‹ Discours et mélangesChapitre 46 sur 51 · PP NT TT D · texte numérisé non relu

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de III.

> Mais laissons ces scrupules et ces inquiétudes philosophiques. C’est en partant du sens commun devenu le moule dans lequel

… évolue la pensée humaine que s’est développée la science. Aussi at-on pu dire très justement que la science était le prolongement du sens commun, qu'elle rectifie d’ailleurs quand il y a lieu. C'est en tout cas l'opinion du savant dédaigneux des con-

- troverses philosophiques, dont il a été question au début. Sans doute il ne se désintéresse pas complètement des critiques rela- __ tives à la science, surtout quand elles proviennent d'hommes ayant fait eux-mêmes œuvre scientifique. Il entend dire que, pour les uns, qui partent d’un empirisme radical, la réalité

empirique immédiate est de suite déformée sous l'influence de motifs pratiques, la science n’ayant alors aucune valeur de -connaissance théorique et valant seulement pour l’action. Ce

point de vue pragmatique lui est fort antipathique, et il apprend avec quelque étonnement que « tandis que pour les autres doctrines une vérité nouvelle est une découverte, pour le pragmatisme c'est une zmvention » (1). Chez d’autres critiques de la science, celle-ci apparaît comme n'ayant de valeur que parce qu’elle conduit à une économie de la pensée, ou bien encore comme se ramenant à un système de conventions arbitraires mais commodes.

Notre savant, tout en admirant leur virtuosité piiceophitue. n'est guère touché en général par ces discussions. Il se contente, nous l’avons dit, des données du sens commun, parmi lesquelles se trouve en premier lieu la notion du réel, dont la connaissance apparaît primitivement avec une incontestable valeur d'utilité, l'utile et e vrai étant dans ce stade inférieur extrêmement voisins. Mais la science a commencé précisément quand ce premier stade a été dépassé, et qu’on s’est représenté le monde extérieur comme un tout cohérent, accessible à notre intelligence : c'est le prémier article de ce credo scientifique dont je parlais plus haut. Sans doute, ce tout est d’une effroyable complication : il faut faire des distinctions, abstraire certains éléments de la connaissance pour n’en retenir que quelques-uns et arriver ainsi aux concepts qui jouent un rôle essentiel dans la genèse de la science. Indépendamment de leur origine même, l’histoire de la science montre assez que la formation des concepts présente un certain degré d’arbitraire, mais une analyse approfondie des conditions dans lesquelles notre représentation du réel doit être regardée come vraie montre comment l'arbitraire, qui subsiste dans la formation de nos concepts, se trouve en quelque sorte canalisé; nous devons parler d'hypothèses, maïs . non pas de conventions.

L'idée de loi et le principe de causalité sont aussi des postulats que nous trouvons à la base de la construction scientifique. Il semble que ces idées complexes ne sont susceptibles d’une signification précise que si l’on fait intervenir leur forme mathématique. Ainsi, pour prendre un seul exemple, maïs de grande

(1) C’est sous cette forme que M. Bergson, dans sa belle introduction du Pragmatisme de W. James, résume l'essentiel de la conception . pragmatique de la vérité. (Voir la traduction de cet ouvrage publiée dans la collection de philosophie scientifique de Gustave Le Bon.)

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importance, nous Constatons que la science s’est orientée de manière à éliminer le plus possible le temps de l’expression des lois qui apparaissent comme une relation, de forme invariable, entre choses permanentes; c’est ce qui-a conduit en particulier àla forme des équations de la mécanique classique. Il se peut - qu'il n’y ait là qu’une première approximation et que, dans certains cas, l'expression de la loi doive contenir explicitement le temps; mais je ne veux pas entrer dans une discussion où il

serait vite question d'équations différentielles et d'équations |

intégrales (1).

Nos concepts et nos théories, au contact des faits, sont per- pétuellement sujets à révision. La science, devenant de plus en

plus objective et étendant notre connaissance du réel, avance .

“peu à..peu par corrections et accroissements progressifs . Qu’'adviendra-t-il de ces approximations successives ? Le savant pose le postulat, et c'est encore un article de la croyance à la science, que ces approximations successives sont convergentes, comme disent les mathématiciens, et que nous approchons sans cesse d’un petit nombre de vérités toujours plus compréhensives, synthèses des nombreuses vérités partielles peu à pêu découvertes ; c’est peut-être une chimère, mais elle soutient . des générations de savants dans leur labeur jamais terminé.

: Nous avons essayé d'indiquer succinctement les postulats fondamentaux qui se trouvent à la base de la genèse scienti- fique. Quelques-unes de ces notions initiales qui conditionnent notre savoir sont d'ordre métaphysique; n’hésitons pas à le dire . malgré l'horreur que certains professent pour ce mot qu leur paraît plein de dangers. À propos du sens commun, n’avonsnous pas déjà cotoyé tout à l'heure le terrain ontologique ?

- D'ailleurs, comme nous l'avons dit, le savant prend ces notions

toutes formées sans se soucier de leur origine.

(*)} Je fais allusion à ce que j'appelais un jour la mécanique hérédi-

” taire et la mécanique non héréditaire; sur cette dernière, M. Volterra

publie en-ce moment de très hhiquables travaux. (Voir la Revue du

# mois, 19 Maï 1912.)

Il est loisible à chacun de rejeter tel ou tel article du credo scientifique, mais alors il s'éloigne plus ou moins de la grande construction idéale que la majorité des savants appelle aujourd’'hui « la science ». Nous avons déjà fait allusion à plusieurs de ces systèmes qui limitent a priori la connaissance scientifique et apparaissent à ce titre comme antiscientifiques. Pour quelques-uns, il restera toujours quelque contingence dans les lois de la nature, et cette thèse a été développée avec profondeur par M. Boutroux dans un livre qui a eu une très grande influence. D’autres professent que la construction scientifique au moyen de concepts ne peut saisir le flot mouvant des choses; cette vieille philosophie du devenir et de la mobilité a été entièrement renouvelée, depuis vingt ans, par M. Bergson, qui l’a en outre parée de la richesse de son style imagé et poétique. Plus

modestement, des chercheurs habitués aux difficultés de l’expé-

rimentation, tout en reconnaissant que la science tend à devenir de plus en plus objective, ont insisté sur ce que l’objectivité complète de la science est un but impossible à atteindre. Chacun

retient de ces doctrines ce qui convient à sa mentalité, mais il .

faut reconnaître qu'elles ont peu influé sur l’idée que se font

de la science la majorité de ceux qui s’y consacrent et que nous-

avons condensée plus haut dans une sorte de credo. Quoi qu'il doive advenir, et quelque évolution que subisse l'idéal scientifique par suite du développement même de nos connaissances,

on peut affirmer que cet idéal reflétera toujours la curiosité |

passionnée et désintéressée de l'intelligence humaine. La confiance dans le progrès indéfini de la science est pour l'esprit de l’homme une noble espérance bien propre à l’enchanter. :

Il ne pouvait être question, dans ce qui précède, des services, si admirables soient-ils, que la science rend à l'humanité. Ils n'interviennent en rien dans l’idée proprement scientifique envisagée, comme nous l'avons fait, dans toute sa pureté. Ces corollaires de la science sont malheureusement la science même pour le plus grand nombre. A la découverte d'un phénomène ou d'un corps nouveau, il arrive constamment d’entendre demander à quoi cela sera utile. Pour qu’une découverte intéresse le savant, il n’est pas besoin qu'elle se traduise en profits quelconques; ceux-ci viennent, s’il y a lieu, par surcroît. Par exemple, si intéressantes que puissent être les applications présentes et futures du radium, elles sont secondaires, du point

rate titmtindhiis

en nébuleuses sans action sur notre planète.

I y à un grand danger dans le point de vue utilitaire sous qi Es la foule envisage la science. Ce n’est pas seulement parce

à la longue la source des SE se os tarie 4

de: nous s quelques FRE SR trop chagrins nest êtee voient des traces de cette tendance dans l’exagération des soucis indus- : LÉ triels et techniques des PRIVErSHES. mais ceci touche aux condi-

3 Après avoir jeté un rapide coup d'œil sur ce qui nous paraît £ Ë correspondre 2 à la mentalité moyenne de l’homme de science à notre époque, il faudrait examiner l’organisation et les condi-

de dre qu ‘ils sont trop nb Quelle ne soit notre spécia- . lité, nous sommes débordés par le nombre des recherches qui se publient dans de seul domaine où nous nous oo d'apporter

: matura; os une devise qui a maintenant peu d nets On = ne reverra plus sans doute des cas analogues à celui du géomètre et physitien de Gôttingen qui garda pour lui pendant tant d’années ses profondes études sur la géométrie non euclidienne et sur la théorie des fonctions elliptiques, laissant à Lobats- … chewski, puis à Abel et Jacobi la gloire d’attacher leurs noms > à ces grandes découvertes. Il est vrai que Gauss "ne publia pas “ses travaux sur le postulatum d’Euclide parce qu’il craignait, - comme il le dit dans uné lettre à Schumacher, « les clameurs des Béotiens »; voilà une pensée qui n’arrêterait plus guère aujour- d’hui, où l’on redoute beaucoup moins le bruit.

tions de F4 recherche scientifique. Les travaux soentifques : LES

Les raisons de la hâte avec laquelle nous voyons publier tant de travaux sont le plus souvent évidentes. La science est devenue une carrière; en publiant un mémoire, il arrive qu’on espère augmenter ses chances pour obtenir une position ou un avancement, et cela est assurément fort légitime. En déplorant la production de tant de travaux insuffisamment élaborés, nous nous plaçons d’ailleurs au point de vue de l’érudit ou du chercheur désireux de se tenir au courant des recherches les plus récentes; mais cette hâte n’est pas nécessairement défavorable à la science. A peine une idée a-t-elle surgi dans un cerveau qu’elle

est communiquée à quelque société savante. Elle entre alors

dans le domaine public, et d'autres chercheurs peuvent, quand elle le mérite, tenter de l’exploiter, quelquefois au préjudice de celui qui l’a trop tôt livrée. La science avance ainsi plus rapi-

dement qu'autrefois, mais, plus encore que par le passé, elle

tend à devenir œuvre collective et presque impersonnelle.

On se demande comment, au milieu des bouillonnements de la production scientifique actuelle, pourra s'y reconnaître l'historien de la science. Plusieurs pensent que l’histoire de Ia science est déjà bien conventionnelle, attribuant rarement la paternité d’une découverte à son premier auteur. Rien n'est, en effet, plus difficile à écrire que cette histoire; on y rencontre tant de légendes, de fausses attributions, de silences parfois intentionnels. Il faut une grande sagacité et des recherches patientes pour retrouver les premières traces d’une idée appelée à un grand avenir. Dans ses admirables travaux historiques, M. Duhem a ainsi ramené à la lumière plusieurs précurseurs; l’histoire du principe des vitesses virtuelles, fondamental en mécanique, remontant jusqu’au xir1e siècle avec Jordanus de Nemore, est un bel exemple à citer. Dans l'antiquité, que de noms, sans doute, auraient mérité d’être inscrits. au même

rang que ceux d’Euclide ou d’Archimède, et qui sont et reste- -

ront toujours ignorés ! Pour des temps plus récents, on a retrouvé de divers côtés chez des chimistes plus ou moins ignorés du commencement du x1x® siècle, la trace d'idées jouant un rôle essentiel dans la chimie physique actuelle. L'histoire des sciences est pleine de mutations au sens de Hugo de Vries, mais,

plus sûrement encore que pour les mutations biologiques, on

peut affirmer ici que les sauts d'apparence brusque sont le terme de lentes transformations dans l’évolution de la pensée humaine.

L. Terminons par quelques remarques sur l’organisation et les e- ‘conditions du travail scientifique. On entend quelquefois dire - qu'ilya actuellement une véritable anarchie dans les recherches, | et que beaucoup d'efforts sont dépensés en pure perte. C’est là une question délicate. On doit sans doute souhaiter que les maîtres trouvent des élèves et des LOHADorM en dévoués, prêts à travailler sous leur direction et à développer leurs idées. D'ailleurs, dans maintes parties de la science, les bonnes mé- Citns une fois trouvées, les applications ne demandent plus que de la patience et du soin, et il s’agit alors simplement, par exemple dans les laboratoires, d’avoir un nombre suffisant de bons préparateurs. Il est certes très utile qu'un sujet soit exploré

. dans tous les sens, et que des travailleurs patients et dévoués tirent d’une méthode tout ce qu'elle peut donner, mais il ne RE cependant pas confondre l'augmentation du rendement paie avec le progrès réel de la science. Les esprits ori- - ginaux sont généralement rebelles à toute discipline, et les chercheurs bien doués trouvent eux-mêmes leurs sujets d'études.

Une autre question, distincte de la précédente, est celle des conditions du travail scientifique. La science et l’enseignement sont aujourd’hui dans une étroite connexion. Le plus souvent

+ le savant est en même temps un professeur. Il est évidemment

singulier que des hommes d’un mérite scientifique reconnu ne puissent, à moins d’avoir une fortune personnelle, continuer . leurs travaux, s'ils ne veulent pas suivre la carrière de l’ensei- » gnement. On peut, à ce point de vue, souhaiter la création d’éta- = blissements uniquement consacrés aux recherches. Les univer- -sités (nous ne parlons bien entendu que des facultés des sciences) sont actuellement, en tous pays, les centres principaux du travail scientifique, et il est à désirer qu'elles le restent. J'ai fait - allusion, tout à l'heure, aux poussées utilitaires qui tendent de plus en plus à faire des universités les collaboratrices de l’industrie et de l’agriculture, et de bons arguments peuvent défendre cette orientation récente. Cependant, on risque d’être - entraîné dans cette voie beaucoup plus loin qu'on ne le voulait …— d'abord; la lutte est inégale à notre époque démocratique entre

la science désintéressée et ses fructueuses applications. Ainsi, il est à craindre que les crédits, plutôt que d’aller à un austère laboratoire de physique, où se font des recherches dont le plus grand nombre ne comprend pas l’objet et qui, pour le moment au moins, sont sans applications, n’aillent de préférence à des instituts d’un caractère technique plus ou moins spécial (instituts de laiterie et de papeterie, par exemple). Il est vain, je le crains, de vouloir remonter ce courant; mais dans l’hypothèse où les universités seraient amenées à placer au second rang le souci des progrès de la science, la création des établissements dont je parlais plus haut deviendrait d'autant plus nécessaire (1), Il serait prématuré de songer, dès maintenant, à leur organisation; peut-être le premier modèle viendra-t-il de quelque pays voisin, où il a été question de dons généreux faits en vue de telles créations. J'inclinerais pour ma part à penser qu’il serait bon d’en confier la haute direction aux grandes sociétés sa- vantes; celles-ci reprendraient ainsi, sous une forme nouvelle, une ancienne tradition.

(*) Sans sortir des cadres actuels. il est désirable que des legs et. dons soient faits aux établissements scientifiques (facultés, académies, .…), qui leur permettraient de donner, pour un temps indéterminé, à des chercheurs de grand mérite, des subventions qui seraient de véritables traitements. En ce qui concerne les facultés, ce seraient en. quelque sorte des chaires sans enseignement. Chez nous, le Collège de France. en réduisant le nombre des leçons de ses maîtres, est entré dans cette voie. : 4 |

Discours © PRONONCÉ À LA SÉANCE ANNUELLE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES | : LE 19 DÉCEMBRE 1910.

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