‹ Discours et mélangesChapitre 48 sur 51 · G TA · texte numérisé non relu

G TA

“convergentes, comme disent les mathématiciens, et que nous.

représentants des dsdpiine etes les plus ee Te ont consacré leur vie à la science, obéissant à ce qu'on a si heureusement appelé l'impératif du vrai. Comme le disait Claude Bernard : «Avant de faire de la science, il faut croire à la science». Nous avons tous ici cette croyance, et, quand nous nous livrons à nos raisonnements ou à nos expériences, nous ne nous embar- — rassons pas des discussions, chères aux philosophes de tous les temps, sur le réel et sur le vrai. Et cependant, il nous faut bien par moments prêter l'oreille aux dialectiques subtiles, qui, à une époque où surgissent tant de crises, ont parfois laissé l’impression qu’il y avait une crise de la science.

Pour les uns, qui partent d’un empirisme radical, la réalité empirique immédiate est de suite déformée sous l'influence de motifs pratiques; la science n’a alors aucune valeur de connaissance théorique et vaut seulement pour l’action. Pour d’autres, la science n'a de valeur que parce qu’elle conduit à une économie de la pensée, ou bien elle se ramène à un système de conventions arbitraires mais commodes.

Il semble que les savants, habitués à l'observation èt à à l'expérience, aient en général peu de goût pour ces controverses philosophiques. Ils n’établissent pas une distinction tranchée entre

‘la connaissance scientifique et la connaissance vulgaire, et ils

ne dissocient pas des éléments inséparables. On a souvent noté, avec Helmholtz, la nature des éléments actifs dans notre connaissance du réel; une analyse plus approfondie des conditions dans lesquelles notre représentation du réel doit être regardée comme vraie montre comment l'arbitraire, qui subsiste dans la formation de nos concepts, se trouve en quelque sorte canalisé. Dans la construction scientifique nous devons parer d'hypothèses, mais non pas de conventions.

Nos concepts et, surtout, nos théories, au contact des faits,

sont perpétuellement sujets à révision. La science, devenant de plus en plus objective, et étendant notre connaissance du : réel, avance, peu à peu, par corrections et accroissements proe- : gressifs. Qu'adviendra-t-il de ces approximations successives ? Nous posons le postulat, et c'est ce qu’il faut entendre par la croyance à la science, que ces approximations successives sont

approchons sans cesse d’un petit nombre de vérités toujours plus compréhensives, synthèse des nombreuses vérités par-

= er Le ici de côté les services admirables que la science ad à l'humanité et qui, pour le plus grand nombre, sont la science même, tandis qu'ils en sont seulement le corollaire. A la découerte d’un phénomène ou d’un corps nouveau, il nous est arrivé . à tous d'entendre demander à quoi cela serait utile. Pour qu'une découverte intéresse le savant, il n’est pas besoin qu’elle se traduise en profits quelconques; ceux-ci viennent, s’il y a lieu, par surcroît. Si intéressantes que puissent être les applications ee présentes et futures du radium, elles sont secondaires, du point de vue strictement scientifique, en comparaison des vues que : cet étrange élément a suggérées sur les transformations-de la ë Ë matière. Rien aussi n’est plus platonique que l'intérêt porté - à de lointaines nébuleuses irrésolubles qui n’exercent aucune action sur notre planète, mais que nous regardons comme des mondes stellaires en formation. Le sage hébreu disait que celui qui augmente sa science augmente sa douleur, nous pensons. b= plutôt qu'il augmente ses jouissances intellectuelles. On peut # railler la science pour la science, maïs cette formule, un peu É aristocratique, j'en conviens, reste celle des chercheurs désin- = téressés qui communient dans le culte du vrai.

… C’est une des grandeurs de la science qu’elle nous permette de È satisfaire la curiosité et le besoin de comprendre si naturels à . l'homme; mais qu'est-ce donc que comprendre ? Il est peut-être > difficile d’enfermer la réponse à cette question dans une formule unique. Nous pouvons cependant, semble-t-il, dire que nous comprenons un phénomène, quand avec nos connaissances . . "acquises nous aurions pu le prévoir. L’explication que nous en Le - donnons consiste à développer cette possibilité dé prévision. LE | La nature des lois ou des théories à invoquer dans ces explications est, d’ailleurs, éminemment variable; déjà, elle peut 4 différer dans une même science, car les exigences ne sont pas : = les mêmes, par exemple, pour un énergétiste endurci qui nie

— ou ignore l'existence des molécules et pour l’atomiste moderne

È qui les compte et calcule leurs vitesses moyennes. A plus forte

raison varie-t-elle d’une discipline scientifique à une autre.

- Quelques-uns songent alors à s’appuyer sur certaines classifica-

=. tions des sciences; mais c’est manifestement une illusion, car

— 2hh — 2 toutes ces classifications ne font que traduire plus ou moins : fidèlement l’état actuel de nos connaissances. La difficulté est très grande; ainsi, il ne faut pas parler du mode d’explication de la physique, car il n’y en a pas un, mais plusieurs.

La division nécessaire du travail, les convenances de la société scientifique nous forcent cependant à classifier, et nous : voyons les académies, les universités faire des groupements de sciences. Puisque nous sommes sous cette coupole, reportonsnous à l'arrêté du 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803), qui, au point de vue dont je parle, nous régit encore. Nous y voyons que la première classe de l’Institut national — c’est la nôtre — est partagée en déux groupes : sciences mathématiques et sciences physiques; on peut remarquer, ce qui étonne parfois certaines personnes, que la section de physique appartient au groupement des sciences mathématiques, et non au groupement des sciences physiques. Comme toute classification, la nôtre a ses défauts; mais, malgré son grand âge, ne garde-t-elle pas quelque force et ne recouvre-t-elle pas quelque réalité encore actuelle ?

Les organisateurs de l’an XI regardaient certainement qu'il est des sciences à un stade assez avancé pour prendre, au moins dans quelques-unes de leurs parties, une forme mathématique, tandis que d’autres ont un caractère plutôt descriptif.

En fait, la mécanique et la physique font rentrer un grand nombre de phénomènes dans de vastes théories susceptibles d’une élaboration mathématique permettant d'arriver pour certains faits à une prévision numérique, leurs postulats et leurs hypothèses ayant eux-mêmes un caractère quantitatif. A bien des égards, la chimie, qui a beaucoup changé depuis 1803, tend à se rapprocher de la physique, et l’on sait que la distinction entre chimie et physique est souvent arbitraire; elle a, en quelque sorte, un pied dans chaque groupement. Si j'osais m'aventurer sur le terrain des sciences biologiques, je serais tenté de dire que les grandes idées directrices et les grandes hypothèses, qui y règnent aujourd’hui, présentent surtout un caractère qualitatif, et que la prévision numérique y est plus rare que dans le groupement des sciences mathématiques, où les problèmes sont beaucoup moins complexes. Notre vieille classification, malgré quelques rides, paraît donc avoir encore un sens et répondre pratiquement à une certaine différence dans la mentalité scientifique.

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In 'est question ici, bien entendu, que du présent. La croyance à la science, dont je parlais plus haut, implique tout au moins l'espérance que nous puissions faire rentrer notre vision du

monde extérieur dans un petit nombre de moules. Les théories

deviennent de plus en plus compréhensives, mais parfois des phénomènes nouveaux viennent troubler l'édifice. Nous élargissons alors concepts, théories, au besoin formes mathématiques, et l'accord se rétablit au moins pour un temps, travail incessant par lequel l'esprit humain s’efforce de créer la science

avec un amas de faits.

Quoi qu'il en soit de l’avenir, nous sommes tous d'accord que

… l'observation et l'expérience sont à la base de notre connais-— sance du monde extéricur. Il nous semble, hélas, par moments que nous avons passé l’âge des expériences faciles ; les appareils

- deviennent de plus en plus compliqués, et l’étude-d’une tech-

nique remplit parfois la vie d’un savant. Des questions que nous croyions simples, il y a 20 ans, se sont prodigieusement em-

brouillées; les premières approximations ne suffisent pas, et il faut aller jusqu'à de lointaines décimales. Les expérimentateurs ont besoin de talent ; ils ont souvent aussi besoin d'argent.

C’est un devoir pour une compagnie comme la nôtre d’encou-

rager, non seulement moralement comme elle l’a toujours fait, mais aussi matériellement, les travaux qui paraissent devoir être féconds. Nous ne le pouvons malheureusement que dans une limite assez restreinte.

Les nombreux legs faits à l’Académie nous permettent, et

. C'est pour nous une grande satisfaction, de donner des marques

d'estime à des savants distingués, mais nous avons moins de facilités pour préparer l'avenir en dotant des recherches commencées promettant une fructueuse moisson. Nous n'en sommes que plus reconnaissants aux esprits élevés, comprenant la

… grandeur de la science, qui veulent bien nous aider dans cette

partie de notre œuvre. Depuis quelques années, certains legs ou dons nous ont été faits, laissant dans leur emploi une plus grande latitude. Prochainement, ils s’accroîtront de la donation de notre regretté secrétaire perpétuel, Henri Becquerel. Il m'est aussi particulièrement agréable de remercier notre

confrère le prince Roland Bonaparte, qui nous apporte depuis

trois ans son généreux concours, et qui, en raison des nom-

breuses et intéressantes demandes reçues cette année par

— 246 — : À l’Académie, a tenu à augmenter son don annuel. Vous allez entendre les noms des bénéficiaires du fonds Bonaparte, en même temps que ceux de nos lauréats.

[En dehors de ses concours et subventions, l’Académie géné encore exercer son influence sous une autre forme. Il lui est arrivé maintes fois de donner son patronage et ses conseils. à des entreprises scientifiques, et l’histoire serait longue des missions qu'elle a encouragées depuis plus de deux siècles. Dans ces dernières années, nous avons eu des missionnaires dans les régions antarctiques. J'ai déjà adressé publiquement à M. Jean Charcot et à ses collaborateurs les félicitations de l’Académie; je tiens à redire dans cette enceinte l'intérêt que nous attachons aux résultats obtenus dans leur pénible campagne. Puisse la science trouver souvent d'aussi dévoués volontaires!

__ MEspames, MESSIEURS, TE

Depuis plus de deux siècles, la science a profité d’expéditions . lointaines : à la surface de la terre, qu’elle a d’ailleurs souvent provoquées. Plusieurs d’entre elles sont restées mémorables * dans l’histoire de l’Académie des sciences. Au xvu® siècle, les - observations de Richer, faites à Cayenne, sur le pendule jouent ‘un rôle important dans le développement de la mécanique mo- -derne; au xvine siècle, Maupertuis et Clairaut en Laponie, rs à l'Équateur montrent, par leurs mesures, que l’ellipsoïde terrestre est aplati au pôle, terminant une longue querelle entre les partisans et les adversaires de Newton.

Fe Ce fut, un peu plus tard, une circonstance heureuse pour la à | connaissance de notre globe que la recherche de la parallaxe

> solaire exigeât des observations en des points éloignés de a sur-

É LE face terrestre. Ces expéditions, entreprises dans un but astro-

nomique, furent en même temps fructueuses pour la géographie

= des régions australes. En Angleterre, James Cook, sous les

# auspices de la Société royale de Londres, entreprenait son pre mier voyage pour observer en 1767 le passage de Vénus sur le E' disque solaire, préludant ainsi aux expéditions qui ont rendu

-— son nom célèbre dans les annales géographiques.

Er Cependant les dernières pages écrites par Cook lui-même * représentaient sous un jour terrifiant la navigation dans les : mers australes. Il y a 80 ans, plusieurs, parmi les savants les

plus éminents, jugeaient ces voyages polaires dangereux et inutiles. C'est grâce aux baleiniers, conduits chaque année par

(*) Discours prononcé, au nom de l'Académie des sciences, à la réception de M. Charcot à la Sorbonne, le 7 décembre 1910.

leur industrie dans ces régions, que la chaîne des expéditions ne fut pas rompue, et l'ère put venir de l'épopée à laquelle se rattachent les noms de Dumont d’Urville, de Wilkes, de Ross, attaquant de divers côtés le monde austral. Dans ce renouveau des voyages scientifiques, l'étude du magnétisme terrestre a tenu une place importante, et la recherche du pôle magnétique fut la grande préoccupation = Dumont d’Urville dans son second voyage.

Avec l'époque moderne, de nouvelles méthodes d’exploration sont pratiquées. La conquête du pôle s'organise peu à peu d'une manière systématique. Il ne s’agit plus seulement de courses brillantes, toujours admirées, où de hardis pionniers s'avancent comme fascinés par la vision d’un point idéal, mais où le temps fait défaut pour des études suivies. On entreprend de pénibles recherches zoologiques, botaniques, géologiques: le navire devient un laboratoire flottant, où s'accumulent de minutieuses observations sur la physique du globe. La science a, dans bien des domaines, passé l’âge héroïque où tout paraît simple: il lui faut de longs jours d’analyse pour une heure de synthèse. - ;

Monsieur,

Je viens de tracer en raccourci le programme sévère que nous vous avions proposé, et dont la réalisation demandait une volonté opiniâtre et un grand oubli de soi. Vous n’en avez pas été effrayé, et vous avez largement répondu à nos espérances. Au plaisir que nous en éprouvons se joint le souvenir du médecin illustre, cher à notre Académie, dont vous portez dignement le nom. Ê

Depuis le voyage de Nansen, les régions septentrionales apparaissent comme occupées par une vaste mer. Les voyages antarctiques précédents ne permettaient plus de douter de l’existence d'un continent austral. Il faut maintenant délimiter plus exactement le pointement opposé sur notre globe à la mer boréale, problème géographique particulièrement difficile dans ces régions désolées,.où un revêtement glaciaire et des brumes épaisses rendent les terres souvent inaccessibles.

Vous avez choisi comme point de départ les mers au sud du

— 249 — cap Horn, où avait jadis passé Dumont d’Urville. Ce n’était pas

la prémière fois que vous pénétriez dans ces régions, mais vous

avez singulièremen étendu les résultats de votre première campagne. Pendant votre hivernage, à l'île Petermann, vous installez un véritable observatoire et, avec vos collaborateurs,

Vous entreprenez une série d'observations variées et précises sur :

la météorologie et la physique du globe. Les résultats géogra-

phiques de vos deux croisièrés d’été sont de premier ordre; vous

tracez jusqu'au 70° degré une carte de la côte ouest de cette partie du continent antarctique qui se termine par la terre

. Louis-Philippe, côte qui semble le lointain prolongement des - rivages sud du Chili. La fosse de 5000" de profondeur que vous

signalez vers le 66€ parallèle n’est pas une de vos moindres

découvertes, et vos sondages apportent à la tectonique des

documents précieux.

Vous faites de nombreux dragages, et vous visitez, quand le

temps et les falaises glacées le permettent, quelques-unes des.

terres volcaniques que vous avez relevées. L'étude déjà commencée de vos riches collections qui intéressent la zoologie, la botanique, la pétrographie, promet d’être féconde.

- Dans votre premier voyage, vous aviez décrit, sous une forme presque idyllique, la beauté des couchers de soleil et les merveilleuses colorations des paysages antarctiques. Vous avez été, semble-t-il, moins favorisé cette fois : le temps était le plus souvent épouvantable, et votre expédition a été un long combat contre les tempêtes et les gigantesques icebergs qui menaçaient de broyer votre navire.

Avec une admirable énergie, vous n’en avez pas moins continué votre voyage au sud-ouest de la terre Alexandre Ier, signalant de nouvelles terres et suivant longtemps l’impitoyable banquise toujours inaccessible. Vous aviez sans doute espéré rejoindre la mer de Ross, qui reste la grande énigme australe et sépare peut-être en deux parties le continent antarctique. Mais, soucieux de la santé de votre équipage éprouvé par cette

dangereuse campagne, vous avez sagement songé au retour.

Vous en eûtes certainement quelques regrets. Dans la dépêche |

que, de Punta-Arenas, vous adressiez à l’Académie, vous terminiez par ces mots : « Avions rêvé davantage, avons fait du mieux possible. »

Cette phrase, qui fait honneur à votre modestie, est celle que

se disent tous les Fe . ont le

rte

Maurice LÉVY 0

=} - MESSŒURS, = »

E. J'apporte le dernier hommage de l’Académie à l’éminent

£ “confrère que nous venons de perdre. Avec Maurice Levy disparaît une grande intelligence. Il fut à la fois géomètre, ana- lyste, mécanicien capable de profondes spéculations théoriques comme d'applications utiles à l’art de l'ingénieur, physicien . aussi à ses heures, ayant longuement réfléchi sur les principes de la thermodynamique et de l’énergétique. Peu de savants - onteu un esprit plus ouvert et surent mieux mettre en évidence dans une question les points essentiels. x La géométrie infinitésimale doit à Levy des propositions ? = Lee sur les systèmes de surfaces orthogonales et sur les SE - surfaces spirales. L'analyse et la mécanique analytique ont fait : aussi l’objet de ses fructueuses méditations ; comme en se jouant, il y énonce, sans démonstration, des tHerènes qui ont exercé la sagacité des plus habiles et ouvert la voie à d'importantes . recherches. Il semble que ces beaux travaux étaient des délas- £ sements pour, le mécanicien que fut avant tout Maurice Levy, mais ce commerce avec la géométrie et l'analyse lui fut singu- lièrement utile et lui a permis de traiter certaines questions nue avec une ampleur qui eût été inaccessible à un - ingénieur moins habile à manier les difficultés analytiques que présentent les théories générales de l’hydrodynamique et de l'élasticité. Ses études de prédilection furent les belles ques- … tions de physique mathématique, dont il trouvait tant d’admi- . rables modèles chez Navier, chez Cauchy, comme lui ingénieurs des ponts et chaussées, et rien ne l’intéressait davantage que de voir sortir d'une savante analyse, convenablement inter- __ prétée, quelque résultat susceptible d’une application pratique.

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(:) Discours prononcé aux funérailles de Maurice Levy, le 3 oc- tobre 1910.

‘ Maurice Levy entra à l’École polytechnique en 1856 et en sortit comme élève ingénieur à l’École des ponts et chaussées. Dès son séjour à cette école, il indiquait un moyen élégant d'étudier la résistance des poutres droites continues, qui évite de longues discussions. Tout en étant chargé de divers services d'ingénieur, nous le voyons, dans les années suivantes, se livrer à des études de géométrie infinitésimale, et, en 1867, il obtenait le titre de docteur ès sciences avec une thèse, justement remarquée, sur les coordonnées curvilignes orthogonales, qui renferme plusieurs propositions importantes et entièrement neuves. Sa seconde thèse était un essai théorique et appliqué sur le mouvement des liquides, en supposant les filets rectilignes et parallèles; il est bien curieux de constater combien, dès cette époque, le jeune ingénieur était déjà familier avec les plus hautes questions de l'optique, car c’est l'exemple de Cauchy, dans la théorie de la dispersion de la lumière, qui lui suggère l’idée d'introduire des dérivées d'ordre supérieur dans l’action de deux filets voisins, et lui permet d'obtenir des résultats concordants avec les expériences faites dans les canaux découverts. Peu de temps après, paraissait l'important travaïl sur une théorie rationnelle de l’équilibre des terres et ses applications au calcul de la stabilité des murs de soutènement. Partant des lois du frottement, Levy forme l’équation différentielle des lignes de rupture, dans l’état d'équilibre limite, et montre … que, contrairement aux idées de Coulomb, les surfaces de rupture d’un massif de terre de forme prismatique ne sont pas des plans parallèles aux arêtes du prisme, si ce n’est dans certains cas particuliers dont il fait une étude complète.

La théorie mathématique de l’élasticité exerçaït une sorte de fascination sur notre confrère. Il y revient souvent pendant sa carrière scientifique. De grandes difficultés se présentent dans les problèmes d’élasticité où une dimension est regardée comme infiniment petite, en particulier dans celui des plaques élastiques minces. Maurice Levy leur a consacré un long mémoire, où l’on admire toutes les ressources d’un esprit profond et subtil ; quoique tous les points du problème n’y soient pas élucidés et qu’une solution définitive doive être cherchée, probablement dans une autre voie, ce travail devra toujours être médité par ceux qu'intéressent les paradoxes, au moins apparents, de quelques principes de physique mathématique.

un nouveau cas intégrable du problème de l’élastique, en supposant les pressions normales et uniformes, qui conduit à une généralisation de la délicate question de la stabilité des prismes droits chargés debout. Levy suppose que la verge élastique, au » lieu d'être droite, est circulaire, et une analyse où s’introduisent

| les fonctions elliptiques donne des conditions extrêmement

simples pour la stabilité de ces pièces courbes. Cette question

- si intéressante pour les constructeurs sortait pour la première

… fois du domaine de l’empirisme. C'est aussi Levy qui réussit le premier à poser les équations générales de la déformation que subissent les corps ductiles au delà des limites d’élasticité, dant ainsi à l'appel de Barré de Saint-Venant, après les mémorables expériences de Tresca sur la déformation des

| | Corps solides.

Les ouvrages de Maurice Levy sur la statique graphique ont

J rendu son nom populaire parmi les ingénieurs. Il introduisit

en effet dans notre pays le corps de doctrines, n'exigeant sans

doute aucun rs nouveau, mais si précieux pour les cons- - tructeurs, qu'on désigne sous le nom de sfafique graphique; ce ne fut pas sans y ajouter ses découvertes et ses réflexions personnelles. Les notes qui terminent la première édition de son

- Traité de statique graphique, parue en 1874, sont des mémoires

< d’un très haut intérêt, notamment celle sur la recherche des . tensions dans les systèmes des barres élastiques, et sur les sys- tèmes qui, à volume égal de matière, offrent la plus grande … résistance; l'auteur y montre, d’une manière générale, la supé- - riorité des systèmes strictement indéformables sur ceux qui ; re des tiges surabondantes où la statique élémentaire

seule ne permet pas de déterminer les tensions ou compressions.

Le succès de l’ouvrage fut considérable. Une seconde édition * notablement agrandie de ce traité parut plus tard, et la mort

; n'aura pas permis à Levy d'achever la troisième édition d’une

- œuvre qu'il cherchait toujours à perfectionner et à laquelle il aura, pour ainsi dire, travaillé jusqu’à son dernier jour.

On donnerait une idée incomplète de la vie scientifique de

Maurice Levy, si l’on ne disait un mot de son enseignement - au Collège de France, où il suppléa longtemps Joseph Bertrand - dans la chaire de physique générale et mathématique, et où il fut ensuite titulaire de la chaire de mécanique analytique et

ds fees |;

— 254 — ee mécanique céleste. Ici la science et l’enseignement sont intimement liés. Le professeur y discute les travaux récents et : expose ses propres découvertes. C’est dans ces chaires qu'ont paru, si je puis dire, pour la première fois plusieurs des travaux dont je parlais plus haut. Certaines années, Levy se faisait écolier, se rappelant que la meilleure manière d'apprendre est d'enseigner. Je le vois encore, malgré les années écoulées, exposant devant quelques auditeurs des mémoires de Clausius et de Maxwell sur la théorie des gaz et la théorie de la chaleur, où interviennent de délicates questions de probabilités. Nous nous rendions compte du travail considérable que notre maître avait à faire, d’une leçon à l’autre, pour arriver à posséder ces mémoires célèbres, dont la clarté n’est pas toujours la qualité |

maîtresse, et à en recréer en quelque sorte la matière. Mais la

prodigieuse facilité de Levy et la vivacité de son intelligence suffisaient à cette tâche, dont peu de maîtres auraient été capables.

L'Académie remarqua de bonne heure les travaux de la Levy et, sur d’élogieux rapports de Barré de Saint-Venant, plusieurs de ses mémoires furent insérés dans notre Recueil des savants étrangers. Il fut élu membre de la section de mécanique le 31 décembre 1883, en remplacement de Bresse. 2

Nous perdons en Maurice Levy un de nos confrères les plus anciens et les plus écoutés. L’amabilité de son caractère, sa grande situation scientifique lui donnaient parmi nous une autorité particulière. Nous avions confiance dans la droïture de son jugement, et son avis, toujours énoncé avec que pesait d’un grand poids dans nos décisions.

Cher et vénéré confrère, notre compagnie conservera fidèlement votre souvenir. Vous avez bien servi la science et la patrie ; : vos beaux travaux et votre vie si noblement remplie préser-veront votre nom de l'oubli. Puisse cette pensée adoucir quelque peu la douleur de ceux qui vous pleurent et à qui j'offre respectueusement les condoléances de l’Académie.

et à Yinstitut de déceenes tous les trois ans, est destiné récompenser la découverte ou l’œuvre la plus remarquable Is les sciences, dans les lettres, dans les arts, dans l’industrie,

et généralement dans tout ce qui touche à l'intérêt public ». doit être décerné cette année pour la troisième fois. Nous 1) nnions, il y a six ans, les brillants succès remportés dans le

atinuateur de Pasteur, et, il y a trois ans, le prix fut accordé

éminent historien qui venait de terminer son grand ouvrage l'Europe et la Révolution française. Se n'était assurément pas dans les intentions de M. Osiris ue À ee én quelque sorte un roulement entre les différents

is dernières années, a le plus vivement attiré l'éttention et avoir les conséquences les plus importantes. ns a una-

Hnçaie, et nous vous indiquerons, dans un moment, les consiérations qui nous ont guidés pour faire un choix parmi les chercheurs opiniâtres qui se consacrent à la conquête de l'air.

Dr

—. 6i juin 1909.

canique d’Archytas de Tarente, il est utile de jeter d’abord un rapide coup d'œil sur l’histoire de la navigation aérienne. A la renaissance, Léonard de Vinci comprend que, pour voler, l'oiseau doit prendre son point d'appui sur l'air, et, après ses études sur le vol, décrit l’hélicoptère et le parachute. Dans les deux siècles qui suivent, de nombreux documents nous montrent l'intérêt suscité par la navigation aérienne; on ne se borne pas d’ailleurs au plus lourd que l'air, et à la fin du xvire siècle plusieurs pressentent déjà l'invention des ballons. Vers 1750 apparaissent de divers côtés des projets d'hommes volants et de machines volantes. Des appareils sont construits, sortes d’orthoptères munis d’ailes à charnières qui frappent l'air normalement, mais ils sont expérimentés sans succès; on propose même d’adjoindre à l'hélicoptère une hélice propulsivé pour la translation horizontale. Il est remarquable de voir signalés, dès cette époque, quelques-uns des dispositifs qui devaient être essayvés plus tard.

Ces tentatives avec le he lourd que l’air, sans avoir donné encore aucun résultat pratique, furent interrompues en 1783. par l'expérience célèbre des frères Montgolfier, qui souleva un enthousiasme indescriptible. Six mois après l'expérience d’Annonay, Meusnier présentait à l’Académie des sciences un mémoire admirable publié seulement beaucoup plus tard. On trouve dans son projet les conditions essentielles qui devaient conduire aux ballons dirigeables : forme allongée du ballon, ballonnet intérieur pouvant être rempli d’air, et emploi d’un propulseur hélicoïdal. C’est en suivant la voie ouverte par Meusnier, mort en 1793 au siège de Mayence, que le colonel Renard édifia définitivement la théorie de la dirigéabilité des ballons et put réaliser sa mémorable expérience de 1884.

Malgré les triomphes des aérostats, le plus lourd que l'air eut toujours ses croyants; toutefois, pendant la première moitié du siècle dernier, ils ne furent guère encouragés. Des analyses insuffisantes du vol des oiseaux, signées de noms éminents, montraient qu’une hirondelle devait fournir un travail énorme pour se maintenir dans l'air, ce qui faisait dire plus tard que les mathématiques démontraient alors l’impossibilité de voler pour les oiseaux. Il eût été moins piquant mais plus exact de dire que certains mécaniciens, ayant mal observé les mouvements des oiseaux, établissaient par leurs savants calculs

que ‘les ons réelles du vol sont différentes de celles qu'ils avaient supposées ; l’erreur provenait de ce qu’on voulait étudier le vol à l’aide de la résistance qu’un plan éprouve en > se mouvant normalement dans l'air. Cependant, Sir G. Cäyley, dès 1800, et Dubochet, en 1834, indiquaient déjà que le vol est avant tout un glissement; ils remarquaient que, en général, ee oiseau s'envole tête au vent. Plusieurs autres, comme Hauvel F et Wenham, étaient aussi les champions de la théorie du glise - sement. C'est seulement vers on que l'attention se trouva de nou- ; veau portée vers l'aviation, et les discussions de la Société E- française de navigation aérienne très suivie à cette époque se - lisent encore aujourd’hui avec intérêt. L'Académie des sciences, = depuis les essais de Borda datant de l’ancienne Académie, : s'était toujours préoccupée des problèmes relatifs à la résistance E des fluides; en 1874, sur la proposition de Joseph Bertrand, elle mit au concours la théorie mathématique du vol des oiseaux. - Le mémoire d’un des membres les plus actifs de la Société de navigation aérienne, doué d'un esprit des plus pénétrants, Alphonse Penaud, fut récompensé en 1875. La clef de l’aviation $ est, pour Penaud, dans le fait que l'oiseau, dans le vol avançant, attaque l'air sous un angle très petit. Il insiste sur l'avantage . qu'il y a à attaquer l’air obliquement, et il illustre la théorie en - construisant un jouet qui réalise le premier appareil mécanique - ayant réussi à voler, jouet soutenu par des ailes concaves, dans | E lequel le moteur est un caoutchouc tordu actionnant une petite hélice, et dont une queue assure la stabilité. L'analyse des trois genres de vol, vol ramé, vol plané, vol à voile, était déjà ancienne … et paraît remonter à Dubochet ; elle est approfondie par Penaud, et, peu après, les photographies instantanées de Marey viennent fixer certaines interprétations douteuses. Dans le vol plané, l'aile = rencontre généralement l’air sous un angle assez petit et joue * ainsi le rôle d’un aéroplane, le travail musculaire de l’oiseau étant assez restreint et dépensé surtout pour la propulsion dans Je séns horizontal, Nous devons encore rappeler la discussion __ faite par Penaud de la loi de la résistance éprouvée par un plan - mince se mouvant dans un fluide; cette résistance, à vitesses relatives égales, dépend de l'angle d’inclinaison. On avait Er: regardé longtemps, avec Newton, qu'elle était proportionnelle au carré du sinus de cet angle, ce qui est inadmissible. Borda,

Le MN

suivi par G. Cayley, avait, semble-t-il, » Proposé | pour la ide fois la loi de la première puissance du sinus; Penaud ayant expérimenté sur la chute des corbeaux trouve ses observations. conformes à la loi de la première puissance, et s’en sert pour . mesurer certains coefficients. Les lois empiriques de cette nature peuvent avoir d’ailleurs des formes diverses, et plusieurs formules ont été proposées conduisant sensiblement aux mêmes. résultats.

Nous voyons donc que les idées inexactes sur le vol des. oiseaux qui, malgré quelques critiques avisés, avaient régné si longtemps, étaient abandonnées vers 1880. Le principe du glissement, au moins dans le vol plané, n’est plus contesté; la sustentation apparaît comme due à la propulsion, la composante verticale de la poussée exercée par le fluide sur le sustentateur faisant équilibre au poids. Aussi, peu à peu, les inventeurs. renoncent au type orthoptère, les partisans de l'hélicoptère se font plus rares, et l'effort des chercheurs se porte sur l’aéroplane, qu'il s’agit d'étudier au point de vue mécanique. La position du centre de pression, l'influence de l’inclinaison et de la forme de la voilure jouent un rôle essentiel dans l’étude des conditions’ d'équilibre et dans celle des diverses stabilités. Dans ces questions difficiles, beaucoup d’ingéniosité a été dépensée, et des. résultats importants ont été obtenus, quoique l’accord soit loin d’être établi sur tous les points. La connaissance des principes: généraux de la dynamique est sans doute indispensable pour raisonner juste en ces matières, mais la théorie seule est actüellement impuissante dans les problèmes si compléxes relatifs. à la résistance des fluides. Elle ne peut, par exemple, nous renseigner sur la position du centre de pression indispensable à obtenir; c’est à l’expérimentation qu'il faut demander les. données que la théorie ne nous fournit pas. FF;

Deux méthodes furent suivies dans ces recherches. La première consiste à rechercher expérimentalement les conditions. d’un planement artificiel, soit que l’on se serve de tunnels avec courants d’air, ou que l’on utilise un manège tournant. Ce sont là des expériences de laboratoire faites sur des petits modèles. et devant être interprétées judicieusement ; car, en toute rigueur, il ne peut exister deux systèmes ailés mécaniquement semblables. La seconde méthode consiste à réaliser un planement dans l’air sans moteur. Cette méthode fut inaugurée par l’ingé-

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