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dans les rangs inférieurs, et les coups qui tombent sur de moindres victimes paraissent moins effrayants. L'orateur qui ne déplore pas la perte d'un roi «ou d'un capitaine n'a plus le pouvoir d'effrayer l'imagination par ces contrastes de grandeur et de faiblesse , de gloire et de néant. Mais il reste d'autres sources de pathétique. La foi chrétienne, qui, dans l'éloge des grands de la terre, aurait rendu l'orateur sublime, lui donne une onction douce et tendre pour animer l'éloge funèbre du plus humble chrétien , et rendre intéressante la vertu la plus simple et la plus ignorée. Une partie des oraisons funèbres prononcées par les pères de l'Église est consacrée à des noms inconnus. Cette circonstance a contribué , sans doute , à leur donner moins de lecteurs. La postérité , qui n'est curieuse que de noms célèbres , cherche dans le panégyrique d'un prince quelques traits de* sa vie , et se plaît à découvrir quelques vérités historiques sous un amas de louanges oratoires. Il est naturel, d'ailleurs , que ceux qui ont long-temps occupé la scène du monde, conservent une place dans le souvenir des hommes ; et c'est avec justice que l'oraison funèbre n'a été, en général , attribuée qu'à la grandeur et à la puissance, puisque c'est ainsi seulement qu'elle présente un intérêt durable. Mais cette remarque ne suffit pas pour blâmer le choix que les orateurs du chris-
SUR l'okaisou funèbre. %%'J
tianisme on fait souvent de héros ignorés, et qui devaient l'être. Dans les premiers jours de la religion , les hommes qui , par la sainteté* de leurs
mœurs ^ autorisaient leur croyance , étaient des modèles utiles et puissants , dont la vertu méritait le grand jour, et qu'il importait de montrer au peuple. Plus leur vie était obscure , plus leur mort devait être célébrée ; et cette obscurité même, qui semble éloigner de la tombe d'un homme inconnu la publicité de l'éloge funèbre , la rendait ici plus nécessaire et plus légitime.
Le premier éloge que nous présentent les Œuvres de saint Grégoire , est consacré à la mémoire de son frère Césarius, qui, distingué dans les sciences , devint médecin des empereurs , vécut long-** temps à la cour, et fut honoré de plusieurs emplois considérables. Le titre annonce que son père et sa mère vivaient encore ; et le . discours ramène souvent les louanges des deux époux chrétiens. L'orateur s'attache d'abord à donner une haute idée des talents de son frère: il le représente perfectionnant 1^ dons dé la nature par une éducation fortes et savante, se rendant illustre dès sa jeunesse, et bientôt conduit par sa réputation à la cour des empereurs. Julien, par politique et par superstition , rétablissait alors le culte des dieux, et leur cherchait des sectateurs avec tout le zèle et toute l'intolérance du fana-
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tisme. Exposé aux regards du prince , réduit à lutter sans cesse contre l'autorité , et même contre l'amitié, puissance à laquelle on résiste si peu, quand les rois veulent en faire usage, Césarius osa donner un exemple mal suivi des courtisans. Il fut inflexible , et professa le christianisme dans le palais de Julien. Le tableau de sa résistance est tracé avec énergie.
« Cet odieux monarque *, dit l'orateur, était « déchaîné contre nous ; et , s'étant d'abord perdu a lui-même par sa renonciation à Jésus-Christ, « il commençait aussi à tourmenter les autres, <c non pas avec audace, comme ont fait les prête miers adversaires de la foi , en s'inscrivant inso- « lemmentaunonibre des impies, mais en cachant « la persécution sous le voile de l'humanité. Voici a quel était son premier artifice; pour nous enâ lever la gloire du martyre (car il nous enviait « mênle cet honneur), tous ceux qui souffraient a comnie chrétiens étaient exécutés sous le nom <c de malfaiteurs. Par un autre artifice , il affectait « d'employer toujour» la persuasion au lieu de la a violence, présentant ainsi plus de déshonneur a que de péril à ceux qui passaient du côté de a l'impiété. Après avoir attiré les uns par l'appât a des richesses , d'autres par ses promesses , tous
* s. G'reg. Naziak. , Op. gr. lat. t. i.
SUR l'oraison funèbre. ^ag
« par la séduction de ses discours et l'autorité de ce son exemple, il attaque enfin Gésarius. lJu\-, ce sensé ! s'il a espéré de trouver une proie fecile « dans Gésarius, dans mon frère, dans le fils de « tels parents !»
L'orateur représente cette lutte de la yertu contre le pouvoir armé de tous les prestiges de l'éloquence. « ITavez-vous pas craint, s'écrie-^il, « que Gésarius ne fît quelque chose indigne de « son courage? Rassure&vous, la victoire est avec a Jésus-Ghrist, qui a vaincu le monde. » L'empe^^ reur ne s'irrita pas de cette généreuse fermeté. Lassé de combattre , il s'écria, désignant les deux frères par une allusion honorable et menaçante: « Heureux père ! infortunés enfants ! Gar. il vout a lut, ajoute saint Grégoire, m'^socier aussi à <x cette glorieuse insulte. »
Peut-être saint Grégoire est-dl plus frappé de l'intrépidité de son frère que de la noble patience de Julien. L'empereur, qui souffrait à sa CQur un ennemi de sa religion , et ne le combattait que par le raisonnement et l'éloquence, avait dans l'ame quelque générosité. Sans doute , il la devait à la culture des lettres , qu'il aima toujours avec passion , et qu'il respectait dans Gésarius.
Le ton de cette éloquence est d'ailleurs noble et fier. On y reconnaît l'accent d'une ame élevée. Gependant la finesse des tours et des pensées
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forme le caractère habituel de l'orateur. Cette élégance ingénieuse se mél^ aux idées les plus touchantes. «Une consolation, dit- il, que l'on c< présente en pleurant soi-même est bien pùis- « santé sur ceux qui pleurent ; et l'on est plus da* « pable d'apaiser la douleur des affligés , quand « on souffre comme eux. » Mais il s'élève , il triomphe dans ces idées toujours si effrayantes de là faiblesse de l'homme et de la brièveté de la vie. On croit presque entendre Bossuet. « De com- « bien Césàrius nous a-t-il devancés? Combien ^ aurons-tious de temps encore pour pleurer sa « perte ? Ne marchoâs-^nous pas vers la même de- « meure? N'allons-nous pas entrer tout à l'iieure oc sous la même pierre ? Ne serons-nous pas bience tôt une même cendre ? Que gagnerons-nous à « ce surcroît de peu de jours? quelques maux de a plus à voir, à souffrir, et peut-être à faire , pour a payer ensuite ^ la nature la dette commune et « inévitable , suivre ceux-ci , précéder ceux-là , « pleurer les uns , être pleuré par les autres , et « recevoir de nos successeurs le tribut de larmes « que nous avions apporté à nos devanciers. Telle « est la vie de nous autres mortels; tel est le jeu a de la scène du monde. Nous sortons du néant « pour vivre ; vivants , nous sommes détruits, a Que sommes -nous ? un songe inconstant, un « fantôme qu'on ne peut saisir, le vol de l'oi-
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a seau qui passe , le Taisseau qui fiiit sur la mer « et ne laisse point de trace , la poussière , une « vapeur, la rosée du matin, la fleur aujourd'hui « naissante, aujourd'hui desséchée. »
Cette peinture énergique de notre misère amène le tableau de notre grandeur, par une de ces oppositions singulièrement oratoires, dont Bossuet a feit un si fréquent et si admirable usage. L'homme abattu dans sa faiblesse et dans sa mortalité se relève par les espérarfces et les promesses de la religion. C'est le morceau le plus éloquent du discours. L'orateur, par un mouvement très-heureux, se rendant personnelle l'application d'une vérité de la foi , se transporte au jour de la résurrection et de la justice céleste, pour contempler son frère. « Alors , dit-il , je verrai Çésarius , non plus « exilé, non plus enseveli , non plus objet de lar- « mes et de pitié, mais triomphant, glorieux et « couronné, tel que souvent, ô le plus tendre et « le plus chéri de tous les frères , tu m'as apparu <c en songe , soit par une illusion de mes désirs , a soit dans la réalité même. Mais aujourd'hui lais- , ce sant les "regrets, je m'examinerai moi-même; je a chercherai si je ne porte pas en moi, sans lé a savoir, quelque grand sujet de douleur. Fils des « hommes , car il est temps de vous adresser la « parole, jusques à quand aurez- vous des cœurs « insensibles et des esprits grossiers , etc. , etc. ?
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tt Ne saurons-nous jamais connaître et dédaigner ^ les objets qui frappent les yeux, et ne regarder a que les grandeurs visibles à l'intelligence ? Et , « s'il faut nous affliger, ne pous plaindrons-nous « pas plutôt que notre exil se prolonge ici r bas , « que nous sommes retenus trop long-temps dans « ces tombeaux vivants que nous portons avec « avec nous ? Pour moi , voilà ma douleur, voilà « le soin qui me tourmente jour et nuit, et ne « me laisse point respirer en paix. »
Saint Grégoire , qui semblait réservé au triste ministère d'honorer par son éloquence les funérailles de tous ceux qu'il aimait, prononça,, quelque temps après , Téloge de sa sœur Gorgopia« Dans l'exorde , il s'excuse d'avoir à louer des vertus qui le touchent de si près. Gette apologie est pleine d'élégance et de noblesse.
a Si nous croyons que l'on est coupable de dé- « pouiller ses proches , de leur faire outrage , de « les accuser, de leur nuire , enfin ; si ménie Tinte justice envers des parents est la pluspriniûnelle « de toutes , ne serait-il pas bizarre et déplacé de « leur enlever les honneurs de l'éloge , hommage a particulieir qxie l'on doit à la vertu, et par le- « quel nous pouvons consacrer à jamais leur mé- « moire ? Croirons-nqus avoir été justes en cela? « Ferons-nous plus de compte des méchants qui « nous accuseraient dç complaisance, que des
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« bons qui nous redemandent la vérité ; et , tandis « que nous ne refiisons pas de louer des étran* <x gers , d<^t la vertu nous est moins connue et « moins attestée , le scrupule de Tamitié et la « crainte des envieux nous empêchera- t-elle de « louer ceux que nous<;onnaissons , surtout quand a ib ont quitté la vie , et qu'il est trop tard pour les oc flatter , maintenant qu'ils sont enlevés aux panéce gyristes et aux censeurs, conmie à tout le reste. » L'éloge d'une femme pieuse, dont la vie n'offre qu'une seule pensée , le zèle de la foi , qu'un seul événement , une mort douce et chrétienne , semblait peu favorable à l'éloquence. Mais tel est l'intérêt attaché à la vertu : on ne peut lire sans, attendrissement le récit des saintes austérités de cette femme obscure et ignorée ; et les plus simples détails paraissent ennoblis par la religion. Peut-être l'ingénieuse élégance de l'orateur ne s'accoï*de-t-elle pas assez avec la simplicité d'un semblable sujet. Quoiqu'il ait promis, en commençant, de négliger les grâces du langage, il conserve le style travaillé , les tours polis , les antithèses brillantes d'un imitateur d'Isocrate* Mais ces recherches mêmes ne sont pas sans agrément, et plaisent encore , quand un goût sévère peut les blâmer. D'ailleurs, l'orateur sait quelquefois être simple et naturel ; et jamais il ne se montre plus éloquent.
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« Ame vertueuse , qui soutenez seule un corps « presque entièrement privé de nourriture, ou a plutôt , restes mortels anéantis avai^ la mont , « pour que Tame possède sa liberté , et ne trouve <x point d'obstacle dans les sens ! nuits consacrées a aux veilles et aux prières ! O David ! que tes « chants paraissent courts aux âmes pieuses ! c( membres délicats couchés sur une terre froide , « et tourmentés par des souffrances au-delà des « forces de la nature ; gémissements qui pénétrez a les cieux et montez jusqu'au Seigneur, com- « ment puis- je tout raconter et tout décrire ? »
C'est avec- la même simplicité qu'il retrace les derniers moments de cette femme vertueuse.
« Autour d'elle des larmes muettes , une douleur c( inconsolable, mais silencieuse : car on se faisait (c scrupule d'honorer par des gémissements le <x départ si paisible de cette chrétienne ; sa mort a sanblait une solennité sainte* »
La troisième oraison funèbre de saint Grégoire est consacré à l'éloge de son père , qui fut avant lui évéque de Nazianze. L'orateur, dans son début, apostrophe saint Bazile, présent à la cérémonie religieuse.
a Homme de Dieu, lui dit-il, d'où venez-vous? a que voulez-vous faire ? quel bien nous apportez- « vous ? Venez*vous pour nous visiter, pour cherce cher le pasteur, ou pour examiner le troupeau ?
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a Si VOUS venez pour nous , hélas ! vous nous trou^ « vex à peine vivants , et déjà frappés de la mort « dans la plus chère partie de nous-manes. »
Le père de saint Grégoire était né dans la Êiusse religion; mais il avait toujours pratiqué la vertu. Cette différence est appréciée avec une modération que le préjugé ne s'attendi^ait pas à trouver dans un père de l'église.
«c Comme il en est beaucoup au milieu de nous « qui ne sont pas avec nous , parce que leur vie ce les retranche de notre communion; ainsi il en « est beaucoup au dehors qui nous appartiens « nent, parce qu'ils ont prévenu la foi par les « mœurs. Le nom de chrétien leur manque ; mais « ils ont les oeuvres. »
La conversion de cet homme vertueux, son élévation à l'épiscopat peu de temps après son baptême , son inviolable attachement à l'unité de la foi , au milieu du combat de toutes les hérésies , l'abondance de ses aumônes qu'il répandait sans distinction , aimant mieux étendre ses bienfaits jusque sur le vice , que de s'exposer, par une charité soupçonneuse , à frustrer la vertu ; la sim-plicité de ses mœurs , son éloignemetit pour toutes ces austérités hypocrites qui ne trompent pas long- temps, parce que rien de factice n'est durable; sa douceur, et quand il s'irritait, la promptitude de son retour, qui ne laissait pas le temps
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d'être affligé de sa colère, tous ces traits d'une vie sainte et d'un caractère apostolique forment un récit où le goût peut reprendre la longueur des détails , mais où l'on reconnaît l'accent d'un fils qui loue son père.
Ce discours est à la fois un éloge et une consolation. L'orateur s'adresse souvent à sa mère , dont il cherche à calmer \a douleur par les conseils d'une philosophie forte et chrétienne. « La «c mort et la vie ^ lui dit-il , quoiqu'elles paraissent ce deux choses bien opposées , communiquent <c entre elles , et se remplacent l'une l'autre. Je ne a sais si cette séparation , qui nous délivre des .a maux présents et nous conduit à une vie céleste, « devrait avoir le nom de mort. La seule mort a véritable, c'est le péché ; car il est la ruine de a l'ame. » A ces conseils sévères succèdent des paroles plus douces : « Il vous manque , dit - il , a quelqu'un pour avoir soin de votre vieillesse; « ô ma mère ! où donc est votre Isaac , que mon « père vous a laissé, pour vous tenir lieu de <£ tout. » On sent combien ces touchants retours de l'orateur sur spi - même , cette expression tendre et grave devaient exciter d'intérêt dans la société, ou plutôt dans la famille chrétienne qui l'écoiltait : voilà l'éloquence.
Nous trouvons enfin un nom célèbre , qui n'a pas besoin d'être recommandé par le talent du