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exact que les Allemands auraient, s’il était possible, déshonoré la science en lui demandant les moyens de commettre des crimes jusque-là inconnus; mais prenons garde, en parlant ainsi, à ce que nous entendons par ce mot « la science ». Chez les peuples
civilisés, quand le savant parle de la science, il y voit générale-
ment quelque chose de plus qu’un outil, si merveilleux soit-il.
Le culte presque religieux du vrai et l’habitude de la méditation
“inclinent l'esprit à la sérénité, à la bonté et aussi à la modestie; la science va avec la conscience. Il s’est trouvé un peuple, que l'on a avec trop de raisons qualifié de barbare, où de nombreux
savants se sont montrés incapables de ces vues idéales. Le
même mot n’a pas, de part et d'autre, la même signification.
Aussi est-ce une grande vanité de répéter, comme on l’a fait
quelquefois, que la science rapproche les nations. Entendue au
- sens étroit, c'est-à-dire de connaissance en vue de fins pratiques, la science ne rapproche ni n’éloigne : elle est indifférente. Quand
elle est un lien, c'est qu'il s’y trouve surajouté un élément, qu’on
eng dire moral. Des esprits généreux pensaient, avant la
guërre actuelle, que les congrès internationaux étaient des instruments puissants de concorde entre les peuples. C'est ainsi que Darboux avait l’intime et profonde conviction, il l’a écrit
— quelque part, qu'en allant à Berlin, à Vienne, à Budapest, il
participait à des œuvres de paix. Malheureusement, les nobles pensées qui l’animaient n'étaient pas partagées par tous les savants qu'il y rencontrait. Nous devons revenir de certaines illusions. Les Allemands, toujours organisés, se servaient avant tout de ces réunions pour étendre sur le monde leur emprise scientifique et même économique. Souhaitons qu’une nation, qui s’est mise en dehors de l’humanité, soit exclue, au moins
pour un temps, des assises scientifiques entre peuples de culture
humaine. D'ailleurs les congrès internationaux n’ont d'intérêt que si des relations personnelles s’établissent entre les hommes de science des divers pays; ces relations, qui supposent la con-
fiance, sont impossibles avant de longues années entre savants
allemands et savants français. Il y a, entre eux et nous, trop de ans et trop de crimes.
Darboux suivait avec grand intérêt tout ce qui touche à l’histoire des sciences. Il a plusieurs fois fait, à l’étranger, des
dr
lectures d’un caractère historique. A l'Exposition universelle :
de Saint-Louis en 1904, il traça une large esquisse des progrès de la géométrie au xIx€ siècle. Non moins remarquable fut le discours qu'il prononça, en 1908, à Rome au congrès des mathématiciens sur la géométrie infinitésimale, où il caractérise l'évolution des méthodes suivies depuis les premiers fondateurs, comme Euler, Monge et Gauss, jusqu'aux géomètres contemporains. Les problèmes dont la solution semble prochaine.et les
voies qui paraissent devoir être fructueuses pour les chercheurs
sont aussi indiqués. De telles pages, écrites avec autant d’autorité que d’impartialité, sont extrêmement précieuses.
Notre confrère a maintes fois regretté la tendance, qu'ont trop de savants français, à se désintéresser de l’histoire des sciences; il savait combien on y rencontre d'erreurs, involontaires ou non, si difficiles à redresser quand le temps les a consacrées, et de silences parfois intentionnels. Des étrangers bienveillants accordent que les idées ne nous manquent pas en France, mais que nous ne les suivons pas toujours avec assez de persévérance. C’est une raison de plus pour que nous ne négligions pas l’histoire des sciences, car ceux qui exploitent avec profit les pensées d'autrui oublient quelquefois leur pro-
venance; on en a vu des exemples au centre de l’Europe. Aussi
vous vous rappelez avec quelle insistance Darboux poussait
ses nouveaux confrères à écrire sur leurs prédécesseurs des notices, qui constitueraient des documents utiles à l’histoire
de la science française; il désirait que l'excellente tradition,
rigoureusement suivie dans toutes les autres Académies de l'Institut, le fût aussi dans la nôtre.
Ce fut, pour Darboux, une grande Ho que de pouvoir commencer la réalisation d’un projet qui lui tenait à cœur : l'impression des procès-verbaux, restés manuscrits, des séances de l’Académie des sciences, depuis la fondation de l’Institut en l’an IV:jusqu’à l’année 1835. Le recueil, jusqu'ici publié, de ces procès-verbaux en est au sepfième volume. Les historiens de l'avenir y trouveront les textes les plus précieux pour une époque où l'Académie comptait des hommes tels que Lagrange, Laplace, Monge, Cuvier, Lamarck, pour ne citer que quelques noms. Les rapports sur les travaux présentés sont très nombreux ; on y rencontre l'éloge, et aussi la critique, sous des formes parfois pittoresques. Ainsi un auteur, M. de Ranson, ayant présenté
“À un an d'intervalle ds mémoires sur “les éines d’Archi- | mède, Cauchy écrit : « C’est pour la seconde fois que l’auteur revient sur cet objet. Le travail. qu'il a présenté l’année dernière - n'ayant pas été approuvé, M. de Ranson reconnaît qu'il s'était - glissé une erreur dans ce travail, parce que, dit-il, errare humanum est; une nouvelle preuve de la vérité de cet axiome est le nouveau mémoire qu'il a plu à M. de Ranson de présenter à - F' Académie. » A partir de 1835, les séances de notre Académie, où le public a été admis, ont pris un autre caractère. Les rap- ports sont devenus plus rares, mais la publication des Comptes rendus hebdomadaires, due à l'initiative d’Arago, a créé le plus
Savante..
E Iy a un intérêt TORRES établir des éditions définitives des
Æ œuvres de nos savants les plus éminents. On doit à Darboux la
Re publication des œuvres de Fourier; il y a ajouté des notes
> importantes, commentant la pensée de l’illustre auteur de /a
= théorie analytique de la chaleur dans les passages difficiles ou
É obscurs. En analyse et en physique mathématique, le nom de
Fourier reste à jamais attaché à la théorie des séries trigoromé-
triques. Darboux a fait l’intéressante remarque que Fourier, Sans traiter d'une manière absolument rigoureuse la sommation © de ces séries; avait indiqué la voie dans laquelle Dirichlet devait > donner la première démonstration qui fût à l'abri de toute
a objection. Il a éclairé aussi un point d'histoire, resté obscur,
relatif à un théorème donnant une limite supérieure du nombre - des racines d’une équation comprises entre deux nombres dénnés. Cette belle proposition, qui a précédé le théorème de Sturm, a été attribuée par Arago à Budan: en réalité, elle fut énoncée et établie pour la première fois par Fourier.
RN importance des périodiques scientifiques qui se publient dans un pays, donne assez bien la mesure de son activité dans le domaine des sciences. C’est à Nîmes, la ville natale de Dar-.
boux, que furent publiées de 1810 à 1831 des annales, qui ont
= été, pendant 15 ans, le seul journal du monde entier, exclusive-
ment consacré aux sciences mathématiques; on les appelle les
Annales de Gergonne, du nom de leur fondateur. Ce recueil
. contient de nombreux mémoires de géométrie, en particulier
- ceux dé Poncelet sur la théorie des polaires réciproques. Les
Annales de Gergonne étaient bien connues à Montpellier, quand-