‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 24 sur 31 · SUR L ORAISON FUNÈBRE · texte numérisé non relu

SUR L ORAISON FUNÈBRE

panégyriste ; c'est celui de saint Bazile , grand orateur lui-même , écrivain mâle et séyère , digne par la pureté de son goût des beaux temps de l'ancienne Grèce. Saint Bazile , que Grégoire de Nazianze invoquait tout à l'heure comme un consolateur , est ici le sujet du plus éloquent discours de son ami. L'amitié de ces deux grands hommes est connue , et fait une partie de leur gloire. Tous deux chrétiens dès la naissance ,' fortifiés dans la foi au milieu des écoles du paganisme ; tous deux épris des charmes et nourris des leçons de l'éloquence profane ; tous deux lumières et soutiens de l'église, élevés dans le sacerdoce aux mêmes honneurs , réunis par cette communauté de croyance , d'opinions , d'intérêts et de dangers , qui forme le plus étroit lien , réunis encore par cette égalité de talents et de renommée qui rend entre deux amis l'attachement plus sûr et plus durable , le souvenir de leur pieuse et savante alliance sera toujours conservé dans les fastes de la religion et des lettres.

Plusieurs orateurs avaient déjà déploré la perte de saint Bazile , lorsque saint Grégoire entreprit l'éloge de son ami. Dans l'exorde , il s'excuse de ce retard. « Saisi du même effroi que les fidèles «qui s'approchent des saints mystères, je craicc gnais , dit-il , de toucher à l'^oge de cet homme « sacré, avant d'avoir purifié ma voix et mon

ic cœur, ]) Enfin , avec le secours de D\eu , il entreprend ce discours , quoique tous les panégyristes restent aussi loin de saint Bazile que le sont du soleil ceux qui le eontemplent. L'orateur rappelle la noblesse des parents de saint Bazile » parce qu'elle lait mieux éclater leur foi. Ce morceau est plein de feu et d'éloquence.

« Il y avait alors persécution , la plus affreuse « de toutes les persécutions , celle de Maximin , « qui s'élevant après d'autres tyrans , les fit tous « paraître des amis de l'humanité , monstre ^enitt vré d'audace, impatient de ceindre sa tête du « diadème de l'impiété. Plusieurs de nos athlètes c< l'ont vaincu , combattant les uns jusqu'à la mort, « d'autres jusqu'à l'instant qui précède la mort, « et conservés pour survivre à leur victoire , et ne a point périr dans l'arène , modèles de la vertu , a martyrs vivants , muets exemples laissés à leurs a frères. Au nombre des chrétiens qui, après avoir a parcouru toute la carrière de la piété , reçurent (c alors la glorieuse couronne, il faut placer ]es (c aïeux paternels de saint Ba^e ; car ils étaient a préparés et résolus de manière à supporter aice sèment tous les maux, au prix desquels Jésusce Christ couronne les imitateurs de ses soui- « frances ; mais il leur fallait une occasion légi- (c time^ Telle est la loi du martyre , de ne point c( aller volontairement au combat, par ménage-

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« ment pour les faibles , et par pitié pour les per^ «c sécuteurs ; mais de ne point éviter le combat « qui se présente: l'un est témérité, l'autre est « lâcheté. Respectant l'ordre du législateur, que <c font-ils donc , ou plutôt quelle pensée leur ins^ « pire la divine providence qui réglait tous leurs oc conseils? Elle les a conduits dans une des fo« « rets qui couvrent les nu)ntagnes du Pont , etc. « Combien cette solitude , cet éloignement de tout tt commerce , cet abandon , devaient être cruels à a des houmies accoutumés à se voir honorés et « suivis de gardes et d'esclaves ! »

L'orateur fait trop d'allusions mythologiques , et raconte trop d'anecdotes puériles. On ne doit pas s'étonner du prunier défaut : l'imagination des orateurs chrétiens se reportait toujours sur les fables de la Grèce ; et ils ne pouvaient renon** cer eux-mêmes à ces profame^ et riants souvenirs qu'ils auraient voulu chasser du cœur des peuples. La longueur des détails est un autre défaut qu'il est aisé de concevoir et d'excuser dans un vieillard qui regrette le compagnon de sa jeunesse , et l'ami de toute sa vie. On a souvent cité le morceau où l'orateur rappelle son séjour à Athènes avec saint Bazile. Cette description paraît aujourd'hui trop étendue; mais elle commence d'une manière heureuse et touchante : a Basile « est conduit dans Athènes par son ardeur de sa-

ll^O ESSAI

« voir ; dans Alliènes , ville chère à mon souvenir, (c bienfaisante pour tout le monde , et plus encore « pour moi ; car c'est elle qui m'a fait véritable- « ment connaître cet homme, quoique déjà il ne a me fut pas inconnu : j'y cherchais la science ; (c elle m'a donné le^bonheur. )>

Saint Grégoire rappelle les études qu'il partageait avec son amL

<c Nous poursuivions avec une égale ardeur un a grand objet de jalousie parmi les hommes , la <c science ; mais l'envie nous était inconnue. Nous « disputions, non pas l'honneur d'emporter la ce prééminence , mais celui d'y renoncer. Il semcc blait que nous n'eussions qu'une seule ame qui « donnait la vie à deux corps. Notre occupation « commune était la vertu , et le soin de vivre pour ce les espérances éternelles , en nous séparant de a cette terre, avant de la quitter. » Cette nécessité où se trouve l'orateur de parler de lui , en célébrant son ami, était un écueil; il s'excuse d'y tomber, avec une finesse trop ingénieuse , mais qui n'est pas sans grâce.

a Sans y penser, dit-il, je m'arrête sur mes ce propres louanges, que je ne voulus jamais ente tendre de la bouche des autre^. Au reste, s'étoncc nera-t-on que je trouve encore aujourd'hui ce quelque avantage dans une si précieuse amitié , ce et que celui qui vivant fit toute ma vertu serve ce à ma g;loire après sa mort ? »

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On aimera surtout le trait qui termine ce morceau. Il montre que Torateur sentait vivement le prix des deux choses les plus douces de la vie, Famitié et les lettres.

. Le jour du départ approchait, le moment où « les amis se parlent pour la dernière fois , se re- « conduisent, se rappellent^ s'embrassent et pleu- <c rent; car il n'est rien de plus cruel et de plus ce douloureux pour des amis élevés ensemble dans « Athènes , que de se quitter , et que de quitter « Athènes. » ^

L'orateur, en parcourant la carrière épiscopale de saint Bazile , est forcé de rappeler les luttes du pieux évêque contre Eusèbe, cetévêque courtisan qui , le premier, donna le triste exemple d'introduire la politique dans la religion , et de cacher sous l'esprit de l'Évangile un esprit d'ambition et d'intrigue. Saint Grégoire met dans ce récit plus que de l'impartialité; il jette un voile sur les fautes d'Ëusèbe , et sacrifie la fidélité historique à la charité chrétienne. Toutes les vertus, tous les talents, tous les bienfaits de saint Bazile , éloquemment retracés dans cet éloge , sont réunis dans une péroraison heureuse et touchante. L'orateur, par un mouvement dont s'est souvenu Bossuet, invoque la présence de tous ceux qui connurent le grand homme qui n'est plus, et environne sa tombe de tous les témoin^ de ses vertus.

'2 /l'A ESSAI

ce Réunissez -VOUS ici, vous tous, compagnons K dé Bazile, ministres des âutels, serviteurs du « temple , et les citoyens et les étrangers , Secou- « rez-moi pour achever son éloge j chacun de vous <t racontant une de ses votifs , et s'attachant à un « trait de sa vie. Regrettez tcfus, les grands un lé- « gislateur, le peuple un guide, les savants un a maître , les épouses l'appui de leur vertu , les a simples un conducteur, les esprits curieux une « lumière, les heureux un censeur, les infortunés « un consolateur, la vieillesse un soutien , la jeuce nesse une règle, la pauvreté un bienfaiteur, la « richesse un dispensateur de ses aumônes. Il me « semble que les veuves doivent célébrer leur « protecteur, les pauvres l'ami des pauvres , tous « enfin celui qui se faisait tout à tous , afin de ga* « gner toutes les âmes. Reçois cet hommage d'une « voix qui te fut chère , d'un homme ton égal en « âge et en dignité. Si mes paroles approchent de « ce qui t'est. dû, c'est grâce à toi : c'est par cona fiance en ton secours que j'ai entrepris cet éloge. « Si |e suis resté beaucoup au-dessous, pouvait-il « m'arriver autre chose dans l'abattement où « m'ont mis la vieillesse, les maladies et le regret « de ta perte ? Mais le Seigneur agrée ce que nous « faisons selon notre pouvoir. Pour toi, regarde- « nous du haut des cieux , ame heureuse et sainte. »

Je passerai plus rapidement sur l'éloge de saint

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Athanase. Le sujet était beau , sans doute , si l'on songe qii' Athanase , intrépide adrersaire des Ariens , joignit à de grands talents et à de grandes vertus cet éclat que donne la persécution. Mais les querelles religieuses dont il fut la victime sont trop loin de nous Jfour exciter notre intérêt; et le récit de ses combats et de ses malheurs, qui, dans la bouche d'un orsifeur éloquent, devait émouvoir si vivement les contemporains , est indifférent à la postérité. Je choisirai dans cet éloge quelques traits qui peignent avec une ingénieuse précision le caractère de ce vertueux évêque.

ce Doux, facile, compatissant au malheur, adou-* « cissant le blâme par un accent de bonté patera nelle , donnant plus de poids à la louange par cf le ton de l'autorité j évitant la faiblesse et la duct reté , remplaçant l'une J)ar la douceur, l'autre « par la prudence , et toutes deux par la sagesse. »

On peut citer encore le portrait des religieux de la Thébaïde , parmi lesquels se réfugia saint Athanase.

« Les uns vivent à part , loin de tout commerce , « ne s'entretenant qu'avec eux-mêmes et avec et Dieu , et n'ayant d'autre univers que l'étendue a de leur solitude ; les autres , zélés sectateurs de a la loi de charité , vivent en commun , à la fois a solitaires et réunis , morts au reste dès hommes « et à toutes les choses de la terre , mais se tenant

là 4 4 ESSA.I

« lieu les uns pour les autres du monde entier^ a et s animant à la vertu par leurs mutuels « exemples. »

Si l'on veut maintenant se former une idée générale du talent de saint Grégoire , on doit le considérer comme un écrivain agréable et brillant , plein de politesse et d'élégance. Ce n'est pas un orateur sublime; Sa trop peu de mouvement, et trop d'artifice dans le style. Peut-être aussi manque - 1 - il de pathétique. Il ne sait pas , dans l'oraison funèbre , fondre assez habilement les faits et la morale ; il fait des digressions sans mesure et sans intérêt. Son goût n'est pas irréprochable; non qu'il laisse échapper des idées et des expressions bizarres , mais il a les défauts d'une composition trop soignée, trop symétrique. Ses pensées ^ vives et brillantes , se forment presque toujours d'un contraste ingénieux, d'un rapprochement inattendu. Sa diction , qui parait d'unç extrême pureté , devient .uniforme , par le retour trop fréquent des antithèses. Fénélon le trouve plus concis et plus poétique que saint Chrysostôme ; mais cette concision ne produit pas la rapidité dans le style; elle tient à la coupe des phrases , à l'opposition des ipots ; elle ressemble à celle de Pline le jeune et de Sénèque, qui tournent très - vite , mais très-long-temps , autour de la même idée. Saint Grégoire a souvent été com-

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paré à Isocrate, dont il paraît imitateur. Sans doute il n'est pas au-dessous de son modèle : on lui trouvera même plus de grandeur et de feu , grâce aux inspirations d'un ordre plus élevé. Riche en images , en similitudes , en termes métaphoriques , il plaît surtout à l'imagination. Il a quelques morceaux d'une éloquence aussi forte que pure , et qui prouvent que , s'il se borne ha^bituellement à l'élégance timide et soignée du style tempéré , ce n'est pas faute de vigueur dans la pensée. Enfin , il excelle comme Fléchier à saisir finement les idées morales, et à les rendre avec cette expression piquante qui leur donn^ plus de prix , et même plus de nouveauté.

Nous nous sommes longrtemps arrêté sur saint Grégoire, parce que cet orateur, malgré les défauts de son esprit et de son siècle , montre dans un degré supérieur le talent d'écrire. Ce mérite du style ne se^ trouve que rarement chez les autres panégyristes de l'église grecque et latine. On peut y remarquer des traits d'éloquence : mais la diction est gâtée. Saint Grégoire de Nysse, frère de saint Bazile, a fait aussi* son éloge funèbre. Entre ce discours et celui que prononça Grégoire de Nazianze, la différence est inexprimable. L'orateur n'a qu'une seule formule ; c'est de comparer

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* S. Grer. Ntss. Op. gr. lat. tom. tcrt.

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successivement son héros avec les saints les plus renommés de l'ancienne et de la nouvelle loi. Le discours est purement théologique; et cette se* vérité, en produisant la sécheresse, n'empêche pas le mauvais goût. On remarque cependant quelques traits de force. L'orateur représente saint Bazile toujours intrépide, parlant avec liberté devant les souverains, faisant retentir sa Yoix dans les assemblées et dans les temples , rappelant les déserteurs de la foi, échappant toujours à la main des persécuteurs, parce que , sans intérêt, sans passions, sans faiblesse, il ne laisseaucune prise par où Ton puisse le saisir et le dompter. Grégoire de Nysse fut obligé de prononcer, à quelques mois d'intervalle, l'oraison funèbre de Pulchérie, fillç de Théodose, et celle de l'impératrice Flaccile. L'éloge de la jeune princesse, enlevée dans l'âge de l'enfance, n'offrait rien à l'orateur. Cependant ce discours ^'est pas dénué d'intérêt Le style respire une tristesse pleine de charme dans la peinture de cette mort prématurée qui détruit la beauté naissante , couvre son front de pâleur, et noircit tout à coup la fleur que l'on voyait briller sur ses lèvres ; spectacle affreux pour un père, et triste même pour les étrangers et les indifférents ! L'orateur parcourt avec une philosophie chrétienne les diverses chances de la vie, prouvant que c'est l'effet d'une heu-

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reuse prédestiQatioii^d'avoir échappé si vite à de tels maux et à de tels biens.

Au reste , le premier mérite de ce discours est d'avoir fourni quelques inspirations à JBossuet, dans son oraison funèbre de Henriette d'Orléans , le plus touchant et peut-être le plus étonnant de ses chefs-d'œuvre.

L'éloge de l'impératrice Flaccile ne pouvait offirir l'intérêt des événements ; c'est un tissu de regrets vagues et exagérés. L'orateur a saisi un rapprochement qui lui était indiqué par le sujet; il rappelle la mort de la princesse Pulchérie y moissonnée peu de temps avant sa mère.

« De quelles £aiutes subissons-nous la punition? « pourquoi sommes -nous frappés de calamité^ « successives ?...Nous respirions à peine d'un pre* a miêr malheur; nous avions à peine essuyé nos « larmes ; et voilà que nous retombons dans un a deuil nouveau. Tout à l'heure nous regrettions « une tendre fleur soudainement arrachée ; au-^ « jourd'hui nous avons perdu la tige d'où cette ce fleur était née. Tout à l'heure nous pleurions un <K bien en espérance; aujourd'hui nous perdons « un bien plus précieux par la possession. »

L'ensemble de ce discours» est médiocre et sans * effet. On doit peu s'en étonner. Rien n'était plus difficile à vaincre que l'aridité d'un pareil sujet. Un grand orateur serait excusable de n'avoir pas

réussi : et saint Grégoire n'^t ni un grand ora* teur, niun élégant écrivain. Bossueta faltde l'éloge de la reine , femme de Louis XIV, un discours éloquent. C'est l'exception du génie. En général , rien de plus déplorable pour un panégyriste, que de célébrer des personnages sans physionomie , dont l'éloge est commandé parce qu'ils occupaient un rang sur la terre , mais dont la flatterie même ne peut louer les actions , parce qu'ils n'ont rien fait. Ce ridicule seul suffirait pour décréditer l'oraison funèbre, qui par elle-même et dans son application légitime est un genre plein de noble^e et d'utilité.

Saint Ambroise, qui s'est immortalisé en osaiit punir Théodose coupable , mérita dans son siècle la réputation de grand orateur. Aujourd'hui la gloire de sa vertu est mieux établie que celle de son éloquence. Cependant, malgré l'affectation trop fréquente dans ses écrits , il n'est pas indigne d'être étudié. Il a de l'imagination et du feu ; son ame exhale des sentiments vifs et naturels, qu'il ne peut étoufifer entièrement sous les pensées fausses et les phrases recherchées. Fénélon était frappé de son génie. Il admire surtout l'expression de sa tendresse , dans l'élc^e funèbre de son frère Satynis *. Ce discours est le meilleur que

* s. Ambr. Op. tom. secund. /

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samt Ambroise ait prononcé. Le début a beaucoup de grandeur et de majesté.

« Chrétiens , nous avons conduit la victime de « ma foi , la victime pure et sans tache , la victime « agréable à Dieu , Satyrus , mon guide et mon « frère. Je savais qu'il était mortel ; mes craintes « ne m'ont point trompé ; mais l'abondance de la et grâce a surpassé mon espoir. Ainsi je n'ai point « de plainte à faire; je dois même remercier le <c Seigneur qui satisfait le vœu que j'avais formé. <c Si quelque grand désastre devait frapper ou (c l'église ou ma tête, je souhaitais qu'il tombât de « préférence sur ma Êonille et sur moi. Si donc « au milieu des dangers de tous , lorsque les mouce vements des barbares inquiètent de tous côtés « la patrie , j'ai prévenu les douleurs publifques « par ma douleur particulière, et vu tourner cona tremoiles malheurs que je redoutais pour l'état, «c fasse le ciel que tout soit accompli , et que mon « deuil rachète aujourd'hui le deuil delà patrie! »

Ce discours n'est point susceptible d'analyse. Ce sont des plaintes , des regrets , des souvenirs exprimés avec la diffusion et le désordre de la douleur. Souvent l'orateur s'adresse à l'ombre de son frère; et presque toutes ses apostrophes sont éloquentes.

« Il ne m'a servi de rien , s'écrie-t-il , d'ayoir « recueilli ton halein'e mourante, d'avoir collé ma

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« bouche sur tes lèvres à demi éteintes. J'espérais « faire passer ta mort dans mon sein , ou te coma muniquer ma vie. Gages cruels et doux, embras- « sements infortunés , au milieu desquds j'ai senti « son corps glacé se roidir, et son dernier soufQe m s'exhaler! Je serrais mes bras entrelacés; mais « j'avais déjà perdu celui que je tenais encore. « Ce souffle de mort dont je me suis pénétré , est « devenu pour moi un souffle de vie. Fasse le ciel « au moins qu'il purifie mon cœur, et qu'il mette a dans mon ame l'innocence et la douceur de la a tienne! »

Après cet élan pathétique , l'orateur prend un ton plus paisible. Il s'arrête, et peint d'une manière intéressante l'intimité de son union avec ce frère tant regretté. Ces détails ont le charme d'un sentiment vrai, et les défauts d'un style recherché.'

Les idées de l'immortalité de l'ame , et les espérances de l'autre vie sont heureusement ramenées dans ce discours : a Nos larmes cesseront , ditl'o- « rateur, il faut une différence entre les chrétiens « et les infidèles. Qu'ils pleurent, ceux qui n'ont a pas l'espérance d'une vie nouvelle , etc. Nous , a pour cpii la mort n'est pas Tanéantissement de c< la nature , mais le terme de la vie , nous devons a sécher nos larmes. Les gentils trouvent leur con- * «c solation dans la pensée que la mort est ie repos i< de toutes les souffrances ; nous , qui nous pro-

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tf posons un plus noble espoir, nous devons aussi « avoir plus de force et de patience. Nos amis ne • ce nous quittent pas ; ils nous devancent : ils ne « sont pas ^ saisis par la mort ; ils entrent dans a l'éternité. »

Quoique ce discours soit en général écrit d'un style incorrect et bizarre, on y remarque une imitation fréquente des classiques de l'ancienne Rome. L'orateur reproduit souvent les mouvements , les tours , les expressions de Cicéron , de Titc-Live, de Salluste et de Tacite; quelquefois même il les copie trop exactement. Pourquoi donc a-t-il une maniè]:e d'écrire si opposée à celle de ces maîtres de la parole , qu'il connaissait si bien ? C'est, dans la littérature , une preuve nouvelle de l'influence £sitale du mauvais goût. L'homme de talent ne peut remonter en dépit de son siècle qui l'entraîne. Vainement il résiste en s'attachant aux grands génies des siècles passés; il est emporté par les exemples contemporains ; et sa force même l'égaré et le précipite.

Atque illum prseceps prono rapit aly«us amni.

Saint Ambroise ne fut pas seulement un grand évêque; c'était un homme d'état habile et vertueux. Par devoir, et sans empressement, il se mêla dans les affaires politiques ; mais fidèle aux bienséances de son caractère, il y parut toujours

St 5l KSSAI

à des occasions honorables, et comme ministre de douceur et de paix. Lorsque le jeune Valentinien osa disgracier Arbogaste, sans être assez fort pour le perdre, saint Ambroise, averti de cette imprudence , se hâta de passer dans les Gaules , espérant servir de médiateur entre le prince courageux , mais sans pouvoir, et le général plus fier depuis qu'il était outragé. Valentinien fut assassiné. Saint Ambroise , dans là douleur de cette perte , revint à Milan. Quelques mois après son retour, il prononça l'éloge funèbre du jeune prince qu'il regrettait, et qu'il avait voulu sauver.

Il semble que ces circonstances personnelles

r à l'orateur auraient dû enflammer son talent , et donner à ce discours un haut degré d'intérêt et de pathétique ; cependant l'ouvrage est faible. Les jeux d'esprit, les vaines subtilités, les pensées fausses ont détruit toute éloquence. Comme l'expression n'est jamais franche et vraie, on n'est point ému, on li'est point entrgdné. On regarde de sang-froid les petits artifices de l'écrivain ; son mauvais goût fatigue et décourage.

Ce discours est intitulé Consolation sur la mort

\de Valentinien. En effet, l'orateur adressé souvent aux deux sœurs du Prince des consolations chrétiennes. Valentinien méritait le regret des peuples. La pureté de ses mœurs , sa piété , sa

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douceur, son amour pour la justice, promettaient un grand prince. Avec moins de génie pour la guerre et pour le gouvernement , il rappelait toutes les vertus de son frère Gratien, comme lui , mort assassiné à la fleur de Tàge.

Cette conformité de vertus et de malheurs fournit à l'orateur une péroraison touchante :

a Gratien , Valentinien , heureux frères ! si jaaes « paroles ont quelque pouvoir, aucun jour ne « laissera votre nom dans l'oubli. Je m'oublierai « moi-même avant de perdre votre souvenir; et si a ma voix s*éteint , la reconnaissance qui vit dans « mon cœur ne s'éteindra pas. Comment ont-ils « péri tous deux ? comment sont morts les puisfa sants? comment le cours de leur vie s'est -il « précipité plus vite que les flots du Rhône ? O a Gratien , ô Valentinien ! noms chers et respec- « tés , dans quelles bornes étroites votre vie s'est- « elle renfermée ! Qne vos morts se touchent de « près! que vos tombeaux sont voisins r.un de « l'autre ! Gratien , Valentinien , j'aime à m'arrèter a sur vos noms , à me reposer sur votre souvenir. »

L'éloge de Théodose offrait une riche matière à l'éloquence. Théodose, qui s'est rendu coupable du plus grand crime que puisse conmiettre un roi , avait cependant des vertus et des talents. Sous lui l'empire, depuis long -temps affaibli et dégradé , roprit quelque grandeur. Ses victoires ,

Si 54 ESSA.I

ses lois , son administration , cette vie agitée et laborieuse d'un grand prince qui soutient un état en décadence , et lutte contre ses ennemis et contre ses sujets, pour retarder une ruine inévitable; enfin le tableau entier de son règne et de son caractère devait présenter un récit plein de mouvement et d'intérêt.

Mais le génie du panégyriste est accablé , et ne suffit point à son sujet. Quoiqu'il exagère, il loue faiblement. Il ne sait pas mettre en usage ces louanges fortes et solides , qui s'appuient sur des faits sagement appréciés et développés avec éloquence. Il cite beaucoup l'Écriture; mais il en altère la divine simplicité par des commentaires inélés de recherche et d'affectation. On peut distinguer cependant quelques traits qui ne manquent ni de force ni de justesse. L'orateur pensait quelquefois avec son talent, malheureusement il écrivait presque toujours avec le goût de son siècle.

a Ce grand prince nous a quittés, dit-il au a commencement de son discours ; mais il ne nous « a pas quittés tout entier; il nous a laissé ses « fils , en qui nous devons le reconnaître , en qui a nous le voyons, et le possédons encore. La faite blesse de leur âge n'en est pas un sujet de a crainte ; la fidélité des soldats donne des années « à l'empereur. »

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On peut remarquer encore quelques traits d'une élégance spirituelle et raffinée, que Fléchier cite dans son excellente vie de Théodose. La péroraison n'est pas sans mouvement. L'orateur s'adresse au prince Arcadius , à qui le soin de l'empire ne permettait pas d'accompagner jusqu'à Constantinople le corps de son père. « Ne « craignez pas , dit-il , que ces restes d'un grand <c monarque passent sans honneur dans les lieux « qu'ils doivent traverser. Tels ne sont pas les «sentiments de l'Italie, qui a vu les triomphes « de Théodose, et qui, deux fois affranchie de « ses tyrans, honore en lui l'auteur de sa li- « berté ; ainsi ne pense pas Constantinople , qui « l'avait vu partir une seconde fois pour la vic- « toire. Maintenant , il est vrai , elle attendait , « avec le retour de son prince , des solennités <c triomphales et des monuments de gloire. Elle « attendait le maître du monde, suivi d'une armée <c vaillante , escorté de toutes les forces du monde « soumis. Mais aujourd'hui Théodose revient plus a puissant , revient plus glorieux , reconduit par a la troupe des anges , et suivi du cœur des bien- « heureux. »

Saint Jérôme est trop célèbre pour que son nom ne vienne pas se placer dans un écrit où l'on parle d'éloquence et de religion. Si l'on s'arrête au talent, il présente des beautés éclatantes et des

fautes bizarres , produites également par cet excès d'imagination qui fut peut-être aussi la source commune de ses vertus et de ses erreurs. Son génie ressemble à sa vie ; c'est un mélange confus , plein de graiideur et de désordre. Saint Jérôme, toujours errant ou solitaire, sans autre dignité dans l'église que celle de prêtre de JésUs-Christ , ne fut appelé, comme orateur sacré ^ auxfuné* railles d'aucun prince; il paraît même que jamais il ne prononça de discours public ; mais plusieurs de ses épîtres chrétiennes sont de véritables éloges funèbres , inspirés parlé sentiment d'une perte récente , et remplis de douleur et d'éloquence. On a souvent cité sa lettre sur la mort de Népotien , adressée à l'évêque Héliodore. Sous le nom de lettre , c'est un morceau oratoire que saint Jérôme compose. Il parle des règles de l'art , et craint d'y manquer. Malgré cette faute de goût, l'expression est souvent énergique et naturelle ; et l'on reconnaît l'accent d'une voix éloquente et vivement émue.

« C'était l'usage autrefois *, dit l'orateur, que « les fils prononçassent dans la place publique « l'éloge de leur père, en présence de son corps « inanimé. Aujourd'hui cet ordre est renversé , a pour notre malheur ; et le pieux office que nous

* s. HiERON. Op., toiu. quart.

SUR l'oraisobt funèbre. a 57

« devait sa jeunesse, c'est nous, vieillards, qui c( sommes condamnés à le lui rendi e« »

Népotien, Tami, l'élève et l'admirateur de saint Jérôme , avait été enlevé à la fleur de Fâge. Cette mort prématurée abrège la matière de son éloge. £n vain l'orateur semble reculer le fatal et dernier instant; il y touche bientôt, et il se plaît alors à en retracer la cruelle image.

« Mes yeux se mouillent de larmes, dit- il; et^ « malgré ma constance, je ne puis dissimuler la a douleur que je souffre. Croirait- on que, dans « ce moment , il se souvenait de notre amitié , et « que son ame fatiguée par l'agonie se rappelait (c le charme de nos études ? Il saisit la main de «c son oncle, et lui dit : envoyez à mon ami la « tunique dont je me servais dans l'exercicç du <c saint ministère. Vous l'aimiez déjà; reportez en- « core sur lui toute la tendresse que vous m'aca cordez comme à votre neveu. Il expire à ces « mots , serrant la main de son oncle , et pensant «c à son ami. »

Je suis fkché que ce pathétique simple et naturel amène bientôt des citations déplacées , des réflexions froides et communes. Pourquoi donc faut-il que le talent détruise ainsi son ouvrage? Saint Jérôme cherche à imiter la fameuse lettre où Sulpicius, pour consoler Cicéron de la perte de sa fille TuUie, met en parallèle avec ce mal- I. 17

heur les grandes calamités des villes et des nations. Mais il ne sait pas s'arrêter; et ce qui pouvait former un rapprochement rapide et frappant devient sous sa plume une longue déclamation. Il est vrai que son siècle était trop riche en catastrophes funestes, et lui présentait avec une déplorable abondance des exemples de tous les crimes et de tous les malheurs. Cette foule d'empereurs frappés de mort violente, et l'affreuse rapidité de leur succession , le renversement des hautes fortunes , le tête de Ruffin portée dans Constantinople, et* sa main coupée qui demande l'aumône ; les frontières envahies pai cent peuplades barbares , et la guerre civile au centre de l'empire, tout cet amas d'horreurs pèse siîr l'amè de l'orateur, et l'entraîne à des récits aussi effrayants qu'inutiles.

A la fin de cet éloge, je suis frappé d'un trait qui fait connaître très-bien le genre ^d'imagination de saint Jérôme : « Ainsi , dit-fl , mon cher « Héliodore, nous nous écrivons et nous nous « répondons. Nos lettres passent les mers ; et tan-

* Dextcra quin etiam ludo concessa vagatur AEra petens , pœnasque animi persolvit avari Terribili lucro , vivosquc imitata retenlus Cogitur adiluctis digitos inflectere nervis.

Claud.

SUR l'oraisow funèbre. a 59

« dis que le vaisseau sillonne les ondes , chacun des « flots emporte une portion de notre vie. » Plusieurs autres lettres sont consacrées à l'éloge de femmes illustres, ornements du christianisme naissant , mais dont les noms rappellent le souvenir des héros de Rome païenne. Une descendante des Scipions*, une petite-fille de la superbe Cornélie est louée pour avoir servi et consolé les pauvres , préféré Bethléem à £.ome , et pratiqué dans le silence toutes ces humbles vertus que les anciens sages ne connaissaient pas , et que la foi chrétienne est venue révéler au monde. Saint Jérôme n'oublie pas ce rapprochement 4iaturel , dans sa lettre sur la mort de Paula. Il peint cette noble héritière de Paul Emile, nourrissant les pauvres , et veillant près du lit des malades , couvrant sa vertu de son humilité , et s'élevant à la perfection par l'abaissement.

Bientôt l'orateur représente cette chrétienne zélée bravant tous les périls d'un long voyage et d'une pénible navigation pour visiter la Terre- Sainte. Son imagination la suit dans tous ces lieux poétiques et sacrés , remplis encore des origines et des monuments de la foi. Jl est à regretter que l'absence du goût se fasse trop sentir dans un ta-

■^ Gracchorum stirps, soboles Scipionum Romae practulit Bethléem.

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bleau où le talent pouvait aisément prodiguer de si riches couleurs. Les fautes sont nombreuses ; et les beautés ne sont pas d'un ordre assez élevé pour racheter les vices du style. Souvent même on aperçoit le défaut d'inspiration et le vide d'idées ; l'esprit éprouve cette fâcheuse impression à laquelle on est exposé avec les hommes de génie qui sont absolument dénués de goût. Lorsque les grands traits manquent , rien ne votis soutient et ne vous dédommage. Le goût, qui doit au moins remplir les intervalles de repos , ne se montre jamais; et le talent s'est éloigné. Vous avez perdu la lumière ; et vous êtes tombés dans des ténèbres épaisses et continues.

Ces divers orateurs que nous venons de nommer ont écrit au milieu de la décadence des lettres et de la corruption du goût. Ils s'élevèrent par les élans d'une nature vigoureuse, et la force de l'enthousiasme religieux. Ils furent sublimes dans le siècle des sophistes et des rhéteurs , à cette époque où l'éloquence épuisée ne montre plus de force , même dans le mauvais goût. En prenant tous les défauts de leurs contemporains , ils y mêlèrent une sorte de grandeur et d'énergie. Bossuet, qui parmi nous put éclairer son génie de toutes les lumières de son siècle , en choisissant les pères de l'église pour modèles , devait les corriger et les embellir, et se montrer à la fois

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plus sublime et plus pur. Aussi cette réunion des saillies hasardeuses du g&iie et des beautés régulières de l'art a-t-elle donné au style de ce grand orateur une empreinte d'originalité qui ne se retrouve nulle part. Il semble placé dans le monde intellectuel sur les confins de deux empires opposés, dont il forme seul la réunion, à la fois imitateur de Cicéron et de TerluUien , transpor « tant à la cour polie de Louis XIV les hardiesses de l'imagination orientale , original et simple , plein d'ordre dans ses écarts et de grandeur dans sa négligence , le premier des orateurs , sans doute , puisqu'il s'est élancé plus loin qu'aucun autre , sans rencontrer plus d'écueils , qu'il a plus osé , sans plus faillir, et que , s'éle vaut à toute la hauteur du génie de l'homme , il s'y maintient comme à sa place naturelle , sans effort et sans péril.

Bossuet, empruntant aux pères de l'église l'audace des tours et des images , les imite surtout dans la marche libre et fière de son éloquence. C'est à leur exemple que , seul de tous les panégyristes modernes, il a rejeté l'usage des divisions , usage introduit par les scholastiques , et réprouvé par Fénélon. Sans doute ce grand orateur se fait toujours un plan régulier; mais il ne l'annonce pas; il avance à travers son sujet, sans indiquer sa route ; il semble déployer les évène-

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