‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 17 sur 31 · AU DISCOURS D£ M. DACIER · texte numérisé non relu

AU DISCOURS D£ M. DACIER

retentisse encore parmi nous, aujourd'hui sur* tout qu'il semble disparaître de cette enceinte arec son illustre et dernier représentant !

Vous venez , monsieur, de payer un juste hommage à la mémoire de ce noble héritier d'une grande famille, qui, dans une vie consacrée trop peu de temps à laFi:ance, fut assez heureux pour rajeunir l'illustration de sa race, par de nouveaux titres et de nouveaux services. Vous avez retracé cette gloire que la destinée cruelle des révolutions le força de chercher long-temps sur une terre étrangère ; vou» l'avez montré civilisant une contrée barbare, et faisant fleurir les arts et l'industrie de l'Europe dans une portion de ce récent et vaste empire , dont le glorieux fondateur était venu jadis honorer dans P^ris le tombeau de Richelieu, et consulter, près de ce monument, le génie des grands; hommes et celui de la France: Vous l'avez représenté, dans une carrière plus heureuse, quoique pénible, dévouant ses efforts aux intérêts du trône et de la patrie.

Essaierai-je de toucher après vous ce difficile sujet ? Qui peut se croire assez sûr de sa raison et de la justice des autres, pour entreprendre d'apprécier la vie d'un homme d'état, au milieu des intérêts et des passions qu'il eut à gouverner? Mais, par un privilège remarquable, tel est le caractère des plus importantes actions du duc

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de Richelieu , qu'elles peuvent espérer déjà Timpartialité de l'histoire. Ministre du Roi, au milieu des infortunes et de la détresse que nous avaient léguées l'usurpation et la guerre , M. de Richelieu obtint et mérita l'inappréciable bonheur de concourir puissamment à la libération de la France. Dans ce mot seul est renfermé son éloge, sa défense , sa gloire.

Faut-il craindre de rappeler, messieurs , les circonstances déplorables d'une épreuve si accablante pour un grand peuple? Le patriotisme conseille-t-il l'ingratitude et l'oubli? Si, par le bienfait du pouvoir légitime, par la force de nos institutions , et , pour ainsi dire , par la vertu de cette heureuse terre de la France , les vestiges de nos désastres ont promptement disparu, en doit-on moins de reconnaissance aux premières et généreuses mains qui luttèrent contre la calamité publique? Nous avons tous présente à la mémoire cette époque où notre patrie , après un court et terrible orage, ayant de nouveau recouvré son Roi et l'espoir de ses institutions , voyait les drapeaux étrangers envahir obstinément nos provinces , et l'Europe camper toute entière en armes autour de la France, redoutable encore dans son repos et dans ses revers.

Quelle était, messieurs, la mission de l'honmie d'état qui devait tout ensemble faire pressentir

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combien il restait de force à la France abattue , et rassurer les couronnes étrangères contre les souvenirs et les inquiétudes d'une telle pensée! quel mélange de modération et de juste fierté, quel éloignement de toute passion , quel mépris de toute vaine crainte était nécessaire pour hâter, pour finir des transactions politiques extraordinaires comme le désastre de la France, et placées par leur nouveauté même hors de tous les calculs et de tous les exemples !

Autrefois, dans l'Europe, la diplomatie était un art presque régulier, une tactique d'ambition, une science cachée d'envahissement, dont les traditions s'étudiaient, dont les hasards mêmes étaient prévus et fixés d'avance. C'était, s'il est permis de le dire, un jeu plus savant que ruineux, où les pertes se balançaient , où la fortune d'un empire n'était jamais engagée sans réserve, où la lenteur était permise , où la ruse était ordonnée. Les souverains et les peuples demeuraient spectateurs intéressés , mais paisibles , du débat soutenu par quelques hiabiles négociateurs choisis de part et d'autre , et qui discutaient à loisir la possession de quelques villes enlevées ou défendues par des armées peu nombreuses. Il n'en est plus ainsi, depuis que , par le mouvement terrible dont l'Europe fiit ébranlée, il y a trente ans, les rois, les dynasties , les nations tout entières , sont descen-

dues sur le champ de bataille. On a vu les bornes antiques des états tomber sous le niveau de la conquête ; des peuples ont perdu jusqu'à leurs noms; des races de souverains éphémères ont passé; et la victoire, illimitée dans chacune de ses vicissitudes, a parcouru successivenfient les capitales de tous les empires. Alors les états , soulevés jusque dans leurs fondements, ont eu leurs populations entières pour soldats ; leurs rois pour généraux et pour ambassadeurs. La guerre avait été le péril de tous les droits et de tous les trônes : la paix semblait devenir le rétablissement de la ^société même ; et les destinées de l'Europe paraissaient comprises dans l'accomplissement et les conséquences d'un traité.

Sans doute , messieurs , si la France survécut à ses malheurs , si elle reprit sa dignité , si elle effaça l'injure de son territoire, c'est à elle-même, c'est à son roi qu'elle doit en rendre grâces. C'est à son roi surtout qu'elle doit reporter le premier honneur de sa délivrance anticipée ; et certes , messieurs , dans un tel bienfait , nous ne voudrions pas accepter un autre bienfaiteur que le fondateur même des libertés nationales , que ce monarque dont l'Europe vénérait les vertus et les droits comme une publique sauvegarde, que ce digne héritier d'Henri IV et de saint Louis , qui ^ en remontant sur le trône de ses pères , aux ac-

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clamatioBs de son peuple , avait par sa seule présence , raffeitni les trônes de tous les rois.

Mais M. de Richelieu ^ par son zèle et par ses efforts , n'eût-*il que de quelques jours hâté la fin de l'occupation étrangère et du deuil public , tout coeur français lui devrait un hommage ; et , sans lui attribuer ici plus dd part qu'un seul homme n'avait le droit d'en avoir dans un événement rendu nécessaire par tant de causes , disons qu'au milieu du sénat dés rois il fut un incorruptible témoin , un ardent zélateur, un habile interprète des vœux de la patrie et de la dignité du trône> Là , sans doute , il avait à combattre plus d'un intérêt exigeant, plus d'une crainte spécieuse. Là, siégeait cette puissance circonspecte et persévérante qui , depuis trente ans , s'est agrandie au mili^i des fortunes les plus diverses, toujours attentive à profiter de ses succès , et quelquefois même de ses revers. Là, paraissait ce vaillant héritier de Frédéric , dont les états avaient supporté tout le poids de la conquête , et qui pouvait être armé contre nous du souvenir de ses pertes et de ses malheurs. Près de lui , l'habile Angleterre était représentée par ce ministre , à qui son génie ardent et laborieux et sa longue pratique des mouvemients de l'Europe donnaient tant de crédit sur les conseils des rois, Castlereagh , qu'une mort si cruelle et si récente ne soumet pas encore au ju-

gement de l'histoire. Là , enfin , M. de Richelieu revoyait ce monarque dont il avait autrefois mérité l'auguste amitié , et secondé les premières vertus dans le soin d'un vaste empire; ce monarque , dont la grande ame servait seule de contrepoids à sa propre puissance et à l'ambition de tous, Alexandre', que la religion et l'humanité voudraient proclanâer le pacificateur de l'Orient , comme il fut celui de l'Europe.

Sur cet imposant théâtre de la politique moderne , M. de Richelieu était puissant par l'élévation et la pureté de son ame. £n lui , l'honnête homme soutenait et agrandissait l'homme d'état. La véracité de sa parole, l'énergie de sa conviction écartaient les ruses subalternes de la politique , et frappaient droit au cœur des souverains dignes de l'entendre. Il réussit; il devait réussir: et sa loyauté toute française éprouva, dans le sentiment du bien qu'il faiss^it à son pays , une de ces joies vertueuses qui se servent de prix à ellesmémeis , et auprès desquelles la gloire n'est qu'une seconde récompense.

Le noble caractère de M. le duc de Richelieu , appliqué au gouvernement intérieur de la France, ne devait pas , ce semble , obtenir une influence moins heureuse. Des études variées , ime attention vive et pénétrante, exercée par de longs voyages , par le spectacle des révolutions , et par

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les épreuves du malheur , avaient étendu son esprit. Son ame , naturellement haute et modérée , était étrangère aux passions communes , et n'admettait que la justice et le devoir. Un dévouement inaltérable à la monarchie , une ferme con^ fiance dans ses propres intentions , et cette heureuse sécurité d'une vertu toujours la même , lui inspiraient des pensées calmes et conciliatrices. Il ne se précipitait pas vers le bien ; il savait le préparer et l'attendre. Il avait beaucoup de lumières sur les diverses parties du gouvernement , une prompte intelligence de toutes les idées d'ordre , d'industrie , de prospérité sociale. Il souhaitait , il cherchait pour les peuples tout le bonheur dont les institutions les plus libres ne sont que l'instrument et la garantie. Tant de précieux avantages et des vœux si purs sufiSsaient-ils pour achever le grand ouvrage du rétabliss^nent du trône légitime sur la base nouvelle et nécessaire des libertés publiques ? Le développement des institutions généreuses que la France doit à son roi , leur application forte et paisible , loyale et populaire , pouvait-elle être le résultat d'un seul effort et d'une seule époque ? On jugera plus tard ces questions. Pour les hommes d'état , le tombeau ne commence pas encore l'avenir. Heureux cependant le sage dépositaire du pouvoir, dont il faut estimer les lumières et la vertu , avant même

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d'avoir eu le temps de vérifier les prévoyances de sa politique ! Honneur durable à rhomme d'état qu'aucune opinion ne peut juger même sévèrement , sans lui rendre d'abord une espèce d'hommage, et sans lui accorder quelques-unes des louanges qu'une autre opinion lui refuse !

Avouons - le d'ailleurs , messieurs , s'il est aux yeux de l'histoire une tâche difficile autant que glorieuse, pleine de mécomptes et de périls, c'est le fardeau du ministère dans ces mémorables époques de restauration politique où la souveraineté légitime reprend et modifie ses droits , où les traditions renaissent et manquent de toutes parts , où le présent même est encore inconnu , où le pouvoir enfin , nouveau , quelle que soit son antique origine , ne va plus comme de luimême , suivant la pensée de Bossuet , et doit calculer à chaque pas le mouvement des ressorts qu'il vient à peine de créer. Dans le premier essai , ou dans le développement inattendu des libres institutions qu'embrasse la monardiie, le succès ne suit pas toujours les plus nobles efforts. Des honmies vertueux , des honunes habiles succombèrent à cette épreuve. Clarendon s'exila : IWustre Bolingbroke fiit condamné. M. de Richelieu , qu'une situation sans exemple et que l'inviolabilité de son beau caractère mettaient à l'abri de ces grands orages de la liberté politique y

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