‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 37 sur 49 · RÉPONSE AU MSCOUKS DE M. F0UR1ER · texte numérisé non relu

RÉPONSE AU MSCOUKS DE M. F0UR1ER

!ii<n\ historien ne détruit pas l'admiration pour un grand monarque; mais il l'éclairé; et quelquefois il la déplace.

11 inspire l'amour des lois cl des institutions, en montrant dans les fautes d'un prince généreux le malheur d'un gouvernement sans limites, et, pour ainsi dire, la fatalité du pouvoir absolu.

On peut se plaindre seulement que l'auteur n'ait pas marqué davantage cette grande influence des lettres tant favorisée par Louis XIV, et qui doit plus que jamais consacrer M mémoire. 11 n'a pas dit assez, il n'a pas décrit avec les détails qui lui sont familiers les efforts continuels de Louis XIV et de Colbert pour hâter le succès de l'intelligence, pour appeler les talents étrangers, pour animer les talents français, pour préparer des secours à toutes les études, des inspirations à tous les génies.

Sous Louis XIV, l'émulation et quelquefois la liberté descend du trône. L'estime du monarque excite et récompense toutes les nobles ambitions ; il aime la gloire de ses sujets ; il protège les hardiesses de Molière, comme il honore la lidèle indépendance de Pélisson ; il semble convaincu qu'en élevant l'esprit de la nation, il ennoblit encore la royauté même.

L'éclat oratoire et poétique du dix-huitième siècle frappe surtout nos regards; mais nous ne devons pas oublier que le zèle de Louis XIV s'étendit également sur toutes les connaissances , que par de précieux dépôts et d'immortels monuments, il encouragea les sciences positives, que le temps perfectionne, et qui grandissent avec les nations. Dans le progrès même de l'esprit moderne, il faut donc reconnaître le premier mouvement qui fut donné par cette main puissante. Vous l'avez fait tout à l'heure, Monsieur, avec l'autorité du savoir et du talent ; vous l'avez fait, vous, dont le nom est inscrit dans les fastes d'une autre grande époque, et dont la jeunesse prit

part aux entreprises et aux travaux de ces années historiques , auxquelles nous touchons encore.

Vous étiez de cette expédition d'Egypte, brillant épisode de gloire, qui jette une sorte de merveilleux sur les annales trop sanglantes de notre âge. On vous distinguait dans cette colonie savante qui vint s'embarquer à Toulon, sur une flotte de guerre, pour des périls inconnus.

Vous quittiez une des chaires de l'École polytechnique, alors naissante, si célèbre depuis, et qui soutient maintenant sa renommée, sous la protection d'un prince, appui du trône et cher à la patrie. Votre âme et celles de vos généreux compagnons n'étaient ouvertes qu'à l'enthousiasme de la science ; mais dans le mouvement du monde, la science alors devenait aventureuse comme la guerre; et, tandis que le jeune vainqueur d'Italie, naviguant vers l'Egypte, dévorait en espérance la conquête de tout l'Orient, sur le même vaisseau, de jeunes ambitieux d'une autre espèce rêvaient mille découvertes et la conquête de mille vérités nouvelles.

Moments rapides d'ivresse et de bonheur! sublimes émotions que devaient suivre tant de souffrances ! Faut-il en retracer l'image? Peut-on, Monsieur, parler après vous de cette Egypte, où tous les grands dominateurs des nations, Alexandre, César, Bonaparte, ont voulu passer tour à tour, comme par un instinct de gloire, qui leur disait que cette contrée fameuse donnerait à leurs exploits quelque chose de l'éternité de ses monuments?

Journées des Pyramides et du mont Thabor, bataille d'Héliopolis, et vous, Kléber, Desaix, vainqueurs désintéressés, grands capitaines qui ne souhaitiez pas d'être dictateurs, vos noms ne s'effaceront jamais dans le souvenir d'un peuple ami de la gloire et fait pour elle!

Mais, parmi ces trophées delà vertu militaire, combien fut belle l'activité des sciences! combien leur génie pa-

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nit-il Becourable! Après la soumission d'Alexandrie el du

Caire, ce lurent les sciences qui, par des procédés habiles ei d'heureuses inventions, Luttèrent contre les dangers d'un climat nouveau, les innombrables besoins d'une armée exilée dans sa conquête, et tous les obstacles réunis • le la barbarie et de la guerre.

Les Berthollet, les Monge, les Conté ', les Malus, et d'autres que nous possédons encore, faisaient servir les connaissances les plus hautes à tous les arts utiles à la vie. On apprenait aux habitants à mieux distribuer le cours du Nil et à moudre plus rapidement le blé des moissons qu'il fait éclore. La capitale des Mameloucks recevait, comme par enchantement, les ingénieuses machines et les industries de l'Europe. À côté d'une poudrière et d'une fabrique d'armes s'élevait une imprimerie, comme si la civilisation, conduite par la guerre, eût voulu attaquer de toutes parts la barbarie musulmane.

Sans indiquer votre utile concours à tous ces travaux, il suffit, Monsieur, de rappeler que vous fûtes alors, parle choix de vos collègues, nommé secrétaire de l'Institut d'Egypte, de cette création célèbre qui marque si bien le génie français, son amour des arts et sa confiance dans l'avenir. Vous y lisiez de savants mémoires, comme un poète*, encore aujourd'hui votre collègue, y récita plus d'une fois de beaux vers inspirés par la muse du Tasse et le ciel d'Orient.

Des soins politiques se mêlaient à vos études; une rapide intelligence de la langue arabe, l'art de communiquer avec les hommes, et cette urbanité, dont l'influence est sentie même des barbares, vous fit choisir pour être le commissaire de l'armée française auprès d'un divan

1 Voir à la lin du Discours noie A.

* M. Parseval-Grandmaison.

formé des principaux Ulémas de la ville du Caire. Pendant l'expédition de Syrie et l'absence du chef suprême, votre pouvoir s'accrut encore ; et le secrétaire d'une Académie des sciences se trouva presque le gouverneur d'une moitié de l'Egypte ; singularité qui ne devait pas surprendre, dans une époque où l'ambitieuse politique du conquérant inscrivait en tête de ses proclamations et de ses lettres : « Membre de l'Institut et général de l'armée française en « Orient. »

Plus tard, on vous confia dans l'Egypte l'administration de la justice, ce bien que tous les peuples comprennent, lors même qu'ils en sont privés ; et ces Orientaux si malheureux éprouvèrent, au milieu de la guerre, le bienfait des lois. On venait du fond des Oasis de Libye demander justice au Caire, occupé par les Français.

Avant cette époque, vous aviez déjà pris part à ces nobles excursions que le zèle de la science tenta dans la haute Egypte, vers les ruines magnifiques de Thèbes; et vous fûtes le témoin ou l'auxiliaire de tant de découvertes conquises, pour ainsi dire, sur l'ennemi, dans ces courses périlleuses, où le géomètre, l'artiste, l'élève de Buffon calculaient les grandeurs, dessinaient les monuments, observaient la nature, à la faveur d'une victoire, ou dans l'intervalle de deux combats.

Associé à tant de savants illustres, dont plusieurs furent martyrs de la science, vous avez, en remontant le cours du Nil, visité l'île mystérieuse d'Éléphantine, et recueilli, sur le lieu même, les impressions si vives, dont vous avez plus tard animé vos récils.

On doit regretter que vous ne les ayez pas réunies toutes dans un ouvrage complet et détaillé. Cette gloire n'appartenait à personne mieux qu'à vous, dont l'éloquence noble et simple servit d'interprète aux sentiments de vos concitoyens en Egypte. Dans les grandes douleurs qui

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frappèrent plus d'une fois cette raillante année, dans les pertes trop cruelles qu'elle eut à déplorer, c'était vous en effet, Monsieur, dont elle empruntait le secours.

Quenepuis-je, eu quelques mois, ressusciter ces grandes scènes qu'anima votre voix! L'année française, abandonnés de son premier général et décimée par tant de victoires, avait capitulé par la main de Kléber ; elle cédait toutes ses complètes, depuis les ports de la mer Rouge jusqu'à Damiette, antique rançon d'un roi de France; elle se relirait du Caire, et ne stipulait que son passage libre, pour revenir en Europe. Mais celte promesse est tout à coup violée, et la captivité seule est offerte aux Français. Par une trahison calculée on leur ferme la mer, tandis qu'une grande armée musulmane, envahissant tout le pays qu'ils ont rendu, ne leur laisse plus d'asile que les sables du désert.

Forcé de combattre alors, Kléber, ramassant tous ses soldats, jusqu'aux vétérans mutilés, disperse les hordes nombreuses du grand vizir, le fait fuir par delà le Saïd, et du • tiamp de bataille où il a vaincu, recommence en quelques jours la conquête de toute l'Egypte, dont il avait trop vite consenti l'abandon; mais il meurt assassiné, au comble de la gloire.

Tous les Français vainqueurs, et délaissés par sa mort, conduisirent au lieu funèbre les restes inanimés du héros. A leur suite s'avançaient les chrétiens d'Egypte et de Syrie, les évoques, les prêtres et la légion grecque pleurant un libérateur : les musulmans même honoraient en lui cette clémence inconnue dans l'Orient. Alors, du haut d'un bastion, naguère enlevé par nos armes, ayant près ous la ville du Caire, a demi sauvée des flammes, et sous vos yeux cette héroïque aimée, qui serrait autour de vous ses rangs trop peu nombreux, votre voix célébra dignement le vainqueur de Maastricht et d'Iléliopolis. Puis-

sant panégyrique! grande et noble éloquence, qui redoublait au cœur des Français le courage de vaincre et, sur cette terre lointaine et barbare, leur faisait sentir encore la patrie!

Quand votre bouche, en attestant les regrets des soldats, fit entendre ces mots : « Je vous prends à témoin, a intrépide cavalerie, qui accourûtes, pour le sauver, sur « les hauteurs de Coraïm, » l'armée entière se troubla, en agitant ses étendards ; et vous demeurâtes longtemps interrompu par le bruit des armes et le frémissement de tant de soldats en pleurs.

Deux mois après cette triste solennité, on apprit au Caire le destin du généreux Desaix, qui, récemment parti d'Egypte, avait déjà trouvé la mort et donné la victoire dans les plaines d'Italie'. Orateur de l'armée d'Orient, votre voix célébra la mémoire de Desaix, au même lieu où vous aviez honoré les restes de Kléber. Des bords du Nil au champs de Marengo, les armées de la France se communiquaient leur deuil et leur gloire.

Vos discours, alors si puissants sur les âmes, n'ont rien perdu après tant d'années; et lorsque, de nos jours, une noble pensée du roi, fondateur de la Charte, fit élever un tombeau à Kléber, dans sa ville natale, on ne trouva pas de plus belle consécration pour cette fête funèbre, que de répéter vos paroles au pied du monument.

Retenu en Egypte jusqu'au terme de l'expédition, éloquent témoin des derniers malheurs de l'armée, vous revîtes enfin la France, avec le petit nombre de savants et de guerriers échappés à cette dévorante épreuve. D'une conquête si hardie, de tant de combats et de gloire, il ne restait que les travaux de la science, la carte du pays, la copie des monuments. On voulut au moins ne laisser

1 Voir à la fin du Discours, note B.

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