‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 21 sur 31 · I O ESSAI · texte numérisé non relu

I O ESSAI

comment un homme de génie, sans monter à la tribune publique , et sans être animé par Tîntérêt d'un sujet présent et d'une solennité réelle, sut, dans l'antiquité même , surpasser cette éloquence. On sait le cadre singulier dans lequel Platon a placé un éloge semblable. Socrate récjjte au jeune Menexène une improvisation d'Aspasie. On avait parlé devant cette femme célèbre du choix à faire d'un orateur pour la prochaine solennité des funérailles publiques. Platon suppose qu'aussitôt, et comme pour essayer ce sujet d'éloquence , Aspasie avait prononcé, devant quelques auditeurs, une harangue qui méritait d'être retenue par Socrate. J'imagine que par ce détour Platon voulait tout à la fois exercer librement sa belle imagination , et railler le talent apprêté des orateurs en titre, en les accablant sous un jeu d'esprit de la belle Milésienne.

Quoi qu'il en soit , malgré la forme peu sérieuse dont il a fait usage , il n'a pas négligé les sources de hautes vérités que lui ouvrait la philosophie. L'éloge d'Athènes, qui semblait un épisode obligé de ces sortes de discours, remplit une partie de la harangue récitée par Socrate ; mais la fin est animée par cette vue de l'avenir et ce noble spiritualisme que l'on cherche dans un tel sujet. L'orateur, retraçant les derniers moments des guerriers qui ont péri sur le champ de ba-

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taille j rapporte leurs paroles comme recueillies de leurs bouches mourantes , et les adresse , en leur nom, à leurs familles désolées :

« Enfants 9 ce jour vous montre que vous êtes « sortis de généreux parents. Il nous était permis « de vivre sans gloire; nous avons choisi la mort, <c plutôt que de livrer au mépris nous et nos des* <c cendants ; plutôt que de faire remonter l'infa- <K mie sur nos pères et nos aïeux. Nous avons « pensé , qu'avoir déshonoré les siens ce n'est « pas vivre , et que l'homme coupable d'une telle <c faute ne peut espérer faveur, ni des hommes , «c ni des dieux , ni sur la terre, ni dans im autre « monde , quand il a quitté la vie. Animés par le « souvenir de nos discours , vous ferez avec vertu « tout ce que vous aurez à faire , sachant bien « que , sans la vertu , tous les avantages et tous « les talents n'apportent que honte et faiblesse. « La richesse n'ajoute pas d'éclat à celui qui la « possède sans courage; il est riche pour être la « proie d'un autre. Ni la beauté, ni la force n'ont « bonne grâce , placées dans un lâche et dans un « pervers ; elles lui siéent mal , en rendant sa basce sesse plus visible. Toute science séparée de la « justice et des autres vertus , n'est qu'une indus- « trie malfaisante , et non pas une sagesse. Ainsi , « pour premier , pour dernier effort , toujours « mettez votre ardeur à vous élever par la gloire

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« au-dessus de nous , et de ceux qui nous ont « précédés. Sachez que pour nous , si nous vous a surpassions en vertit, cette victoire aurait de la « honte ; que si nous sommes vaincus par vous , « cette défaite est un bonheur. Eh bien , nous se- « rons vaincus ; vous serez supérieurs à nous , si <c vous voulez ne point abuser de la gloire de vos « aïeux , et ne point la dissiper comme un héri- « tage ; convaincus que, dans un hoVnrae qui se « croit quelque chose , il n'est rien de plus hon- « teux que de se faire honorer, non pour lui- - « même , mais pour la renommée de ses aïeux. La « gloire des ancêtres est pour leurs descendants « un riche et majestueux trésor : consumer soi- « même ce dépôt de fortune et de renommée , ne « point le transmettre à d'autres héritiers , faute « d'une possession et d'une gloire personnelle , <c c'est un déshonneur indigne d'un homme. Rem- « plissez ces devoirs , et , fils chéris , vous vien- « drez vers nous, quand la destinée vous amè- « nera. Si vous êtes au contraire oisifs et lâches , « vous ne serez point reçus avec faveur. Voilà le « langage qui s'adresse à nos fils.

« Il faut maintenant consoler nos pères et nos « mères , pour leur apprendre à supporter plus « aisément leur malheur, au lieu de nous affliger « avec eux : car ils ne manquent pas de douleur ; « notre perte leur en donne assez. Il faut guérir

SUR L OR/LISOir FUir£BR£. ai3

« et calmer cette blessure , en leur rappelant que « les dieu< propices leur ont accordé le plus cher a de leurs vœux. Car ils n'ont pas demandé que a leurs enfants fussent immortels *, mais vertueux « et illustres ; et ils ont obtenu ce bien , le plus a grand de tous. Il n'est pas facile pour l'homme « mortel , que , dans la vie , toute chose arrive sui- <c vant ses vœux. En souffrant ce malheur avec « fermeté , ils se montrent les pères d'enfants gé- « nérenx auxquels ils ressemblent.

« Nous supplions nos père3 et nos mères de « partager de tels sentiments pour le reste de leur a vie , et de croire que ce n'est point par le déc( sespoir et les larmes qu'ils satisferont nos mânes. « S'il reste à ceux qui ne sont plus un sentiment « de ce que font les vivants , ils nous affligeront « en se rendant malheureux , et en souffrant de « notre perte. La modération de leur douleur se- « rait au contraire une joie pour nous. Ainsi notre « destinée aura la plus heureuse issue que peu- « vent espérer les hommes. Il faut la célébrer, « plutôt que la pleurer. Pour eux , s'ils prennent <( soin de nos fenunes et de nos enfants , s'ils met- « tent là toute leur pensée, ils oublieront leur fc malheur, et vivront plus heureusement que

* IVon quisquam parens Uberis, ut œterni forent , optavii magis quant uli boni konestique vitam exigèrent. Sall.

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« nous. Voilà ce qu'il faut rapporter^ à nos pa a rents , au nom de leurs fils. Nous recomman- « dons à la République d'avoir soin de nos en- « fants et de nos pères ; d'élever les uns pour la « vertu, de nourrir honorablement la vieillesse « des autres. »

A cette fiction oratoire de Platon , il serait curieux d'opposer l'éloquence de Démosthènes appliquée dans une occasion réelle à un sujet semblable. Démosthènes nous apprend lui-même qu'il fut choisi par le peuple d'Athènes pour célébrer la mémoire des guerriers morts à Chéronée ; et il tire une noble apologie de cette circonstance que son rival Eschine lui avait éloquemment reprochée. Mais l'éloge funèbre qui nous reste sous le nom de Démosthènes , ne paraissait point authentique à Denis d'Halicarnasse et à Libanius. Le discours que ce grand orateur avait certainement prononcé était -il assez indigne de son génie pour qu'on eût négligé de le conserver? Un autre discours fut -il substitué dans la suite par quelque sophiste ? Quoi qu'il en soit , il semble que l'éloquence mâle et vigoureuse de Démosthènes , si bien assortie aux luttes violentes de la tribune et du barreau , n'avait pas dû se plier heureusement aux formes du panégyrique. Démosthènes , on le sait , en dépit des parallèles , ne ressemble pas à notre Bossuet ; l^enthou-

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