‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 2)Chapitre 17 sur 72 · V. VOfficiel du 6 mars · texte numérisé non relu

V. VOfficiel du 6 mars

J. Ferrt, Diêcoun^ VI. 7

n'était qu'un moyen d'obstruction et d'agitation sans profit »; que le vrai peuple. « qui laboure, qui sème, qui bâlit, qui travaille» n'était nullementaffaméderevision, et que l'agitation révisionniste, secondée d'ailleurs par 69 ou 80 députés monarchistes, était plus factice que réelle. L'orateur déclara que la Chambre avait bien autre chose à faire, et rappela toutes les lois réclamées par Je pays. Il ne refusait pas, d'aiileu]*8, d'admettre le principe d'une révision, mais il la réservait pour la fin de la législature.

Appelé à la tribune par M. Granei, qui refusa de parler avant d'entendre les explications du Gouvernement,le président du Conseil monta à la tribune et prononça le discours qui suit :

Discoars dn 5 mart 1883, à la Chambre.

M. Jules Ferry, président du conseil, ministre de Vinsiruclion publique et des beaux-arts. — Messieurs, si le cabinet que j*ai l'honneur de présider faisait passer avant toute autre considération la facilité de vivre au jour le jour, il lui eût été aisé, je crois, d'éviter le débat qui est engagé devant vous. Il n*a pas manqué d'amis bienveillants, de conseillers bien intentionnés, afifectoeux pour le Gouvernement, venant lui dire : « Laissez donc prendre la proposition de revision en considération : cette concession vous coûtera bien peu, et elle fera beaucoup de plaisir à un grand nombre de membres de cette Chambre. »

Nous n'avons pas cru pouvoir condescendre à ces objurgations bienveillantes. Bien qu une prise en considération, dans les habitudes et dans les traditions de la Chambre des députés, ne constitue pas toujours un préjugé en faveur du fond, et qu'il soit, permettez-moi de vous le dire, un peu trop passé en coutume de faire de la prise en considération une manifestation de politesse pour la proposition qui passe, il ne nous semble pas que, dans une matière aussi grave, le laisser-aller, le laisserpasser puisse être de la dignité du Gouvernement et de l'intérêt de la Chambre. {Très bien! très bien! à gauche et au centre,)

Ce n'est pas de la dignité du Gouvernement, car il n'est pas de son devoir de laisser prendre en considération par la Chambre des propositions qu'il juge inopportunes ou dangereuses. {7rès bien!)

La proposition ne nous surprenait pas, d'ailleurs : avant de nous constituer, nous en avions mûrement et profondément

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délibéré. Et, bien quil ait plu aux artisans de fausses nouvelles, qui s'efforcent de miner les cabinets avant qu'ils soient nés et lorsqu'ils viennent de naître... {Applaudisiements à gauche et au centre.)

M. Madier de Montjau. — Je demande la parole.

M. LE Président du oonseÎl. — ... de nous représenter comme divisés sur cette grave question, il n'est personne, dans cette Assemblée, composée d'hommes politiques, d'hommes sérieux, qui ne sache que la question de la revision de la Constitution est une de celles sur lesquelles il était du devoir du nouveau cabinet de s'entendre et de se mettre d'accord dès le premier jour.

C'est, messieurs, ce que nous avons fait, et nous avons considéré que l'occasion était naturelle de vous demander de vous prononcer sur la direction, sur l'orientation méi^e de notre politique. C'est une question de méthode que nous débattons ici. Il s'agit d'établir un ordre entre les réformes, et non de rejeter une réforme que tant de programmes électoraux ont mise à l'ordre du jour de la Chambre. Il s'agit de constater un fait : c'est que, si cette réforme devait logiquement venir la première, si, au lendemain des élections générales, il était naturel de penser qu'elle serait le point de départ et la première assise de toutes les autres, il faut bien aujourd'hui reconnaître que les circonstances sont changées, que le temps et les événements ont fait leur œuvre, et que celte réforme, au lieu d'être une pierre d'assise, ne peut plus être maintenant qu'un couronnement. [Trè$ bien! très bien! à gauche et au centre. — Interruptions à r extrême-gauche.)

Cest donc une question de méthode politique qui s'agite entre nous; c'est une question de bon emploi du travail parlementaire, et c'est, à vrai dire, à propos de cette question, une occasion pour le Gouvernement de savoir s'il est d'accord avec la majorité de cette Chambre sur la direction à donner aux affaires publiques, sur l'orientation de la politique générale du pays. (Applaudissements.)

Nous avons voulu ce débat dès le premier jour, car nous sommes ici pour faire la politique qui est la nôtre et non pas une autre politique. {Très bien!) Nous vous avons dit la poli-

tique que nous voulions faire ; si vous en préférez une aulre, que nous jugeons, nous, moins sage et moins prudente, moins favorable aux intérêts de la République, moins favorable surtout au développement des réformes attendues, vous le direz aujourd'hui même. {Applaudissements,)

Cest donc avec réflexion, de parti pris, sachant ce que nous réclamons et quels risques nous courons, que nous vous demandons formellement de repousser la prise en considération des propositions de MM. Barodet et Andrieux.

J'exposerai brièvement, puisqu'en définitive je suis appelé à m'expliquer le premier dans cette affaire, les raisons de la solution que nous désirons voir adopter. Ces raisons sont des raisons de forme, et surtout des raisons de fond. Je tiens à dire un mot des raisons de forme, parce que, en cette matière, la procédure, permettez-moi de le dire, la forme a une extrême importance.

Pourquoi prendre en considération une proposition de revision de la Constitution? Le devez-vous? Le pouvezvous?

Messieurs, la commission d'initiative a passé légèrement sur cette première objection : la commission a raisonné et argumenté comme si elle se trouvait en présence d'un projet de loi rejeté par le Sénat et que plusieurs députés proposeraient à la Chambre de reproduire après le délai réglementaire. J'estime, quant à moi, que la situation est tout autre, qu elle est tout à fait particulière, quelle est unique dans notre droit constitution* nel, et que la résolution que vous avez votée le 26 janvier 1882 est debout, non périmée... {Très bien! très bien! à gauche et au centre. — Mouvements divers.)

A Vextréme-gauclie. — Eh bien, portez-la au Sénat !

M. LB Président du conseil. — Messieurs, la promptitude de vos interruptions tendrait à faire croire que vous supposez que je n'ai pas pensé à des objections aussi élémentaires ; laissez-moi y arriver.

Je dis donc que cette résolution est debout, qu'elle n'est pas périmée; qu'à l'heure qu'il est, théoriquement, en droit constitutionnel, il serait possible dès demain à Tautre Assemblée de se saisir, en vertu de son initiative propre, d'une proposition

analogue, et qu'alors la nécessité du Congrès serait établie et consacrée.

Donc, cette résolution est debout^ et quand on vient vous dire : « Comment! vous passeriez à côté d'une proposition de revision de la Constitution, vous, les 330 qui en avez proclamé la nécessité, qui l'avez placée au fronton de vos programmes électoraux, vous ne lui feriez pas même la grâce d'une prise en considération? » Je réponds : « Vous avez fait beaucoup mieux que de la prendre en considération, vous l'avez votée le 28 janvier 1882. » ( Très bien ! très bien I)

Messieurs, c'est là une doctrine absolument irréfutable. Je pourrais, si Thonorable. rapporteur ne l'avait, je crois, fait tout à l'heure, remettre sous vos yeux les paroles si nettes, si précises par lesquelles M. de Freycinet, il y a' un an à peu près, exposait cette théorie, que plusieurs ordres du jour, signés par un certain nombre de nos honorables collègues appar^ tenant au groupe de la gauche radicale, consacraient, entérinaient alors, en quelque sorte, et constituaient à l'état de précédent législatif et constitutionnel.

Je crois que personne ne contestera désormais qu'en cette matière, une délibération séparée n'est pas un projet de loi; qu'il n'y a pas lieu pour le Gouvernement de porter cette résolution votée par la Chambre au Sénat, comme un projet de loi ordinaire ; qu'il n'y aurait môme pas convenance à soumettre au Sénat une délibération de cette nature votée parla Chambre, et que la seule procédure à suivre, la seule marche régulière, conforme à nos lois, à la dignité de tous, à la dignité des deux Assemblées, c'est celle-ci : trouver un cabinet à qui vous enjoindrez de déposer sur le bureau du Sénat, en vertu de l'initiative que lui laisse, en cette matière, l'article 8 de la Constitution, une proposition analogue à celle que vous avez votée.

Voilà le cabinet qu'il vous faut trouver. Eh bien, je ne recule devant aucune explication, et je vous dis tout de suite : le cabinet qui est sur ces bancs n'accepterait pas cette mission, si vous vouliez la lui donner. [Trè$ bienl très bien!)

Messieurs, nous ne croyons pas possible de saisir, à cette heure, le Sénat d'une proposition de revision. Non seulement nous ne le croyons pas possible, mais nous pensons qu'une

démarche pareille, vouée à un échec certain, serait profondément funeste à Taccord des pouvoirs publics, au fonctionnement de la Constitution, à la cause de la revision elle-même. [Très bien I trèi bieni)

Cette démarche, dont tout le monde ici peut prévoir le dénouement, cette démarche, qui resterait à Tétat de tentative vaine, de manifestation impuissante et stérile, serait même, à notre sens, une tentative, une démarche dangereuse...

M. Georges Perm. — Dangereuse pour le Sénat l

M. i«E Pbâsibent du conseil. — Dangereuse pour tout le monde, M. Georges Perin.

Pour le Gouvernement d'abord, qu'elle affaiblirait dès ses premiers pas...

M. Peytral. — Ce n'est pas le Sénat qui le renverse! M. LE Préside^tt. — Laissez parler, messieurs : vos orateurs sont inscrits et répondront I

M. LE Président du conseil. — Si mon honorable interrupteur se figure que, dans une Constitution fondée sur le système de deux Chambres, le Gouvernement peut marcher sans avoir, dans une large mesure, Tappui de ces deux Chambres, qu'il me pei-mette de lui dire qu'il n*a pas beaucoup réfléchi sur la pratique des affaires publiques. [Applaudissements et rires approbatifs à gauche et au centre.)

Oui, vous vouez le Gouvernement à un échec certain, et il est impossible qu'il sorte de cette première bataille sans être affaibli.

Ah I j'entends bien certains de nos collègues, ces amis, ces conseillers bienveillants dont je parlais tout à Theure, qui nous disent : « Mais vous déposeriez cette proposition, et puis, comme le sentiment du Sénat est connu, vous ne vous feriez pas tuer pour elle, vous vous désintéresseriez du débat ! »

Messieurs, nous n'accepterons jamais un pareil rôle dans les rapports des deux Chambres. [Vifs applaudissements.)

Le Gouvernement n'acceptera jamais d'être un simple agent de transmission et, en quelque sorte — permettez-moi cette expression vulgaire — un commissionnaire, chargé de signifier à l'autre Chambre la volonté de la Chambre des députés.

M. Camille Pellctan. — Qui vous a demandé cela?

M. LB Président du conseil. — Dans la question de la révision surtout, ce rôle manquerait à la fois de courage, de dignité et de sagesse. {Très bien! très bien! à gauche et au centre.) — Rumeurs à V extrême-gauche.) Nous estimons, en effet, messieurs, que la question de la revision de la Constitution ne peut être menée à bonne fin que par l'action du Gouvernement; que ce n^est point là une œuvre que Tinitiative parlementaire puisse accomplir; que, pour mettre les deux Chambres d*accord sur une question si délicate... [Applaudissements à gauche et au centre) il faut un gouvernement qui possède la confiance de Tune et de Vautre Chambre, et qui puisse servir, à Tune do porte-parole influent, et à lautre de garant autorisé. [Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs,)

Eh bien, messieurs, c'est en face de la question posée dans ces termes qu'il faut se placer ; et ce sont ces vérités si simples, si manifestes et qui sautent, en quelque sorte, aux yeux, qui nous conduisent à vous dire : « Nous ne pouvons pas nous faire devant le Sénat les organes et les défenseurs d'une proposition de revision de la Constitution. »

M. Gantagrel. — Eh bien, allez-vous-en ! [Exclamations à gauche et au centre,)

M. LK Président du conseil. — Messieurs, nous sommes tout prêts à céder la place à Thonorable interrupteur. {Rires et applaudissements sur les mêmes bancs.) Mais il nous permettra d'attendre pour cela que la Chambre nous y ait invités. (Sourires et marques d'approbation à gauche et au centre,)

Messieurs, il n*est pas possible à des hommes sérieux de considérer que le fait de porter au Sénat une proposition de revision, à celte heure, dans les circonstances présentes, dans Tétai des esprits, dans la situation politique et parlementaire actuelle ; il n'est pas possible, dis-je, de soutenir que cette démarche puisse avoir un caractère inoffensif, qu'elle rentre dans le cadre des mesures indifférentes et sans portée, et qu'elle puisse indifféremment échouer ou réussir. Non, messieurs, il est impossible qu'une proposition pareille ne produise pas très rapidement, contre la volonté même de ceux qui nous y sollicitent, le conflit le plus aigu, le plus redoutable, le plus périlleux pour la République. [Mouvements divers,)

Il est très facile, dans le sein de la Chambre des députés, de faire le procès du Sénat, et de crier ici avec beaucoup d'éloquence : « Sus au Sénat ! » comme Ta fait mon honorable collègue et ami M. Madier de Monljai^. Mais ne craignez-vous pas que, de Tautre côté, à une discussion montée sur ce ton ne réponde peut-être cet autre cri : « Sus à là Chambre I » (Très biert! très bien! à gauche et au cefitre. — Inteiruptions à Vextrême-gauche et à droite.)

M. Madier de Montjau. — Il faut essayer!

M. Georges Perin. — l.a situation serait nette et excellente.

M. Brierre. '- Et le suffrage universel, qu'en faites-vous donc?

M. LE Président du conseil. — C'est la conséquence inévitable du conflit, et un tel conflit est particulièrement redoutable parce qu il est absolument, légalement, constitutionnellement insoluble.

Quant à nous, nous ne prendrons jamais une pareille responsabilité, et ce, dans l'intérêt de la revision elhvméme... (Applaudissements à gauche et au centre), nous nous refusons à une démarche aussi périlleuse. Voyons, de bonne foi^ quelqu'un croit-il à la réussite de cette tentative?...

Plusieurs membres à l'extréme-gauche. — Mais ! oui I Sur divers bancs à gauche. — Non ! non î

M. le Président du conseil. — Et si Ton n'y croit pas, quelqu'un peut-il affirmer, quelqu'un oserait-Il soutenir qu'il serait possible, qu'il serait politique, qu'il serait digne de la recommencer, après un échec, avant la fin de la législature ?

M. Camille Pelletan. — Mais parfaitement! Jusqu'à ce qu'on réussisse.

M. le Président du conseil. — Je pose cette question à la Chambre, et je crois que la majorité républicaine est moins prompte à répondre que l'honorable M. Pelletan. Je crois que la majorité républicaine est d'avis, comme tout le monde, qu'une démarche de ce genre épuiserait la puissance révisionniste dé la Chambre pour la totalité de la législature...

Voix à V extrême-gauche. — Mais pas du tout!

A gauche cl au centre, — Si ! si ! (Très bien! très bien!

M. LE Président du conseil. — ...et que, comme vous vous

devez a vous-mêmes de faire, avant rexpiralion de voire mandat, une nouvelle tentative de revision auprès du Sénat, vous vous mettriez par cetle démarche imprudente dans Timpossibilité de remplir ce que vous considérez comme un devoir. Il semble que je démontre des vérités évidentes...

Un membre à F extrême-gauche. — Pas précisément !

M. LE Président du conseil. — ... Aussi je vais droit à robjeclion que je sens derrière toutes les interruptions, et je m'adresse au sentiment qui est au fond de vos esprits et de vos cœurs .^

Messieurs mes honorables collègues de lextréme-gauche, vous dites : « ... Que nous importe le Sénat, c'est au pays que nous parlons ! »

Voir à t extrême-gauche. — C'est cela !

M. LE Président du conseil. — ... c'est au pays que s'adressent les paroles qui se font entendre à cette tribune retentissante I Nous allons, comme on dit, parler par les fenêtres ; BOUS allons organiser contre le Sénat une agitation formidable...

Voix à V extrême-gauche, — En faveur de la revision !

M. LE Président du conseil. — .. . nous allons faire descendre la question des régions parlementaires sur la place publique! »

Un membre à Vexlréme-gauche, — Vous ne l'empêcherez pas!

M. le Président dû conseil. — Je sais que c'est là votre dessein; je sais que c'est le terme nécessaire, l'aboutissement inévitable d'une campagne révisionniste, commencée dans les conditions actuelles.

Eh bien, je crois que, si vous faites cetle tentative, si c'est là votre arrière-pensée, et vous ne la cachez guère, — M. Madier de Montjau s'en est expliqué l'autre jour avec assez d'énergie, T~ vous méconnaissez à la fois l'état véritable du pays... (Oh ! ohl à V extrême-gauche — Applaudissements à gauche et au centre) et ce que la situation politique actuelle a de particulièrement grave : car vous choisissez, pour entamer cette campagne révisionniste, le moment où elle peut être le

plus périlleuse pour la République et pour le pays. {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

A droite, — Ah ! ah !

M. ËRiHEST Dréolle. — C'est un aveu !

M. LE Président du conseil. — Vous méconnaissez, ai-je (lit, Tétat du pays.

Messieurs, on a souvent reproché aux gouvernements parlementaires monarchiques de ne pas s'occuper du pays, de penser uniquement aux classes dirigeantes de la politique, et de ne pas pénétrer dans ces couches profondes où s'agitent les résolutions dernières, les décisions sans appel de la nation. Je crains, messieurs, qu'un certain nombre de nos amis, des meilleurs républicains, des plus dévoués, des plus ardents, ne tombent dans une faute analogue; qu'ils ne soient trop portés à considérer comme la représentation du pays une certaine élite politique, de laquelle, certes, il ne faut pas médire, car c'est elle qui a conduit tous les gros bataillons à la victoire...

M. CAim.LK Pelletan et d'autres membres à t extrême-gauche. Très bien ! Très bien !

M. LE Président du conseil. — ... mais qui, en définitive^ n'est qu'une élite, ayant ses idées, ses opinions, ses systèmes, ses passions. A côté, au-dessous, il y a la grande masse qui travaille et qui ne fait de la politique qu'aux jours d'élection... [Rumeurs à V extrême-gauche)^ la grande masse affamée de travail, de paix, de paix intérieure, de concorde. [Vifs applaudissements à gauche et au centre,)

M. LE COMTE DE Dol'yille-Maillbfeu. — Et de paix extérieure !

M. LE Président du conseil. — Et de paix extérieure, bien entendu, monsieur de Douville-Maillefeu l Cette grande masse, avide de paix et d'activité féconde, celte population, messieurs, qui, par sa nature même, par la façon dont elle est arrivée à la République, — vous le savez bien, la République n'a été fondée que le jour où elle a pu être sûre de l'adhésion des six millions de cultivateurs et de petits propriétaires de France... {Marques d'approbation à gauche et au centre,)

M. Camille Pelletan. — Mais, certainement!

M. LE Président du conseil. — Eh bien, n'oubliez pas

^ue celte niasse paisible et vaillante se fait un iJéal républicain tout différent du vôtre. ( Très bien ! très bien l sur les mêmes bancs.) J'ai entendu dire souvent et j'ai lu dans vos journaux que la République» c'était l'agitation. Vous ne reculez pas devant cette formule ; mais, je vous en supplie, ne laissez pas croire à la classe laborieuse qui a fondé la République, qui est allée la chercher comme un abri, qui s'en est fait un rempart contre les revanches du passé, et aussi contre des utopies qu'elle ne peut ni tolérer ni subip, ne lui laissez pas croire, à elle qui est la force du suffrage universel et qui reste étrangère à vos conceptions politiques... {Bruit à fexirême^gauche.)

M. Camille Pelletan. — Mais non!

M. LE Président du conseil. — ... qui ne juge la politique que par les résultats... {Applaudissements à gauche et au centre, — Rumeurs à Vexti^éme-gauche) ... qui ne l'apprécie que par les résultats, entendez-vous bien...

A gauche et au centre, — Oui! oui! c'est cela.

M. LE Prbsidbnt du oonskil. — ... ne lui laissez pas croire, d'accord en cela avec les-pires ennemis de la République, qu'en réalité, dans le fond des choses, la République c'est l'agitation ! C'est parce qu*on lui a persuadé, à deux reprises, à ce peuple de France, que la République était l'agitation, qu'à deux reprises la République est tombée. {Rumeurs sur plusieurs bancs à f extrême-gauche, — Applaudissements à gauche et au centrer Et c'est parce que le parti républicain lui a démontré, depuis dix ans, par sa sagesse, par son aptitude aux affaires sérieuses, qu'il était le plus capable de lui donner la stabilité et la'paix, et que la République n'était pas un gouvernement d'agitation, mais un gouvernement d'ordre et de travail, c'est pour cela que vous l'avez conquis, et c'est ainsi que vous avez amené à la République ces masses, sans le concours desquelles on ne fait rien en France de grand et de durable. ( Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Eh bien, croyez-le, la France laborieuse serait profondément surprise si, par impossible, elle apprenait dans quelques jours que les Chambres sont retournées aux conflits d'autrefois^ que le gouvernement parlementaire épuise toute son aclivité dans des

lOa DISCOURS DE JULES FERRY.

luttes stériles et dans des résolutions impuissantes... (Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche et au ren/re), lorsqu'il y a tant d'affaires sérieuses à régler, lorsque les finances républicaines appellent toute notre vigilance... {Ah! ah! â droite), lorsqu'il y a un plan immense de travaux publics à réaliser et à maintenir, — mais peut-être par des moyens nouveaux, — lorsque tant et de si grands intérêts, lorsque des soucis à la fois si pressants et si élevés s'imposent aux pouvoirs publics; si ces populations apprenaient, dis-je, que nous recommençons la lutte constitutionnelle, que la Chambre est en guerre contre le Sénat, le Sénat en guerre contre la Chambre, et si, au lieu de la réalité du progrès républicain et parlementaire, nous allions leur donner le triste spectacle d'une agitation stérile et impuissante, ne se demanderaient-elles pas si c'est bien là ce que la République a promis au pays? {Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Et quel moment choisirions-nous, messieurs, pour engager une lutte parlementaire nécessairement sans issue ? Car vous savez très bien quelles conditions sont nécessaires pour apporter ^es réformes à la Constitution : il faut le concours du Sénat, et le Sénat ne l'accordera qu'à bon escient.

Voix à droite ironiquement, — C'est vrai, cela I

M. LK Président du conseil. — Quel moment choisissezvous, je vous le répèle ? Il peut y avoir des heures dans la vie des nations où le conflit entre les deux grands pouvoirs de l'État peut être relativement inoffensif. C'est quand la conflance est absolue, quand tous les adversaires politiques ont désarmé. Ainsi, c'est peut-être au lendemain d'une révolution populaire triomphante, une de ces révolutions qui ne laissent debout devant elles ni une seule résistance, ni une seule opposition; ou bien c'est au lendemain d'élections générales, au lendemain des élections dernières, par exemple. Oui, il y avait là un milieu, une situation politique qui se fût accommodée peut-être de ce régime de désaccord et de tiraillements entre deux assemblées, dont les pouvoirs, en cette matière, sont absolument égaux.

' Mais, messieurs, en vérité, est-ce que la situation depuis un an n'a pas singulièrement changé? Est-ce que, par le malheur

des temps, nous n*avons pas ëlé frappes dans nos chefs d'abord, les plus vaillants et les plus grands? Est-ce que nous n^avons pas été en proie à un véritable interrègne gouvernemental... (Humeurs à rextréme^auche. — Ah! ahl à droite),,, sans qu'il y ait eu de la faute des gouvernants ? Est-ce que nous ne sortons pas d'un long interrègne, je le répète, non par la faute de nos gouvernants qui, vous le savez, ont été Tiin après l'autre frappés à leur poste par une série d'événements qui ont véritablement pris le caractère de catastrophes? Oui, est-ce que nous ne sortons pas d'un interrègne gouvernemental, et ce que je dis n'a rien de blessant pour qui que ce soil?N*avons-nous pas à travailler, à restaurer» en ce pays, le calme et la sécurité? D'autre part, ne voyez-vous pas, par des traits éclatants, se ranimer le courage de vos ennemis? N'avez-vous pas senti la confiance de vos amis, je ne dirai pas altérée, mais attristée? (Interruptions à l' extrême-gauche. — Zm bien! iras bien! à gauche et au centre,)

Une voix à gauche, — C*esl malheureusement trop vrai.

M. LE Président du conseil. — Je fais appel à la conscience de mes collègues ; je ne demande pas qu'on réponde à mes questions, mais je crois qu il y a là une situation qui nous impose des devoirs particuliers de réserve et de prudence. ( Très bien ! très bien ! sur les mêmes bancs,)

Donc, messieurs, au point de vue de l'intérêt public comme au point de vue de la revision, la démarche que vous nous demanderiez de faire n'est ni désirable ni possible. [Applaudissements au centre et a gauche.)

Mais, nous direz-vous, c'est donc l'abandon de la revision ? {Ah! ah! et rires sur divers bancs.)

Oh ! messieurs, je suis ici pour donner des explications catégoriques : je me présente et nous nous présentons tous à la Chambre tels que nous sommes et, si la Chambre nous accepte, c'est tels que nous sommes qu'elle nous acceptera. (Très bien! très bien!)

Messieurs, ce que nous voulons faire pour la revision, c'est ce qui nous a si bien réussi pour certaines autres réformes dont on oublie trop facilement la récente histoire. Il y a deux manières de comprendre la revision : il y a celle qui consiste à

considérer la revision comme une revanche de certaines décisions du Sénat, comme un acte de représailles, comme une agression, comme une menace au Sénat.

Messieurs, cette manière de comprendre la revision, nous n'en voulons pas, et nous n'en voudrons jamais. (Fret bien! très bien! à gauche et au centre.)

Et puis il y a la revision à Tamiable, — permettez-moi de la qualifier ainsi, — laquelle présente ce très grand avantage d'être la seule possible ; la revision transactionnelle ; celle-là, nous la voulons comme vous. {Très bien! très bien ! sur ies mêmes bancs,)

Mais nous estimons que, pour la tenter sérieusement, il faut se trouver dans des conditions morales et parlementaires de gouvernement qui n'existent pas à l'heure présente : il faut établir d'abord un plein accord, une parfaite harmonie entre les deux Chambres. {Exclamations à r extrême-gauche. — Marques d* ap^rrobation à gauche et au centre.)

Il faut rétablir dans le Parlement la confiance ébranlée, et, si je me permettais de vous indiquer le procédé nécessaire, l'opération préalable, si j'ose ainsi dire, eh bien, ce serait de constituer une majorité solide, un Gouvernement durable. [Très bien ! — Cest cela! et applaudissements à gauche et au centre. — Interruptions à V extrême-gauche.)

C'est cette majorité compacte à la Chambre des députés qui fera la majorité révisionniste au Sénat...

M. Camille Pellktan. — Avec un minislore Allou!

M. LB Président du conseil. — Avec un ministère fort, permettez-moi de le dire, ayant la confiance des deux Chambres, parce qu'il aura travaillé efficacement à rétablir entre elles la confiance, qui est la condition préalable et nécessaire de toute revision constitutionnelle. Quand vous aurez fait ce Gouvernement, vous pourrez aboutir, ou tenter au moins d'aboutir, sur la question de la revision. Il faut du temps pour cela, assurément, et, si vous venez me demander quelle date on peut assigner à une aussi haute, à une aussi difficile, à une aussi généreuse entreprise, vous comprendrez qu'il serait profondément téméraire et quelque peu ridicule d'essayer d'en fixer une.

DÉBATS SUR LA REVISION. lÛ

Mais, si nous entrons dans Tordre des prévisions, des hypothèses, si nous faisons notre rêve parlementaire... — je dis rêve, car un ministre et un cabinet qui parlent de dix-huit mois ou de deux ans dexistence paraissent bien présomptueux par le temps qui court... (Oti rit.)

M. Georges Roche. — C'est de la haute ambition.

M. LE PsisiDENT DU CONSEIL. — ... mais si nous étions ce ministèrerlà, si nous avions la bonne fortune de rétablir Faccord entre les deux Chambres, eh bien! il nous semble qu'un peu avant répol|ue du renouvellement partiel du Sénat, en 1885, il serait très opportun de faire considérer aux deux Assemblées quMl est de leur intérêt, de Tintérét de tout le monde, soit au Sénat, soit à la Chambre, de débarrasser le terrain électoral de la question de la revision. ( Vifs applaudissements au centre et à gauche.)

Voilà, messieurs, les explications que je voulais donner à la Chambre. Leur conclusion toute naturelle est que nous faisons appel à votre confiance, en vous priant de rejeter la prise en considération des deux propositions qui vous sont soumises en ce moment. {Applaudissements prolongés au centre et à gauche, — Lorateur, en retournant à sa place, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)

La Chambre entendit encore une philippique enflammée de M. Madier de Montjau contre le Sénat, qu il compara « à un corps étranger dans le corps humain » : un discours original de M. Andrieux, lequel fit « à la nécessité de maintenir le ministère » le sacrifice de sa proposition, qu*il développa cependant; puis, sur la demande de M. Clemenceau, la discussion fut renvoyée au lendemain.

Elle occupa toute la séance du 6 mars*. M. Girault (du Cher) proposa d'abord d'ajourner le débat sur les propositions de revision après la prochaine prorogation de la Chambre, afin de permettre aux députés de consulter leurs électeurs pendant les vacances de Pâques ; mais cette notion fut rejetée. Puis, M. Granet, dans un long discours, soutint qu'il fallait dès maintenant aborder la réforme constitutionnelle, sans se préoccuper des tendances de Sénat, ou se résigner à Tabandonner. Il présenta cette réforme non comnie un point d'arrivée, mais comme un point de départ. Après M. Granet, M. Clemenceau prit la parole. Il débuta par reprocher au cabinet de mériter les félicitations des adversaires de la revision, notamment

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