L'ORAISON FUNEBRE
J\j. ALGRÉ les travaux et la gloire de taint de grands é^ivains , la littérature française j formée presque entièrement sur l'antiquité, n'a pas encore repro^ duit toutes les perfections et toutes les variétés de cet admirable modèle; mais elle a du moins remplacé ce qu'elle ne pouvait égaler; et partout elle présente , ou d'heureuses imitations , ou d'illustres dédommagements. On regrette l'éloquence des républiques anciennes : et cet art puissant et redoutable, qui ne se renouvelle qu'avec moins d'éclat et d'empire dans les institutions les plus libres des peuples modernes, semble manquer encore au domaine du génie. Mais , la religion a fait naître parmi nous un autre genre d'éloquence, qui^ considéré seulement sous le rapport du goût,
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n'est pas moins riche pour le talent, ta moins favorable à ces mouvements de l'ame qui font le grand orateur. Bossuet et MassîUon peuvent représenter à nos yeux le» deux héros de la tribune antique. Les sujets ont bien changé sans doute; mais le fond de l'éloquence est resté le même.
Cette école nouvelle a produit deux sortes d^ compositions; le sermon qui s'occupe des mystères de la foi , et des règles de la morale évàngélique ; l'oraison funèbre , qui célèbre et consacre les grandes vertus humaines. Ce second genre d'éloquence, moins sévère que le premier, peut avec plus de convenance servir d'objet à des études oratoires; il n'est étranger à aucun des intérêts de la terre : il ti^at à l'histoire par le récit des faits, à la poUtique par l'observation des grands événements , à la morale par la peinture et le développement des caractères. Les exfdoits d'un capitaine, le^ talents d'un homme d'état, la vie d'un roi, en forment la matière habituelle* La religion y domine toujours , comme étant le terme de tout. Nous nous proposons de rassembler quelques réflexions sur le caractère de cette éloquence, à laquelle les lettres françaises doivent quelques-nins de leurs plus beaux monuments^.
Nous remonterons aux plus antiques modèles^ en nous arrêtant surtout à ceux qui offrent, par le caractère de la composition et du style, une
ressemblance avec les ouvrages les plus remarquables que présente notre littérature oratoire.
L'éloge funèbre est sans doute une des plus anciennes formes qu'ait reçues l'éloquence. L'art de la parole, prétend Gicéron , fîit inventé pai' le besoin de réunir les hommes errants, et de calmer ou d'exciter les passions d'une peuplade sauvage : mais probablement les premiers hommes qui fiifent obéis par d'autres homnies devaient leur empire à la force , plutôt qu aux artifices de la parole. Dans le vague souvenir des traditions grecques , les Hercule et les Thésée sont plus anciens que tous les orateurs.
La prière pour désarmer un vainqueur, les regrets pour célébrer un héros , voilà quelles furent sans doute les premières occasions, les premières inspirations de l'éloquence. Un de ces hommes qui avaient dominé ou protégé les autres , un de ces guerriers vaillants , nommée généraux ou rois par l'instinct de la faiblesse commune, venait-il à succomber, l'admiration, la douleur devaient parler sur son tombeau : on se rappelait ses actions; on s'entretenait de cette vie puissante et glorieuse qui venait de finir ; c'était l'éloge funèbre : et, dans la simplicité superstitieuse des premiers temps , cet hommage suprême devenait souvent une apothéose.
Les livres saints, premières et sublimes archives
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de tous les genres de poésie et d'éloquence, nous font entendre la plainte de David sur la mort de Saûl et de Jonathas. David célèbre les deux guerriers tombés au champ de bataille : il vante leur courage, leur beauté; il publie et recommande leur mémoire ; il décrit le deuil du peuple qui les a perdus. Rien n'est à la fois plus solennel et plus spontané que ce témoignage des vivants à la gloire de ceux qui viennent de mourir; rien ne doit avoir plus naturellement inspiré l'éloquence.
D'après cette disposition du cœur humain qui devait , dans la plus obscure peuplade , dans la moindre tribu , faire éclater une expression commune de douleur, à la mort du guerrier courageux, du chef bienfaisant, peut-on s'étonner que les récits de l'histoire nous montrent dans une des grandes sociétés le plus anciennement établies l'usage de l'éloge funèbre sur le tombeau des rois ? S'il faut en croire Diodore de Sicile , les institutions de l'Egypte soumettaient ces éloges à une difiQcile épreuve , et leur imposaient unç véracité à laquelle l'oraison funèbre , dans les temps modernes , a dérogé plus d'une fois. « Les prêtres , <c dit cet historien , prononçaient l'éloge du mo- « narque , en rappelant tout ce qu'il avait fait de <c bien. Les foules de peuple réunies pour la « pompe funèbre entendaient ces discours avec « faveur , si le monarque avait bien vécu : autre- I. x3
« ment, ils protestaient par leurs murmures ; aussi « beaucoup (de rois furent-ils , à cause de cette a opposition du peuple, privés de la sépulture « éclatante établie par la loi. d
Voilà ces fameux jugements d'Egypte , dont Bossuet a parlé avec autant d'admiration que de génie, et qui peut-être n'ont jamais existé que dans l'imagination républicaine des écrivains grecs. Mais , quoi qu'il en soit des formes de ce tribunal , devant lequel comparaissait la renommée des rois , une telle tradition nous fait voir que , même dans cette Egypte où la domination d'un mystérieux sacerdoce , l'immobilité de chaque homme dans la place où il était né, les mœurs, les coutumes, et tout, jusqu'à ce muet langage qui couvrait les monuments, semblait avoir établi l'empire du silence , et proscrit cet art de la parole , si cher aux nations brillantes de la Grèce , on avait cependant admis l'éloquence pour animer les tristes solennités de la mort.
S'il en^fiit ainsi dans la tranquille et monotone Egypte, on conçoit assez que la Grèce républicaine avait dû consacrer avec plus d'éclat encore les funérailles de ses libres citoyens , et profiter de leur perte même , pour perpétuer leur dévoue* ment et leur courage. Cette heureuse patrie de l'imagination , cette terre de gloire et d'en^ousiasme, où, dans les assemblées politiques, dans
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les fêtes, el sur les théâtre^, retentissait an perpétuel concert d'éloquence et de génie, ne pouvait laisser la sépulture des morts solitaire, et dépouillée de cette vie puissante de la parole humaine* Mais l'orgueil démocratique était si jaloux, et le patriotisme si commun , $i naturel , que les éloges funèbres s'adressaient moins à la mémoire d'un grand hpmme isolé , qu'à celle des nombreux ci-r toyens qui avaient péri dans quelque journée glorieuse. Les chefs et 1^ soldats , morts à Marathon, à Salamine, k Platée, en recevant les hon* neurs d'une sépulture publique» étaient célébpés par la Toix d'un orateur qui parlait au nom de leur commune patrie. Mais il ne paraît pas que l'éloge particulier d'aiicun des grands hommes d'Athènes ait été solennellement ^prononcé sur sa tombe. Il est vrai que l'ostracisme populaire les laissa rarement mourir au. ^e\fx d^ l^ur patrie.
Croira-t-on que ces éloges , qui enpbrassai^Eit la renommée de tous If^ gmrriers moissonnés dans un même combat, eussent peu de grandeur et d'intérêt? En jugera- t-op par l'espèce de froideur qui se fait sentir dans un discours semblable com posé par un grand écrivain du dernier siècle? Aux belles époques dé )a Grèce , dans ces guerres généreuses qui n'étaient point entreprises pour l'am* bition ou l'intérêt d'un homme, dans ces résîstances sublimes de quelques cités libres et civilisées
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contre toutes les forces de l'Asie esclave et barbare, il y avait un héroïsme, pour ainsi dire, collectif et vulgaire , qui se communiquait à chacun des guerriers victimes, d'une si noble cause. La patrie seule était grande dans le sacrifice de ses enfants; c'était son triomphe que l'on célébrait à leurs funérailles. C'était le génie d'Athènes qui remplissait l'éloge de ces héros anonymes que rbrateur enveloppait dans une commune gloire. On conçoit, on retrouve cette nature d'enthousiasme , en lisant la tragédie des Perses d'Eschyle, qui fut l'Homère de la Grèce historique*
Le pluÀ ahcien. monument qui nous reste de cette éloquence du panégyrique ne remonte pas au siècle des Miltiade, et ne se rapporte pas à d'aussi grands souvenirs. Périclès, célébrant les guerriers athéniens qui avaient péri dans une guerre Contre Samos, disait : « Ces hommes sont « devenusimmortels cotnmeles dieux eux-mêmes: a car nous né voyons pas les dieux en réalité ; mais, a par les honneurs qu'on leur rend et les biens « dont ils jouissent, nous jugeons qu'ils sontim- « mortels. Les inémes signes existent dans ceux « qui meurent pour la défense de la patrie. » Ce débris le plus ancien que nous ayons d'un éloge funèbre prononcé chez les Grecs appartient à une époque de civilisation déjà fort avancée. Je ne sais aussi ; mais il me semble que la foi aux
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apothéoses est faiblement marquée dans ce pas-r sage , quelle que soit la l^eauté du mouvement qui sert à Fexprimerv L'orateur donne une raison brillante et ingénieuse, pour expliquer une pieuse illusion qui n'existe plus, dès qu'on l'e^lique ainsi. On peut croire seulement, d'après ces pa* rôles , que , dans utie époque plus ancienne et plus simple , la solennité des éloges funèbres se liait 'à une espèce de culte idolâtrique envers les morts.
Mais, du temps de Périclès, et après lui, amer sure que les guerres furent inspirées par l'ambition, l'intérêt, la rivalité, cette pompe funéraire que la patrie décernait à ses guerriers dut être moins imposante et moins sacrée. Périclès prononça l'éloge des soldats morts au commence?
ment de la guerre du Péloponèse. On igtiore. si c'était dans ce discours que , déplorant la. perte de la jeunesse athénienne moissoniaLée dans le combat , il avait dit ces touchantes paroles rap-, portées par Aristote ; L'année a perdu son prin^ temps. Elles ne se trouvent pas dans là harangue que Thucydide a placée sous le nom de Périclès, Mais il semble que cette harangue est une fiction de l'historien, et qu'elle porte l'enipreinte de son style grave et sévère. Elle ne peut donc servir qu'à i)ous indiquer comment , à l'époque même où écrivit Thucydide, on concevait le caractère de
ces panégyriques funèbres qui furent en usage jusqu'au dernier jour de la libwté grecque. A l'artifice avec lequel ce discours est composé , aux digressions qui le remplissent, à l'espèce de sérérité philosophique et de stoïcisme réfléchi que l'on y sent, il est visible que ce genre d'éloquence commençait à perdre de son enthousiasme, et devenait une sorte de cérémonial souvent confié à de médiocres orateurs , et dont le génie s'acquittait , en éludant à moitié un texte devenu trop vulgaire.
A l'occasion de ce discours prononcé, la première année , et pour les premières victimes de la guerre du Péloponèse , liiucydide * a rappelé toutes les pompes dès long-temps usitées dans ces circonstances. Il décrit la tente dressée trois jours avant les funérailles, et où les ossements des morts étaient exposés à la vue , pour recevoir dtes libations et des offrandes; les chars sur lesquels on plaçsdt les cercueils de cyprès destinés aux guerriers des dilFérentes tribus; le lit fîiivèbre ealièreiiieBt vide que l'on portait, en mémoire de ceux dont la patrie n'avait pu recueillir les dépouilles mortelles; la foule des citoyens qui suivaient, les parents en pleurs qui se pressaient autour du monument ; et l'orateur choisi *~— ^— ^— M«— — ^^^— ^».^^»^— ^i^«j^i— — ^— ^^.^—i ^«»»«»— — ». — »^^— ^^^^— «^
Thucyd. hist.. lib. 2.