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MESDAMES, MESSIEURS

J'ai à vous entretenir aujourd’hui d’un sujet douloureux. A l'heure grave où nous sommes, chacun doit regarder en face les réalités, si pénibles qu’elles puissent paraître. On a dit, maintes

fois, nos motifs d'espérance dans cette guerre, qui nous a été

imposée par un peuple aspirant à l’hégémonie universelle et où la France fait depuis deux ans l’admiration du monde. IL faut dire aussi nos motifs d'inquiétude pour les temps qui suivront une victoire obtenue au prix de tant de sacrifices.

Parmi les questions qui préoccupent tout Français soucieux . des intérêts de la Patrie, la plus importante est sans contredit celle de la repopulation. Depuis longtemps, le problème de la natalité a appelé l'attention des moralistes et des économistes. Des groupements aussi se sont formés, comme l’AJ/iance nationale pour l'accroissement de la population française, de beaucoup la plus ancienne de toutes, celle qui a déterminé le mouvement, puis la Ligue pour la vie, la Plus grande famille, la Ligue des familles nombreuses, peut-être quelques autres encore, dans le but de signaler et de conjurer le péril qui nous menace. Il n’est que juste de rendre hommage au dévouement et au zèle inlassable de ceux qui les dirigent.

La Ligue française, dont le programme comporte tout ce qui peut contribuer au relèvement et au développement de notre pays, manquerait à ses engagements si elle négligeait l'étude d'un problème aussi vital.

Après une étude approfondie de la question, et après avoir

(1) Conférence faite à Paris, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 21 décembre 1916, :

entendu notamment M. Jacques Bertillon, président de l'Alliance : nationale pour l'accroissement de la population française, nous avons adopté le programme de cette société, en y faisant seulement quelques modifications et additions.

Nous ne craindrons pas de répéter des choses déjà dites. Il est des vérités cruelles qu'il ne faut pas se lasser de proclamer et des optimismes dangereux qu’il faut combattre sans relâche. Nous nous efforcerons aussi d'indiquer des mesures susceptibles de concourir au relèvement de notre natalité, ou tout au moins d’esquisser quelques projets susceptibles de servir de bases à des discussions ultérieures. "

« Ne parlons pas d’un sujet trop délicat », disaient avant la guerre les gens satisfaits, qui ne voulaient pas voir leur quiétude troublée et redoutaient les répercussions de tout ordre que peut soulever une question aussi grave. Ils pensaient, apparemment, que les peuples qui ont un grand passé ont une longue agonie, et que, en tout cas, la France vivrait aussi longtemps qu'eux. Il s’en est, hélas ! fallu de peu qu'ils n'aient vu, aux heures sombres des premiers jours de septembre 1914, nos héroïques armées, trop peu nombreuses, cédant sous le poids des multitudes allemandes. Non, il ne faut pas, sous des prétextes plus: ou moins sincères, faire le silence. On doit, par tous les moyens, faire connaître au peuple de France qu'il est au bord d'un gouffre d'où ne peuvent plus sortir les nations qui y sont tombées, et que si rien ne vient nous arrêter sur la pente où nous descendons, notre pays, avant peu d'années, sera rayé de la liste des peuples qui comptent dans le monde.

Quelques faits et quelques nombres doivent d’abord être rappelés. Au xvrre siècle, la France est la grande nation, sa population atteint presque la moitié de celle des grandes puissances de l’Europe. Elle est toujours la première au XVIIIe siècle; mais pendant le x1x® siècle, la diminution de notre population s’accuse de plus en plus. En 1870, la population française était à très peu près égale à celle de l’Allemagne, soit 36000000 d'habitants; actuellement, il y a #rente-neuf millions de Français pour soixante-six millions d’'Allemands. La diminution du nombre des naissances s'accélère d’année en année. Nous trouvons, pour ille habitants, 26,1 naissances en 1871, 25,3 en 1870, 23,7 en 1888 et, suivant une courbé continuellement descendante, nous avons 10,8 en 1910 et 18,1 en 1913. Le point essen-

tiel at l'excédent des naissances sur les décès; or, pour les 225 dernières années, on peut dire que cet excédent chez nous est nul en moyenne. Plusieurs fois, il y a eu un excédent de morts,

comme en 1911, où le nombre des décès a dépassé de 34 000 le

: nombre des naissances. Le résultat est pire encore en 1914, - année pour laquelle la guerre n’a exercé aucune influence sur le nombre des naissances; nous trouvons dans les 77 départements - non envahis, les seuls pour lesquels les statistiques ont pu être “établies, un excédent de décès égal à 53 000. En 1913, pour les

mêmes départements, il y avait eu un excédent de 150 000

naissances. Il ne semble donc pas, comme quelques-uns voudraient l’espérer, que nous soyons arrivés au point le plus bas - de la courbe que nous descendons. Tandis que notre moyenne,

depuis dix ans, est de moins de 19 naissances chaque année par

1000 habitants, celle de l’Allemagne est de 31, de l'Autriche,

33, de l'Angleterre, 26, de l'Italie, 33. Pour être au même taux que l'Allemagne, nous devrions avoir, par an, 500 000 naissances de plus.

Comparons maintenant les accroissements annuels des popu-

lations, t les dernières années avant la guerre. Ces accrois- = su

sements sont, en moyenne, pour 10 000 habitants de 141 pour . l'Allemagne, de 115 pour l'Angleterre, de 114 pour l’Autriche-

Hongrie, de 113 pour l'Italie; pour la France, de 7. Avec ce

- taux de 7 pour 10 000, il faudrait 370 ans pour que notre popu- - lation arrivât à doubler, tandis que l'Allemagne, en un siècle, à vu presque tripler sa population.

ous avons tous entendu de prétendus sages se consoler

- en disant que, depuis longtemps, il y a, dans tous les pays, une

décroissance régulière de la natalité et que le développement de la civilisation conduit fatalement à cette diminution. La

- première partie de cette affirmation, qui est un point de fait,

est exacte. On peut avoir des doutes sur la seconde, en tant que

cette loi de diminution est posée & priori et déclarée fatale, -carles progrès des applications scientifiques, en facilitant de plus

en plus les conditions de la vie matérielle, opèrent en sens inverse. Ce qui importe seul pour le moment, c'est la compa-

raison des chiffres que je viens de citer. Le chiffre 7, rapproché de nombres qui oscillent autour de 120, est tristement signifi- - catif et véritablement effrayant. Quant aux enfants des deux sexes de x à 12 ans, il y en a actuellement 18 millions en Alle-

— 18% — magne contre 8 millions chez nous. Pour les jeunes gens de 12 à 17 ans, l'Allemagne en possède 4 000 000, tandis que nous n'en avons que I 800 000. Pendant qu’autour de la France s’accroissent tous les peuples, elle seule reste stationnaire,

Avant les heures tragiques que nous traversons, ces statistiques étaient regardées comme inopportunes. Elles restaient, d’ailleurs, confinées dans des publications peu accessibles au grand public. Le mal, en apparence, ne touchait aucun de nous, Plus d’un, parmi les gens avertis, ne voulait pas penser à la gravité du danger et continuait à voir, dans cette diminution, un signe de haute civilisation, détestable paradoxe à l'usage

des pays résignés à disparaître. On entendait parfois parler | avec quelque mépris de la natalité inconsidérée de l’Allemagne, et l’on croyait à la surpopulation allemande. Or, en réalité, celleci n'existe pas, car les campagnes germaniques ne sont pas trop peuplées, tout au contraire, et l’émigration à titre définitif y est aujourd’hui extrêmement restreinte. La vérité est que la forte natalité allemande est un des éléments de la force prodigieuse au moyen de laquelle un peuple de proie croyait pouvoir prétendre à la domination mondiale. | La guerre actuelle fait voir toutes choses sous un jour plus juste, et le temps est passé des vains dilettantismes. L'importance du nombre éclate à tous les yeux et aucun Français réfléchi ne peut douter que la déchéance de la natalité a eu pour conséquence l’affaiblissement des productions de tout ordre dans notre pays. La stagnation de notre population n'est-elle pas . une des causes de l’arrêt relatif de notre commerce et de notre industrie par rapport à ceux d’autres nations ? Avec plus d'hommes, nous aurions plus d'ouvriers et d'ingénieurs dans nos usines, plus de voyageurs pour placer au dehors les produits de notre industrie et développer notre commerce, nous aurions pu ne pas laisser inexploitées ou exploitées par des étrangers certaines de nos richesses naturelles. Est-ce aussi chez un peuple clairsemé qu'ont le plus de chance d’apparaître dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, les hommes éminents qui sont la gloire de leur pays. On sait que la science elle-même est devenue pour l'Allemagne un moyen de domination. Si ces savants n’ont pas l'originalité qu’ils s’attribuent, ils sont très nombreux, et leur travail, méthodiquement organisé, exploite les idées émises ailleurs, souvent au grand profit de la fortune

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publique. Et enfin, et surtout, on peut affirmer que s’il y avait eu, en 1914, quinze ou vingt millions de Français de plus, nous n’assisterions pas aujourd'hui à la lutte terrible où la France a failli périr. Pensons aussi aux jours qui suivront une victoire, qu'une coordination de mieux en mieux établie entre les forces presque sans limites des nations alliées contre l'Allemagne,

finira par lui imposer. Il ne suffit pas de vaincre, il faut encore

profiter de la victoire. Le pourrions-nous, si notre population restait stationnaire ou décroissante ? Nous ne jouirions pas longtemps d’une paix heureuse, et le sang, généreusement répandu par nos fils, n’aurait que retardé de quelques années la

- ruine de notre pays. On frémit à cette pensée impie, mais cepen-

dant, une France en partie déserte ou peuplée d'étrangers, anémiée dans toutes les manifestations de son activité collective, ne serait-elle pas une proie facile pour une nouvelle et dernière invasion ?

- Persuadons-nous donc bien que la question de notre natalité est la question capitale qui domine toutes les autres. Il est très utile de faire des projets pour la reconstitution de la France de’ demain, mais c’est à la condition que nous pourrons compter sur l'élément humain nécessaire à toutes ces réfections.

En signalant les dangers que fait courir à notre pays l’insuffisance de notre population, nous venons d’insister sur les côtés économique et militaire. Mais ce n’est là qu’une face de la question. Celle-ci est aussi, elle est surtout d'ordre moral. Morale sociale et morale privée sont étroitement liées au grave problème qui nous occupe. L'homme cherche le plus possible à se survivre, mais ce n’est pas assez dire. Affrmons-le bien haut : c’est, sauf en quelques cas très particuliers où l’idée de dévouement et de sacrifice, sous des formes diverses, joue le principal rôle, un devoir impérieux de transmettre la vie. Les uns trouveront l’origine de ce devoir dans un idéal qu’on peut dire religieux, laissant soit . à une Providence qui veille sur le monde, soit à l’ordre résul-

tant des lois naturelles, le soin de régler le développement des

familles. D’autres rattacheront ce devoir à l'amour et au culte de la Patrie, à un idéal patriotique, latent quelquefois, mais subsistant toujours chez les nations qui ne veulent pas périr, idéal qui, à certaines heures tragiques, transforme ®t exalte les

âmes, comme en témoignent nos héroïques combattants. A côté

des vertus militaires, il y a les vertus civiques, et, suivant la

forte expression du Dr Bertillon, le devoir est aussi impérieux de contribuer à la perpétuité de la Patrie que de la défendre.

Quelles sont les causes profondes qui amènent. en France l’effroyable diminution constatée dans la natalité ? Notre peuple, vieilli et fatigué, est-il incapable de se reproduire ? Il n’en est rien, comme on le constate au Canada, comme le -

montre l'Algérie, où notre race n’est guère moins féconde qu'aucune de celles qui lui font concurrence, comme on le voit dans l’Alsace qui nous fut enlevée il y a 45 ans, comme on le voit enfin dans les grandes familles qui subsistent encore chez nous. Non, la cause est tout simplement que le nombre des enfarits étant, dans la très grande majorité des cas, déterminé par la volonté des parents, ceux-ci ont limité étroitement leur famille. L'égoïsme, la soif des jouissances, la crainte de l'effort. pour élever une famille nombreuse, sont les causes essentielles qui entravent la natalité. En même temps, les mariages sont devenus plus rares ou plus tardifs. Les jeunes gens trouvent les dots insuffisantes et les jeunes filles trouvent trop médiocres les positions des jeunes gens. Et cela, dans tous les rangs de la société. Dans des lettres venues des tranchées, j'ai trouvé maintes fois la même constatation. « J'ai 35 ans, m’écrit un soldat, et j'ai plusieurs fois cherché à me marier, mais les demoiselles ne m'ont pas trouvé assez riche. Elles ne veulent pas d’un laboureur, d’un journalier. Nous ne voulons pas, disent-elles, tirer la ficelle s’il y a des gosses. Nous voulons un bon employé qui puisse nous nourrir sans rien faire. » Si des demoiselles, pour parler comme mon correspondant, m’avaient fait part de leurs réflexions, plusieurs auraient dit sans doute qu'elles ne trouvent pas de maris parmi les jeunes célibataires endurcis dans leur égoïsme.

Un Américain illustre qui, depuis deux « ans, nous a montré la plus vibrante sympathie, écrivait jadis dans un style biblique familier aux Anglo-Saxons : « Quand on peut parler, dans une nation, de la terreur de la maternité, cette nation est pourrie jusqu'au cœur du cœur. Quand les hommes craignent le travail, quand les femmes craignent d’être mères, ils tremblent sur le bord de la damnation, et il serait bien qu'ils s'évanouissent de la surface de la Terre, où ils sont. de justes objets

de mépris pour ceux qui sont forts et ont l’âme haute. » Ces sévères paroles du président Roosevelt ne s’adressaient à aucun

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