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entre les citoyens les plus illustres et les plus sages, élevant la Voix, pour prononcer l'éloge des morts que l'on venait d'ensevelir.
Rien, sans doute, de plus majestueux que cette pompe, de plus grand que cette tristesse de tout un peuple , de plus patriotique et de plus moral que ces honneurs rendus à ceux qui avaient péri pour la gloire et la liberté comniunte. De tels usages , un tel culte pour la cendre des morts , expliquent même certaines bizarreries des ipœurs antiques, et font concevoir, sans la justifier, cette seatence barbare des Athéniens condamnant dix capitaines au supplice , parce (qu'ils n'avaient pu^ recueillir et rapporter dans Athènes les corps de leurs soldats naufragés. On retrouvait , il est vrai , dans ce sentiment plutôt l'orgueU de la liberté démocratique et de la souveraineté populaire que l'impression générale du respect pour la dignité humaine. De telles solennités , cette religion des tombeaux , cette consécration du sang versé pour la patrie n'en devaient pas moins inspirer à l'éloquence de pathétiques et sublimes accents. Toutefois, ces spectacles, souvent renouvelés s'affaibli* rent ; les idées étaient grandes , mais uniformes ; le sacrifice admirable, mais vulgaire. Il y avait d'ailleurs quelque chose de vague , et Ton peut dire, de stérile , dans ces louanges qui ne s'adres» saient à personne en particulier , et ne permet-
taient ducun trait précis et détaillé. Il semble dès-lors , que , la première émotion de ce spectacle une fois passée , le spectacle revenant toujours le même , l'éloquence , qui recommençait une tâche souvent essayée, devait trouver avec peine un intérêt nouveau.
Ce (désavantetge est marqué dès le début de la harangue de Périclès ; et il est plus sensible encore dans l'ordre de composition que suit l'orateur. Son discours , d'une médiocre étendue , est presque tout entier rempli par une digression admirable, sans doute, mais qui ne se rapporte ni au sujet même , ni à la douleur qu'il devait exciter. Périclès fait un tableau rapide et embelli d'Athènes , de ses institutions , de ses' lois , de ses fêtes, de ses mœurs douces et sociales. Il flatte l'orgueil public dans sa jalousie pour Lacédé^ mone, dont il oppose les rudes travaux et la triste discipline aux vertus brillantes et faciles , à la magnificence et à l'industrie d'Athènes. On dirait que , profitant de cette occasion solennelle , il a voulu , dans l'éloge du patriotisme et dfe la vertu civique, consacrer l'apologie des nouveautés séduisantes et des vices ingénieux qu'on l'accusait lui-même d'avoir introduits dans sa patrie. Mais , ces agréables détours de l'éloquence, cette intention , ce langage , s'éloignent , il faut en convenir, du pathétique simple et touchant que l'on doit
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chercher dans l'éloge funèbre. Cependant , l'orateur revient en finissant au véritable sujet de son discours ; et ces paroles indiquent assez qu'il ne l'avait pas oublié. <c Voilà donc , dit^l , la patrie « pour laquelle nos guerriers , résolus de ne point « se laisser ravir un bien si précieux , sont morts a en combattant. Pour elle, il est juste que tous « ceux qui survivent, veuillent également tout « souffrir. Je me suis long-temps arrêté sur Âthèa nés , afin de montrer que le combat n'est pas a égal entre nous et les hommes qui n'ont pas le « bonheur de posséder une telle patrie: je voulais ce rendre en même temps visible par des faits la « gloire des guerriers dont je parle. En effet, ce « que j'ai célébré dans la gloire d'Athènes , est a l'ouvrage de la vertu de ces mêmes guerriers et (c de ceux qui leur ressemblent. »
L'orateur continue , et rappelle par des traits rapides , toutes les pensées généreuses qui , dans ces guerriers, accompagnèrent le sacrifice de la vie. « Tels ils furent , dit-il , et tels ils devaient a être pour la patrie. Nous , qui vivons encore , « souhaitons de porter contre l'ennemi une meila leure fortune et le même courage , etc. »
« Quand Athènes vous paraîtra grande et glo- <c rieuse, songez qu'une telle grandeur est due ce tout entière à ces hommes qui ont bravé le péfi ril , connu le devoir, et redouté la honte , à ces
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« hommes qui j lorsque le succès leur a manqué, « n'ont pas voulu , du moins , frustrer la patrie de oc la gloire de leur vertu , et lui ont abandonné oc cette nc^le offrande. En livrant leur vie pour « l'État^ ils ont acquis pour eux-mêmes une re* « nommée qui ne vieillira pas , et la plus éclatante « sépulture : je parle moins du lieu où ils sont « ensevdiiâ que de cette vaste tombe, où leur «( gloire, toujours présente dans toutes les grandes «c actions du courage et de l'éloquence, repose ce éternellement mémorable. Car la terre entière « est le mausolée des hommes illustres ; et ce n'est « pas seulement une colonne et une inscription a qui attestent leur vertu dans leur patrie: même <x dans les contrées étrangères , leur souvenir im» « matériel , vivant au fond des âmes , se conserve <x par la pensée bien plus que par les monuments ; <x vous , maintenant , à leur exemple , convaincus a que le bonheur est dans la liberté , et la liberté « dans le courage , n'hésitez pas devant les périls « de la guerre, etc. »
L'orateur, avec cette stoïque fenneté et ce dévouement sévère à la patrie qui anime son élo-* quence , s'adresse alors aux familles des guerriers. Dans ce morceau, l'intérêt Siort, pour ainsi dire, de la suppression <iu pathétique , et de cette vio* lence que l'ame se fait à elle-même , pour étouffer la plus juste douleur, et ne regarder que la
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gloire ou l'avantage du pays. C'est l'insensibilité lacédémonienne , c^est l'héroïque résignation des mères de Sparte , que Périclès semble vouloir inspirer aux femmes athéniennes.
« Quant aux parents de nos guerriers qui sont a ici présents, j'ai pour eux moins de larmes que V de consolations. Ils savent que ceux qu'ils ont « perdus étaient nés sous la loi commune de ff' l'humanité. Je leur dirai : c'est un bonheur du « moins d'obtenir du sort, comme vos enfants , « une fin glorieuse, comme vous, une glorieuse a tristesse, d'avoir bien vécu, et d'être morts de « mane. Je sais qu'il estHlifficile de vous fisiire c oublier des pertes dont vous retrouverez soua vent le souvenir dans les félicités des autres, et c dans l'image de ces joies qui jadis vous ont « vous-mêmes enorgueillis- La douleur n'est pas a dans l'absence des biens que l'on n'a point a connus , mais dans la privation du bien dont on « a joui. Toutefois, l'espérance d'une autre posté- « rite doit soutenir ceux qui par leur âge {auvent « encore avoir des enfamts.De nouvelles naissances « feront oublier dans ies femilles les fils qui ne « sont plus , et serviront la patrie , en repeuplant a et en défendant ses murailles. Il n'est pas pos- « sible d'être inspiré par les mêmes sentiments de « justice et de patriotisme , quand on n'a pas d'en- « fants à exposer au péril pour le salut commun :
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« pour vous , dont Tâge est avancé , et qui par un « avantage désormais irrévocable, avez passé dans « le bonheur la plus grande part de votre vie , a songez que le reste sera court; et allégez votre (c douleur par la gloire de vos fils. La passion de a la gloire est la seule qui ne vieillisse pas ; et , « dans l'impuissance de l'âge, ce n'est pas l'amour « du gain , comme on l'a dit quelquefois, qui flatte c< davantage ; c'est le désir d'être honoré. Et vous « ici présents , fils et frères de nos guerriers , une a grande lutte vous est imposée; je le vois. Tout « le monde est prêt à louer celui qui n'est plus ; « tandis que , par des |H*odiges de vertu , vous parce viendrez à peine à vous placer, je ne dis pas au « même niveau, mais à peu de distance. Car l'envie a s'élève contre les vivants qui la gênent ; mais la a vertu qui n'est plus devant nous est honorée « par une bienveillance exempte de rivalité.
a S'il me faut maintenant rappeler la vertu de a ces femmes qui vont demeurer veuves, je ren- « fermerai tout dans un seul conseil; je leur dite rai : c'est une grande gloire pour vous de ne a point être inférieures à votre sexe, et de faire « en sorte que, soit pour louer votre vertu, soit « pour vous blâmer, on ne parle jamais de vous a parmi les hommes. J'ai dit dans ce discours, a selon le vœu de la loi , ce que j'ai trouvé conce venable ; les guerriers ensevelis sont eux-mêmes
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« honorés par un monument ; la patrie nourrira c< les enfants qu'ils ont laissés , depuis ce jour ce jusqu'à l'époque de leur jeunesse, en leur offrant « à eux-mêmes et à ceux qui suivront la noble a couronne de ces honneurs publics. En effet, c( aux lieux où les plus belles récompenses sont « proposées à la vertu , là naissent les plus grands « citoyens. Maintenant, après avoir pleuré chacun « vos parents, retirez-vous. »
On le voit, les idées d'un éternel avenir, les promesses religieuses sont étrangères à cette éloquence : elle est sublâne , mais bornée dans son enthousiasme ; elle est toute patriotique , mais humaine et terrestre : elle n'a point de regards élancées vers le ciel , et ne compte point l'immortalité de l'ame parmi les espérances de la vertu. Faut-il s'étonner dès lors que la source de cette éloquence se soit promptement tarie, et qu'une sorte de froideur et de stérilité ait souvent glacé les orateurs que l'on chargeait dans Athènes de mêler* leur voix au spectacle des solennités funèbres ordonnées par la patrie. Les vues de la terre ne suffisent pas au cœur de l'homme. Quelque libres, quelque généreuses que soient les institutions d'un peuple , elles ne sauraient suppléer au défaut ou à l'incertitude du sentiment religieux. Les plus belles convictions du patrio* tisme ne sauraient elles-mêmes inspirer autant
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d'enthousiasme que cet espoir de Fimmortalité , divin patriotisme de Tame, qui la ramène et Félève vers sa céleste demeure.
Cette noble et puissante inspiration ne manque pas moins à un autre discours- prononcé dans une semblable solennité , par le célèbre Lysîas. Du reste, ce discours, que le savant auteur de l'Essai sur les Éloges n'a cité ni désigné nulle part , est un précieux monument , et de l'éloge funèbre chez les Grecs , et du génie de Lysias , et de cet atticisme si difficile à définir et à imiter , qui était le bon goût de l'antiquité. On ne saurait imaginer une diction plus simple ^t plus pure, une suite d'idées phis régulière et plus naturelle; et si le style seul faisait l'éloquence, ou plutôt si les plus grandes beautés du style pouvaient naître sans la vive émotion de l'ame, il Êiudrait nommer cet ouvrage de Lysias un chef-d'œuvre oratoire.
Mais on y sent , avec le défaut de pathétique et d'enthousiasme , la. langueur qui résulte des formes convenues du panégyrique : l'occasion cependant n'était pas moins grande que celle qui avait inspiré Thucydide. Après la guerre du Pé* loponèse , pendant les victoires d' Agésilas en Asie, une ligue s'était formée entre Corintbe , Thèbes et Athènes, pour secouer le joug des Spaitiates : * ce sont les guerriers athéniens , victimes de cette
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coura gloire Athène
noble entreprise , que Lysias avait à célébrer. La lus grande partie de son discours est remplie réloge des anciens triomphes d'Athènes , en pntant jusqu'aux exploits de Thésée et à l'infabuleuse des Amazones, û^reste , aucune dél^^sées politiques qui , sou^Tplume de Thucydîl^^iennent animer le|^Hluiges données au ne rachète^jfliMaionotonie de cette [i avait^p^^ souvent célébrée dans le de ce discours est éloquente , eur y saisit un motif vrai de pappelant la reconnaissance publique su^H^BDlill^s des guerriers présentes aux funé- « Plus les enfants , dit^il, se sont montrés geux , plus les parents qui leur survivent e droit de s'aîfliger. Quand pourront -ils <c <^^er leur douleur? Sera-ce dans les malheurs hènes? Mais alors les autres citoyens même souviendront de la pétte que cetix-ci déplo- « rent. Sera-ce dans les prospérités de la patrie ? « Mais alors ils auront plutôt à s'affliger en voyant « leurs fil^ morts , et les vivants profiter de la <c vertu de ces bravés qui ne sont plus. Sera-ce a dans les malheurs privés , alors qu'ils verront « leurs anciens amis fuir leur maison solitaire , et « leurs ennemis s'enorgueillir, à la vue de leur « infortune et de leur délaissement? Nous n'a- « vons , ce me semble , qu'une manière d'acquit
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« ter notre reconnaissance envers les guerriers « ensevelis dans ce monument, c'est d'honorer « leurs pères comme eux-mêmes l'auraient fait , « de chérir leurs enfants comme s'ils étaient les a nôtres , et d'assurer à leurs femmes la protec- « tion et le secours qu'elles auraient trouvés dans « eux-mêmes. Qui pouvons -nous plus justement « honorer que ceux qui reposent ici ? A qui , parmi <c les vivants , devons-nous de plus légitimes égards ce qu'aux familles de ces héros? Elles n'ont rea cueilli que pour une faible part , et comme tout a le monde , le fruit de leur courage ; elles ont c( eu tout entière la douleur de leur perte* Mais « je ne pense pas qu'il faille ici des pleurs, Nous « savons que nous sommes nés mortels. Faut -il ce donc , quand survient ce que nous avions prévu « dès long- temps , nous indigner contre cette loi, « et supporter avec tant de peine les malheurs de « notre nature ? Nous savons que la mort se monte tre la même envers les hommes les plus vils ou « les plus grands; elle ne dédaigne pas les lâches; « elle ne respecte pas les braves ; elle est égale « pour tous. S'il était possible qu'en échappant <c aux périls de la guerre , on devînt dès-lors im- « mortel , les vivants devraient porter toujours le <c dieuil de ceux qui sont morts dans les combats. c( Mais notre nature est soumise aux maladies , à la a vieillesse; et la divinité qui dispose de nos jours
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« est inexorable. Il ÊLUt donc regarder comme forte tunés ceux qui , bravant le péril pour la plus a grande et la plus noble cause , ont ainsi terminé « leur vie , ne laissant plus à la fortune de prise c( sur eux-méjnes , et n'attendant plus la volonté a de la mort , mais choisissant à leur gré la fin la « plus glorieuse. Aussi leur mémoire ne vieillira <K pas ; leur renommée sera l'envie de tous les a hommes. Par la loi de leur nature, ils sont pleu- « rés comme mortels ; paais , par leurs vertus , ils a obtiennent des hymnes comme les dieux. On « les honore d'une sépulture publique ; on ouvre a en leur gloire une lice , où combattent la force , « le génie , la richesse , afin de montrer qu'il est a juste que ceux qui ont terminé leurs jours dans « la guerre reçoivent les mêmes honneurs que lès « immortels. Pour moi , j'admire et j'envie leur c( mort ; et je crois que la naissance n'est un bien « que pour ceux qui , du milieu de ce corps pé- « rissâble , ont laissé , par leurs vertus , un soute venir éternel d'eux-mêmes. Cependant il faut a nous conformer aux coutumes antiques , et , suic< vant l'usage de nos pères , verser des larmes sur <c ces tombeaux. »
Ce ton simple et élevé , ces accents d'une douleur patriotique suffisent pour nous donner une idée du caractère habituel qui régnait dans ces discours. Il est assez curieux maintenant de voir 1. t4