LEAR
« Pour ce qui est de la cause du reflus que donne M. Newton; je ne m'en contente nullement, ni de ses autres théories qu'il | bastit sur son principe d'attraction qui me paraît absurde.» L’accusation de faire appel à des causes occultes est une des plus graves que se lançaient les savants de ce temps. En fait, et Duhem y insiste fortement, on ne peut d’un système métaphysique tirer tous les éléments nécessaires à la construction d’une théorie physique; toujours au fond des explications qu'elle prétend donner, il reste de l’inexpliqué.
Dans son livre sur la théorie physique, Duhem trace, d'une plume sévère, le tableau des incohérences et des impuissances offertes, à travers les âges, par les tentatives d'explications en. physique. Ce spectacle qui l’éloigne des cartésiens et des ato-" mistes, va-t-il le jeter en un empirisme, teinté de sepHERes 4 ne voyant dans la science qu ’un recueil de recettes et qu'une 4 collection d'observations précises, ou bien se réfugiera-t-il, avec Henri Poincaré, dans la théorie de la commodité ? Nullement,… | il estime que, sans théorie physique, il n'y a pas de physique. Une de ses conclusions est ainsi formulée : Une théorie physique n’est pas une explication; c'est un système de propositions mathé-* matiques, qui ont pour but de représenter, aussi simplement, « aussi complètement et aussi exactement que possible, un ie 3 de lois expérimentales. L Nous avons vu avec quelle brutalité, si j'ose dire, Duhem pose” dans sa thermodynamique générale les principes qu'on peut. appeler hypothèses, au sens étymologique du mot, et qui sont. les véritables fondements de la théorie. Il ne craint pas d’ écrire que ces hypothèses peuvent être formulées d’une manière arbitraire, sous la seule condition qu’il n’y ait pas entre elles de contradictions logiques. C’est seulement après que l’analyses mathématique a tiré, suivant ses règles propres, les consé= quences des principes posés, qu’il y a lieu de voir si celles-cis sont conformes à l'expérience. L'accord avec l'expérience est pour une théorie physique l’unique critérium de vérité, mais: une théorie vraie ne doit pas avoir la prétention de donner des: apparences physiques une explication conforme.à la réalité. Cependant une théorie physique n’est pas ‘seulement une représentation économique des lois expérimentales; elle est encore une classification de ces lois. Ainsi dans une théori optique la vibration d’un éther, dont l’existence importe peu,
| lle; ce qu'il exprime ainsi « Plus la théorie se poto lus nous pressentons que l’ordre logique, dans lequel elle range
lois expérimentales, est le reflet d’un ordre ontologique ». > croyance en ce que la théorie doit devenir le reflet de plus I ms précis d’une métaphysique est encore accrue par le fait
e la théorie a souvent devancé l’expérience, circonstance ant très vraisemblable qu'elle n’est pas un système pureartificiel, et que, sans pouvoir saisir la réalité au-dessous phénomènes, notre raison est capable cependant d'établir, des notions abstraites, des relations correspondant à des s vrais entre les choses.
: est le terme extrême de la philosophie scientifique de n. 11 semble qu'il y arriva lentement, ses vues sur la nique ayant eu d’abord un caractère plus formel. physique, d’abord purement descriptive et symbolique, -asymptote à une métaphysique. Peut-être l'évolution pensée fut-elle hâtée par les prétentions de certaine con- Le pragmatique de la vérité, dont un philosophe illustre umé l'essentiel sous la forme suivante : « Tandis que pour - doctrines une vérité nouvelle est une découverte, pour matisme c'est une invention », c’est-à-dire qu’on ne dépas la vérité, mais qu’on l’invente. Quelque parti que
théorie, ce n’est pas à la partie explicative, simple parasite, que la théorie doit sa fécondité. Un jour ou l’autre, l'explication » s'écroule, et les mécanismes hypothétiques deviennent des : embarras et des entraves; seule reste la part de cassteater naturelle.
La méthode inductive, seule féconde aux yeux de tant d'expérimentateurs, a été l’objet des critiques de Duhem. HI est, sui: vant lui, chimérique de croire que les hypothèses, à partir desquelles la théorie déroule ses conclusions, puissent être tirées une à une de l'expérience et de l’observation par induction et. généralisation. C’est pourquoi une expérience de physique ne peut jamais condamner une hypothèse isolée, mais seulement tout un ensemble théorique ; aussi ne peut-il pas y avoir does rimentum crucis. 2
L’énergétique de Duhem nous a offert plus haut un exemple | de la manière dont il posait a priori les principes. Cette prétention apparente à deviner la nature a troublé plus d’un lecteur de ses Commentaires sur les principes de la thermodynamiqu mis en méfiance par le peu de part que l'expérience semble avoir dans l'élaboration de la théorie, et cet édifice logico- « mathématique a pu provoquer quelque agacément par son | arbitraire au moins apparent.
Et puis les partisans de l’énergétique ne sets pas liée ingrats envers le mécanisme, en qui se trouve la première ori- gine du principe de la conservation de l'énergie, et qui a maïntes fois suggéré la forme de certaines fonctions restant indéterminées dans les équations générales. | :
Duhem, au fond, était moins intfansigeant qu'il ne le semble d’après plusieurs de ses écrits. On n’en peut pas douter, quand o le voit proclamer que la méthode légitime, sûre et féconde pour préparer un esprit à recevoir une hypothèse physique, est la “ méthode historique. « Pourquoi ne préparerions-nous pas, écrivait-il un jour, l’entrée de chaque hypothèse dans l'ense gnement par un exposé sommaire, mais fidèle, des vicissitud qui ont précédé son entrée dans la science. » Rien n’est pl juste.
Il y a quelque vingt ans, sévissait une querelle entre l'école: qu’on a appelée du nom barbare de mécanistique et l'école éner-« gétique. On a reproché aux énergétistes leur peu de curiositi ils ne tiennent pas à savoir ce qui se passe derrière le m
et a aucun modèle: c’est une science d'algébriste. nt de vue, notre confrère est. resté Repos éner-
A isnt di ement acquis, autant du moins dans la science quelque chose de définitif. Mais il faut que, dans les questions parvenues à un moindre PE vancement, les théories explicatives stimulent davannee recherche, rendant la science plus vivante et qe
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amplitude d'esprit. Or l’un peut être sans l’autre, l'esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible. »
Duhem, comme Taine, range parmi les esprits imaginatifs Napoléon, qui avait horreur de l’abstraction et de la généralisa-
tion, tandis que sa faculté imaginative était prodigieuse d'am-
plitude et de précision. L’amplitude d’esprit domine aussi chez
un Saint-Simon dans ses mémoires, et un Balzac dans sa comédie humaine. Mais on éprouve quelque étonnement, quand on voit Duhem affirmer que l’amplitude d’esprit constitue le génie propre de maint géomètre et de maint algébriste qu'on serait
tenté de classer ailleurs; c’est que Duhem a surtout en vue le :
côté formel de la science mathématique, je veux dire la ma-
nœuvre de symboles algébriques, qui exige en effet une aptitude . à se représenter des combinaisons complèxes formées avec cer-
tains signes visibles. Au contraire, un Euclide et un Archimède
dans l’antiquité, un Lagrange dans les temps modernes se ran-
geront parmi les esprits forts et étroits, chez lesquels domine la puissance d’abstraire. +
Dans toutes les nations se rencontrent des hommes à l'esprit .
ample mais faible. Toutefois il est un peuple où cet esprit prédomine à un point extraordinaire : c’est le peuple anglais.
Romanciers et philosophes en fournissent abondamment la … preuve, Dickens et Georges Elliot comme Locke et Hume. La . méthode de Bacon, modèle de l’amplitude et de la faiblesse de l'esprit anglais, s'oppose à la méthode de l'esprit fort maïs étroit.
que fut souverainement Descartes. Le même caractère se mar-
querait chez nos voisins d’Outre-Manche dans la politique et la
vie sociale, mais revenons à la physique.
La physique anglaise a inspiré à Duhem des pages quelque
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