses trésors, la fécondité du sol et l'abondance qu'elle répand; ses caractères se trouvent plus haut. La civilisation représente l'àme de l'humanité dans sa beauté, dans sa force, dans sa liberté et dans sa responsabilité; aussi faut-il imiter les nations qui, même au milieu des épreuves les plus cruelles, savent garder le droit d'en célébrer encore la fêle, avec une juste fierté, et plaindre celles qui, sous de brillants dehors, en portent déjà secrètement le deuil; les pertes matérielles se réparent, les ruines morales jamais.
Comme type des pays civilisés, M. Guizot choisit la France, non pour encenser la vanité nationale, mais parce que, dans la prospérité, notre patrie a toujours porté avec désintéressement sa puissance et sa politique au secours des pensées généreuses ;
XK DISCOtRS DE HÉGKPTION
parce que, dans le malheur, elle n'a jamais perdu le respect de sa dignité; parce qu'il n'est aucun grand principe de civilisation qui n'ait d'abord passé par la France avant de se répandre; parce que, riche en idées et en forces, elle a toujours mis ses forces au service des idées; parce que notre langue, nos mœurs, notre esprit sympathique ont fait notre nation la plus propre de toutes à marcher à la tête de la civilisation européenne.
Tout cela était vrai quand M. Guizot proclamait ce jugement, et Test encore dans un pays où les droits du génie conservent leur prestige, où le sentiment de l'honneur ne s'est point affaibli, et qui reste le pays du bon sens, de la droiture et des nobles ardeurs. Quand la France, se calomniant elle-même, étale sur la scène ou dans ses romans les défaillances (le ses grandes villes et veut faire croire à la décadence de sa civilisation, ne l'écoutez pas ! Elle oublie les vertus sérieuses, pratiquées sans bruit dans les campagnes, où le laboureur qui ouvre la terre, qui sème et qui moissonne, retrempe par le travail de la vie réelle des forces affaiblies ailleurs par les entraînements de la vie factice. Non! cet état subalterne et matériel qui caractérise les nations en décadence ne nous envahira pas, et nos enfants, espoir de la patrie attristée, dont l'ardeur au travail redouble avec ses malheurs, ne répudieront jamais l'héritage
A l'académie française. XXI
glorieux de l'intelligence et des idées, héritage intact du moins, que nos pères nous ont légué.
Pour retrouver l'origine de la civilisation française, M. Guizot remonte à ces temps éloignés où la Gaule, organisée par la civilisation romaine, ramenée vers la barbarie par l'invasion germanique, allait recevoir de la religion chrétienne le baptême d'une culture nouvelle. Le monde païen vaincu, la religion du Christ donnait à la vie un but nouveau, à l'homme, à tous les hommes, jusqu'aux plus humbles, un sentiment de dignité que l'antiquité n'avait pas connu. Aux langueurs d'une intelligence épuisée, se complaisant dans un scepticisme superficiel ou dans un matérialisme grossier, dont Lucien nous donne le ton et la mesure lorsqu'il s'écrie avec dédain en parlant des premiers chrétiens : « Ces misérables! ils se figurent qu'ils vivront après leur vie! ^> succédaient, tout à coup, les plus vives ardeurs. L'origine de l'homme, sa liberté morale, la nature de l'âme, l'éternel problème de la vie et de la mort, toutes ces questions posées à la fois parles philosophes grecs, convertis au christianisme, et portant de ville en ville, en Europe, en Afrique, en Asie, la flamme de leurs prédications, réveillaient le monde de son long sommeil. La mère de saint Symphorien, éclairée par une lumière nouvelle.