‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 2)Chapitre 32 sur 72 · V. VOf/iciel du 30 décembre · texte numérisé non relu

V. VOf/iciel du 30 décembre

rintérèt de Taccord entre les pouvoirs publics. La tliscassion s'ouvrit immédiatement, et le président du Conseil prit le premier la parole :

Discours du 29 décembre 1883, à la Chambre.

M. Jules Ferry, président du conseil^ minisire des affaires étrangères. — Je demande à la Chambre la permission d'expliquer en quelques mots pourquoi le Gouvernement lui demande en ce moment, avec une insistance toute particulière, de vouloir bien adopter les conclusions de sa commission du budget.

Je ne serais probablement pas monté à la tribune si la posi* tion du débat était restée la même que dans la dernière discussion, il y a quelques semaines. Assurément, la question que vous aviez à débattre dans cette première délibération était haute et grave. Elle se rattachait à cette grande question des rapports de TÉglise et de TËtat, sur laquelle, je Tespère, nous aurons, dans la session prochaine, des explications complètes et définitives. {Mouvement.)

M. LE MARQUIS DE HoYS. — Très bien ! il en sera temps !

M. LE Président du conrkil. — La question était donc d'une véritable gravité; mais il me semble que, comme il arrive souvent dans la vie politique, les circonstances au milieu desquelles nous examinons de nouveau les propositions qui vous avaient été soumises par le Gouvernement il y a quelques semaines, donnent à la résolution que vous allez prendre une portée, un caractère de gravité toute particulière, et c'est pourquoi je monte à la tribune.

Dans le premier débat, il s'agissait des rapports de TÉlat avec rÉglise catholique. Aujourd'hui, il me semble que cette question elle-même passe en second plan. Il me semble que vous avez aujourd'hui devant vous une question de l'ordre politique le plus élevé, une question qui touche aux rapports des pouvoirs de l'État entre eux, au bon fonctionnement de notre régime parlementaire et au bon ordre de nos finances. {Mouvements divers,)

Sur le fond des choses, messieurs... (Bruit).

Oh I messieurs, mes explications seront très courtes. Je ne suis monté à la tribune que dans la pensée de restreindre le

débat en le délimitant; toutes ces choses sont tellement connues, la situation est si claire par elle-même que je serais impardonnable de retenir longtemps votre bienveillanle attention.

Sur le fond des choses, sur les deux crédits qui sont en définitive tout le débat, j*ai peu de chose à dire.

En ce qui concerne le traitement de Tarchevéque de Paris, ce serait véritablement une banalité que de reprendre ici, autrement que pour les résumer, les raisons peu nombreuses, mais très décisives, à notre avis, qui motivent le rétablissement de l'ancien chiffre de 45000 francs.

Nous faisons respectueusement observer à la Chambre qu'il y a ici une question d'interprétation du Concordat ; que le Concordat parlait d'un traitement convenable et qu'on ne saurait véritablement considérer comme un traitement convenable le chiffre auquel le premier vote de la Chambre a réduit le traitement de Tarchevéque de Pairis... (Murmures à gauche, — Approbation à droite,),., quand on songe que la Constituante avait fixé le traitement de Tarchevéque de Paris à 50 000 fr., que ce traitement fut porté à 57000 fr. Tannée même du Concordat ; qu'il fut élevé à 100 000 fr. pendant toute la durée du premier empire, puis abaissé à 40000 fr., après 1830, relevé à 50000 fr. et, enfin, fixé à 45000 fr. en 1880, par un vote de cette Chambre. Il est bien évident qu'à ne considérer l'archevêque de Paris que comme un administrateur, il est placé à la tête de l'une des administrations les plus considérables de ce pays. A le considérer comme un fonctionnaire...

M. Camille Pellktan. — l/archevôque de Paris n'est pas un fonctionnaire!

M. LE Président du conseil. — ... il appartient à cette catégorie de hauts fonctionnaires pour lesquels des traitements exceptionnels ont toujours été institués.

M. Clemenceau. — Il ne se considère pas comme un fonctionnaire !

M. LE Président du conseil. — Nous, nous le considérons comme un fonctionnaire... [Exclamations à gauche,)

A droite, — II fallait dire cela plus tôt.

M. LE Pbésident du CiONSEiL. — ... et précisément nous vous

demandons de traiter l'archevêque de Paris comme un fonctionnaire, comme un haut fonctionnaire. Et, comme tous les grands fonctionnaires qui ont leur résidence à Paris, il doit être rais sur un pied plus élevé en ce qui concerne le traitement.

A droite. — Vous parlez d'or !

M. LE Président du conseil. — Je crois que je dis là des choses évidentes; je crois môme que je plaide une cause gagnée d'avance, et, si vous permettez au ministre des affaires étrangères d'ajouter un seul mot, avec une grande discrétion, mais avec une grande insistance, vous m'autoriserez à vous dire que ce vote d'équité, de justice, de bon goût {Mouvements divers) ne contrariera pas, croyez-le bien, et facilitera, au contraire, sous certains rapports et par certains côtés de la plus haute importance, l'action de notre politique à l'étranger. {Ah! ah! à r extrême-gauche. )

Vient ensuite, messieurs, la question des bourses des séminaires. Nous sommes ici à un point de vue tout différent. Ces bourses ne sont pas concordataires, et ce n'est pas comme établissements ou institutions concordataires que le Sénat, votre commission du budget et le Gouvernement vous demandent d'adopter la simple réduction de 200000 fr. proposée par le Gouvernement. Ce que le Sénat vous demande, et ce que nous vous demandons, c'est de réserver la question du maintien ou de la suppression des bourses de séminaires.

Il y a deux obseiTations à faire sur la question des bourses. I^a première, c'est qu'évidemment la Chambre ne disait pas son dernier mot, quand elle supprimait la totalité du crédit. {Oh ! oh! à gauche,) ie me pennets de le penser ainsi. La Chambre n'avait pas le dessein de donner à sa décision un «ffet rétroactif.

Un membre à V extrême-gauche, — Qu'en savez-vous?

M. LE Président du conseil, — J'ai le droit d'interpréter le sentiment de la Chambre ; elle me répondra tout à l'heure, et je saurai si je me suis trompé. ( Vive approbation au centre,)

Je ne crois pas que la Chambre ait voulu donner à sa décision un effet rétroactif. Je ne crois pas qu'elle ait voulu, en quelque sorte — passez-moi l'expression — jeter dans la rue les

jeunes étudiants ecclésiastiques qui sont entrés au séminaire sous la foi publique... {Interceptions à V extrême-gauche,)

M. LE Présu)Ent. — Votre orateur répondra, messieurs : laissez le ministre donner des explications.

M. LE Président du conseil. — Je crois que la seule solution pratique, même en se plaçant au point de vue de la suppression des bourses de séminaires, la seule défendable et la seule équitable, c'est celle qui les supprimerait par annuités, comme d'abord l'avait proposé la commission du budget.

Mais, messieurs, même à Tégard de cette suppression par annuités, en trois ans, qui vous a été proposée, le Sénat vous soumet des observations dont la justesse me parait évidente. Le Sénat vous dit, non pas de vous engager sur la question de fond, non pas de décider que les bourses de séminaires seront maintenues : il vous demande de réserver la question. [Mouvements divers,) Il vous demande de la réserver jusqu'à une solution législative qui ne peut être que prochaine, puisque la question des bourses de séminaires fait partie du projet de loi préparé par la commission dont M. Paul Bert est le rapporteur. C'est le projet de loi qui règle, vous ne l'ignorez pas, tous les rapports de l'État et de l'Église.

Messieurs, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour que ce projet soit soumis à la Chambre dans le courant de la prochaine session. Pourquoi anticiper et préjuger la solution? Est-ce que c'est un procédé, une bonne pratique parlementaire que de substituer des solutions par voie de suppression de crédit à des solutions obtenues par les voies ordinaires?

Lorsqu'il y a une organisation instituée par des lois...

M. Roque (deFiilol). — Non, il n'y a pas de lois!

M. LE Président du conseil. —Je vous demande pardon, monsieur Roque (de Fillol), il y a deux lois : l'une de ventôse an XII et l'autre un décret-loi de 1807. Il y a des lois : c'est donc une matière législative.

J'en appelle, sur ce point, à l'honorable M. Jules Roche, que j'aurai tout à l'heure pour contradicleur. Tout récemment, il a donné lui-même un exemple, - - un exemple qui lui fait honneur, — de ce respect à la législation : il avait déposé, à la commission du budget, un amendement ayant pour objet la

suppression des facuUés de théologie. Je lui ai fait observer — et je lui sais le plus grand gré d*avoir écouté mon observation — je lui ai fait observer qu'une commission de la Chambre était saisie de la question des facultés de théologie, et que, par conséquent, ilne fallait pas, par voie budgétaire, trancher une question que la Chambre se réservait de trancher par voie législative. Il a retiré son amendement.

Pour les bourses des séminaires, la situation est absolument la même...

M. Jules Roche. — C'est une erreur absolue !

M. LE Président du conseil. — La question n'est-elle pas de celles qu'embrasse la proposition de M. Paul Bert?

Je dis donc que la situation est absolument la même. Il y a là une matière qui est de Tordre législatif, qui doit être tranchée contradictoirement par la voie législative, et non par voie de suppression d'un crédit au budget.

J'ai le droit de m'étonner que l'honorable M. Jules Roche, qui a retiré son amendement relatif aux facultés de théologie pour les motifs que je viens de dire, maintienne son amendement portant suppression des bourses des séminaires.

Voilà, messieurs, la thèse que le Sénat vous soumet et que le Gouvernement appuie respectueusement auprès de vous.

Mais le Gouvernement veut faire un pas de plus. Le Sénat vous dit : « Réservez la question. » Nous pouvons vous dire, nous, d'une manière générale bien entendu, — dans quelles conditions nous nous proposons de vous soumettre une solution législative à ce sujet.

Il est bien évident que le crédit relatif aux bourses des séminaires rencontre dans la majorité de cette Chambre des répugnances à peu près insurmontables. Nous démêlons très bien, messieurs , les deux considérations qui sont au fond de vos esprits.

Je ne puis croire que vous ayez l'intention, — non, j'en suis absolument convaincu, — de nuire au recrutement du clergé des paroisses. {Mouvements divers,)

Voix à droite. — Au contraire !

M. Clémenceait. — On veut aider au recrutement de rarraée.

M. LE Président du conseil. — Cette pensée ne s'est jamais

produite, elle ne pouvait se produire : elle serait en contradiction absolue avec les votes de cette Chambre , qui s*est toujours refusée à diminuer le nombre des succursales et des vicariats, cette année encore.

Qu'est-ce qui vous préoccupe donc? Je le vois très clairement: deux considérations vous décident. La première c'est qu il ne vous plaît plus de subventionner directement un enseignement sur lequel vous n'avez aucune prise, sur lequel vous n'avez môme plus l'action qu'avaient les gouvernements précédents ; cette action, vous ne l'avez plus, vous ne voulez plus l'avoir, vous ne la désirez plus ni nous non plus. Je crois exprimer le sentiment général en disant que personne ne caresse désormais le rêve d'avoirune théologie nationale et des doctrines plus ou moins lidèles à la déclaration de 1682. [Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Tout ceci, n'est-ce pas, appartient au passé. Donc, vous vous dites : « Nous n'avons ni inspection ni action quelconque sur l'enseignement des séminaires, et nous ne voulons plus le subventionner. » [Très bien! à gauche.)

Une autre considération certainement vous inspire. Vous considérez qu'il y a beaucoup de séminaires riches, et que, si l'on prend l'ensemble de la fortune des séminaires, l'on trouve qu'il y aurait là des ressources suffisantes pour entretenir tous les boursiers.

Eh bien, nous nous inclinons devant le sentiment de la majorité. Nous ne porterons plus au prochain budget que la somme nécessaire pour entretenir les boursiers actuellement pourvus, et nous étudierons une autre solution (^4^.' ah! à Cextrêniegauche), en nous inspirant de la dernière considération à laquelle j'ai touché : à savoir que le patrimoine des séminaires, dans son ensemble, constitue une véritable richesse qui peut faire face aux besoins des boursiers.

M. Paul de Cassagnac. — Je demande Ja parole.

M. LE Président du conseil. — C'est dans cet ordre d'idées que nous étudierons la solution nouvelle que nous aurons l'honneur de vous présenter.

M. GirsTAVE RivF.T. — Le syndicat des séminaires riches!

M. René Goblet. — C'est le commencement de la séparation de l'Église et de TÉtat.

M. LE Pebsident du conseil. — Je ne nie pas qu'il n'y ait là une application partielle et locale de la séparation de TËglise et de rÉtat. Dans tous les cas, elle devrait élre goûtée ici par ceux qui se plaisent à se placer sous le pavillon de cette formule : la séparation de TËglise et de TÉtat.

Un membre à V extrême-gauche, — En 1869, vous vous y placiez î M. Clemenceau. — Faites votre loi; nous verrons cela. M. Camille Pelletan. — Cela ne concerne pas les biens de mainmorte.

M. LE Président du conseil. — Je ne parle pas des biens de mainmorte.

Ces considérations, messieurs, ont certainement de la gravité, et j'ose, au nom du Gouvernement, les recommander à votre attention. Mais il y a des raisons plus hautes dont il me faut dire un mot en terminant.

Depuis treize ans que la République existe, le budget ordinaire de la République a toujours été voté avant le 31 décembre, et nos finances républicaines n ont jamais eu à subir Fhumilialion des douzièmes provisoires. {Mouvements divers,)

Voix à droite, — Ah ! nous y voilà I

M. Roque (de Fillol). — A qui la faute?

M. Paul de Cassagnac et d'antres membres à droite, — La Chambre vient d'en voter un !

M. Georges Perin. — C'était à vous de réunir plus tôt les Chambres !

M. LE Président du conseil. — Je dis, messieurs, Thumiliation, parce qu'il y a là une humiliation... [Interruptions à r extrême-gauche ,)

M. Georges Perin. — L'humilialion ne sera que pour vous.

M. LE Président du conseil. — Mais enfin, voulez-vous me laisser parler? Sinon, je descendrai de la tribune. L'habitude des interruptions rend toute discussion impossible. [Très bien ! très bien I A gauche et au centre,)

M. LE Président. — Veuillez faire silence, messieurs.

M. le Président du conseil. — Je dis qu'il y aurait huml-

liâtioQ à voir un budget présenté le 3 mars qui ne serait pas voté par les deux Chambres avant le 31 décembre.

Voix à Vexlréme^gauche et à droite, — C'est voire faute !

M. LB Président du conseil. — Je dis qu'il y aurait une humiliation dont vos ennemis, vos adversaires de tous les côtés vous feraient sentir cruellement Tamerlume; et je dis qu'il y aurait, dans une situation pareille, se présentant pour la première fois à rheure actuelle, quelque chose qui ressemblerait à un péril. [Uèclamations à V extrême-gauche et à droite. — Assentiment à gauche et au centre.)

Oui, messieurs, car nous vivons dans un pays ordonné, laborieux, dans lequel Tesprit d'ordre, Tapplication aux affaires, la bonne administration sont encore et seront toujours Je Tespère, des vertus nationales! [Très bien! très bien! à gauche et au centre.)

Ce que je dis est si vrai que le Sénat, certainement saisi, éclairé...

M. Benjamin Raspail. — Par le Saint-Esprit !

M. LE Président du conseil. — ... par les considérations que je viens d'esquisser, n'a pas cédé à une autre nécessité, messieurs, lorsqu'il a fait le grand sacrifice qu'il vient de vous faire.

Pliisieu7's voix à V extrême-gauche. — Quel sacrifice?

M. LE Président du conseil. — C'est parce qu'il a cru que les douzièmes provisoires étaient une des éventualités les plus fâcheuses auxquelles puissent être exposées nos finances républicaines... {Bruit à V extrême-gauche.)

Voix à droite. — Mais nous venons d'en voter tout à l'heure. M. LE Président. — Encore une fois, messieurs, veuillez faire silence !

M. LE Président du conseil. — C'est parce que le Sénat a cru que les douzièmes provisoires porteraient un préjudice certain au bon renom, à la juste considération des finances de la République [Murmures ironiques à droite), qu'il a fait ce grand sacrifice que vous savez, et il Ta fait par patriotisme. {Exclamations et rires à C extrême-gauche et à droite. — Tf'ès bien ! très bien! sur divers bancs à gauche et au centre.)

DISCUSSIO.NS BUDGÉTAIRES. 169

Qui peut le nier, messieurs ?

Il Ta fait par patriotisme, en dépit des clameurs, des épigrâmmes, de ces appels incessants, pressants, brûlants, faits à ce sentiment, qui est bien fort dans les assemblées, et qu*il faut respecter dans les autres, d'autant plus qu'on réprouve soimême plus vivement : le sentiment, le culte de ses prérogatives, ce qu'on appelle l'esprit de corps. Le Sénat a fait ce sacrifice à la chose publique, h la bonne gestion de nos affaires ; et je demande à la Chambre si elle refusera d'y répondre par un sacrifice beaucoup moindre assurément...

Voix à V extrême-gauche. — Le Sénat a sacrifié nos droits!

M. LE Président du conseil. — ... si elle semontrera moins jalouse que le Sénat du bon renom de nos finances, et moins désireuse que lui d'éviter cet expédient lamentable des douzièmes provisoires. {Interruptions à r extrême- gauche et à droite. — T7*ès bien ! très bien! à gauche et au centre.)

Messieurs , il est une dernière considération qui doit vous frapper. L'année qui va commencer doit être, dans la pensée de beaucoup d'entre vous et dans le vœu de cette majorité républicaine, dans le désir le plus vif du Gouvernement, qui a pris à ce sujet des engagements solennels, une année de réformes constitutionnelles. {Applaudissements sur divers bancs à gauche et au centre. — Interruptions ironiques à C extrême-gauche et à droite.)

Voix à droite. — Et voilà vos remerciements au Sénat! M. DE Marcère. — Je demande la parole.

M. LE Président du conseil. — Messieurs, je m'adresse à ceux qui désirent la revision, et non pas à ceux qui la demandent pour qu'on la leur refuse. {Applaudissements sur divers bancs et au centre. — Vives réclamations à r extrême-gauche.)

Georges Perix. — expliquez ce que vous venez de dire, monsieur le Président du conseil.

M. LE Président du conseil. — Je ne m'adresse à personne ici. {Nouvelles réclamations à V extrême-gauche.)

M. LE Président. — Messieurs, n'interrompez pas! M. le Président du conseil ne s'adresse à personne ici î Voix à l' extrême-gauche. — Qu'il le dise, alors I

Voix au centre, — 11 Ta dit!

M. Làisant. — A qui s'adresse-t-il ?

M. Tony Révillon. — Quels sont ceux qui demandent la révision et qui ne la veulent pas ?

D'autres membres à V extrême-gauche. — Oui! oui I quels sont-ils? — Nommez-les donc, monsieur le Président du conseil? (Bruit confus.)

M. LE Président. — Veuillez laisser parler, messieurs !

M. ToNT RÉYiLLON. — Nous ne pouvons pas être ainsi attaqués à la tribune! Encore une fois, monsieur le Président du conseil, nommez donc ceux qui demandent la revision et qui n'en veulent pas I (Agitation,)

M. LE Président. — Monsieur Tony Révillon, je vous rappelle à Tordre.

Al. Clemenceau. •— 11 faut que M. le Président du Conseil s'explique; c'est lui qu'il faut rappeler à Tordre!

Voix à V extrême-gauche. — Oui ! oui! — A Tordre le ministre !

M. LE Président du conseil. — Ce sont là des violences sans prétexte I

M. Clemenceau. — Nous n'accepterons pas vos paroles !

M. LE Président. — Messieurs, je vous en prie, veuillez faire silence !

M. Vernhes. — Rappelez-nous tous à Tordre! (Uires sur di^iers bancs à gauche et à droite,)

M. EuGKNE Delattre. — Nous demandons à qui s'adressaient les paroles de M. le Président du conseil !

M. LE Président du conseil. — C'est là l'explication la plus simple.

Al. Georges Perln. — A qui s'adressaient vos paroles?

M. le Président du conseil. — Je n'ai aucune explication à donner; je ne m'adresse pas à vous !

Voie à r extrême-gauche. — A qui ! à qui alors !

M. LE PRÉsiDEiNT. — Mais, messicurs, M. le Président du conseil vous a dit qu'il ne s'adressait à personne ici. (Rtclamations à Vestréme-gauche,)

M. Georges Pedln. — C'est M. le Président du conseil qu'il faut rappeler à Tordre ! Nous en avons assez de cette manière de discuter !

M. le Président du conseil. — Il n'y a vraiment aucune raison aux violences dont je suis l'objet. ( Vives mm^ques d'approùations à gauche et au centre.) Je présente mes observations clans la forme la plus calme, la plus parlementaire ; je m'adresse

DISCUSSIONS BUDGETAIRES. 191

aux partisans sincères de la revision conslitulionnelle, et, puisque vous êtes tous des partisans sincère» de la révision, écoutez-moi !

M. CLÉ]iEii€E.iU. — Alors, pas d*insinuations! Ayez le courage de votre opinion !

M. DE Lanessan. — Retirez vos injures! (Exclamations à gaucfte et au centre.)

M. LE Président. — M. le Président du conseil ne s'adresse à personne ici : il n'y a donc pas de paroles à retirer! Continuez votre discours, monsieur le Président du conseil.

M. CLÉMENCEAr. — M. le Président du conseil n'a pas le droit de pénétrer dans nos consciences!

M. Georges Perin. — 11 n'a pas le droit de parler comme il a parlé. Monsieur le Président du conseil, vous ne pouvez pas parler ici comme au Havre ! {Applaudissements à t' extrême-gauche, - Réclamations sur divers bancs à gauche et au centre,) Nous sommes fatigués d'être insultés!

M. LE Président. — Monsieur Georges Perin, il n'y a pas lieu de manifester une pareille émotion, puisque M. le Président du conseil a déclaré par deux fois qu'il ne s'adressait à personne dans celte enceinte !

M. LE Président du conseil. — Je n'ai rien à retirer de ce que j'ai dit : je m'adresse à ceux de mes collègues... {Vives et bruyantes exclamations à V extrême-gauche.)

M. Clovis HiGiES. — Vous êtes un insolent! (Protestations et cris: A V ordre l à gaucho et au centre. — Applaudissementa à V extrêmegauche.)

(M, le Président du conseil descend de la tribune el regagne son banc au milieu des bravos et des applaudissements répélés des membres de la gauche et du centre.)

M. Pal'l DE Cassagnac ... Ah! ah! monsieur le Président du conseil, vous êtes expulsé à votre tour par les républicains. (Rires et applaudissements à droite.)

M. LE Président. — M. Clovis Hugues vient de prononcer une parole injurieuse pour M. le Président du conseil.

Je propose contre M. Clovis Hugues la censure... (Rumeurs à l extrême-gauche.)

A droite. — Qu'est-ce qu'il a dit? Nous n'avons pas entendu !

M. Clovis Hlgies. — Je demande la parole (Bruyantes exclamations à gauche et au centre.)

M. LE Président. — Laissez parler, messieurs ! On a toujours la parole pour s'expliquer sur les pénalités proposées par le président.

M. Clovis Hugues. — Messieurs, M. le Président du conseil a

déclaré à celte tribune qu'il n'avait pas à retirer la phrase dont il s'est servi à l'égard de ceux qui réclament la revision de la Constitution.

De mon côté, en présence de Tapplication du règlement dont me menace M. le Président de la Chambre, je déclare que, moi aussi, je n'ai rien à retirer... (Appi'obalioti à l' extrême-gauche,)

A droite. — Qu'avez-vous dit? On n'a pas gntendu!

M. Clovis HuGi'ES. — Je déclare que je maintiens l'expression que j'ai employée à l'égard de M. le Président du conseil : «Vous ôtes un insolent! » {Vives réclamations et cris : La censure! la censure !)

M. LE Président. — Je consulte la Chambre sur l'application à M. Clovis Hugues de la censure avec exclusion temporaire. (Très bien ! très bien I)

(La Chambre est consultée par assis et levé.)

M. LE PRÉsmENT. — La censure avec exclusion temporaire est prononcée.

A droite. — Mais non î mais non !

M. Paul de Cassâgnac. — Le vote est douteux.

M. LE PRÉsmENT. — Le bureau est unanime.

Je prie M. Clovis Hugues de se retirer.

(M. Clovis Hugues quille la salle des séances.)

M. Jules Roche combattit avec son talent ordinaire la thèse du président du Conseil. Il soutint que la Chambre se trouvait en présence d'un cas absolument nouveau, et que jamais une commission du budget n'était venue lui proposer d'adopter des augmentations de crédit votées par le Sénat; il rappela le discours prononcé par Gambetla, en décembre 1876, pour soutenir les prérogatives financières de la Chambre et contester au Sénat le droit de rétablir des crédits. Aucun des crédits rétablis par le Sénat n'avait été alors adopté par la Chambre.

De môme en 1878, en 1879, en 1880, enfin en 1882 (pour les crédits relatifs aux aumôniers d'une école militaire et aux établissements religieux d'Orient). Le Sénat s'était toujours incliné devant le rejet prononcé par la Chambre. Après avoir analysé tous les précédents (et ce discours sera souvent consulté comme un résumé magistral) l'orateur nia que la siluation de l'archevêque de Paris fût exceptionnelle, l'art. 64 de la loi du 18 germinal an X, dans ses articles organiques, fixant uniformément à 15 000 francs le traitement des archevêques. Il ajouta, relativement aux bourses des séminaires diocésains, qu'elles avaient été créées par un simple décret du 30 septembre 1807.

On peut l'abroger par une loi de finances, d'autant plus que Ton enseigne dans ces séminaires les principes du Syllabus et la révolte contre les principes de la société moderne. Enfin, M. Jules Roche développa cette thèse qu'à la veille d'une revision des lois constitutionnelles, il fallait se garder de porter atteinte aux droits de la

Chambre, et de créer un précédent fâcheux, alors que le Sénat avait reconnu, en 1876, parTorgane de son rapporteur, M. Bernard, qu'il n'avait qu'un droit de remontrances.

M. Jules Ferry répondit à M. Jules Roche dans les termes suivants :

M. LE Pbésident du ooKSBiri. — Messieurs, je ne veux dire que quelques paroles.

L'honorable M. Jules Roche, en commençant ses observations, avait dit qu'il acceptait la position du débat telle que je Tavais établie devant la Chambre, et qu'il me suivrait sur le terrain politique, le seul, en définitive, où la question se pose, le seul sur lequel elle puisse se résoudre utilement, efficacement, et pour les finances de la République et pour le bien de TÉtat.

L'honorable M. Jules Roche n'est pas resté sur ce terrain-là. Sa discussion s*est laissé entraîner sur un autre où je ne Tavais pas placée un seul instant : sur le terrain du droit constitutionnel.

La Chambre reconnaîtra que je n'avais pas recherché cette controverse, que je ne Tavais môme pas indiquée, même par voie d'allusion, et cela pour deux raisons : la première, c'est qu'elle est absolument inextricable, vu qu'elle met en présence deux interprétations contradictoires, émanant de deux assemblées qui ont des droits égaux, et entre lesquelles il n'y a pas de juge autre que le Congrès. A quoi sert à la Chambre des dépulés d'affirmer une interprétation de l'article 8 de la loi conslitulionnelle qui est contraire à celle que donne de ce même article la grande majorité du Sénat ? Pour trancher ce débat, je l'ai dit déjà, il n'y a qu'un juge : et ce juge, c'est le Congrès.

Aussi l'honorable M. Carnot, président et rapporteur de la commission du budget, nous disait-il, tout à l'heure, avec la plus haute raison : « Est-ce à la veille du jour où, nous l'espérons bien, le Congrès va se réunir pour trancher cette question d'interprétation de l'article 8, qu'il faut ranimer le conflit, et lui donner une gravité qu'il n'avait jamais affectée jusqu'à présent, pour laquelle j'avais passé sous silence la discussion du point de droit constitutionnel? » {Mouvements divers.)

La seconde raison, c'est que cette discussion est absolument inopportune et impolitique.

J. Ferry, /h'jcoiirjr, VI. 13

Lorsque j'ai été interrompu dans mes premières observations, je faisais remarquer à la Chambre que Tannée qui vient doit être, selon le vœu de tous et dans l'intention du Gouvernement, une année de réformes constitutionnelles.

Et je demandais aux partisans de la revision de la Constitution, qui sont nombreux dans cette Chambre, qui forment certainement la majorité, s'ils croyaient véritablement servir ce grand intérêt en donnant pour préface au débat sur la revision un conflit entre les deux Chambres ! {Très bien ! très bien ! sur divers bancs,)

N'est-il pas évident que, pour arriver à la revision, pour obtenir du Sénat un vote qui lui soit favorable, car c'est ainsi que la question se pose... Vous aurez beau demander la revision sous les voûtes de celte Chambre, la réclamer éternellement, vous ne l'obtiendrez jamais, si le Sénat n'y consent pas. (Marques d'assentiment.)

Vous avez donc besoin de l'adhésion du Sénat : or, cette adhésion indispensable, comment la préparerez-vous? Ce concours de bonnes volontés et de bonnes intentions, comment l'obtiendrez-vous autrement qu'en établissant entre les deux Chambres un courant de confiance réciproque au lieu d'un étal de lutte et de conflit? (7>'è« bien! très bien I au centre.)

L'honorable M. Jules Roche me faisait l'honneur de dire tout à l'heure qu'il avait la plus grande confiance dans la parole du Gouvernement, que le Gouvernement s'était engagé à ouvrir devant le Sénat cette campagne révisionniste et qu'il l'ouvrirait — et l'honorable M. Roche avait raison; mais permettez à ceux à qui vous avez fait l'honneurd accorder cette haute confiance, à ceux qui auront la direction et la responsabilité de cette campagne, permettez-leur de vous dire, en toute sincérité : « Ne refusez pas au Sénat, qui vient de vous faire de si grands sacrifices, le léger sacrifice que nous vous demandons. » [Réclamations à V extrême-gauche.)

Si vous n'accordez pas ces quelques crédits qui, après les explications que je vous ai données, ne sont plus, pour ce qui concerneles boursesdes séminaires, que descréditsprovisoires... [Exclamations sur plusieurs bancs à droite), si vous ne faites pas ce sacrifice au Sénat, je vous le dis en mon àme et conscience, et avec le sentiment de ma responsabilité, vous compromettrez

LLMERPELLATION LANGLOIS. 195

de la manière la plus grave lavenir de la revision. {Exclamation à r extrême-gauche. — Applaudissements au centre et à gauche,)

La discussion fut déclarée close après celte réplique, et la Chambre, par 265 voix contre 176, rejeta l'amendement Jules Roche qui demandait le rétablissement du crédit de 969 000, précédemment volé par la Chambre, au lieu de celui de 999 000 francs, cbiiïi'c proposé, pour le traitement des archevêques et évêques, par le (àouvernement et la commission. La Chambre adopta ensuite,- par 26d voix contre 18o, le crédit de 616 200 francs pour les bourses des séminaires catholiques. (Chapitres bis,)

La loi du budget fut promulguée le 30 décembre, et un décret déclara close la session extraordinaire de 1883.

Discours du 28 janvier 1884, à la Chasibre, sur la politique économique. — L'interpellation Langlois.

L'année 1883 s'était terminée avec calme et la Chambre semblait avoir compris la nécessité de ne plus déconsidérer le régime parlementaire en provoquant d'incessantes crises ministérielles. Une majorité fidèle suivait avec confiance la direction d'un chef éminent; une fraction importante de la gauche radicale s'était même ralliée à la gauche gouvernementale en refusant de signer le programme de M. Boysset. Aussi, quand s'ouvrit la session ordinaire du Parlement, le 8 janvier 188i, put-on s'adonner avec tranquillité à l'étude des questions administratives et économiques. Après avoir voté en première lecture, par 272 voix contre 211, le projet de loi rattachant au budget de l'État les dépenses de la préfecture de police (15 janvier), la Chambre s'occupa de Tinterpellalion Langlois sur la politique économique du Gouvernement, pour mettre fin aux déclamations des intransigeants, qui reprochaient au cabinet de n'avoir aucun souci des souffrances de la classe ouvrière, et aux insinuations de la droite, qui accusait la République de n'enfanter que la misère et la ruine. La discussion s'ouvrit le 14 janvier et continua les jours suivants. Toutes les opinions, tous les systèmes s'y donnèrent carrière : libre-échange, protectionnisme, socialisme chrétien, plans de réforme du régime politique, de l'assiette des impôts, projets de grands travaux publics; et c'est ce qui fait qu'on pourra longtemps se reporter à ce grand débat.

Dans la séance du 28 janvier 1884^ M. Jules Ferry monta à la tribune et présenta un magistral exposé de la situation économique du pays. Voici ce beau discours :

l. V. VOfficiel du 29 janvier 188J.

19G niSCOURS DE JULES FERRY.

M. Jules Ferry, ministre des affaires étrangères, président du conseil. — Messieurs, je vous demande la permission de prendre la parole après Thonorable M. Tony Révillon. J'ai pour cela deux raisons : la première, c'est que Thonorable M. Tony Révillon a adressé au Gouvernement un certain nombre de questions ou d'interpellations qui, à mon sens, rentrent fort exactement dans les traditions de la procédure parlementaire. Il s'agit, en eiïet, de la responsabilité du cabinet et des actes qu'on sollicite de lui, des mesures qu'on lui conseille, en présence d'une crise ouvrière, dont assurément il ne faut pas exagérer les proportions, mais dont il serait imprudent de nier la gravilé. [Très bien/ très bien!)

La seconde raison, c'est qu'il a touché particulièrement à la crise ouvrière parisienne, de sorte que ces deux sujets de la crise ouvrière parisienne, sur laquelle l'honorable M. Tony Révillon avait, depuis plusieurs jours déjà, manifesté l'intention de m'interroger, et du programme économique dont l'honorable M. Langlois s'est occupé, se sont trouvés, par la coïncidence des faits et des événements, réunis dans la même interpellation.

Assurément, quand l'honorable M. Langlois a pensé à interpeller le Gouvernement sur son programme économique, il visait une situation dans son ensemble, une très grande, très haute et très générale question, absolument indépendante de la crise actuelle et contingente dont souffre l'industrie parisienne.

Je répondrai à l'honorable M. langlois, après avoir donné, autant qu'il me sera possible, satisfaction à l'honorable M.Tony Révillon : je répondrai de mon mieux, car, messieurs, dans un débat de cette nature, il va de soi que le Gouvernement n'a pas l'absolue liberté d'esprit, de projets, de conclusions que peut avoir chacun de vous. Celui qui a l'honneur de représenter le Gouvernement ne peut pas, ne doit pas apporter à cette tribune des vues personnelles ; il ne lui appartient pas de devancer les progrès de l'opinion, et de soumettre aux Chambres des réformes qui n'ont pas été préalablement discutées, mûries, pesées, réclamées par l'opinion publique. {Très bien/ très bien/)

Il lui est donc prescrit de prendre une attitude qu'on trouve nécessairement un peu terre à terre, et de laisser à chacun de vous la liberté de se préoccuper de l'avenir, de jeter des idées

dans la circulation et de préparer les futures réformes : les réformes plus humbles et plus modestes, mais actuellement réalisables, sont seules de la compétence d*un Gouvernement.

C'est sur la crise ouvrière parisienne que je voudrais d'abord m'expliquer, et je remercie Thonorable M. Tony Révillon d'en avoir apporté à cette tribune un tableau dont je n'ai pas à apprécier en ce moment l'exactitude : je le remercie, car le premier devoir du Gouvernement, en présence d'une crise ouvrière, est de la connaître et de la faire connaître, à l'aide des procédés d'information dont il dispose.

Si les gouvernements sont souvent à court de remèdes, en présence des crises industrielles; s'ils n'ont pas généralement le pouvoir de les guérir, ils ont toujours le devoir et les moyens de les étudier, de les mesurer, d'en rechercher les origines et d'en déterminer l'importance.

La question des remèdes, messieurs, ne va jamais, d'ailleurs, sans les plus graves difficultés. Non seulement les crises économiques, qui résultent d'équilibres rompus, de grands courants d'opinion ou de spéculations sur lesquels l'action gouvernementale ne peut rien ou presque rien, passent, en quelque sorte, par-dessus la tète des gouvernements; mais, lorsqu'il s'agit pour les pouvoirs publics d'y porter la main, d'essayer un remède, le Parlement doit se rappeler qu'il ne faut toucher à ces choses délicates qu'avec les plus grandes précautions. (Marques (Cassen timenl.)

Que si, par exemple, une grande ville comme Paris souffre d'un excès de constructions, d'un véritable vertige de constructions... [MoHvemenis divers), qui a sévi pendant un grand nombre d'années, qui a commencé par la prospérité el qui menace d'aboutir à un désastre, serait-ce un bon remède, un remède approprié au mal que de substituer à l'atelier privé, qui se liquide par la force des choses, un vaste atelier national qu'il faudrait bien liquider quelque jour? {Très bien! très bien!)

M. Tony Rkyillon. — Je n'ai pas parlé de cela !

M. LE Président du conseil. — Mais, monsieur Tony Révillon, je n'applique pas cette formule aux travaux dont vous avez parlé : j'indique d'une manière générale les précautions dont doit s'entourer le législateur quand il se trouve en pré-

sence d*une crise ouvrière, et je dis qu'il est tel remède qui pourrait aggraver la cause, au lieu de Tatténuer. {Marques d'approbation au centre et à gauche,)

M. Eugène Delattre. — Personne n'a parlé de ce remède!

M. LE PaÉsiDEXT DU CONSEIL. — Je voudrais dire d'abord à la Chambre ce que le Gouvernement sait de cette crise parisienne et comment il lapprécie. Je dis la crise parisienne parce que c'est la seule sur laquelle il me parait véritablement nécessaire que nous nous expliquions en ce moment.

A droite. — Et )a crise agricole !

M. LE Président du conseil. — La crise agricole, ce n'est pas nous qui la nierons, pas plus que nous ne nions le malaise général qui pèse plus ou moins lourdement sur certaines branches de l'industrie, et qui n'est pas particulier à la France, mais qui sévil, à des degrés divers, sur toute l'Europe. Oui, on a introduit dans ce débat la question des souffrances de l'agriculture, des remèdes qu'il convient d'y apporter ; on y a mis aussi la question des traités de commerce, la question du libre-échange.

Je n'ai nullement l'intention, messieurs, de toucher h ces différents points. Je crois que la crise agricole est une de vos préoccupations constantes; je crois que toutes les lois que vous faites tendent à apporter à l'agriculture française un soulagement...

A droite. — On ne fait rien pour elle !

M. Le Provost de Launay. — Vos lois écrasent les af»riculteurs.

M. LE Président du conseil. — ... soulagement, hélas! hors de proportion avec ses souffrances, car elle a été atteinte, comme vous savez, par le plus redoutable fléau qui ait jamais frappé une grande industrie.

Messieurs, tout ce que peut le Gouvernement, dans cet ordre d'idées, permettez-moi de vous dire qu'il le fait. En ce moment même, est soumis au Sénat un projet de loi que mon honorable collègue, M. le ministre de l'agriculture, a énergiquement défendu : c'est le projet de loi sur le crédit agricole.

M. Clémenceai'. — Il a été repoussé!

M. LE Président du conseil. — Il n'a pas été repoussé.

L'INTERPELLATION LANGLOÏS. 199

M. Clemenceau. -— Il a été ajourné !

M. LE Président du coxbbil. — On a trouvé qu'il n'avait pas été suffisamment étudié. {Afouvements divers.) Cela, peut arriver à tous les projets de loi.

Ce que je tiens à dire, c'est que le Gouvernement ne Ta abandonné en aucune façon, et qu'il fait auprès de la commission compétente les plus énergiques eflforts pour arriver à une entente et, partant, à une solution.

M. Méune, ministre de l* agriculture. — Il est d'accord avec elle.

M. LE Président du conseil. — Mais, messieurs, n'est-il pas vrai que nous discuterions ici pendant huit ou quinze jours encore si nous voulions examiner successivement tous les remèdes qui pourraient être appliqués à la crise agricole, ou bien si nous voulions reprendre cette grande question de la liberté commerciale et des traités de commerce ? Je rappelle à ceux de nos honorables collègues qui l'ont apportée à cette tribune, que cette question a été, autant qu'il est possible, résolue par la Chambre précédente et par celle-ci : que la Chambre actuelle a voté des traités de commerce; que la précédente avait voté les tarifs de douanes; qu'on a constitué et affermi la situation économique de la France, dans la matière si délicate des échanges avec l'étranger, au moins pour neuf années, puisque ces traités, faits pour dix ans, ont déjà une année d'existence. J'ajouterai qu'il n'est pas possible de remettre incessamment en question le régime commercial d'un grand pays comme le nôtre; que, d'ailleurs, nous n'avons touché à cette redoutable matière qu'avec les plus grandes précautions ; qu'on ne peut pas dire que la Chambre se soit jetée dans une protection à outrance ou dans un libre-échange déchaîné ; qu'elle a gardé une juste mesure; qu'elle s'est attachée précisément, en face du grand inconnu qui pèse sur les destinées industrielles du monde, à marquer le pas, en quelque sorte, se réservant pour les événements futurs. ( Vive approbation.)

Écartons donc toutes ces considérations pour le moment, et remettons-les au jour où elles seront soumises d'une façon pratique aux délibérations du Parlement.

D'ailleurs, sans nier les difficultés que rencontre l'industrie française, je fais appel à chacun de vous, et je demande, d'une

manière générale et abstraction faite de la situation de lUndustrie parisienne, à laquelle je viendrai tout à Theure, s*il y aune crise industrielle, dans le sens d'un désastre exceptionnel et qui appellerait d'urgence les plus grands remèdes? Est-ce que je ne pourrais pas citer — et Thonorable H. Briaioune me démentira pas » la grande industrie lyonnaise, qui a eu à traverser de si redoutables événements, qui, il y a quelques années, souffrait d une façon si cruelle, et qui, à force d'énergie et sans rien demander à TÉlat, s'est relevée et est rentrée aujourd'hui, on peut le dire, dans des voies plus prospères ? Je demanderai à ceux de mes collègues qui connaissent le mouvement des grands ports de Rouen; du Havre et de Bordeaux, s il est à leur connaissance qu'il existe, dans ces centres, une crise particulièrement calamiteuse ?

Non, messieurs; la crise, qui existe dans les limites que je vais tâcher de préciser, est particulièrement parisienne, et la preuve, c'est qu'elle ne sort même pas des portes de Paris...

M. Eugène Deuttrb. — C'est une erreur! Je demande la parole !

M. LE Peésidbnt du conseil. — Mes chei-s collègues, je ne nie pas les souffrances, et il est toujours possible d'indiquer d'une manière particulière telle maison qui périclite, telle industrie qui est un peu plus éprouvée, plus malheureuse que Tannée d'avant; mais je dis que, d'après les renseignements qui sont à notre disposition, cette grande usine qu on appelle la banlieue de Paris ne souffre pas en ce moment d'un chômage grave et anormal.

M. Roque (de Fillol). — La teinlurerie a souffert énormément.

M. <iE0RGEs Perin. — H y a des villes industrielles de province qui traversent une crise tellement grave que les conseils municipaux ont été obligés de voter des fonds pour venir en aide aux ouvriers sans travail. Je citerai particulièrement la ville de Limoges.

M. LE Président. — N'interrompez pas, messieurs !

M. LE Président du conseil. — Je ne nie pas qu'il y ait des souffrances.

M. Eugène Delattre. — Il existe dans la banlieue des souffrances très réelles, auxquelles TÉlat doil des secours prompts et erficaces.

M. LE PRltsinENT. — Mais, monsieur Délai tre, vous ^tes inscrit, vous répondrez : n'interrompez pas la discussion.

M. LB Président du conseil. — Messieurs, dans un état qui m est remis par la préfecture de la Seine* et qui est le résultat d une enquête faite par les maires des communes suburbaines, voici la formule que je trouve en regard des noms de la plupart des communes : « Pas de chômage ! — Pas de chômage! — Pas de chômage! » Pour une, entre autres : (( Chômage du dixième de la population ouvrière, mais tenant à des causes accidentelles, » comme la faillite d*une ou deux maisons; et je poun-ais citer le centre industriel des environs de Paris auquel s*appliquent ces renseignements. {Inten-uptions à rextréme-gauche.)

Voix à gauche. — Mais écoutez donc !

M. LE Président du conseil. — C'est pourquoi nous nous permettons de conclure que les souffrances provenant de la crise ouvrière sont particulièrement renfermées dans l'enceinte de Paris; qu'elles pèsent plus particulièrement sur les industries parisiennes, et qu*elles tiennent à des causes absolument locales. Cela, sans doute, ne les rend pas moins dignes d'intérêt, du plus profond intérêt. Mais si, au moment où la question est soulevée devant nous, nous essayons de fixer le point précis où le mal se localise, il me semble que nous suivons une méthode plus sûre que celle qui consisterait à englober toutes les villes de France dans les mêmes considérations, de façon à imposer à la Chambre et au Gouvernement, qui cherchent les causes du mal etieur remède, une tâche impossible à accomplir.

M. Georges Perin. — Il ne faut pas dire que le mal n'existe qu*ù Paris et non en province. C'est une erreur complète!

A gauche et au centre, — Mais laissez donc parler !

M. LE PRÉSIDE4NT. — Faites-vous inscrire, monsieur Perin, mais n'inlerrompez pas !

M. LE Président du conseil. — Je ferai remarquer à rhonorable M. Perin que je réponds à M. Tony Révillon, qui nous a parlé avec beaucoup d'insistance et quelque précision des souffrances de la population parisienne ; je dis que la crise parisienne est celle dont on nous parle aujourd'hui, celle qui a été le motif de la question de M. Tony Révillon, celle sur laquelle il faut s'expliquer. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas ailleurs des souffrances locales; je ne dis pas que la population de

Limoges ne soil pas, elle aussi, cruellement éprouvée. Mais c'est pour la crise des industries parisiennes que Ton nous propose de prendre des mesures exceptionnelles,etc*est pourquoi je vous demande la permission de ne m*expliquer, à cette heure, que sur ce seul sujet.

Messieurs, je sais très bien que, dans la situation où votre confiance m'a placé, je dois me garder, par-dessus tout, de roptimisme orilciel; mais il est de mon devoir de protester contre des appréciations pessimistes, contre des exagérations dans lesquelles je ne puism^empéclierde trouver manifestement les inspirations de Tesprit de parti, {/tumeurs à P extrême-gauche et â droite.)

M. IUëntjens. — Que disicz-vous donc autrefois de la prétendue crise de 1869? (Rumeurs à gaucfie et au centre.)

M. LE Président. — Veuillez garder le silence M. Haftntjens!

M. LE Président du conseil. — Il y a des. souffrances à Paris ; il y a des chômages; qui peut le nier, et qui n'admire le courage, la sagesse, la vaillance paisible avec laquelle cette population, qu'on cherche à exaspérer, supporte ces souffrances et cette épreuve? (Très bien! très bieni à gauche et au centre.) Elle résiste à des excitations d'une violence inconnue jusqu'ici... [Nouvelles approbations sur les mêmes bancs\ à des excitations provenant de ces réunions anarchistes auxquelles se mêlent parfois, comme des alliés, certains royalistes. ( Vifs applaudissements à gauche et au centre. — Btmyantes réclamations à droite.)

Voix à droite. — A quel moment? tlxpliquez-vous!

M. LE coMTK Albert de Ml*n. — Vous n*avez pas le droit de dire cela!

M. FiEYRE. — Ce sont là des insinuations malveillantes!

M. DE la Bassetière. — Il est trop commode, monsieur Je Ministre, de procéder par des allégations de cette nature sans les prouver!

M. JoLiBOis. — On ne peut apporter ici des insinuations de ce genre! Quand on lance de pareilles accusations, il faut les prouver, et, pour ma part, je les rejette absolument.

M. LE Président du conseil. — J'ai parlé de certains royalistes, et non pas de vous, monsieur Jolibois!

M. Jolibois. — Je le sais bien.

D'autres membres à droite, — De qui avez-vous voulu parler, alors ?

M. LE COMTE Albert de Min. — 11 faut que vous expliquiez ce que vous avez dit !

Voix à droite. — Vous voulez faire une diversion !

M. LE Président du conseil. — Je vous renvoie, messieurs, delà droite, aux comptes rendusde la salle Lévis et du meeting des chiffonniei's d'avant-hier.

M. le r.ouTE Albkrt de Mun. — Est-ce que les cliifTonniers sont des anarchistes? (Très bien! très bien! à droite!)

M. Pieyre. — Ce sonl vos agents qui viennent jeter le trouble dans des réunions paisibles! [Très bien! très bien! à droite.) — Réclamations à gauche et au centre,) Kn nous rendant au meeting des chiffonniers, nous avons fait notre devoir. Nous allons dans les réunions pour donner de bons conseils au peuple !

M. Bergerot. — Cest une singulière manière de discuter que celle du ministre!

M. LE COUTE Albert de Mun. — Si nous avions accusé un de nos collègues de pactiser avec les anarchistes, on nous aurait rappelés à l'ordre. Vous avez dit que les anarchistes avaient pour alliés certains royalistes! Expliquez-vous ! Ce sont des procédés de discussion que nous ne pouvons accepter.

Voix à droite. — A l'ordre, le ministre!

M. LE Président du conseil. — Je sais, monsieur de Mun, que vous êtes incapable de vous mêler en aucune façon aux anarchistes... [Interruptions à droite.)

M. LE comte Albert de Mun. — Eh bien, alors ! pourquoi avezvous dit que les anarchistes avaient les royalistes pour alliés?

M. LE Président. — Messieurs, veuillez faire silence!

Les orateurs de tous les partis font assez souvent allusion ici aux violences qui se débitent dans les journaux, pour que vous permettiez au Gouvernement de parler à son tour de ce qui se dit et dans la presse et dans les réunions publiques. {Cest juste!) Pourquoi cette argumentation serait-elle interdite à lui seul? (Très bien! très bien! à gauche et au centre.) Veuillez garder le silence.

M. Prax-Paris. — Nous avons bien le droit de protester!

M. LE Président du conseil. — Je dois dire d'abord...

M. Haëntjens. — Que c'est la police qui fait tout ! (Aires à droite.) ' M. le Préside^it. — Monsieur Haëntjens, veuillez ne pas interrompre !

M. Haëistjens. — Mais on Ta dit de tout temps, sous tous les gouvernements !

M. LB Président du oonsbil. — Je tiens à dire bien haut que, dans les journaux auxquels M. le président faisait allusion tout à Theure, dans les réunions publiques, et même à cette tribune, il a été apporté, relalivementà la crise parisienneet à son intensité, des exagérations considérables qu1l est du devoir du Gouvernement de ne pas laisser passer; il doit, au contraire, vous montrer les choses telles qu'elles sont: car, en vérité, c'est, de la part d'une certaine partie de la presse et de l'opinion, une singulière façon de comprendre l'intérêt national et industriel de notre pays que de représenter l'industrie française comme une industrie agonisante, la ville de Paris comme une cité livrée à la famine, de nous montrer le flot grondant de la misère venant battre les portes du Palais-Bourbon, et d'agiter incessamment la menace de la révolution sociale! {Vifs applaudissement* à gauche et au centre.)

Quand nous savons que ces choses ne sont pas exactes, qu'elles sont exagérées par l'esprit de parti, qu'elles ne peuvent avoir pour résultat que de nous faire faire devant l'étranger la plus triste ligure, permettez-moi de le dire {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs), il est du devoir du Gouvernement de protester, de remettre les choses au vrai point, et de tâcher de ramener à la réalité, au bon sens, au sang-froid tant d'esprits agités. {Nombreux applaudissements au centre et d gauche.)

Si la crise était ce que l'on a dit, s'il y avait, comme l'affirmait l'autre jour l'honorable M. de Mun, —je ne sais pas s'il tient beaucoup à son chiffre : je l'ai relevé en passant, peut-être le trouve-t-il lui-même exagéré, — s'il y avait 80000 ouvriers du bâtiment sur le pavé.,.

M. LE COMTE Albert de Mun. — Je n*aî pas dit sur le pavé : j'ai dit sans ouvrage assuré, et je crois, mon chiffre exact. (Intermplions à gauche.)

M. LE Président du conseil. — Ah! Je croyais avoir entendu : sans ouvrage...

M. LE COMTE Albert de Mun. — J'ai dit « sans ouvrage assuré du jour au lendemain ». C'est consigné exactement au compte rend'u in extenso, et je maintiens mon chiffre.

M. LE Président du conseil. — Ainsi expliqué, le chiffre

n a plus la même gravilé ni la môme importance. J'enregistre la déclaration de M. de Mun.

M. LE COMTE Albeht DE MuN. — C'cst duns mon discours.

M. LE PiiÉsiDENT DU CONSEIL. — Si la misèrc avait réellement le degré d'intensité qu'on lui prête» si la crise avait véritablement le caractère d'une calamité publique, je ne la contesterais pas. Ah I quand les choses en sont là, quand, par exemple à la suite d'une révolution ou d'une guerre, les travaux sont suspendus, quand, sous le coup d'une série de faillites, les ressorts de la grande industrie sont subitement paralysés et s'arrêtent du jour au lendemain, oh! alors, messieurs, il faut laisser de côté les lois économiques : il faut courir au plus pressé ; il faut, comme s'il s'agissait de désastres amenés par le feu ou rinondation, jeter les millions, sinon pour faire cesser la crise, du moins pour en atténuer les tristes conséquences I [Mouvements divers.)

Or, messieurs, précisément je nie que la crise qui sévit sur l'industrie du bûtiment ait le caractère d'un de ces désastres publics qui justifient les exceptions, les fausses mesures, les moyens extraordinaires, les ateliers nationaux eux-mêmes. Si la criseavait ce caractère, on le reconnaîtrait à certains symptômes : en effet, il y a à Paris plusieurs thermomètres de la misère publique; il y a des institutions qui en mesurent l'étiage avec une très grande et très douloureuse exactitude : je veux parler du Monl-de-piété et des bureaux de bienfaisance.

Quand j'ai entendu dire que la crise ouvrière était plus intense que l'année dernière, j'ai demandé les chiffres des opérations du Mont-de-piété; j'ai recherché si, dans les derniers mois de Tannée 18^3 et dans la première quinzaine de janvier 1884, les engagements faits dans les bureaux accusaient une plus grande somme de misère, un plus lourd fardeau de malheurs et de besoins. Il n'en est rien. [Inlerruplions à V extrême-gauche.)

M. To.NY IlÉviLLOX. — On avait tout mis au Mont-dc-piété auparavant, monsieur Je Président du conseil!

M. LE Président du conseil. — Mais il me semble que je vous annonce des faits rassurants. Qui pourrait en être affligé dans cette enceinte ?(7'm bien! très bien! à gauche et au centre.) Veuillez les écouter au moins !

906 OISCOUKS DE JULES FEKRY.

Si VOUS prenez, par exemple, 1 ensemble de l'année 1882, comparée à Tensemble de Tannée 1883, tous trouvez, pour les articles engagés et pour les sommes prêtées, des chiffres à peu près identiques; un peu moindres pour 1883.

Ainsi le total des engagements en 1882 est de 40490540 fr.; en 1883,. de 40246873. Les dégagements, en 1882, sont de 33022213; en 1883, ils sont de 33406150 fr. Ils sont donc un peu plus élevés.

Voulez-vous que j'entre d'une manière plus précise dans le détail?

Voici la comparaison entre les mois d'octobre, de novembre et de décembre, pour les deux années 1882 et 1883.

En octobre 1882, sommes prêtées : 3770424 francs; en octobre 1883 : 3745709 fr.

En novembre 1882 : 3208269 fr. ; en novembre 1883 : 2903232 fr.

En décembre 1882 : 3100327 fr.; en décembre 1883 : 2949263 fr.

Dégagements. — Ceci, messieurs, a une grande importance. — Décembre 1882 : 3320508 fr.; décembre 1883 : 3131388 fr. Vous voyez la presque identité des chiffres.

Et, maintenant, voici pour la première quinzaine de janvier :

Engagements.— En 1883 : 2055868 fr.; en 1884: 2008788 fr.

Dégagements. — En 1883, l"® quinzaine de janvier : 1285499 fr.; en 1884 : 1447867 fr., c'est-à-dire qu'il y a, cette année, 200000 fr. de dégagements en plus.

M. JoLiBOis. — C'est parce qu'on a vendu les reconnaissances, ce qui prouve qu'on était plus malheureux.

M. DE SOLAND. — Ce sont les commissionnaires qui dégagent les objets dont ils ont aciielé les reconnaissances.

M. Paul de Cassagnac. — Ces dégagements sont fails par les usuriers.

M. LE Président du conseil. — Messieurs, il y a un autre thermomètre de la misère à Paris : ce sont les inscriptions aux bureaux de bienfaisance. Lorsque le pauvre est à bout de ressources, il va frapper à la porte de la charité et de l'assistance publiques. Je me suis préoccupé de cette question, et j ai voulu savoir s'il y avait, en ce moment-ci, plus d'inscriptions aux bureaux de bienfaisance, et les trésoriers des vingt bureaux de

LINTEHPELLATION LANGLOIS. S07

bienfaisance ont répondu, tout d'une voix : « Il n'y a pas accroissement dans le nombre des inscriptions. »

Un membre à droite, -— En un mot, c*est la prospérité!

M. LB Président du conseil. — Tout ceci semble indiquer qu'il n'y a pas, dans la situation ouvrière de Paris, une aggravation de misère en proportion avec tout ce que nous lisons dans quelques journaux et tout ce qu'on répète dans les réunions publiques.

Voulez- vous entrer plus au fond dans le détail? Les ouvriers parisiens vivent de deux principales branches d'industries : d'abord, de l'industrie de luxe, qui a fait, sous cent formes diverses, la renommée et la richesse de Paris, et puis de l'industrie du bâtiment. Eh bien, je me suis préoccupé de réunir, sur les industries de luxe, sur leur état, sur leurs souffrances, quelques renseignements précis auprès des chambres syndicales. Ces industries sont atteintes, ce n'est pas douteux : elles traversent une crise redoutable qui est causée, d'une part, par les difficultés de la concurrence sur certains marchés étrangers qui se sont fermés devant nos produits, alors que l'industrie parisienne en avait autrefois le monopole, et aussi d'une concurrence plus directe des produits étrangers sur notre propi'e marché.

Ces souffrances sont anciennes; et ce que je crois pouvoir afûrmer, après avoir interrogé les hommes compétents, c'est qu'elles ne sont pas plus grandes à cette heure que l'année dernière, et, pour un certain nombre d'industries, elles sont moins grandes.

M. Haëntjëns. — Voyez les produits de l'octroi. Voix à gauche. — N'interrompez pas!

M. us Président du conseil. — Cette question de l'octroi concerne l'industrie du bâtiment. J'y viendrai tout à l'heure.

La crise de l'ameublement subsiste et elle subsistera longtemps encore : la situation n'est pas bonne, mais, certainement, elle n'est pas plus mauvaise qu'en 1883. La bijouterie d'imitation, la bijouterie en faux, la tabletterie sont fortement atteintes par la concurrence allemande et autrichienne. Ces industries ne sont pas heureuses, prospères ; elles luttent péniblement, mais elles ne sont pas plus éprouvées non plus que l'année

208 mSCOUliS DE JULES FEUKY.

dernière. La chaussure en gros souffre beaucoup parce que son exportation est profondément atteinte. La confection pour daines, au contraire, résiste très vaillamment... [Ah! ah !) M. Brierre. — Les dames sont des patriotes [On rU,)

M. LB Président du conseil. — Les plumes pour parures constituent, à Paris, une grande industrie, qui, non seulement se défend énergiquement, mais a une magnifique exportation, qui se chiffre encore par une somme de plus de 30 millions. Lindustrie des fleurs arliQcielles, qui occupe beaucoup de monde à Paris, est dans un profond marasme; mais la cause, c'est que la mode a abandonné les fleurs artificielles; jusqu'à ce quelle revienne, cette industrie souffrira. [Inierrupiiom diverses.)

Si vous ne voulez pas, messieurs, quej'entre dans ces détails...

Voix à gauche. — Si ! si ! - Parlez! parlez !

M. LE Président du conseil. — Une grande industrie qui figurait au premier rang de celles qui font honneur au goût parisien, c'est la passementerie, la mercerie, les boutons. Cette industrie est très malade : elle a trouvé des concurrents au dehors. Autrefois, nous fournissions Tltalie, d'une manière complète, pour les boutons; aujourd'hui, l'Italie ne nous en demjmde plus un seul : elle les fabrique elle-même. Par contre, la bimbeloterie et les jouets d'enfants me sont signalés comme montrant une reprise très énergique, grâce à la bonne volonté, au courage et aux sacrifices d'un chef d'industrie, qui a fini par battre la concurrence allemande. [Interruptions à droite.)

Quelles sont les causes générales de ce malaise, qui est ancien, vous le voyez, qui n'est pas particulier à l'année 1884, qui n'est pas plus profond, plus douloureux cette année que les années précédentes! Pour les industries de luxe, qui sont essentiellement parisiennes, on signalé trois causes. La première, celle dont tout le monde parie, c'est l'élévation du taux des salaires. Les salaires, ayant dépassé une certaine mesure, ont ouvert la porte à des concurrences qui n'avaient pas encore osé aborder le marché parisien.

Mais il y a aussi une autre cause : c'est l'exagération des bénéfices. Il faut dire la vérité à tout le monde. [Interruptions à droite.)

LINTEHPELLATlOiN LANGLOIS. 209

M. Bricrre. — Consultez donc le commerce français sur ce point.

M. LE Pbésident du conseil. — Et on ne se la cache pas dans les réunions de chambres syndicales. Il y a aussi chez les industriels parisiens une trop grande lenteur à renouveler Toutillage : ainsi, Toulillage des industries de la menuiserie et de raroeublement en est, permettez-moi de le dire, à l'enfance de Fart.

M. Martin Nadaud. — C'est vrai ! très bien !

M. LE Peésident du conseil. — De puissants négociants, dans rindustrie de rameublemenl, préfèrent restreindre le chiffre de leurs affaires et fermer leur porte plutôt que de renouveler leur matériel, au prix de sacrifices passagers.

Il y a là un défaut de continuité dans le progrès des moyens de production et un manque de vaillance industrielle dont nous souffrons beaucoup. [Très bien! très bien! sur un grand nombre de bancs.)

Et l'homme très compétent qui me donnait ces détails, après les avoir recueillis avec beaucoup de soin, ajoutait : « Il n*est pas étonnant qu'en présence d*une industrie comme industrie parisienne, qui est ancienne, qui a été gâtée par le succès, qui est fière de sa renommée, qui est habituée à faire de gros bénéfices et qui ne comprend pas que, devant subir des augmentations de salaires, elle doit, par contre, diminuer ses bénéfices et améliorer, renouveler son outillage — il n'est pas étonnant qu'en présence d'une industrie dans celte situation, les peuples dont l'industrie est jeune — comme l'Allemagne, dont l'industrie a commencé il y a à peine dix-huit ans — aient pris le pas sur nous. Quand une industrie se crée de toutes pièces, elle fait l'acquisition d*un outillage perfectionné qui la place tout de suite au premier rang de la production (7"rès bien! très bien!), tandis qu'il est plus difficile à une industrie ancienne de renouveler, de modifier ses procédés. » [Marques d'assentiment sur divers bancs à gauche.)

Messieurs, je craindrais d'abuser...

Voix nombreuses. — Non! non ! — Parlez I parlez !

M. le PBÉdiDBNT DU CONSEIL. — ... Mais il y a surtout deux

J. Frrry, Ditcouri, VI. 1 4

ilO D]SCX)URS DE JULES FERKY.

inilusLries qui sont alteintes et qui se plaignent beaucoup. 1 D'abord les menuisiers en biVliments se plaignent de l'introduction de bois de fenêtres qui arrivent de Télranger complètement terminés. Mais, messieurs, ces fenêtres ne viennent pas seulement de Fétranger, elles viennent aussi de France...

M. Maiitin Nadai d. — C'est vrai î

M. LK PuÉsmENT DU ooxsBiL. — ... elles narriveni pas seulement de Suède, de Norvège, mais aussi de Fécamp. de la Normandie, de différentes parties du pays où l'on s'est adonné à cette industrie, où Ton a trouvé plus économique de prendre les bois de construction dans les ports d'arrivée, de les travailler sur place avec des outils perfectionnés, moyennant des salaires inférieurs, et de les envoyer préparés et terminés aux industriels qui construisent à Paris. Que voulez-vous faire à cet état de choses? C'est la loi, c'est la nature même des choses; quel remède pouvez-vous y apporter?

Je prends une autre industrie. Ici j'emprunte mon témoignage à l'enquête que mon honorable collègue, M. Waldeck-Rousseau, a fait faire au ministère de l'Inlérieur sur la situation des associations ouvrières.

Voici la déposition de M. Castel, maître charpentier, de l'association des ouvriers charpentiers de la VilleUe ; elle met sous nos yeux un de ces faits économiques devant lesquels il faut s'incliner, et qui explique bien des choses :

(i Le bois de sapin équarri pour sciage nous coûte, dit-il, rendu dans Paris, octroi compris, environ 70 francs le stère ; nous l'achetons à l'équerre, et toutes les flacbes — bois mal équarri et par suite difficile h toiser — constituent pour nous une perte : le sciage et les déchets représentent une valeur d'environ 40 fr. par mètre cube, ce qui fait un total de 110 francs.

« Eh bien, en Allemagne, on peut acheter du bois tout scié, rendu sur wagon en gare à Paris, au piix de 60 a G2 francs le mètre cube ; l'octroi est à 8 ou 10 francs, et en comptant un supplément de transport, on arrive à un total de 75 à 80 francs au plus. La différence, est donc énorme. Que voulez-vous ? les bois sont pour rien en Allemagne ! »

1/INTERPELLATION I-ANOLOIS. 211

El il avoue que, pour les travaux de Paris, Tassociation a fait venir les bois de rAlleiuagne, et que, sans cela, elle n'aurait pas pu soutenir la coucurrence.

Messieurs, je le répète, c'est la loi, c'est la nalure des choses, et quel remède apporter à cela?...

J'entends bien qu'on propose de relever les droits d'entrée, de fermer les frontières, de bannir par un procédé ou par un autre, les marchandises de provenance étrangère.

M. DE LA Bassrtikre. — C'esl une question de mesure !

M. LE PuBsiDBNT DU CONSEIL. — Messicurs, venant de publicisles ou de tribuns parisiens qui s'intéressent particulièrement à l'industrie de la capitale, véritablement le moyen qu'on nous propose est un acte de démence, permettez-moi de le dire : car fermer la frontière, adopter le régime des prohibitions, c'est détruire, c'est détruire pour toujours l'industrie parisienne (Très bien! très bien! sur un grand nombre de bancs) ; c'est porter un coup terrible h l'industrie en général qui s'est constituée d'après les traités de 1860.

On se plaint du chiffre des marchandises que nous envoie l'étranger, mais nous expédions de France beaucoup plus de marchandises fabriquées que nous n'en recevons : on trouve une ditTérence de 1 200 millions au profit de nos exportations d'objets fabriqués, quand on les compare aux importations de ces mêmes objets.

Voilà les deux chiffres qu'il faut comparer, quand on se demande s'il est opportun de fermer les frontières et de relever les droits.

On ne saurait donner un plus funeste conseil et jeter les esprits dans un plus mauvais courant. Je fais le même reproche aux paroles que j'ai entendu prononcer, à mon grand élonnement et à ma grande douleur, à cette tribune, où l'on a dit qu'il fallait chasser de France les ouvriers étrangers.

M. Brialoit. — Je proteste : je irai pas dit cela. J'ai demandé la préférence pour les ouvriers français et je n'ai pas proposé de proscrire les ouvriers étranger.^.

M. LE PiiÉrtiDENT DU CONSEIL. — J'adjure ceux qui jettent dans l'esprit populaire des rêves aussi dangereux de faire attention aux conséquences qui en résulteraient. Je les supplie

de considérer à quelles représailles ils nous exposeraient l Est-ce que nous n'avons pas des ouvriers français à l'étranger?

M. Martin Nadaud. — Prolestez de toutes vos forces, monsieur le Président du conseil : vous rendrez service à la France !

M. LE Président du conseil. — Je proteste avec la plus grande énergie ! J'estime que dénoncer à la colère des ouvriers français les ouvriers italiens et belges qui viennent travailler sur nos chantiers, c'est faire une mauvaise action, une action antifrançaise, sous des dehors patriotiques! Et pourquoi viennent-ils chez nous, les ouvriers italiens et belges? C'est parce qu'il y a des travaux que nous ne pouvons pas, que nous ne voulons pas faire. Est-ce que vous ne savez pas que, s'il y a des travaux de terrassement, de construction pour lesquels les ouvriers italiens sont le plus recherchés, c'est que, pour le même salaire, ils font beaucoup plus de ti*avail que nous ne pouvons, que nous ne voulons en faire, nous, peuple heureux, gâté par la fortune, quoi qu'on en dise... [7rè$ bien! très bien ! à gauche et au centre.) ... c'est que nous ne trouvons plus dans nos populations agricoles des journaliers assez énergiques,' assez sobres pour s'imposer les privations et faire les travaux que ces étrangers viennent accomplir chez nous I

M. LE COMTE DE DoL'viLLE-MArLLCi'EU. — C'cst la véHlé !

M. LE Président du conseil. — Messieurs, je voudrais maintenant vous parler de la crise du bâtiment. Je vous demande pardon d'être plus long que je ne' le croyais. [Non! non ! — Parlez! pariez!) ... mais il faut que ces choses prennent de la précision.

Messieurs, l'industrie du bâtiment n'occupe pas à Paris le grand nombre d'ouvriers qu'on énumérait tout à l'heure. Je crois que le bâtiment et les industries qui s'y rattachent ne représentent pas plus de 120 000 travailleurs, mais c'est déjà un beau chiffre. Une crise douloureuse pèse sur l'industrie du bâtiment et sur toutes les corporations qui s'y rattachent et qui en vivent, cela est certain, et ce n'est pas moi qui le contesterai ; mais d'où vient la crise?

Si nous savons d'où elle vient, nous apercevrons peut-être ce qu'il faut faire ou ce qu'il faut ne pas faire pour la guérir. Elle vient, messieurs, d'un courant d'opinion plus fort que tous

les gouvernements, que tous les conseils, que toutes les sagesses : elle vient — je Tai déjà dit — d'une véritable foUe de construction qui s'est abattue sur la ville de Paris il y six ou sept ans.

Messieurs, un économiste très distingué et très sûr, qui a publié dernièrement dans la lievue des Deux-Mondes, sur la crise en général, sur la crise de cherté qui pèse sur la France, un article où Ton peut puiser les vérités à la poignée, M. André Cochut, s'est occupé particulièrement de la crise de Tindustrie du bâtiment, et il évalue, d'après les droits perçus à Toctroi de Paris pendant les six ou sept années de prospérité qui ont fini à Tannée 1882, à plus de 1500 millions les matériaux de construction entrés dans Paris.

Il fait remarquer qu'on doit ajouter à cette somme le prix des terrains, qui — et il est certain que personne ici ne me démentira — ont doublé de valeur dans Paris, et laccroissement du salaire des ouvriers. Et il arrive, lui, économiste sérieux, statisticien éminent, à évaluer à 5 à 6 milliards les sommes qui ont été dépensées à Paris pour l'industrie du bâtiment pendant cinq ou six ans.

Il suffit, messieurs, d'énoncer de pareils chiffres pour conclure qu'on a évidemment dépassé la mesure; qu'on a commis cette faute énorme d'abord qu'on appelle l'excès de production, et, avec cela, on peut le dire, toutes les fautes, car non seulement la production a été excessive, mais elle a été mal conçue et mal conduite. (7rès bien ! très bien ! sur un grand nombre de bancs.) Elle a été mal conçue, car on a surtout construit des logements chers, et il n'a presque pas été bâti de logements à bon marché.

M. Clemenceau. — Et cela continue !

M. LE Président du conseil. — Et qu'arrivera-t-il ? A la suite de la crise des ouvriers, nous allons voir la crise des propriétaires : il est vrai que les propriétaires ont commis la faute de construire d'une façon peu judicieuse, peu en rapport aussi avec les besoins qu'il fallait satisfaire.

I^a plus grande partie de la dépense a porté sur les logements chers, qui ne se louent pas en ce moment-ci.

Et qu'a-t-on fait pour les logements ouvriers ? I-a statistique

su DISCOURS DE JULES FERHY.

des garnis est extrêmement affligeante et tout à fait instructive à ce point de vue. Dans ce même délai de six ou sept années, la population s'augmentait de 80 pour 100 et le nombre des logements des garnis de 15 pour 100. Si vous songez que ce mauvais aménagement des logements s*applique à une population ouvrière qui, pendant le même temps, n*a pas cessé de s'accroître, puisque chaque année nouvelle jetait dans Paris de 40 à 60000 âmes de plus, je crois que vous aurez sous les yeux la crise du loyer vivante et palpitante.

Mais, messieurs, cette immense, cette anormale affluence de population ne pouvait durer. Â un certain moment, cependant, on a pu le croire ; on a pu simaginer qu'il était normal que le grand centre parisien absorbât 50000 habitants de la campagne par année.

Et, messieurs, n'est-ce pas là la cause la plus certaine de la crise qui sévit siir Tagriculture ?

Plusieurs membres. — C'est vrai!

Un membre au centre. — Avec le plan Freycinet, oui !

M. LE Président du conseil. — On a cru que cela durerait toujours ; de même que nous avons cru que les excédents de nos budgets seraient éternels, que les droits de timbre et d'enregistrement, qui se traduisaient par des plus-values tout à fait extraordinaires dans les recettes, continueraient à les grossir, — car nous aussi nous nous sommes trompés, et cela a été notre tort, — de même l'industrie du bâtiment a supposé que cette affluence des immigrants à Paris serait éternelle, et elle a bâti pour des hôtos qui ne sont pas venus.

Je souhaite qu'ils viennent pour la sauver, mais enfin ils peuvent ne pas venir...

Messieurs, voilà ce qui s'est passé, — et il faut le dire, car c'est le point qui doit préoccuper les hommes d'Etat, nous sommes ici dans le domaine de l'histoire de la crise, — nous sommes encore, je tiens à le constater, sur le terrain des prévisions. Non I la crise n'est pas encore déchaînée avec la gravité qu'une pareille folie pouvait faire craindre.

Il y a, à cet égard, des signes précurseurs, des symptômes éclatants et décisifs.

Ainsi, en 1882, les droits de voirie que perçoit la ville de

L'INTERPELLATION LANGLOIS. ÎI3

Paris, et qui .<ont, comme vous le savez, proporlionels à Timporlance des conslniclions, de leur développement en hauteur, en largeur, en façade, représentent une somme de 13990000 francs; ils ne sont plus, en 1883, que de 6560000 francs : c*est une baisse de plus de moitié. Les permissions de construire, qui sont demandées chaque semaine à la préfecture de la Seine, étaient, au mois de janvier de Tannée dernière, de 120 à 150 étages ou rez-de-chaussée à construire par semaine ; en 1883, elles ne sont plus que de 60 à 70. Les droits d'octroi sur les matériaux, qui étaient montés en 1882 à la somme énorme, inouïe, sans précédents, de 19 millions, sont tombés très probablement au-dessous de 16 millions en 1883. Voilà des symptômes; mais heureusement ce sont des avertissements, car il reste du travail, il reste des constructions h achever, et il y a de la menuiserie à faire. En voici la preuve, messieurs : le mouvement des constructions s'est ralenti, mais il est encore au chitTre très respectable de 215 étages, dans les trois premières semaines du mois de janvier.

Il y a une institution à Paris, qui tàte le pouls à la construction, à industrie du bâtiment : c'est le Crédit foncier, qui, vous le savez, entraine dans son orbite le Sous-Comptoir des Entrepreneurs ; c*est donc un véritable thermomètre, et il nous donne des chiffres relativement rassurants.

Il y a encore beaucoup de travaux engagés et restant à faire dans Paris. Le chitTre en est de 120 millions pour 1884; et, pour les travaux intérieurs, pour les travaux de menuiserie, il restent nécessairement à exécuter dans la plus grande partie des constructions de l'année dernière, qui ne se montent pas à moins de 6 000 étages. Donc, si l'industrie du bâtiment touche aune crise grave, elle a peut-être eu plus de bonheur qu'elle n'en méritait, car cette crise n'a pas éclaté; mais elle se prépare, et c'est à l'industrie de s'en garder; si l'on n'y apportait pas plus de prévoyance que par le passé, on pourrait attendre pour 1885 un véritable désastre.

C'est ici que je trouve la question de M. Tony Révillon parfaitement à sa place. Pour le moment, si l'on pouvait, d'un coup de baguette, décréter des constructions, constituer un atelier national de bâtisse...

M. LE PRINCE DE LÉON. — H y a vos écoles qui ne sont pas habitées.

M. Clkmencrau. — Nous cîi ferons encore bien d'autres!

M. LE Président. — Monsieur le prince de Léon, n'interrompez pas.

M. LE PRINCE DE LÉON. — M. le Président du conseil nous parle d'illusions : Je parle des illusions de M. le Président du conseil, de ses maisons d'école où il n'y a pas d'élèves.

M. LR Pbbsidbnt du conseil. — Il n'y en a pourtant pas assez, dit-on.

M. LE PRINCE DE LÉON. — Il y en a qui ont trois élèves. (Exclamatiotis).

M. LE Président du conseil. — Je dis que, si le Parlement avait ce pouvoir magique de constituer un grand atelier national de bâtisses, à Theure qu1I est il faudrait le supplier de ne pas en user.

Entreprendre des travaux qui ne seraient pas nécessaires; rouvrir, sous forme d*atelier national, de chantier public, le chantier privé qui se ferme par la force des choses, ce serait faire de la mauvaise économie politique. {Très bien ! très bien! au centre.) Le rôle de TÊtat est différent : s'il doit se garder de rien faire qui puisse aggraver la crise, il est de son devoir de faire tout ce qu'il peut pour Tatténuer, pour y apporter des tempéraments, de façon, — peimettez-moi l'expression, — à couvrir la retraite de l'industrie du bâtiment. Eh bien, je crois qu'à cet égard, les détails que vous a donnés l'honorable M. Tony Révillon et ceux que je vais faire passer sous vos yeux sont d'une nature rassurante.

J'ai dit, et c'est le grand point, la grande raison que nous avons de résister un peu au courant de panique qui semble s'être emparé de certains esprits, que le chantier de l'industrie privée n'est pas fermé : il est diminué, mais il subsiste et il travaille ; il a, dans une proportion moindre, il est vrai, de l'occupation pour 1884.

M. Haêntjens. — Qu'est-ce que 120 raillions vis-à-vis de 6 milliards ?

M. Spiiller. — Ce n*est pas M. Haêntjens qui mène la discussion, que je sache I Ces interpellations incessantes ne peuvent pas continuer.

LINTERPELLATION LANGLOIS. 217

M. LE Président bu conseil. — Il y a d^abord les travaux de )*Ë(at, et noas pouvons prendre rengagement de ne point les ralentir, de hâter même ceux dont Texécution pourrait être accusée d'une certaine lenteur. S*il le faut, nous viendrons demander à la Chambre des crédits pour activer les travaux de la Sorbonne, de TÈcole de médecine, s'il est vrai — ce que je ne crois pas — que ces derniers travaux ne soient pas menés assez vivement.

M. ToMY RÉVILLON. — C*est absolument vraî !

M. LE Président du conseil. — Dès à présent, le devis est établi pour 1884 : il est de 11 631 000 francs.

Les travaux, les travaux normaux de la ville de Paris, ont-ils été diminués, restreints ? Non I au contraire, la Ville, très sagement, les a augmentés dans une certaine proportion. Ainsi, alors que, en 1883 elle a dépensé 70 millions, elle a inscrit au budget de 1884 un crédit de 74 millions ; au lieu de 20000 ouvriers qui ont été employés Tannée dernière, il y en aura cette année 22000 à 24000.

C'est ainsi que les travaux de THôtel de ville, de la Sorbonne, de rÉcole de médecine, du Palais de Justice, des écoles, des casernes de pompiers et de^ gardes municipaux viendront donner un certain développement à ce grand chantier, amoindri, — non pas fermé, je le répète, — de l'industrie et du bâtiment.

Nous avons d'ailleurs, — et il faut en remercier le ciel... {Exclamations à droite), — qui est quelquefois plus clément que ceux qui parlent en son nom... [Rires et applaudissements à gauche et au centre), nous avons un hiver tellement doux, tellement printanier qu'on n'a pas fermé jusqu'ici un seul chantier dans Paris, et que le travail continue comme dans la belle saison.

Mais ce n'est pas tout : il faut certainement quelque chose de plus. L'honorable M. Tony Révillon vous a cité un certain nombre de travaux : il a parlé de la suppression des passages à niveau du chemin de fer de Ceinture. H n'est pas d'œuvrc dont le Gouvernement désire plus vivement la réalisation que celle-là, parce que c'est presque la solution de la question du Métropolitain.

Vn memtn-e à gauche. — Pas tout à fait !

318 DlSCOUliS UK JULES FKlUiY.

M. LK Président du conseil. — C'est tout au moins une solution partielle.

Je citerai encore Télargissement du pont d'Austerlitz, de la rue des Filles-Dieu ; le dégagement des abords du Palais-Royal, 1 agrandissement et le dégagement des environs de la Halle au blé ; les lignes de tramways à exécuter par la Compagnie des omnibus : les études sont faites et la dépense est tout entière à la charge de la Compagnie. Tout cela fait une somme de 172 millions, en y comprenant le Métropolitain, et une dépense de 102 millions sans l'y comprendre.

Il y a encore une grande affaire dont Flionorable M. Tony Révillon a dit un mot tout à Theure : ce sont les constructions appelées maisons mixtes, c'est-à-dire les maisons d'ouvriers dont les étages inférieurs seraient affectés à des usages industriels, et les étages supérieurs à de petits logements au-dessous de 500 francs.

L'opération devait se faire avec le concours du Crédit foncier.

Le Gouvernement était très favorable à ce traité qui est, en effet, depuis plusieurs mois, soumis au Conseil municipal. Mais ce projet de logements ouvriers à bon marché a eu celte mauvaise fortune de ne pas plaire à certains cercles socialistes, révolutionnaires, de Paris, et il est devenu tout à fait impopulaire.

M. ToKY Rkvillon. — Ne croyez p.is cela, monsieur le Président du conseil!

M. LE Président du conseil. — Je vous demande bien pardon; il est devenu impopulaire à ce point que le Conseil municipal a reculé, qu'il n'a pas poussé plus loin son étude.

M. ToxY RÉVILLON. — Dans toutes les réunions où on parle de ce projet, on y applaudit.

M. Haëntjkns. — M. Spiiller ne réclame pas celte fois !

M. LE PRÉsmENT. — Mousiciir Haentjens, depuis le début de la séance, vous interrompez constamment tous les orateurs. Je vous rappelle à Tordre.

M. HaEntjens. — Cest M. Spullerqui vous l'a soufflé, ce rappel à l'ordre. (Exclamations.)

M. LR PRKSIDRNT. — Ne croycz pas cela, monsieur Haëntjens. C'est vous-rat)nie qui me l'avez soufflé, et beaucoup trop souvent. (On rit,)

M. LE Président du conseil. — Messieurs, cette enlre-

L'INTERPELLATION LAXOLOIï?. 219

prise des logements à bon marclié ne manquait pas d'une certaine audace. Le Crédit foncier, qui ne recule pas devant les actes d'initiative hardie et honnête comme celui-là. le Crédit foncier s'était mis à la disposition de la Ville; le Gouvernement avait examiné le projet ; il était prêt à lui donner son assentiment, et comme j avais Thonneur de vous le dire tout à l'heure, ce n'est pas la faute du Gouvernement, ni celle du Crédit foncier si le projet n'a pas abouti. Le Conseil municipal, mû par des considérations de diverses natures, dont plusieurs sont graves^ l'a renvoyé à une commission qui l'examine encore.

M. Tony Révillon. — Le rapport est déposé !

M. LE Pbésident du conseil. — En tout cas, lorsque le Conseil municipal aura statué...

M. CLÉMENCEAr. — Le Conseil municipal n*est pas réuni! M. Charles Floquet. — C'est la première fois, depuis 1870, qu'on ne le convoque pas en janvier.

M. LE Président du conseil. — ... le Gouvernement apportera à la Chambre le projet qui aura élé volé par le Conseil, et je ne doute pas que le Parlement n'y donne son assentiment. Cela fera, non pas pour l'année 1884, pendant laquelle le travail est assuré, mais pour Tannée 1885, qui est Tannée menacée, une centaine de millions de travaux à exécuter dans Paris. [Très bien! très bien!)

Messieurs, ma conclusion sur cette première partie est qu'il y a assurément une crise douloureuse qui pèse sur l'industrie du bâtiment, mais que celte crise n'a pas les proportions d'une calamité publique, et qu'elle ne motiverait pas une intervention exceptionnelle du Gouvernement. La seule méthode d'interven^ tion que nous puissions suivre, c'est de pousser le plus que nous pourrons, non pas à des travaux exceptionnels, n'ayant d'autres raisons d'être que celle de parer à la crise, mais à des travaux utiles, déjà commencés ou tout au moins projetés. C'est ce que nous ferons avec le concours de la ville de Paris, si particulièrement intéressée dans cette affaire : car, il ne faut pas l'oublier, celle crise du bâtiment est essentiellement parisienne; c'est par-dessus tout une affaire municipale... [Très bien ! très bien ! au centre et à gauche. — Réclamations sur quelques bancs à gauche.)

M. Olkuenceau. — Vous ne disiez pas cela quand il s*agissait du rattachement de la préfecture de police.

M. Camille Prlletan. — Vous parliez autrement, alors!

M. LE Président du conseil. — Je m'étonne d'exciter les interruptions de mon honorable collègue, M. Camille Pelletan, quand je dis une chose aussi simple, aussi naturelle et qui ne relève que du bon sens. Les travaux que TÉtat fait à Paris ne sont presque rien à côté de ceux que la Ville fait faire. Elle a à sa disposition des entreprises de voirie qui sont des travaux de la Ville — on les appelle même ainsi — et qui sont, à proprement parler, Touverture et Tamorce de tous les grands travaux d'industrie privée. C'est donc, sous la forme de travaux de voirie... [fnierruplions à C extrême-gauche,)

M. Marils Poulet. — Le Conseil municipal de Paris ne peut pas faire tous les travaux...

M. le comte de Douville-Maillefeu. — Mais il ne fait rien, votre Conseil municipal de Paris! Il administre de la façon la plus maladroite !

M. LE PnésiDENT. — N'interrompez pas, monsieur de Douville- Maillefeu I

M. LE r.OMTE DE Douville-Mau^lepeu. — Monsieur le Président, je réponds à ceux qui nrinterpelient derrièi^ moi. Le Conseil municipal de Paris a 110 millions dans sa caisse, dont il ne fait rien ^ (BiuiL)

V M. LE Président. — La discussion ne peut pas s'établir ainsi entre quelques membres !

M. LE Président du conseil, — Je ne dis rien, messieurs, qui puisse surprendre ni irriter personne, quand j*ose affirmer que c'est sous forme de travaux de voirie bien conçus, prudemment conduits —- et il y en a beaucoup qui sont en projet ou tout prêts à être exécutés — que c'est sous cette forme que le Conseil municipal peut, beaucoup plus efficacement même que rÉtat, venir en aide aux souffrances de Tindustrie parisienne du bâtiment. (Tm bien! très bien!)

Voilà ce quej'avais à répondre à l'honorable M. Tony Révillon.

M. ToxY RÉYiLLON. — Pardou ! monsieur le Président du conseil, et la question des secours pour l'ouvrier, pour les vieillards, les femmes et les enfants ?

M. Clemenceau. — Ils se serreront le ventre I

M. Eugène Delattae. — Ils attendront le printemps !

L'IMERPKLLATIOX LANGLOIS. 221

M. LB Président du conseil. — Monsieur Tony Révillon, vous savez aussi bien que moi que TÂssistance publique est puissamment constituée à Paris. {Exclamations $ur quelques bancs.)

M. Tony Révillon. — Elle ne fait rien î

M. LE Pbiîsident du conseil. — Vous vous récriez sur ce mot d'assistance publique.

A l' extrême-gauche. — Non ! non !

M. le Président du conseil. — ... mais recourir à lassistance, qu'est-ce donc autre chose que Torganisation d'une immense aumône? Je crois que ni la population parisienne ni le Parlement ne sont disposés à entrer dans cette voie. {7rès bien! très bien!)

Je voudrais maintenant, messieurs, répondre à l'interpellation de l'honorable M. Langlois, et je demanderai à la Chambre un peu de repos.

Voix nombreuses. — A demain ! à demain !

M. LE Président. — M. le Président du conseil demande la remise à demain.

l\ n'y a pas d'opposition?... {Non! non!)

La suite de la discussion est remise à demain.

(Au moment où M. le Président du conseil descend de la tribune, une double salve d'applaudissements se fait entendre au centre et sur divers bancs à gauche. — Exclamations ironiques sur quelques bancs à droite.)

Discours du 31 janvier 1884, à la Chambre.

Au début de la séance du 31 janvier*, M. Jules Ferry, continuant son discours, s'exprima en ces termes :

M. Jules Ferry, président du conseil, ministre des affaires étrangères. — Messieurs, je ne me serais pas imposé pour la seconde fois à la bienveillance de l'Assemblée si je n avais pensé avoir un double devoir à remplir.

Je dois d'abord à l'honorable auteur de l'interpellation, M. Langlois, quelques explications.

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