DISCOURS DE M. ARNAULT
riOHOHCt DANS LA SAANCI M 24 hÈBmOMM.
MoKsinm,
Vos amis se rappellent encore le jour, déjà bien éloigné, où, victime des troubles publics, banni de Tlnstitut et de la France, au moment de partir, vous traciez à la hâte quelques vers pleins d'émotion sans amertume. C'était une touchante fdlégorie sur vous-même ; c'étaient tout à la fois les incertitudes et la résignation d'un exilé:
De ta tige détachée , Pauvre feuille desséchée, Où vas-tu? — Je n'en sais rien.
L'orage a frappé le chêne Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine.
Le zéphyr ou l'aquilon , Depuis ce jour, me promène De la forêt à la plaine , De la montagne au vallon.
Je vais où le vent me mène ,
RÉPONSE AU DISCOURS DI M. ARNÀULT. 5t47
Sans me plaindre ou m'effrayer ; Je vais où va toute chose, Où va la feuille de rose Et la feuille de laurier.
Jamais vous n'aviez été plus heureusement poète , et mieux inspiré que le jour mémo où l'Académie vous perdait. Le talent est inamovible, et peut se passer des distinctions littéraires, qui ne sauraient se passer du talent. Reprenez aujourd'hui, Monsieur, par d'unanimes suffrages, une place que l'élection libre vous avait autrefois donnée , et qui dès lors semblait devoir ne vous manquer jamais.
Au prix d'une bien pénible épreuve , vous aures vu les travaux de votre honorable carrière appréciés deux fois, à des époques diverses, et presque par des générations différentes. Que de vicissitudes dans la fortune et dans la gloire ont rempli ce siècle de trente ans I Que de changements ont passé sur la littérature et les arts I Que de révolutions dans les idées! Que de renommées ont brillé et disparu I Celle de l'écrivain original que vous remplacez ne sera pas emportée par ce mouvement rapide.
Picard avait retracé les formes éphémères et, pour ainsi dire , les anecdotes accidentelles de la société ; mais , dans un sujet temporaire , il mit un talent durable. Notre scène comique avait produit un grand homme , que Boileau nommait le plus rare génie de son siècle, et dont la gloire , môme dans le ndtre, n'est mise en doute par personne. Après lui se succédèrent en France plusieurs talents comiques , spirituels , délicats. Mais cette création d'après nature , cette verve d'invention , cette gaieté philosophique et familière , elle n'était plus. On en retrouvait seulement quelques traits exquis dans les romans et les comédies de le Sage. A la suite de nos troubles civils ,
lorsque la société commençait à se rétablir assez confusément, quelques jeunes gens s'emparèrent du théâtre comique ; l'un facile et gracieux ; un autre nerveux et dramatique ; un autre qui rappelait par son style le goût et l'élégante pureté de Térence. Picard eut pour lui l'invention , l'activité comique , le succès continuel et populaire. Comédien et poète , comme Shakspeare et Molière, il renouvela l'exemple de cette puissance théâtrale qui enchante doublement le public , et lui fait aimer dans l'auteur l'homme que chaque soir il voit et il applaudit.
Dans la mobilité de cette époque, dans ces subites transformations du gouvernement et des mœurs , il copiait la société à mesure qu'elle posait devant lui. Ses pièces ne sont pas seulement l'histoire, mais le journal du temps.
Le mérite suprême de Picard, ce qui permet de prononcer son nom, à demi-voix, après le grand nom de Molière , c'est le naturel , don précieux , rare , inimitable, que l'on cherche , que l'on redemande , et qui , le jour où nous le retrouverons comme le possédait Picard , sera la plus heureuse innovation que l'on ait vue depuis longtemps. Picard ne le cherchait pas; c'était sa langue: sentiment, idées, expressions, tout lui échappait ainsi , sans qu'il le voulût. On ne remarque pas si son dialogue est spirituel; il est mieux : il vous fait oublier l'auteur et entendre le personnage avec son parler, son accent, sa voix. L'expression la plus simple lui va si bien , qu'il semble toujours un peu gêné dans les vers. Disons vrai , comme lui : c'est surtout en prose qu'il est excellent poète comique.
Picard devait cette vérité de style à son instinct d'observateur ; il avait lu dans la vie humaine plus que dans les livres. S'il empruntait parfois aux moralistes quelque vue ancienne sur le cœur humain , il la rajeunissait par