‹ Discours et mélanges littéraires (volume 2)Chapitre 5 sur 31 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LES AVANTAGES ET LES INœNVÉNIENTS

Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût , sans préjogés. et sans envie. Voltaieb.

Li'i LOGE d'un orateur ou d'un poète, l'étude attrayante de ses ouvrages, l'enthousiasme facile qu'inspire son génie, le sentiment continuel d'une admiration toujours profitable à celui qui l'éprouve, voilà sans doute pour les jeunes élèves de l'art d'écrire une tâche plus heureuse que ne

* Ce discours a remporté le prix d'Éloquence , décerné par la classe de la Langue et de la Littérature françaises de l'Institut , dans sa séance du ai décembre i$i4>

paraît l'être l'examen d'un droit littéraire , peu connu, mal respecté, dont les abus fréquents amusent l'indifférence , et n'irritent que ceux qu'ils menacent II est si doux de célébrer une gloire qu'où admire et qu'on aime ! Il est si pé-i nible de parler souvent d'injustice et d'envie! Cependant ces idées plus tristes sont à jamais inséparables des souvenirs brillants de gloire et de génie, que nous aimons à retracer. L'envie occupe toujours une place dan» ITiistoîre des écrivains célèbres; et l'on ne peut admirer leurs chefs-d'œuvre, sans se souvenir de leurs détracteurs. Mais une censure impartiale triomphe des critiques passionnées : elle distingue et place les hommes ; elle détruit l'imposture des réputations; elle épargne au talent supérieur ces concurrences inégales et ces rivalités factices auxquelles on voudrait toujours le rabaisser; elle répand, elle autorise les leçons du goût; die prépare des instructions aux successeurs des grands modèles. Ainsi, la critique^ dans ses abus ou dans ses avantages y touche de st près à la littérature, qu'elle se confond avec elle; et, lorsqu'on essaie d'en fixer le caractère, d'^i rappeler les devoirs, au milieu de cette enceinte , où retentit tant de fois l'éloge des grands écrivains, ne semble-t-il pas que, par ijne succession naturelle, on discute la cause commune des lettres, après avoir célébré les talents divers dont

elles ont reçu leur plus belle gloire? Dans ce difficile exaixAu, la bienséance et l'éloignement de toute passion m'interdisent cette amère vivacité qui donne des ennanis et des lecteurs : mais, si je suis modéré jusqu'à la froideur, peut-être j'en aurai plus souvent raison ; et c'est un avantage qu'il ne £aiut pas trop négliger.

Si l'on remontait à l'origine de la critique, peutêtre s'étonnerait-on que^quelques hommes se substituent d'eux-mêmes au public, décident à sa place et en son nom , et raisonnent avec autorité sur les impressions que doit éprouver l'esprit des autres. Mais, comme ce^ usurpation est an* cienne , supposons qu'elle est devenue légitime. Souvent la critique attaque l'homme de talent et vante le mauvais écrivain ; souvent , par ses censures ou par ses éloges , elle trompe le goût public qu'elle devrait avertir : mais une vérité consolante qu'il hut rappeler avant tout, c'est U puissance d'un bon livre , puissance k laquelle on ne peut comparer qu'une seule chose, l'incurable faiblesse d'un mauvais livre ; puiscpi'il est également impossible ou d'anéantir l'un ou de £Bdre durer rautre«

Le nom de critique est un terme d'une vaste étendue, qui renferme des idées très- éloignées Tune de l'autre. Aristote et Zoïle, Fénélon etScudéry. Voltaire et Desfontaines sont des critiques,.

II est naturel, en effet, que la médiocrité envieuse ait cherché de tout temps à médire dès talents et des arts , et que le génie impartial ait senti le besoin de les juger. Ainsi, le plus hardi penseur de l'antiquité , le plus ancien peintre de la nature , 'Aristote traça les principes de l'éloquence, censura les fautes des poètes , et marqua les limites de la raison et du goût , comme il avait fixé les principes et les lois des, sociétés. Le consiil romain qui ne connaissait , après la gloire du pat» triotisme, que celle de l'éloquence et des lettres, écrivit sur les secrets de cet art dont il était le modèle ^, instruisit s^ contemporains , et jugea ses rivaux qu'il avait effacés **.

Ces hommes élèvent la critique au niveau de leurs pensées; ils font disparaître toutes les différences qui séparent l'art déjuger du talent de produire, ou plutôt, par la force involontaire de leur génie, ils portent une espèce de création dans l'examen des beaux-arts; ils ont l'air d'inventer ce qu'ils observent. Quintilien s'est approché de ces grands maîtres. A leur exemple, il éclaire par la philosophie les principes de l'art oratoire : son goût le fait juge des écrivains supérieurs ; son style le fait leur rival. Quintilien et Longin semblent

* Orator. — />c oratore, ** De c farts orûtorihus.

animés de cette émulatioi) ; leurs éloges sont des lut* tes contre ceux qu'ils admirent; et leur propre élo» quence un hommage de plus pour les grands hommes qu'ils ne peuvent célébrer qu'en les égalant. Nous ne devons pas perdre de vue cette grande et noble critique; mais elle n'est pas l'objet véritable de ce discours. Il s'agit surtout d'apprécier cette critique inférieure et détaillée qui mêle quelques avantages à beaucoup d'abus, telle enfin que la justice ou la malignité contemporaine l'exerça toujours sur les productions du talent littéraire.

L'imprimerie, cette heureuse découverte des siècles modernes , qui rendit la pensée populaire , et multiplia l'instruction et la sottise , rendit aussi la critique plus indispensable et plus fréquente* D'abord, il devint si aisé de répandre un libelle, que les hommes mécontents et jaloux ne se refiisaient plus le plaisir de le composer. Après un siècle écoulé dans l'accroissement prodigieux des livres nouveaux, on eut besoin de choisir; et d'équitables censures pouvaient éclairer sur le choix: malheureusement les bons ouvrages étaient presque toujours les seuls contre lesquels la critique voulait prémunir les lecteurs. Pendant vingt années on écrivit en Italie , pour démontrer que la Jérusalem était un mauvais poème. Le Tasse vivait. Depuis ^ la critique n'a plus travaillé que pour le mettre avant ou après l'Arioste. En Es-

pagne ) les Criti<{ues contemporains ont méprisé Cervantes ; les critiques modernes Font placé tout près de Virgile et d'Homère.

En général , la critique a deux caractères bien différents, selon qu'elle s'exerce sur les vivants ou sur les morts. Son adresse et son triomphe consistent à savoir blâmer les uns , à savoir louer les autres , à contester les réputations contempo-* raines , à légitimer les anciennes renommées. Ici le plus spirituellement injuste est aussi le plus habile ; là au contraire le plus adroit panégyriste semble toujours le meilleur critique : Tun désire des fautes, l'autre des beautés; et quelquefois chacun de son côté suppose et voit ce qu'il désire. Le public approuve également ces deux méthodes. En effet, c'est un double avantage de se voir autorisé dans ses vieilles admirations , et dispensé d'en adopter de nouvelles. Le sacrifice une fois £9iit , le consentement une fois donné , on y tient par amour-propre; et, par amour-propre aussi, on n'aime pas à recommencer en faveur d'un autre. Je sais bien que cette répugnance n'est que trop justifiée : c'est même un hommage que l'on doit au talent , de ne pas y croire facilement et de se défier des premières promesses ; mais à la défiance doit succéder la justice. Quelquefois , il est vrai, cette justice est hors de la portée des critiques; Il est une supposition qui ne peut se

présenter que ^ans les commenceiÉfents d'une grande époque littéraire, celle d'un ouvrage où le génie de l'auteur va plus loin que les lumières de la critique , où il a plus fait qu'elle ne peut juger. En effet, la critique éclairée ne saurait exister que long- temps après les bons ouvrages , qui l'instruisent et la forment elle-même. A l'époque où le premier chef-d'œuvre paraît, elle n'est pas encore préparée ; ses erreurs viennent de l'ignorance autant que de la passion: mais lorsque les grands écrivains , une fois établis par la force du temps et de la vérité, ont instruit la critique, alors elle puise dans l'étude et l^'admiration de ces premiers modèles un art plus réfléchi d'apprécier ses successeurs. De là cette longue opposition à la renommée de Voltaire, les rigoureuses censures qui accueillirent tous ses ouvrages, et cet éternel procès de sa réputation, qui, jugé depuis long-temps, n'est pas encore fini.

Les sentiments de l'Académie sur le dd, sont le modèle naissant de la saine critique. Il est surtout honorable que des gens de lettres défendent l'écrivain qui les doit effacer contre le ministre tout puissant qui les favorise. Cependant cet exa* men trop vanté ne fait-il pas soupçonner qu*à cette époque le goût de l'Académie était encore plus imparfait que le génie de Corneille? Cette critique est impartiale et sincère ; mais Corneille

avait besoin de former son siècle, avant d'y trou-^ ver des juges. Le siècle de Louis XTV vit éclore beaucoup de libelles. Il y avait tant de grands hommes ! Boileau parut , et , sans long etamen , avec de bonnes plaisanteries et de bons vers , il décrédita les mauvais écrivains, qui presque tou^ $e vengèrent en se £8iisant mauvais critiques. Boileau fut le réformateur de son siècle : il appuya sa doctrine de ses exemples; voilà ce qui fit sa puissance. Son style était encore plus redoutable que ses épigrammes. Il écrasait doublement les poètes médiocres : il n'avaitpas besoin de compter leurs fautes; il écrivait ses vers. Cependant cette critique impartiale et raisonnée , qui détaille les défauts et rend justice aux beautés, n'était pas encore née. Bayle l'exerça sur l'érudition bien plus que sur le goût , sans amertume et sans passion, avec un esprit supérieur et modéré. Du reste , les hommes de génie n'avaient que le temps d'imaginer et de produire ; et les talents secondaires, dans le premier étonnement où les jetaient tant de créations nouvelles, savaient à peine les admirer, quand ils ne les enviaient pas. C'est depuis le siècle de Louis XIV que la critique a dû naître, pour ainsi dire, du développement de toutes les autres fisicultés littéraires ; comme pous voyons , dans l'étude de la nature , les progrès des différentes sciences , en produire quelquefois une

nouvelle, qui doit son es^istence à la perfection des autres.

Lorsque la critique est devenue nécessairement un genre de littérature, souvent ceux qui l'exerçaient n'ont pas respecté dans les autres un titre qu'ils portaient eux-mêmes. Ils semblaient oublier que la justice et la vérité. sdnt la loi commune de tout écrivain , et que celui qui écrit sur les livres des autres, au lieu d'en faire lui-même, n'est pas un ennemi naturel des gens de lettres , mais un homme de lettres moins entreprenant ou plus modeste. Cette injuste amertume, cette inimitié sans motif, est la cause des plus grands abus de la censure littéraire. Que le critique commence par aimer d'un amour sincère l'étude des beauxarts; que son ame en ressente avec délices les nobles iuipressions ; qu'il entre dans l'empire des lettres, non pas comme un proscrit qui veut venger sa honte, mais comme un rival légitime qui mesure sur son talent l'objet de son ambition , et qui veut obtenir une gloire, en jugeant bien celle des autres : alors il sera juste; et sa justice accroîtra ses lumières. Il sera le vengeur et le panégyriste des écrivains distingués. Il sentira vivement leurs fautes; il en souffrira. Mais, tandis qu'il les blâme avec une austère franchise , son estime éclate dans ses reproches, toujours adoucis par ce respect que le talent inspire à tous ceuic

5o BlSCOliRS

qui sont dignes d'en avoir. Il se croira chargé des intérêts de tout bon ouvrage qui paraît sans la recommandation d'un nom déjà célèbre; à travers les fautes , il suivra curieusement la trace du talent; et, lorsque le talent n'est encore qu'à demi développé , il louera l'espérance. Quelquefois Tenthousiasmi? même des lettres peut lui inspirer une sorte d'impatience et de dépit à la lecture d'un ennuyeux et ridicule ouvrage; mais l'habitude corrigera bientôt l'amertume de son zèle ; il s'apercevra qu'il est inutile d'épuiser tous les traits du sarcasme et de l'insulte contre un pauvre auteur dont les exemples n'ont pas le droit d'être dangereux.

Un sage l'a dit : // faut avoir de taine pour avoir du goût *. Ainsi , l'impartialité , l'amour des lettres pour elles-mêmes , le désir des succès d'autrui, ce mélange de principes équitables et de sentiments nobles doublera le mérite du critique , et rendra son goût plus lumineux et plus pur. A force d'abuser de sa conscience , on parvient à se fausser l'esprit. Une erreur souvent répétée pénètre insensiblement dans la pensée de son auteur, à la suite de tous les vains sophismes dont il la fortifiait, sans la croire lui-même. C'est la punition d'un critique de mauvaise foi ; il finit

* Vauvenargucs.

SUR LA CRITIQUE. 5i

par perdre le bon sens. Cette instabilité d'une opinion sans pudeur ne sait plus où s'arrêter. Tout est variable et (aible quand il n'y a pas d'appui dans le cœur. Tel un juge corrompu se livrant à une indifférence universelle , pour se donner plus de liberté, laisserait à dessein chaque jour s'émousser en lui l'intelligence du bien et du mal, et jetterait au hasard ses décisions tantôt capricieuses , et tantôt mercenaires. Jîon , tout ce qu'il y a de pur , de noble et d'élevé dans le plus sublime des beaux-arts, n'est pas fait pour être senti par une ame rampante et avilie ; elle n'entend pas ce langage; elle trouve dans sa propre bassesse une incrédulité toute prête contre les sentiments généreux. Les lumières de la science et de l'esprit ne peuvent la conduire jusque là. Son goût est imparfait ; il lui manque le sens moral; et, si le goût n'est que la sensation vive et réfléchie de la beauté, le pouvoir de saisir, dans les objets et dans les passions, les nuances les plus délicates de la vérité et de la convenance; s'il doit juger de tous les rapports du cœur humain ; si , comme le génie même , il doit avoir ses îHusions , ses enthousiasmes , ses théories d'un su blime idéal , combien ce sens moral ne devient-il pas pour lui un guide infaillible et nécessaire^ Formé à l'école antique , le goût si pur de Fénélon s'embellissait encore de la pureté de son ame. Je

5'i DISCOURS

sais qu'il est un goût acquis par l'étude , la lec*' ture et la comparaison, et je ne prétends pas en nier l'empire , ni le mérite. C'est ce jugement pur et fin , composé de connaissances et de* réflexions , que possédera d'abord le critique. Il a pour fondement l'étude des anciens , qui sont les maîtres éternels de l'art d'écrire , non pas comme anciens , mais comme grands hommes. Cette étude doit être soutenue et tempérée par la méditation attentive de nos écrivains ^ et par l'examen des ressemblances de génie , et des différences de situation, de mœurs ) de lumières, qui les rapprochent ou les éloignent de l'antiquité. Voilà le goût classique ; qu'il soit sage sans être timide , exact sans être borné ; qu'il passe à travers les écoles moins pures de quelques nations étrangères , pour se familiariser avec de nouvelles idées, se fortifier dans ses opinions , ou se guérir de ses scrupules ; qu'il essaie, pour ainsi dire, ses principes sur une grande variété d'objets : il en connaîtra mieux la justesse; et, corrigé d'une sorte de pusillanimité sauvage , il ne s'effarouchera pas de ce qui paraît nouveau, étrange, inusité; il en approchera, et saura quelquefois l'admirer. Qui connaît la mesure et la borne des hardiesses du talent? Il est des innovations malheureuses qui ne sont que le désespoir de l'impuissance; il en est qui, dans leur singularité même , portent un caractère de

SUR l1 critique. 53

grandeur. Confrontez-les avec le sentiment intime du gQut. Le goût n'exige pas une foi intolérante. Vous éprouverez qu'il adopte de lui-même, <Jans les combinaisons les plus nouvelles, tout ce qui est fort et vrai, et ne recette que le faux, qui presque toujours est la ressource et le déguise-» ment de la faiblesse. Quelques productions irrégulières et informes ont enlevé les suffrages; elles ne plaisent point par la violation des principes , mais en dépit de cette violation ; et c'est au contraire le triomphe de la nature et du goût, que quelques beautés confonnes à cet invariable modèle , répandues dans un ouvrage bizarrement mélangé , suffisent' à son succès , et soient plus fortes que l'alliage qui les altère. Le critique éclairé fera cette distinction ; il s'empressera d'accorder au talent qui s'égare des louanges instruc-* tives* Pourquoi montrerait-il une injuste rigueur? C'est au mauvais goût qu'il appartient d'être pai> tial et passionné ; le bon goût n'est pas une opi*^ nion , une secte ; c'est le raffinement de la raison cultivée , la perfection du sens naturel. Lç bon goût sentira vivement les beautés païves et sublimes dont Shakspeare étincelle : il n'est pas exclusif. Il est comme la vraie grandeur , qui , sûre d'elle-même , s'abandonne sans se compromettre. Je sais que cette pureté, et en même temps cette indépendance de goût, supposent une supé^

riorité de connaissances et de lumières qui ne peut exister sans un talent distingué. Mais je crois aussi que la perfection du goût , dans l'absence du talent, serait une contradiction et une chimère. Tous les arts sont jugés par de prétendus connaisseurs qui ne peuvent les pratiquer. Il en est ainsi souvent de l'art d'écrire ; et nulle part l'abus n'est plus ridicule et plus nuisible. Pour être un excellent critique , il faudrait pouvoir être un bon auteur. Dans un esprit fiaible et impuissant , le bon goût se rapetisse , se rétrécit , devient craintif et superstitieux , et se proportionne à la mesure de l'homme médiocre qui s'en sert aussi timidement pour juger que pour écrire. Le talent seul peut agrandir l'horizon du goût , lui faire prévoir confusément de nouveaux points de vue, et le disposer d'avance à juger des beautés qui n'existent pas encore. Comme le sentiment de nos propres forces influe toujours sur nos opinions , le critique sans chaleur et sans imagination sentira faiblement des qualités qui lui sont étrangères. N'ayant que du goût , il n'en aura point assez. C'est ainsi qu'en général les écrivains sages et froids , qui , dans leur marche compassée, affectent le goût , en manquent souvent ; ils évitent les écarts et les fautes, mais, incapables d'un vrai sublime ou d'une noble, simplicité, ils ont recours/ à des agréments froids et recherchés , qui ne va-^

lent pas mieux que des fautes » et sont plus con* tagieux, parce qu'ils sont moins choquants.

N'êtes- vou» pas, me dira-t-on, trop libéral envers le critique ? avec l'amour passionné des lettres , qui ^ selon \om , renferme plusieurs vertus y vous lui accordez encore la science , le goût , le talent; c'çst-à-dire, je les lui demande. Je veux reporter sur les critiques la sévérité qu'ils exercent y et reculer si fort pour eux le point de perfection, que, par frayeur, ils deviennent plus modestes , et qu'ils respectent aussi la difficulté de leur art Cicéron se plaignait de ne trouver nulle part le parfait orateur ; peut-être ne trouverait-on pas davantage le parfait critique, même en cherchant parmi les écrivains célèbres. Le sage et élégant Addisson fit servir la critique à son plus noble usage , à la gloire di^ génie ; mais il ne présente aucune vue originale dans l'examen du plus extraordinaire de tous les poèmes; il juge Mil ton par Aristot^: et le défaut d'invention se fait sentir jusque dans sa manière d'admirer des idées neuves. L'ingénieux La Motte avait le véritable langage , et , pour ainsi dire , les grâces de la critique. Sa censure est aussi polie que sa diction est élégant^: il ne lui manqiiait que d'avoir raison. Mai$ il se trompa d'abord en attaquant les anciens , et plus encore en défendant ses vers. Personne n'a porté plus loin que Voltaire la netteté

56 DISCPURS

du style , mesure ordinaire de la justesse des idées. Personne ne fut favorisé d'un instinct plus délicat^ et ne naquit avec plus de goût^ Sa raison était mûre dès la jeunesse ; et son imagination fut toujours vive. H avait sur la littérature d'hantant plus de lumières et d'idées qu'il ne s'en était pas uniquement occupé , et qu'il pouvait y rapporter la variété de ses réflexions et de ses études. Mais son caractère ardent et mobile ne lui permit pas de garder l'invariable impartialité du critique. Quel* quefois, en censurant de prétendus rivaux, il paraît trop se souvenir d'une insultante comparaison , et ^a sévérité est une vengeance. Au reste , il est difficile peut-être de lui reprocher les injustices qu'il laisae échapper, en songeant à celles qui tourmentèrent sa vie. Il suffit d'un succès pour se faire plusieurs ennemis : Thomme qui , dans la confiance de ses talents , aspire à l'universalité des succès , ne semble-t-il pas appeler sur lui toutes les haines dfe l'innombrable médiocrité , que partout il écrase, sans la voir? Voltaire a soutenu cette lutte par l'ascendant du génie qui l'avait fait naître. Ses détracteurs n'ont obtenu qu'une sorte d'immortalité grotesque , qu'il leur a trop libéralement distribuée dans ses ouvrages. C'est qu'aucun d'eux n'était digne de le juger; Cette tâche pouvait honorer un véritable critique; mais il aurait fallu commencer par des concessions péni-

SUR LA CRIÏiQUE. 5*J

bles. Il fallait d'abord proclamer Voltaire le conservateur du goût , le représentant de la poésie française , le créateur d'une prose originale , trois titres qu'un autre homme n'a point réunis. Après ce début , la critique devenait instructive et Légitime. A cet écrivain d'un goût si pur , si ami du simple et du vrai , malgré tant d'esprit , on pouvait reprocher une censure quelquefois irréfléchie et injuste de l'antiquité classique , et même de cette' autre antiquité qui commence avec le siècle de Louis XIV. Voltaire , grand poète par le style et la passion , poète de génie , passant avec un égal bonheur des grâces de la poésie légère à l'énergie de la verve théâtrale , n'avait pas porté dans sa riche élégance assez de précision et d'audace. Enfin , cette prose neuve et sans imitateurs, incomparable dans tous les genres où la familiarité est une grâce, quelquefois éloquente en sortant du badinage , dérogeait trop souvent à la dignité de la morale et de l'histoire. Une critique si modérée aurait aujourd'hui des lecteurs; mais la justice ne produit point de scandale : et, pour beaucoup de gens , le scandale est un succès. Fréron l'obtint ; abondamment pourvu d'idées communes , écrivant facilement d'un style médiocre, il imprima deux cents volumes de critique , dont le but principal est Voltaire. Beaucoup d'écrivains aujourd'hui célèbres y sont injuriés

par diversion. Ce n'est pas que ce recueil ne renferme un nombre prodigieux d'éloges ; il y parait successivement une foule de grands hommes dont personne ne connaît les ouvrages. Mais il semble qu'une pareille indulgence , loin d'être une compensation de tant d'injustices , est un double af* front foit au talent , et par la rigueur absurde des critiques , et par la ridicule prostitution des louanges.

Voltaire rencontra d'autres adversaires. Le besoin de leur répondre a grossi la collection de ses œuvres; on peut leur pardonner; c'est un des services que la critique injuste rend au public. Le gazetier ecclésiastique n'a pas arrêté le succès de V Esprit des Lois ; mais il nous a valu le der-» nier chef'-d'œuvre de Montesquieu , son Apologie^ modèle dont Voltaire aurait dû quelquefois imiter la raillerie bienséante et l'amertume sagement tempérée. Je m'arrête ici de peur d'être injuste : je n'ai désigné «que des abus nombreux; ne s*y méle-t-il aucun avantage ? Je l'avoue , un homme passionné peut dire la vérité; un plat écrivain peut dénoncer son semblable. Enfin , la critique même la plus chagrine est obligée de choisir un objet d'admiration , ne fut-ce que par malignité ; et quelquefois elle place bien sa préférence , pour pe couvrir d'ijn acte de justice. Quel est le détracteur qui , dans l'exagération de ses reproches , ne

révèle pas quelque défaut véritable ? S'il faut parler des avantages, lorsqu'ils disparaissent sous de nombreux abus , proclamons l'utilité de la critique. Mais avouons cependant que , dans les belles époques de notre littérature , elle n'exerça aucune grande et salutaire influence; quand elle était sage , elle n'était pas piquante ; le public le veut ainsi. En général on n'aime pas à lire une disser^ tation sur le mérite d'autrui. Les honunes ont quelque peine à croire qu'un homme de leur siècle , un homme fait comme eux , qu'ils voient , qu'ils entendent , ait un talent supérieur ; ils s'en-» nuieraient à la preuve d'une si fade vérité. On souffre avec plus de patience de voir des prétentions humiliées , des talents contestés , des hommes d'esprit tournés en ridicule , si jamais ils peuvent l'être. Cependant , je voudrais qu'on essayât une critique absolument impartiale , sans complaisance et sans rigueur. A tout prendre , comme cette critique impartiale serait encore assez méchante , peut-être réussirait-elle : c'est une expérience à faire.

Il est un préjugé; c'est que la critique même la plus injuste ne nuit point aux lettres. Qu'importent, dira-t-on , les petites blessures de l'amourpropre humilié? si l'auteur a xlu talent, la peraé^^ cution doit l'animer; nos plus grands écrivains! ont subi cette épreuve ; ils en ont profité. Boileau

Co DISCOURS

le disait à Racine. Oui , sans doute , et c*était une noble et ingénieuse consolation à présenter au grand homme découragé , que l'espérance de voir son génie s'accroître par les tourments de sa vie. Mais pourquoi fallait-il alors consoler Racine? Les hommes n'ont-ils rien de mieux que le blâme et l'envie pour animer les progrès du talent ? Si quelquefois une ame fière et indignée remonte par l'effort même qui devait l'abaisser , combien de fois le ressentiment pénible de l'injustice n'at-il pas jeté dans l'inaction et dans l'oubli des talents faits pour la gloire? Racine lui-même, las de combattre la haine et de peur de l'augmenter encore , n'a-t-il pas arrêté le cours de ses chefsd'œuvre dans la force de l'imagination et de l'âge, exerçant ainsi, par le silence de son génie, la seule vengeance que le grand homme peut tirer de ses injustes contemporains? L'inspiration des succès, voilà ce qui réellement anime le grand écrivain par le besoin toujours croissant de surpasser ses premiers efforts , d'atteindre toute la portée de son talent, que lui seul il connaît; enfin, de se justifier à soi-même sa gloire , sur laquelle il est peutêtre plus difficile qu'un autre.

On peut le ci-oire , sans faire tort à l'envie , Racine , quand il n'eût pas reçu d'elle de si pénibles encouragements , aurait trouvé dans les conseils de l'amitié , dans les anciens , dans lui-même,

SUR LA CRITIQUE. 6l

des forces et des beautés . nouvelles. Mais pourquoi discuter ainsi ? Peut-on , sans? un regret amer, songer que ces hommes qui feront éternellement l'honneur et les délices^u monde civilisé , que ces aiinables enchanteurs qui y par la passion de l'harmonie , agitent si doucement les âmes , que ces véritables rbis de la pensée humaine , qui savent l'éclairer en la charmant, et l'ennoblir en l'éclairant , forent malheureux par leur gloire et pour nos plaisirs; qu'ils ont jeté des regards inquiets et douloureux sur les chefs-d'oeuvre que nous adorons , qu'ils se sont repentis de leur génie, que peut-être ils en ont douté ; et qu'ébranlés par les cris de cabales ignorantes et envieuses, ils ont eux-mêmes trempé dans l'injustice de leurs censeurs , et sont morts en se défiant de cette postérité, qui ne manque jamais aux grands hommes? Vainement les accusera - 1 - on d'une sensibilité excessive : c'est une vérité vulgaire , que l'alliance de cette délicatesse trop irritable avec les mouvements et les illusions du génie. Un homme médiocre peut avoir un sot orgueil ; mais il est impossible qu'un homme doué de quelque talent n'ait pas l'ame fière , sensible , impatiente du mépris. L'étude des lettres même lui donnerait ce ce caractère. Et vous , qui l'en blâmez , voyez tous les hommes , quel prix ils attachent au maintien de leurs prétentions, surtout quand elles occu-

Ba * DISCOURS

pent une grande place dans leur vie, et qu^elles leur coûtent de grands efforts. L'écrivain n'a qu'une prétention , qu'une espérance , qu'une passion , l'estime des at^es hommes. Il la poursuit au prix de travaux pénibles , auxquels tous les esprits n'ont pas droit d'atteindre , il la poursuit avec plus d^ardeur que de sagesse ; voilà sa force et son excuse : et cependant , lorsqu'il est troublé dans la possession de ce droit, et, si vous voulez , de cette erreur , on s'étonne de son indignation et de ses plaintes ! Mais quels sont ces hommes si calmes et si patients sur les injures d'autrui, qui tolèrent volontiers la persécution du talent? Quel est ce juge rigoureux , qui ne peut se défendre d'une invincible prévention contre les écrivains de son siècle , qui ne conçoit pas qu'on puisse exagérer la critique , et ne croit pas à l'injustice, parce qu'il ne croit pas au mérite ? Ce sera quelque homme d'esprit , qui n'a pu s'élever jusqu'à la médiocrité du talent, et qui cache sa faiblesse et ses regrets sous le faste impitoyable de ses dédains. Ce sera quelque lecteur plus sévère qu'habile , qui se fait dénigrant par politique , et condamne d'abord , de peur d'être exposé *à l'embarras de juger; ce sera quelque es* prit frivole et tranchant qui blâme au lieu de lire, et ménage à la fois son amour-propre et sa paresse ; enfin , ce sera quelque esprit systématique ,

qui , depuis une époque fixée , ne lit plus , ne veut plus lire , ne veut plus qu'on écrive , demeure convaincu que la littérature est anéantie sans retour, méprise le présent, tue l'avenir, imagine qu'il est impossible d'avoir encore du talent et du goût, et tire toutes ses preuves de lui-même. Voilà les adversaires que l'homine de lettres rencontre nféme dans le monde, voilà les fauteurs indiscrets de la critique injuste et passionnée. Mais, loin des échos de la sottise , le bon goût garde en réserve un petit nombre d'esprits éclairés qui se communiquent et s'entendent, jugent la critique , devinent les intérêts cachés , et ne croient pas plus à l'exagération des reproches qu'à la fureur des louanges.

Cependant, comme c'est le critique qui fait l'opinion du jour, et que c'est la critique qui forme l'opinion de la fojule , on avait senti de tout temps l'influence que peuvent obtenir les feuilles publiques. Aussi cette société religieuse , si célèbre par son ambition souple et infatigable , non contente de s'introduire à la Chine , de dominer en Europe , de tenir entre ses mains la foi des peuples et la conscience des rois , pour compléter son singulier empire , avait cru nécessaire de régler le goût à peu près comme la morale ; et , parmi cette variété de talents qu'elle réunissait dans son sein , outre les prédicateurs et les géo-

Page 1