DISCOURS AU CERCLE NATIONAL
nement un peu abaissé depuis un demi-siècle; aujourd'hui, pour parler des ministres, on ctierche dans largot des bagnes les expressions les plus grossières, et cela se remarque surtout dans les journaux rédigés par des gentilshommes.
Cest, en eiïet, une remarque que Ton ne peut s* empêcher de faire et qui est à Fhonneur du parti républicain, même de la fraction de ce parti qui n est pas tout à fait avec nous, — je pourrais dire qui est tout à fait contre nous — c'est que certains journaux, rédigés et lus par des gentilshommes, ont trouvé moyen de dépasser, en grossièreté violente, tout ce qui s'était vu jusqu'à ce jour. Les royalistes ont dépassé les intransigeants ; ils peuvent, d'ailleurs, cheminer ensemble, comme ceux que Ton a trouvés aujourd'hui même dans la manifestation dirigée contre l'Elysée.
Quoi qu'il en soit, messieurs, je le répèle, c'est le devoir des hommes politiques d'être indifférents à ce genre de polémique: en somme, cela n'a pas d'importance ; il faut s'y faire. Les mœurs changent ; elles étaient plus douces, plus élégantes, autrefois ; elles sont aujourd'hui plus grossières, voilà tout.
Mais ce qui est beaucoup plus dangereux, ce qu'il est difBcile de subir avec résignation, et ce qui contrarie absolument ce parti pris de bonne humeur dont je parlais, ce sont les fausses nouvelles, c'est la campagne des indiscrétions. Vous savez, messieurs, le rôle que jouent les indiscrétions dans la politique contemporaine. Voici, par exemple, un ministère qui vient de se former ; aussitôt des feuilles, jouissant de quelque autorité, ayant vingt ou trente mille abonnés et passant, comme on dit, pour bien informées, se hâtent de dire : « Le ministère? il a l'air d'être homogène : mais hier, ou ce matin, c'est à n'y pas croire, mais cela est, les ministres se sont, en plein conseil, disputés comme des crocheteurs. » Si absurde qu'elle soit, c'est une nouvelle, et la nouvelle court ; on l'envoie par le télégraphe et, dans toute la France, il y a des gens pour le croire. Je vous assure, messieurs, que le télégraphe, - dont mon ami Cochery est ici le représentant le plus autorisé, — a singulièrement augmenté les difficultés de la politique dans notre pays, et que le besoin incessant de nouvelles vraies ou fausses a donné à l'industrie des fausses nouvelles un développement avec lequel les gouvernements sont bien obligés de compter.
Ui DISCOURS DE JULES FERRY.
On dit aussi de nous : « Ministère de résistance !» Ah ! pour cela, c'est bien possible, messieurs : nous avons associé et combiné dans ce ministère la ténacité bretonne et la ténacité vosgienne. Cela rend probable que nous résisterons à quelque chose.
A la vérité, on est toujours le ministère de résistance à quelque chose ou à quelqu'un. Nos amis, — je ne sais si on peut les appeler ainsi, — mais enfin nos voisins de Textrémegauche résistent, eux aussi, à quelque chose ; ils résistent aux gens qui veulent descendre dans la rue; et nous, certainement, nous voulons résister, d'abord à ceux-là, bien entendu ; c'est l'a A c du Gouvernement, c'est trop facile ; on pourrait seulement désirer qu'il ne s'organisât pas dans le parti républicain des manifestations, des réunions, des agitations qui peuvent aboutir, même contre le gré de ceux qui se flattent de les contenir, à ce qu'il y ait, un jour on l'autre, des gens qui descendent dans la rue.
Nous résisterons donc à cela d'abord, et nous ne nous en faisons pas un mérite; mais il y a autre chose, messieurs, à quoi nous voulons résister, c'est à 1 émiettement de la majorité républicaine, qui n'est pas autre chose que Témiettemént de Tautoritë et du pouvoir républicains. Nous voulons résister au courant de défaillance, de dissolution, de laisser-aller, qui fait que, par une sorte d'invasion lente, obscure, continue, par une sorte d'infiltration, pourrait-on dire, tous les centres d'action gouvernementale dans le pays se trouvent paralysés, anéantis, et que la foule de gens qui, dans cette France, ont l'habitude de se demander où est le Gouvernement, finissent par croire et par se dire qu'il n'existe plus.
Messieurs, ces choses ne sont peut-être pas conformes aux grandes théories, à la grande politique que certains nous prêchent ; mais elles sont très conformes au génie de notre nation. En France, le Gouvernement ne peut pas être seulement un garde champêtre, un gendarme, un juge de paix : il n'est pas seulement chargé de faire exécuter la loi ; il est aussi une grande force morale.
Dans ce pays de France, par tradition, par l'effet même de l'organisme national auquel nous appartenons, et, à plus forte raison, lorsque le Gouvernement y est devenu un gouverne-