DISCOURS AU CEUCLE NATIONAL
ment d*opinion, un gouvernement parlementaire, un gouverne* ment dans lequel le mouvement et les débats des Chambres constituent le point culminant, le sommet sur lequel tout le monde a les yeux fixés, la nation oriente nécessairement sa pensée, ses conceptions, ses idées politiques sur le Gouvernement; et quand je parle du Gouvernement, je ne parle pas seulement du pouvoir exécutif, je parle des Chambres, de la majorité des Chambres, le véritable organisme gouvernant de notre pays.
^affirme que tous les discours et toutes les utopies du monde n'empêcheront pas que les choses ne se passent ainsi. Une grande nation, un grand pays, — je parle de la nation républicaine, du pays républicain, qui forme chez nous la grande majorité du peuple, — ont Thabitude — on peut dire que c'est une tradition monarchique, mais c'est une habitude invétérée — de regarder vers le centre, de s'orienter sur le centre politique. Si ce centre de la vie politique est livré aux incertitudes et aux divisions, vous pouvez être sûrs que la masse de la nation se troublera, s'écartera, se désintéressera de la chose publique. II faut que le point central de la politique soit bien déterminé ; il faut qu'il brille et éclaire comme un phare, qu'il n'apparaisse pas comme une sorte de crépuscule dans lequel toutes les opinions peuvent se confondre tour à touri
C'est là, je crois, messieurs, ce que veut dire cette proposition, qui court, que l'on écrit et que l'on entend souvent : « La France ne se sent pas assez gouvernée. » Eh bien, oui! Au moment où nous sommes, la France ne se sent pas assez gouvernée, en ce sens qu'elle n'aperçoit pas un gouvernement qui résume un certain nombre d'idées, de conceptions et d'opinions sur lesquelles puissent s'orienter les idées, les conceptions et les opinions des gens qui ne peuvent se contenter, en cette matière, de leur propre fonds, et qui veulent trouver une direction chez ceux qui les gouvernent.
Que faut-il donc faire pour remédier à ce malaise? Évidemment, la première chose, une majorité qui gouverne, une majorité législative et sénatoriale ; je les confonds toutes deux dans la même qualification de majorité parlementaire, et c'est il bon droit, après le vote admirable et si opportun qu'a rendu
hier TAssemblée sénatoriale; il faut que la majorité» dans les deux Chambres, se délimite, qu'elle ait des frontières, qu'on sache où elle commence et où elle finit.
Le parti républicain a longtemps hésité à tracer cette frontière; nous étions allés tous, mais tous sans exception, à la bataille ; nous étions revenus tous victorieux, et, soit dans la bataille, soit dans la victoire, il nous répugnait de nous séparer, de MUS classer, de nous diviser... Messieurs, on n*a pas fait grajftd'chose pour amener cette délimitation de frontière, et cependant ^e s'est faite : car il n*y a pas, croyez-le bien, de politique plus décevante que celle qui se donnerait pour but d'être d'accord avec tout le monde. On n'arrive ainsi à un accord apparent qu'en sacrifiant la réalité. On peut éviter les questions difQciles, mais essentielles, et empêcher qu'elles se posent, afin de garder des majorités apparentes ; mais ces majorités-là ne sont que des fantômes, et elles se dissipent le jour où Ton veut s'appuyer sur elles...
Il faut donc que la majorité se délimite, et elle s>st délimitée à l'occasion des derniers incidents. Seulement, je place ici deux observations, que je désire que Ton retienne, afin que ma pensée ne soit ni altérée ni dépassée.
J^a première, c'est qu'il ne faut mettre personne hors de la majorité, et laisser les hommes qui ne veulent pas en faire partie se retirer d'eux-mêmes, — et c'est ce qui est arrivé.
La seconde, c'est que la frontière de cette majorité, dans l'état actuel des deux Chambres et dans l'état actuel du pays républicain qui les a élues, cette frontière, dis-je, peut être portée très avant et très loin du côté gauche. Entre les difTé* rents groupes de la majorité, l'ancienne gauche républicaine, qui a pris le nom d'Union démocratique, l'Union républicaine et une grande partie des membres de cet autre groupe qu'on appelle la gauche radicale, je vous le demande, messieurs, rai- . sonnant de bonne foi, amicalement autour de cette table, en dehors de la Chambre, en dehors des rivalités et des ambitions des groupes : quelles sont les ditîérences essentielles dans les programmes, dans les idées et dans les conceptions républicaines? Il n y en a pas, ou il y en a très peu.
Il en existe certainement, mais il n'y en a pas qui ne puissent être sacriflëes, dans le grand parti républicain gou-
verDemental, àrintérét commun, qui est de former une majorilé parlementaire étendue, forte et durable.
N'est-il pas vrai, messieurs, que les uns et les autres, nous sommes animés des mêmes volontés, des mêmes aspirations, du même attachement aux réformes, si progressistes qu'on voudra, si démocratiques qu'on voudra, à condition qu'elles soient pos* sibles et réalisables, et de la même aversion pour les revendications violentes, pour les utopies radicales ou insensées, pour les formules creuses dans lesquelles certains politiciens aiment à envelopper leur impuissance? Ne sommes-nous pas aussi animés du même goût pour Tagi talion saine, qui est le mouvement et la vie des États libres, mais de l'agitation en vue d'objets pratiques et précis, tels que la question des syndicats professionnels ou celle des réformes scolaires? Et ne sommesnous pas tous ennemis de l'agitation malsaine, essentiellement révolutionnaire, qui touche aux bases mêmes de la Constitution, et qui peut se flatter de se maintenir dans les bornes de la loi, mais qui, puissions-nous ne jamais le voir! est exposée à gagner la place publique et à descendre dans la rue?
Avec de tels éléments, messieurs, on peut, n'en doutez pas, faire une majorité gouvernementale, on peut faire une République parlementaire. Je l'ai entendu beaucoup critiquer depuis quelques jours, cette République parlementaire, et des côtés les plus divers, non seulement à l'exlrême-gauche, mais par des hommes distingués que nous avons longtemps comptés dans nos rangs, et naturellement du côté des partis monarchiques, et particulièrement du parti bonapartiste, qui a la prétention de résumer en lui la véritable fonnule de la démocratie régnante et gouvernée.
Et cependant, cette République parlementaire, nous voulons la faire, et nous voulons la'faire avec votre concours.
Je ne puis, quant à moi, supporter cette idée que la démocratie française ne pourrait tolérer l'organisation parlementaire. Quoi! il est avoué par tout le monde que-le gouvernement parlementaire est le plus noble, le plus généreux et le plus favorahle à la liberté : c'est la lutte quotidienne, lutte pacifique qui dispense les peuples des batailles de la i-ue ; c'est la réforme étudiée et progressive, passant d'une Chambre à l'autre, plus lente peut-être, par conséquent, mais plus sérieuse, plus
ISd DISCOURS DE JULES FERRY.
approfondie, plus enracinée. Le régime parlementaire, c*est Tautorité constamment contrôlée, c*est le gouvernement fondé sur la plus large publicité; et le suffrage universel, la démocratie, seraient incompatibles avec cet idéal? En prétendant cela, messieurs, on fait injure à la démocratie et au suffrage universel.
Je vous assure, messieurs, en dépit de tous les rêveurs d'idéal américain, qui nous parlent d*un président responsable pour quatre ans, et gouvernant directement avec le concours de ministres responsables choisis par lui, qu'il y aurait, dans cette imitation de TAmérique, pour un pays comme le nôtre, la plus grande des déceptions, le principe le plus dangereux, la règle la plus funeste que notre démocratie. puisse adopter.
Emprunter à TAmérique, qui n'a ni notre humeur ni nos traditions centralisées, son organisme constitutionnel, ce serait installer parmi nous le régime des conflits, aboutissant finalement à la dictature. Si ce régime pouvait seul nous convenir, il vaudrait mieux dire alors que la formule qui répond le plus exactement à l'esprit, aux vœux et aux conceptions de la démocratie française, c'est la Constitution impériale de 18521
Quant à moi, je suis convaincu que la démocratie et la République, qui sont le point d'arrivée de tout le progrès moderne, doivent concentrer en elles tout ce qu'il y avait de bon, de grand et d'utile dans le passé, et qu'il appartient à la République de résoudre ce problème, comme tous les autres.
Je sais bien que ce régime d'attaques incessantes, d'assauts incessants, de batailles quotidiennes use les hommes; oui, je le sais, mais, je vous le demande, à quoi sont bons les hommes, si ce n'est à s'user pour le bien, pour le beau, pour la liberté républicaine, pour la patrie?
Convaincu que je suis que ce régime doit être défendu, et qu'il est possible ; convaincu que le gouvernement parlementaire est la véritable foimule républicaine d'aujourd'hui, je lève mon verre, dans ce Cercle National où Ton a si bien compris ce qui est la condition fondamentale de tout régime républicain, — l'union de toutes les forces républicaines, — pour boire avec vous, messieurs, à la République parlementaire!