‹ Discours et mélanges littérairesChapitre 19 sur 45 · DU COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DU COURS D'ÉLOQUENCE FRANÇAISE

Décembre 1822.

Un empereur qui, justement célèbre par le savoir et le génie, avait multiplié dans Rome les écoles des rhéteurs, déplorait un jour l'inutilité de ses soins, et la chute de 'Féloquence sous son règne. Prince, lui dit un courtisan sincère , fermez toutes les écoles^. et laissez parler le sénat.

I En effet. Messieurs, privé d'un objet sérieux et noble, Tart oratoire n'est qu'une vaine étude, une gymnastique impuissante. Renfermé dans l'enceinte des écoles, il se dénature par les efforts mêmes que l'on fait pour le conserver ; et l'apparente prospérité des études ne sert qu'à perpétuer le triomphe du faux goût, plus incurable que la barbarie, et surtout bien plus contraire au vrai génie de l'éloquence. Il n'en est pas ainsi, lorsque l'institution politique a fait du talent de la parole une des premières distinctions, et quelquefois un des premiers devoirs du citoyen.

La nécessité, roccasion inspirent alors les hommes néfi pour l'éloquence ; et la gravité des intérêts livrés à l'attention publique ne permet pas d'écouter la frivole science des rhéteurs. Les âmes deviennent plus fortes , et les esprits plus sévères ; deux dispositions heureuses pour réloquence : et la liberté légale, salutaire à tant de choses, profite même au bon goût.

En indiquant, Messieurs, ce principe moral de l'art oratoire, je ne prétends pas ramener vos regards et votre préférence sur les grands génies en&ntés du milieu des orages de la liberté grecque ou romaine. L'éloquence française est ici notre première étude. Les mœurs, les habitudes, les passions françaises, le génie national sous ses formes diverses sont pour nous l'origine et l'explication de cette éloquence.

L'éloquence de la chaire, médiocrement cultivée chez les autres nations modernes, mais que l'Église de France avait, pour ainsi dire, substituée à la puissante tribune de l'antiquité, est peut-être le plus beau titre de notre so-^ périorité littéraire ; ou du moins, par un contraste asseï bizarre, elle partage cette gloire avec notre théâtre. Mais le génie de l'éloquence appartient à cette élite de grands écrivains qui, chez une nation ingénieuse, passionnée, mobile, ont tour à tour agité et dominé les esprits. Gom-I bien sera-t-elle instructive et brillante cette revue de ta*^ lents si variés ! En la commençant aux premières époques de notre langue, nous ne rétendrons pas d'abord au delàj du XVII' siècle. Plus tard, nous examinerons ce que fut l'éloquence dans le siècle suivant. Enfin, nous chercherons ce qu'elle peut devenir encore. Gar ces modèles, que nous allons réunir, appeler de toutes parts, ne sont pas là, Messieurs, pour vous désespérer. Ils ont, il est vrai, parcouru les genres les plus divers. lisent, en ap« parence, tari les sources de l'originalité : ils ont partout

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brûlé la moisson et le sol. Mais étudiez profondément tair génie ; méditez leurs ouvrages ; remuez les cendres qu'ils ont laissées ; il en sortira des richesses nouvelles. Que tous ces heureux génies, que tous ces immortels écrivains prennent donc à vos yeux un nouveau caractère, en vous offrant à la fois et ce qu'ils ont fait, et ce qu'ils peuvent vous inspirer !

L'éloquence qui s'échappe d'une ftme vivement émue peut se manifester dans l'idiome le plus imparfait. Des signes même et des mouvements muets peuvent être éloquents, et produire l'impression souveraine de l'éloquence. Cependant, Messieurs, l'art de la parole, le ta- Umi oratoire, n'existe que dans une langue perfectionnée. Chez un peuple neuf et grossier, où la société inculte n'a point encore poli le langage, un homme doué d'une âme forte et d'une imagination irritable, pourra trouver des pensées si hautes, que l'idiome, dont il fait usage, paraîtra s'élever avec elles ; mais cet homme ne sera point un orateur. Sans doute les langues ne sont que les instrumenta de la pensée , mais, par cette destination même , ellea ont besoin de devenir des instruments souples et réguliers, pour bien rendre sous la main qui les presse. Sont-elles encore rudes, licencieuses et bouffonnes, elles détruiront le pathétique, elles glaceront le sentiment : il n'y aura pas d'éloquence. Et qu'on ne voie pas ici la puis* sance des mots exclusivement reconnue. Cette puissance est celle des choses mêmes, celle des mœurs, et de l'es* prit général, dont la langue n'est que l'expression. Dans l'àpretét la licence ou la trivialité d'un, idiome, c'est la barbarie mê«e de la nation, l'engourdissement de ses organes, son insensibilité morale qui se manifestent, et qui résistent à la naissance des arts.

p'Nous n'essaiermis pas. Messieurs, de rechercher la langue française dans la confusion de ses origines. Mais

attendant l'époque où, par le progrès des mœurs, elle est devenue capable d'éloquence , nous étudierons, avec ! un soin curieux, les premiers écrivains qui développèrent! ses richesses natives. j

Vous le savez, Messieurs, l'éloquence est loin d'appar- i tenir exclusivement aux ouvrages qui la promettent par f le sujet et par le titre. Peut-être môme, dans un siècle où la grossièreté du goût égalait l'érudition, était-il naturel que l'éloquence manquât surtout dans les ouvrages laborieusement composés à l'imitation des anciens, tandis qu'elle pouvait çà et là se produire dans les libres imaginations d'un esprit sans goût et sans loi. N'a-t-il pas, plus d'une fois, mérité le nom d'éloquent , cet écrivain ca« pricieux et brillant , qui raillait avec tant de gaieté le jargon oratoire de son siècle ; ce Montaigne, philosophe dans ses opinions, et toujours passionné dans son langage? Le style inégal des j^^at^ nous donnera ces vives images, ces mouvements soudains, ces paroles de poète qui doivent colorer le style de l'orateur. Tandis qu'à la même époque tous les orateurs en titre étaient froids et ridicules sous leur pompe apprêtée, Montaigne était élo« quent, parce qu'il était vrai. En eflTet, l'éloquence, pratiquée comme art, exige autant de goût que d'imagination et de chaleur. Il faut une incroyable perfection de raison pour adopter des passions étrangères, se les approprier par l'illusion oratoire, et les exprimer sans etPort et sans faiblesse. C'est le chef-d'œuvre des hommes de génie, dans le siècle du bon goût. Mais, lorsque les sentiments jaillissent à flots pressés du fond de l'àme, lorsque Montaigne pleure la Boëtie, parce qu'il est inoonsolable de l'avoir perdu, il faut bien que son langage soit vif, naturel, pénétrant comme sa douleur.

N'éprouverez-vous pas quelque intérêt. Messieurs, à voir figurer parmi les premiers modèles de l'éloquence

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iruiçaise ce la Boetie, dont les regrets de Montaigne don* nent une idée si touchante et si haute? Le Traité de la servitude volontaire, qu'il écrivit à vingt ans, étincelle de pensées fortes, d'images hardies, et semble un manuscrit antique trouvé dans les ruines de Rome, sous la statue brisée du plus jeune des Gracches.

Ainsi, Messieurs, nous verrons par les inspirations de Montaigne et de son ami, la langue française s'élever à la hauteur de Féloquence, en même temps que, par les tra« ducticms d'Âmyot, elle devenait plus abondante et plus périodique. Charron, imitateur de Montaigne, remplaçant par la méthode et la correction ce qui lui manquait de verve et d'originalité, donnera aux vérités éternelles de la conscience cette simplicité qui est éloquente, lorsque les idées sont trop grandes pour être ornées, et cette force d'expression qu'une ftme vertueuse trouve toujours en parlant de ses devoirs. Âmyot, Montaigne, la Boetie, Charron passeront sous vos yeux à la fois comme premiers créateurs de la prose firançaise, et comme moralistes éloquents. Je ne vous donnerais pas. Messieurs, une idée véritable des richesses de notre éloquence, si je n'ouvrais pas à vos yeux ces sources antiques dans lesquelles peut se rajeunir notre langue vieillissante. C'est là que puisait Rousseau, qui, deux siècles plus tard, sut porter dans la morale l'intérêt et la chaleur des passions.

Dans l'antiquité, les orateurs ont précédé les philosophes; et Périclès parut avant Platon. Indépendamment des hasards de la nature qui dérange quelquefois les systèmes, en créant, hors de propos, un honune de génie, il semble, en effet, que l'éloquence des passions doive naître avant le talent suUime et réfléchi d'un philosophe éloquent.

Mais l'éloquence, qui domine quelcfuefois si puissamment les États, est soumise à l'influence des gouverne-

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ments ; et on pourrait , en suivant ses vicissitudM , re-* trouver toute l'histoire morale et politique des peuples. Sous le despotisme, il n'y a pas de place pour réloquance, non plus que pour la gloire. Les révolutions deviennent son tiiéàtre et sonécueil : elle y brille, pour mourir frappée par le glaive ; et les tètes des orateurs sont attachées à la tribune sanglante. Elle s'affiiiblit et s'énerve dans la paix des monarohies heureuses, qui redoutent l'agi-* tation de peur du changement. Les lépubliques mêmes, que Ton croit le domaine de Téloquence, ne sont pas tour jours faites pour elle. L'éloquence ne s'élèvera pas dans ces démocraties économes et modestes, où la liberté n'est pas un effort d'héroïsme, une conquête de l'enthousiasme, mais un avantage du sol, et, pour ainsi dire, un présent de la pauvreté ; la Suisse n'a jamais eu d'orateurs. L'éle*quence ne s'élèvera pas dans ces républiques factieuses, où les citoyens aiment encore plus la vengeance que la liberté, où la force décide incessamment, et signale ses victoires successives par l'exil et par la mort : Florence n'a jamais eu d'orateurs. L'éloquence ne montrera point son génie dans ces républiques industrieuses et commerçantes, où la liberté même n'est estimée que comme un instrument de richesse , où le patriotisme n'est qu'un calcul d'intérêt, où les plus grands sacrifices sont des spéculations plutôt que des vertus : on n'a jamais vanté les orateurs de Garthage ; on ne connaît pas les orateurs de la Hollande. L'éloquence n'osera pas naître dans ces aristocraties ombrageuses, où l'activité du despotisme est rendue plus terrible par le nombre de ceux qui l'exercent, ou des républicains tyranniques redoutent d'autant plus la liberté, qu'Us lui doivent leur puissance et rè*^ gnent en son nom : à Venise on ne parlait pas.

L'éloquence a tout à la fois besoin de la violence des passions, et de l'autorité toute^puissante des lois. Mais

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cet état est une espèce de prodige difficile et peu duraj hle. Aiusi, dans Athènes, dans Rome, Téloquence n'eut \jffae de courts intervalles de gloire, au moment même où fb liberté allait périr par la guerre dvile et par la conquête. Étrange fatalité des institutions et du génie de t rhoaune ! quand Téloquence s'élève au milieu des insti^ tiitions faites pour elle, trop souvent elle assiste à leur mine, et meurt sur leurs débris ; elle meurt avec Démosthènes, Antoine et Cicéron. Quand l'éloquence élève une tète hardie, au milieu des institutions qui la repoussent, elle est plus forte pour détruire qu'elle ne l'avait été pour sauver; mais elle meurt encore sur les ruines qu'elle a fiâtes. Ainsi, Rienzi, qui, dans la Rome pontificale pré* tendait retrouver la Rome des Scipions , Rienri, dont l'antiquité eût fut un grand homme, mais qui, laissé seul à lui-même entre les débris du Colisée et les inscriptions eiieusées des tombeaux entr'ouverts , redemandait la tribune des Gracches, et promettait de créer des Romains ; Bienzi, avec son audace et son génie, ne semblait qu'un séditîeuxt et mourait oublié.

Vous remarquerez, Messieurs, qu'en s'interdisant l'éloquenœ politique, les peuples modernes avaient dû ren* dre plus tardive et reporter à une époque de civilisation plus éloignée la naissance de toute espèce d'éloquence. La grandeur des intérêts politiques éveille les imaginations , et produit des orateurs. Si l'éloquence avait été , parmi nous, un ressort de l'État, on l'aurait cherchée, dès qu'il y aurait eu des ambitieux ; on y serait parvenu, dès qu'il y aurait eu des hommes de talent. Mais l'éloquence, cultivée comme un ornement de l'esprit, a dû attendre^ pour se développer avec avantage, l'époque de perfection et de maturité commune à tous les arts.

Sans doute, Messieurs, ce ne sont pas les troubles civils qui ont manqué à la France pour le développement

de réioquence ; mais ces troubles n'enfantèrent longtemps que des crimes, sans laisser place au génie. Il n'y avait pas d'éloquence qui eût arraché la Saint-Barthélémy du cœur de Médicis. Et l'Hôpital, qui seul aurait osé défendre l'humanité devant Charles IX, avait enseveli dans la retraite son courage et sa voix. Irez-vous chercher l'éloquence parmi les frénésies scholastiques et féroces de la Ligue?

Cependant à l'époque où fut agité ce grand procès, d'où dépendait le bonheur d'un peuple, et tandis que Henri IV plaidait sa cause par des bienfaits et des victoires, un livre singulier, mêlé de bouffonnerie et d'éloquence , vint jeter sur les factieux un ridicule salutaire. La satire Ménippée n'eût-elle d'autre mérite que d'avoir servi la cause d'Henri lY, il faudrait lui donner une place honorable parmi les vieux monuments de notre éloquence politique. Mais cet ouvrage, dégagé de l'enflure oratoire qui surcharge les écrits du même temps, est remarquable par ime nsdveté pleine de force et de sens. L'ironie, cette arme puissante des orateurs antiques, l'ironie, à laquelle Cicéron consacre un livre entier de ses immortels Traités, s'y fait partout sentir, et n'exclut ni la vigueur de la logique, ni les éclats d'une indignation généreuse. Henri IV prenait lui-même quelquefois la plume, pour soutenir ses droits contestés par le fanatisme et la haine. Ce prince avait l'éloquence de l'âme; et lorsque, aidé de Sully et de Mornay, il s'adressait à ce peuple égaré, qu'il aurait voulu ramener pard'autres arguments que la victoire, les maux de la France désolée, l'impatience de la rendre heureuse, la douleur d'être forcé de la conquérir, s'exprimaient par des mouvements pleins de grandeur et de feu. Quand vous lisez dans un de ses manifestes aux soldats de la Ligue : u Pour moi, « prince français, même en vous combattant, je vous

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« aime tous , et je me sens afiaiblir et périr en votre « sang ; » ne reconnaissez-vous pas là la voix et le cœur d Henri IV? *

Ainsi , Messieurs , le xvi« siècle , rapidement parcouru , nous montrera les origines et les sources primitives de la langue oratoire , la barbarie de la chaire et du barreau , l'éloquence politique naissant pour appuyer le trône du grand et bon roi. Dans cette époque, nous cherchons plutôt à découvrir les lueurs éparses du génie , qu'à distinguer les genres oratoires. Le xvii* siècle va s'ouvrir ; et le cardinal de Richelieu le prépare. C'est alors que dans les monuments de l'éloquence française nous chercherons l'imitation elf le goût de l'antiquité.

Richelieu, toujours dominateur et souvent despote, voulut que l'éloquence , comme les autres arts , servit à la décoration de la puissance ; il lui assigna , pour apanage, le soin minutieux de la langue , et l'étude de ce style pompeux qui s'exerce sur de vaines louanges. Ainsi , ce genre oratoire que l'antiquité estimait peu , et que Rome ne connut que dans sa décadence , sert de prélude à la plus belle époque de notre gloire littéraire. Nous ne serons pas ingrats envers ces premiers artisans de la langue, ces ouvriers de la parole , comme ils s'appelaient euxmêmes , qui , par un travail sans gloire , polissant la rudesse des sons, et réglant l'incorrection des phrases, préparèrent aux grands écrivains une langue digne d'interpréter leurs pensées, et ne leur laissèrent d'autre tâche que d'avoir du génie. Parmi ces hommes nous en distinguerons un seul qui , trop estimé de son siècle , trop dédaigné du nôtre, hâta, plus que personne, les progrès de la langue française , et employa si heureusement tous les artifices dû" style oratoire qu'il parut avoir le génie de l'éloquence. Lorsque , fatigué de l'incorrection et de la dureté des écrivains du xvi« siècle , on arrive à Balzac , et

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que Ton remarque la pompe majestueuse et savante de ses périodes, on explique , on justifie Tadmiration de son siècle. Telle est la puissance de Tharmonie sur les or* ganes des hommes , que même déplacée elle les subjugue et les enchante. Cependant le talent de Balzac a disparu dans la perfection même de la langue. L'heureuse combinaison des tours et la noblesse des termes sont entrées dans le trésor de la prose oratoire : Texagération emphatique , le faux goût , la recherche sont demeurés sur le compte de Balzac ; et Ton n'a plus compris la gloire de cet écrivain , parce que ses fautes seules lui restaient , tandis que ses qualités heureuses étaient devenues la propriété commune de la ftingue qu'il avait embellie.

Cependant , Messieurs , Balzac que nous abandonnerions sans peine , si nous ne pouvions reconnaître en lui que le premier inventeur d'une éloquence sophistique , nous intéressera par un plus heureux emploi de son talent. Convaincus que si la haute éloquence a besoin,' pour se produire, d'une langue perfectionnée, la perfection du langage ne mérite ce nom que lorsqu'elle est mise en usage pour graver des pensées profondes et de généreux sentiments, nous rechercherons ce double mérite qui caractérise l'éloquence morale, dans quelques écrits de Balzac, surtout dans YAristipe et le Socrafe chrétien. Le tort de Balzac , ce qui gênait l'essor de son génie , ce qui falsifiait son éloquence, c'était de n'être qu'un homme de lettres, un écrivain. Les anciens orateurs discutaient les plus hautes questions de la politique avec cette simplicité qui natt de l'habitude ; ils ne se montraient pas emphatiques, en parlant des plus grandes choses, parce qu'ils vivaient au milieu d'elles, et les connaissaient assez, pour n'avoir pas besoin de les exagère^:. La science de l'homme d'État servait au talent de l'orateur, et bannissait ce faste

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oratoire, cette recherche de langage qui détruit la force et la vérité de Téloquence.

Un hooime que Ton peut compter parmi les plus singuliers esprits de la France , et que Ton placerait parmi les plus grands , si toutes ses qualités heureuses et brillantes s'étaieat appuyées sur une certaine solidité de raimi , partie indispensable du vrai génie ; un homme qui , possédé d'enthousiasme pour l'antiquité , l'avait étudiée , non pas en rhéteur , mais en politique , pour y chercher des encouragements a l'ambition et des exemples de succès ; un homme qui , sous la sainteté du caractère épiscopal, joignait l'audace de Gracchus et les caprices d'un héros de roman, le cardinal de Retz, orateur de la Fronde, consacrant l'éloquence à des intérêts présents et populaires, lui donna cette vive originalité, cette vigueur de naturel, ces formes rapides et familières auxquelles n'auraient jamais atteint les orateurs académiques et les clients de Richelieu* Sans parler de l'histoire de la Conjuration de Fiesqtie , qui , composée par un jeune homme de dixsept ans, paraît à cet âge un étonnant début d'éloquence, vous serez étonnés , Messieurs , de toutes les ressources d'esprit qui remplissent les diatribes aujourd'hui peu connues dont le cardinal de Retz poursuivait Mazarin ; et, à travers des formes quelquefois bizarres, vous reconnaîtrez le vrai génie de l'éloquence séditieuse, qui mêle la raillerie , le raisonnement et la colère , et surtout sait avilir par le ridicule celui qu'elle veut écraser sous la haine.

Balzac avait mis dans la langue française la correction , la noblesse et l'harmonie. Retz y jeta la verye et le mouvement de son imagination fknpétueuse. Il n'y a pas encore de grands orateurs ; mais , si je puis parler ainsi , la langue est préparée pour les recevoir ; et la France saura les entendre. Qu'il s'élève des hommes de génie ; qu'ils

choisissent le sujet qui parle le plus hautement au cœur de leurs contemporains , et vous verrez se renouveler les prodiges et la puissance de la tribune antique. L'éloquence , qui maîtrise le cœur de Thomme , lui est réciproquement soumise. Pour montrer toute sa force , pour atteindre son plus haut point de sublime, elle doit s'exercer sur rintérét général , sur l'affection la plus vive du peuple qui l'écoute. Dans l'antiquité , le plus grand intérêt , la plus puissante affection , c'était la liberté ; dans le xvii« siècle , ce fut la religion. C'était en touchant cette partie sensible et féconde du cœur humain , que l'éloquence pouvait élever une tribune à côté de celle de Démosthènes. L'éloquence religieuse, voilà l'immortelle couronne du siècle de Louis XIY. La langue était assez épiurée pour n'avoir plus besoin que de hautes pensées. Les poètes, ces devanciers ordinaires des orateurs, étaient déjà venus ; Malherbe avait enseigné l'harmonie ; et Corneille élevait les âmes , en leui* montrant le sublime, qui semblait disparu du monde depuis qu'il n'y avait plus de Romains. Pour créer des orateurs , il ne fallait qu'un grand intérêt social , une grande passion : ce grand intérêt fut Dieu, la révélation et l'éternité ; et comme il n'y avait jamais eu de pareilles questions agitées dans la tribune antique , jamais on n'avait entendu si haute éloquence. Les philosophes de la Grèce énoncèrent, dans l'enceinte de leurs écoles, quelques grandes vérités morales; et Platon avait eu de sublimes pressentiments sur les destinées humaines. Mais ces idées, mêlées d'erreurs et enveloppées de ténèbres , divulguées à voix basse depuis la mort de Socrate , ne s'adressaient pas à la foule dti peuple ; et , dans ces gouvernements si favorables en apparence à la dignité de l'homme , on ne faisait rien pour lui apprendre ses devoirs et ses immortelles espérances. Le christianisme élevait une tribune, où les plus sublimes

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vérités étaient annoncées hautement pour tout le monde, où les plus pures leçons de la morale étaient rendues familières à la multitude ignorante ; tribune formidable , devant laquelle s'étaient humiliés les empereurs souillés du sang des peuples ; tribune pacifique et tutélaire qui , plus d'une fois, donna refuge à ses mortels ennemis ; tribune où furent longtemps défendus des intérêts partout abandonnés, et qui, seule, plaide éternellement la cause du pauvre contre le riche, du faible contre l'oppresseur, et de l'homme contre lui-même.

Là , tout s'ennoblit et se divinise ; l'orateur, maître des esprits qu'il élève et qu'il consterne tour à tour, peut leur montrer quelque chose de plus grand que la gloire , et de plus effrayant que la mort ; il peut faire descendre du haut des cieux une étemelle espérance sur ces tombeaux , où Périclès n'apportait que des regrets et des larmes. Si , comme l'orateur romain , il célèbre les guerriers de la légion de Mars, tombés au champ de bataille|, il donne à leurs âmes cette immortalité que Cicéron n'osait promettre qu'à leur souvenir ; il charge Dieu lui-même d'acquitter la reconnaissance de la patrie. Yeutril se renfermer dans la prédication évangélique : cette science de la morale , cette expérience de l'homme , ces secrets des passions , étude étemelle des philosophes et des orateurs anciens, doivent être dans sa main. C'est lui, plus encore que l'orateur de l'antiquité , qui doit connaître tous les détours du cœur humain, toutes les vicissitudes des émotions, toutes les parties sensibles de l'âme, non pour exci* ter ces affections violentes, ces animosités populaires, ces grands incendies des passions , ces feux de vengeance et de haine où triomphait l'antique éloquence , mais pour apaiser, pour adoucir, pour purifier les âmes. Armé contre toutes les passions, sans avoir le droit d'en appeler aucune à son secours, il est obligé de créer une passion

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nouvelle , s'il est permis de profaner par ce nom le sentiment profond et sublime qui , seul , peut tout vaincre et tout remplacer dans les cœurs, Tenthousiasme religieux qui doit donner à son accent, à ses pensées, à ses paroles, plutôt rinspiration d'un prophète que le mouvement d'un orateur.

A cette image de Téloquence apostolique n'aves-vous pas reconnu Bossuet? Grand homme, ta gloire vaincra toujours la monotonie d'un éloge tant de fois entendu. Le privilège du sublime te fut donné ; et rien n'est inépuisable comme l'admiration que le sublime inspire. Soit que tu racontes les renversements des États , et que tu pénètres dans les causes profondes des révolutions , soit que tu verses des pleurs sur une jeune femme mourante au milieu des pompes et des dangers de la cour, soit que ton âme s'élance avec celle de Condé et partage l'ardeur qu'elle décrit ; soit que , dans l'impétueuse richesse de tes sermons à demi préparés tu saisisses , tu entraînes toutes les vérités de la morale et de la religion, partout tu agrandis la parole humaine, tu surpasses l'orateur antique; tu ne lui ressembles pas. Réunissant une imagination plus hardie , un enthousiasme plus élevé , une fécondité plus originale, une vocation plus haute, tu semblés ajouter l'éclat de ton génie à la m^esté du culte public , et con-o sacrer encore la religion elle-même. Grand homme, peuton parler d'éloquence , sans commencer et sans finir par ton nom ? Orateur invincible , écrivain inimitable , que ton image brille dans cette enceinte , pour être l'inspiration toujours présente de notre enseignement et de nos auditeurs I

Aussitôt que Bossuet a paru , l'éloquence semble se communiquer et se répandre ; et , quoiqu'il garde seul la prééminence du sublime , de grands orateurs naissent à son exemple. Ceux même qui, jusque-là, demeuraient

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dans les ténèbres du mauvais goût , atteints de cette vive lumière, essaient d'en réfléchir Téclat. Ainsi , lorsque les tribus captives revinrent à Jérusalem , à peine le feu sacré , qui paraissait éteint et couvert d'une sombre va* peur , eulril été tiré de son asile , et placé sous les rayons du soleil nmssant , qu'il s'alluma soudain , et jeta partout des flammes éclatantes. Telle est l'influence d'un grand homme : il «nime le génie de ceux qu'il éclaire. Mascaron , dont le talent était d'abord étouffé par l'affectation et la barbarie , lorsqu'il eut entendu Bossuet , se jeta dans les routes de la haute éloquence ouvertes devant lui. Fléchier y marcha d'un pas sûr et , pour ainsi dire, mesuré. Près de lui parait Larue , inégal et négligé. Mais comme il a quelquefois approché de Bossuet , on est forcé de croire qu'il avait du génie.

Pendant que le plus sublime des orateurs , en agitant fortement les imaginations , réveillait ou faisait naître les talents, les fortes et profondes études de Port-Royal préparaient à l'orateur cette vigueur de science et de logique qui soutient et nourrit l'éloquence. Ne vous ôtes-vous pas demandé quelquefois, Messieurs, comment cet Àrnauld , pour lequel les plus beaux génies du xvu« siècle avaient réservé le nom de grand , n'a laissé que des ouvrages sans lecteurs? Si nous en croyons son siècle, il avait toutes les qualités qui dominent les esprits , et même , s'il eût été moins vertueux , toutes celles qui peuvent former un redoutable sectaire : un talent fécond et universel , une persévérance inflexible comme sa conviction , une éloquence énergique , dont les négligences et les longueurs disparaissaient pour les contemporains dans l'intérêt même des sujets et dans la chaleur des discussions ; enfin , la promptitude de génie , Tardeur et la fermeté de Luther, nmis une âme plus pure , plus désintéressée , des projets moins hardis , et surtout un autre siècle. Grand

homme de son vivant , il n'est plus estimé que sur la foi de son siècle , parce que , dans la foule de ses compositions précipitées, ila négligé cet immortel talent d'écrire, qui produit l'intérêt par l'élégance , et met dans un ouvrage l'impérissable empreinte de l'imagination et du goût. Aruauld n'est plus un orateur pour la postérité, parce qu'il ne fut jamais un grand écrivain. Elle ne passera pas ainsi, elle ne perdra pas son intérêt et sa di»leur, l'éloquence de ce Pascal qui , dans quelques lettres polémiques , trouva l'art du ridicule avant Molière , et ressuscita la véhémence de Démosthènes. Je conçois sans peine que la diction de Pascal n'ait pas vieilli : elle devait former notre langue. Cette plaisanterie a quelque chose de vif et de naturel , qui conserve à l'expression une éternelle nouveauté. Dans ce style rapide et moqueur, le besoin d'être concis, pour être toujours piquant, a banni les phrases longues ou faibles , et saisi les vraies tournures , les tournures durables , celles qui sont à la fois les plus expressives et les plus courtes.

Mais cette continuelle invention de style devient plus admirable lorsque, remplaçant la raillerie par l'invective, Pascal s'abandonne à la haute éloquence. Il a laissé l'ironie, qui n'est plus assez forte pour lui. Animé par la présence de ses adversaires, il frappe sans ménagement et sans détour ; puis il s'arrête , il retient ses mouvements, il se replie sur sa dialectique invincible ; mais sa modération est cent fois plus accablante encore que sa colère.

Qu'un homme sensible à l'éloquence et accoutumé au génie de Démosthènes relise la quatorzième Provinciale, la fameuse lettre sur l'homicide. Pascal enferme d'abord ses adversaires entre la religion corrompue et l'humanité outragée : alors il avance contre eux par une progression lente et inévitable, descendant toujours des plus

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liauts principes, s*appuyant sur toutes les autorités sacrées, et portant le scrupule de la plus rigoureuse logique dans la démonstration des plus manifestes vérités. n emploie, pour ainsi dire, à la défaite de ses ennemis, une surabondance de force ; et l'on voit qu'il les retient A longtemps sous le glaive de son éloquence, moins pour les réfuter que pour les punir. Chaque fois qu'il achève un argument, la cause est gagnée ; mais il recommence, pour traîner ses adversaires vaincus à travers toutes les humiliations de leur erreur.

Cette puissance de dialectique, appliquée aux discussions religieuses, devint une des armes de la chaire chrétienne. Bossuet, dans la foule de ses sermons, rapidement conçus, se livrant à l'ardeur de son imagination et de sa foi , avait commandé la conviction par l'enthousiasme. Bourdaloue fit de l'éloquence évangélique un art profond et régulier. C'est l'athlète de la raison combattant pour la foi. Dans l'ordonnance de ses preuves, dan$ le choix des développements, dans l'inépuisable fécondité de sa logique, il a retrouvé ce génie de l'invention qui formait la faculté dominante de l'orateur politique ou judiciaire, faculté peut-être plus rare que cette imagination de style, qui se rencontre quelquefois avec l'impuissance de saisir et d'enchaîner les parties diverses d'un ensemble unique. N'y aurait-il pas, Messieurs, une apparente singularité à éprouver, sur un sermon de Bourdaloue, la justesse des règles que Cicéron établissait pour l'ordonnance et la progression d'une attaque judiciaire? Non, sans doute, ce ne sont pas deux genres inconnus l'un à l'autre, que j'aurai bizarrement confondus; c'est l'unité de la logique qui se manifestera dans la diversité de ses applications; et quand vous verrez Bourdaloue traiter trois fois un même sujet, et trois fois inventer une nouvelle combinaison de raisonnements et de

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preuves, vous reoonnattrez le vrai génie derorateur. en admirant cet art prodigieux, peut-être nous nous de<manderons si la perfection de l'orateur évangélique doit être de surpasser en vigueur de raisonnements les logi^ ciens de l'antiquité. Nous chercherons par d'instructives comparaisons à nous éclairer sur le véritable génie de Téloquence sacrée ; nous interrogerons cette autre anti^ quité qui commence au milieu de l'avilissement de la Grèce et de Rome, l'antiquité chrétienne qui, par un prodige inouï dans l'histoire de l'esprit humain , relève les arts, tandis que la décadence des empires suivait son cours, comme pour montrer que la grandeur toute aïoraie du christianisme ne devait rien à la fortune. Accou<tumés à chercher les chefs-d'œuvre de génie dans des époques de gloire et de prospérité, nous serons étonnés de voir Chrysostome et Grégoire de Nazianze, au milieu de l'invasion des Barbares. Mais ces hommes, nés dans des temps malheureux qu'ils surmontaient par leur religion et leur génie , nous paraîtront dignes de don* ner des leçons d'éloquence au siècle de Bossuet et de Louis XIY , au siècle le plus savant et le plus poli de r£u* rope moderne.

Sans doute ils n'ont pas su toujours se séparer de leurs œntemporains ; quelquefois môme ils ont parlé dans le style bizarre de leur siècle, pour s'en faire mieux enten* dre. Mais que d'inspirations oratoires n'ont-ils pas trou" vées dans la grandeur de leur mission I Plus rapprochés de la naissance du christianisme, ils semblent encore porter sur le front la langue de feu des apôtres. N'étant pas, comme nos grands orateurs sacrés, dans une pos^ session paisible de quinze siècles, ils ont toute l'activité d'une lutte journalière et tout l'enthousiasme d'une ré*cente victoire : on entend leurs cris de triomphe et de joie. Il ne leur suffit pas de terrasser ces passions qui, sui-

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vantBossuet, feraient de nos cœurs un temple d'idoles. Les temples mêmes et les idoles sont debout : Julien les protège de sa puissance et de ses écrits. La philosophie se sotdève en faveur des fables antiques. Le peuple, rendu plus opiniâtre par ses malheurs , redemande ses dieux. Les orateurs sacrés sont partout; ils résistent à Galérius, ils répondent à Symmaque ; ils pleurent sur Théodose et sur Yalentinien ; ils justifient le christianisme devant les nations qui l'accusent ; ils demandent à Genseric d'épargner le genre humain. Dans le débordement des plus effroyables calamités, dans la désolation de Tempire, Hs paraissent au milieu des hommes, pour leur défendre de désespérer ; et ils entreprennent de consoler l'univers, qu'ils veulent conquérir.

Voilà les intérêts qui donnent aux Pères de l'Ëglise une grandeur, un naturel, un enthousiasme, que Fénelon regrettait de ne pas trouver dans la logique éloquente de nos prédicateurs modernes. Sans doute ces intérêts ne sauraient être suppléés. Mais Fénelon lui-même a montré qu'une imagination vive et touchante pouvait répan*dre encore sur la chaire évangélique quelque chose de cette inspiration primitive. Son admirable sermon sur les missions, rapproché de la doctrine qu'il expose dans ses Dialogues sur l'éloquence, et comparé aux grands exemples des Pères de l'Ëglise, pourra nous apprendre ce qui manque au génie de Bourdaloue. Massillon terminera ce parallèle ; et, puisque nous essayons d'examiner les chefs-d'œuvre de la chaire sous un point de vue profane, nous appliquerons à ce grand orateur les préceptes de l'antiquité sur l'éloculion et sur le pathétique. Ainsi, Messieurs, tout l'art des anciens rhéteurs se trouvera justifié par des applications qu'ils n'avaient pas euxmêmes prévues. Le style, le choix, la vivacité des images f l'enchaînement facile des périodes, le charme

varié de Tharmonie , tout ce que Cîcéron demandait à Torateur, est réalisé par Massillon. Dans la diversité des deux langues, c'est le style de Cicéron lui-même. Les affections douces , les mouvements persuasifs viennent animer cette régularité de langage ; et la lumière orientale des prophètes y répand une teinte d'originalité , sagement adoucie par la perfection de l'élégance et du goût.

Pendant que Louis XIV et sa cour entendent cette mélodie religieuse, qui parle si doucement aux âmes attendries; pendant que l'orateur évangélique, jaloux de plaire pour mieux émouvoir, unit à la sainteté des maximes la pompe élégante du langage et quelquefois la délicatesse des louanges , quelle voix rude et menaçante s'élève loin du trône , et mêle à la parole de l'Évangile les imprécations de la haine ? Ce sont les prêtres d'une religion injustement exilée. On a trompé la foi d'un grand monarque : on a chassé les pasteurs, et les troupeaux ont suivi. Déplorable erreur de la politique ! les ministres persécutés sont partis, errants comme des apôtres ; ils ont secoué la poussière de leurs pieds , et sont montés, pleins de colère, dans les chaires des ennemis de la France. Entendez-vous Saurin, qui réclame contre Lous XIV , qui blasphème contre sa patrie , et prophétise des victoires aux soldats de Guillaume III? La pureté de l'accent français s'est altérée sur la terre de Texil ; les sentiments français ont cédé bien plus encore à l'indignation du malheur : il reste une éloquence altière et négligée , qui ne parle plus aiix passions d'un siècle , où les lois et les mœurs ont à jamais proclamé la tolérance.

Quoique l'éloquence religieuse soit la grande éloquence du dix-septième siècle , quoiqu'elle y ait occupé la place que la tribune politique tenait dans l'antiquité, quelques autres productions du génie oratoire ont mar-

DISCOURS d'ouverture. 205

que cette époque. Les parlements, qui gardèrent longtemps , avec une courageuse intégrité , le dépôt imparfait des libertés publiques , firent plus d'une fois entendre de nobles accents. L'éloquence judiciaire fut elle-même honorée par un beau monument, les Mémoires de Pélisson pour un ami malheureux.

Enfin , pour dernier trait de cette illustre époque , si la puissance oratoire ne s'est montrée avec toute sa grandeur que dans la chaire évangélique, l'éloquence est jdans tous les ouvrages célèbres du xvir siècle : elle a mis sa véhémence et sa rapidité dans l'immortel Discours de Bossuet sur l'histoire ; elle s'unit à la muse d'Homère pour inspirer le Téléniaque; elle anime la morale de Ni^ cole, qu'admirait Sévigné; elle donne à Sévigné de vives peintures et de soudains mouvements de l'âme ; elle éclate dans la Bruyère par l'audace des figures et du langage : elle inspire à Pascal ces étonnantes pensées où le génie paraît grand de tous les secours qu'il dédaigne , où le sublime est plus simple qu'ailleurs , et semble le langage naturel d'une raison si puissante , qu'elle ne pouvait pas s'exprimer autrement.

Que de réflexions, Messieurs, ne vous offrira pas cette revue peu nombreuse d'écrivains si grands et si divers dans leur génie I Quelles inspirations avaient-ils empruntées à l'antiquité? Que recevaient-ils de leur siècle? Comment et avec quelle bonne foi leurs études étaientelles modifiées par l'esprit de leur temps ? Quel était pour eux le terme de l'imitation, le commencement de l'originalité? Comment sont-ils souvent des Grecs et des Romains par l'éloquence , par le style , et donnent-ils , en même temps , l'expression la plus fidèle d'une grande époque de la société moderne ? Questions intéressantes , Messieurs, heureuses et paisibles recherches où l'imagination se plait et qui , ramenant sous nos yeux les plus D. M. 18

beaux modèles de l'antiquité , nous feront jouir de tous les trésors de l'esprit humain , en étudiant l'éloquence française. N'agréez-vous pas , Messieurs , cette étude qui déjà vous est familière , et que nous recommencerons ensemble?

Quelle passion plus salutaire que l'amour des lettres ! quel meilleur emploi des loisirs de la jeunesse ! et dans des temps encore agités , quelle préoccupation plus conciliatrice et plus douce 1 Les lettres sont comme toutes les choses grandes et pures, comme la justice, comme la vertu ; elles ont le privilège d'élever l'âme tout ensemble et de la calmer. Elles inspirent à la fois l'enthousiasme et la paix.

Venez donc. Messieurs, dans cette enceinte, pour écouter, non pas la voix d'un rhéteur, mais celle des grands génies qui nous serviront de maîtres. Au lieu de vous contenter d'une froide et solitaire lecture , venez dans cette réunion écouter ces voix immortelles qui paraîtront plus sonores et plus vivantes , à mesure que l'admiration de chacun s'augmentera de celle de tous.

Nourrissez maintenant vos âmes de ces grandes pensées, de ces souvenirs ineffaçables, de ces émotions d'éloquence et de génie , belle passion de la jeunesse , qui, dans un âge plus avancé , dans une* vie plus sérieuse , se retrouvent au fond de l'homme et donnent au talent développé la vigueur et la grâce. Cette éloquence , que l'oc^ casion fait naître « mais que l'étude a préparée , est devenue l'un des ressorts de notre institution politique. Elle peut conduire aux premiers honneurs du pouvoir et de la tribune. Chaque jour plus nécessaire , elle sera l'instru* ment de l'ambition , de la gloire et du bien public ; elle est attachée à notre liberté même. Ce monarque héritier de Louis XIV , et , comme lui , protecteur des lettres , mais surtout ami des lumières et des lois , en donnant à

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notre siècle un nouvel ordre politique , a fait bien plus que d'honorer Téloquence ; il a ouvert pour elle la plus noble carrière dans l'avenir ; et, se confiant au patriotisme du soin de perpétuer les talents , il a préparé des occasions pour le génie français dans les garanties même qu'il a données aux droits de la France,

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