‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 2)Chapitre 33 sur 72 · Y. VOfficiel du 1" février · texte numérisé non relu

Y. VOfficiel du 1" février

Il a posé un cerUiin nombre de questions que je n'enlends pas éviter el auxquelles je désire répondre. Je considère comme un devoir pour le Gouvernement, dans Tintérét de tout le moade» de tirer, je ne dirai pas la conclusion, mais renseignement ei tel moralité de ce grave et important débat.

L'honoraMe M. Langlois a déposé cette interpellation absolument coati*<$ VtOU gré. [Mouvements divers el dénégations (I droite.) Et, bien qull se soit rencontré au dehors et ici même des personnes ingémeuses^ qui ont cru y trouver une nouvelle preuve du machiavélisme du Gouvernement, je tiens à dire à la Chambre qu'elle n'a été nultement convenue entre Thonorable M. Langlois et moi, et que j'ai fait, au contraire, des efforts sérieux pour Ten détourner.

11 m en est ici témoin : je lui ai dit, avec la cordialité que notre vieille amitié et notre ancienne collaboration autorisent, qu'il me semblait que son interpellation n'avait de Tinlerpellalion que la forme.

M. Clémenceai;. — C'est vrai !

M. LE PuÉsiDENT DU CONSEIL. -- Et comme il me disait : a Ce n'est pas vous que je veux interpeller, c'est Textrémegauche... » (On rit.)

Vn membre à t'extréme-yauche. — Nous ne le regrettons pas, nous l'en remercions môme.

M. LE Président du conseil. — ... je lui répondis : « Mais l'extréme-gauche n'est pas forcée devons répondre; elle a le droit de choisir son heure. D'ailleurs, elle a marqué très nettement et très sagement sa place et délini son attitude dans cet ordre de questions, lorsqu'elle a été, il y a peu de jours, interpellée, d'une façon un peu rude, par de prétendus délégués des ouvriers sans travail. » {/téclamations à V extrême-gauche.)

M. CLÉMENCEAr. — Du toiit î il n'y a eu aucune rudesse!

M. LE Président du conseil. — Les délégués lui ont dit : « Il y a une crise, nous soutTrons ; nous venons à vous. »

Et, avec beaucoup de bon sens, l'extréme-gauche leur a demandé : « Avez-vous un remède? »> El les délégués ont répondu : « Nous n'en avons pas, ce n'est pas notre affaire. » (Mouvements divers.)

L^ISTEKPCLLATIO.N LAN(.LOIS. in

le diisaiâ donc à Thonorable M. Langlois : « Vous voyez bien «juc votre interpellation» adressée à rexlréme-gauche par-dessus la tête du Gouvernement, ne peut pas aboutir à grand'chose : rexlréme-gauche est, en cette affaire, au même point que li; Gouvernement; que dis-je? elle est au même point que les délégués eux-mêmes ! El vraiment le bon sens public a fait tant de progrès dans le pays que tout le monde reconnaît, d*un bout à l'autre de Thorizon politique, qu'alors qu'une crise ouvrière, qui tient à des causes profondes fort au-dessus de Faction du Gouvernement, éclate dans une ville comme Paris, ou dans un pays comme la France, ce nest pas au Gouvernement qu'il faut en demander la solution. »

Cependant l'honorable M. Langlois a persisté, et aujourd'hui je m'en applaudis (Exclamations et rires à droite.)

Je trouve que son interpellation et le débat auquel elle a donné lieu, que la consultalion générale sur les maux de la société et sur les moyens de les guérir qui en est résultée, que tout cela est bon, en somme, que tout cela est rassurant et fait pour éclairer et pour tranquilliser les esprits. iTm àien! très bien au centre.)

Messieurs, la question que l'honorable M. Langlois posait pour tout le monde était double : il y avait d'abord la question, — il me permettra de dire que des deux c'est la moins importante, — la question de son projet particulier. L'honorable M. Langlois, — qui croit avoir découvert ce remède aux crises sociales que ni le Gouvernement, ni la majorité, ni Tcxtrêmegauche, ni même les délégués des ouvriers sans travail ne se flattent de posséder, — .M. Langlois poursuivait d'abord ce but, tout personnel mais très légitime, d'amener la Chambre à discuter sa proposition, de la faire mettre à l'ordre du jour. Je crois que, sous ce premier rapport, M. Langlois a à peu près gagné son procès.

Puis, il a démontré, en soumettant toutes les considérations qu'il a apportées à celte tribune... à ce vieux procédé de critique proudhonienne dont il est un des derniers dépositaires dans ce fiiys{Sou7ûres) — que, parmi tous ces problèmes, toutes ces solu- " lions, dont il nous a fait voir si bien ce que Proudhon appelait Tantinomie fondamentale, soit qu'il s'agisse de l'impôt unique, solution absolue contre laquelle tous les incidents qui liennenL

aax phénomènes économiques eux-mêmes élèvent si vite une protestation presque toujours décisive, soit qu*il s'agisse de l'élévation des salaires, qui, si souvent, comme il Ta dit, n'est qu'apparente; soit qu'il s'agisse des illusions de certaines associations coopératives ou autres, — on ne trouverait certainement pas de panacée.

M. Laroche-Jol'bert. — Comment î ce sont des illusions pour vous, monsieur le Président du conseil?...

M. LE Président. — Monsieur Laroche-Joubert, n'interrompe! pas.

M. Laroche-Joubert. — Je ne peux pas ne pas protester, quand j'entends dire que ce que je pratique depuis plus de vingt ans est une illusion.

M. LE PR*siDBBfT DU 00X8BIL. — En un mot, l'honorable M. Langlois vous a rapporté un discours très écouté, très goûté et que je diviserai en deux parties : la partie critique, où s'est révélé tant de savoir, tant d'expérience, tant de subtilité dialectique : et la partie positive, qui est le projet lui-même, l'invention de M. Langlois et qui, —je suis sûr de pouvoir le dire sans blesser l'honorable auteur, -— a paru à la Chambre qui l'écoutait, la moins clairement élucidée. [Rires à droite.)

C'est sans doute, de la part de l'honorable M. Langlois, une coquetterie d'auteur : il a voulu nous laisser beaucoup de choses à apprendre, et nous inspirer le désir de connaître sa proposition dans son entier. J'adhère complètement à ce désir. Je m'associe au vœu de l'honorable M. Langlois : je désire que sa proposition soit discutée à la tribune, et je trouve qu'elle le mérite par une raison plus forte que toutes les autres : c'est que, de tous les médecins consultants qui ont été appelés auprès du lit du malade, il est le seul qui ait rédigé une ordonnance.

M. Laroche-Joubert. — 11 me semblait pourtant que j*avais indiqué quelque chose de pratique. Je demande la parole.

M. LE Président du conseil. — Je suis d'avis qu'on la discute: l'honorable M. Langlois a accumulé trop d'efforts, trop de savoir pour que la Chambre refuse de lui accorder les quelques instants nécessaires à un examen plus approfondi. Je dirai seulement, dès à présent, qu'il y a une parlie de la proposition

LIMERPELLATIOX LANGLOIS. 295

que, quant à moi, j*écarle absolument.. .(£*xc/ama/ibns)... parce que je la crois empreinte d'utopie, d'une utopie qui n'est pas précisément progressive.

M. I^anglois se flatte, par des combinaisons de mutualité, de faire disparaître du prix de vente des produits l'élément qui correspond aux bénéfices. Il aura beaucoup de peine à s'en défendre ; supprimer l'élément « bénéfice » de la lice économique, c'est supprimer le stimulant essentiel du progrès. {Très bien! très bien/)

Tout bénéfice légitime, — et, dans cette organisation de libre concurrence illimitée, qui est la nôtre, il n'est pas possible de dire qu'il y a des bénéfices illégitimes, — tout bénéfice correspond soit à une invention, soit à un perfectionnement, soit à une meilleure organisation commerciale ou administrative. Vous ne ferez pas disparaître cet élément, à moins que vous ne vouliez faire disparaître le progrès lui-même, et, sous ce rapport, votre proposition me paraît receler une utopie souverainement décourageante et souverainement rétrograde. (.4^/ ah! — [Très bien! au centre,)

Maintenant, si vous espérez, par une organisation plus savante de la mutualité, faire disparaître l'élément « risque » si c'est là le but que vous poursuivez principalement; si vous proposez aux Chambres des moyens scientifiques destinés à diminuer la part du risque dans les profits du capital, vous aurez certainement réalisé une réforme salutaire ; et, quant à moi, je suis tout prêt à vous la faciliter, à une seule condition, c'est que vous n'aurez recours, pour l'accomplir, qu'à la libre volonté et au libre concours des participants. (IVès bien! sur divers bancs,)

Et, si vous me montrez que, dans la loi des sociétés, telles qu'elles sont organisées actuellement, il y a quelque obstacle à l'organisation d'une mutualité libre, tendant au but que je viens de dire, je serai le premier à demander à la Chambre de le faire disparaître. Mais vous pratiquerez votre mutualité sous le régime et sous la seule garantie de la liberté générale, de même que l'honorable comte de Mun peut réaliser ses sociétés corporatives de patrons et d'ouvriers sous le seul régime et sous la seule loi de la liberté universelle. ( Très bien ! très bien !)

J. Fkrrt, Discours, VI. 15

Un membre à gauche. -— Sous quelle forme ?

M. LK Président du conseil. — Sous qaelle forme? On le verra, et c'est précisément ce que M. Langlois nous expliquera sans doute avec plus de précision. (Rires sur divers bancs à gauche et au centre.)

Mon honorable ami se proposait un autre but: il voulait, comme il Ta dit dans un langage pittoresque, mettre tout le monde sur la sellette... {On rit.)

Eh bien, je suis d*avis qu'il y a réussi. Il a provoqué une consultation générale dont il m'est bien permis de constater le caractère et les résultats.

La question que M. Langlois pose au Gouvernement, à la majorité, à Topposilion, n'est pas une question nouvelle : c'est la même que celle qui se dressait, il y a trente-cinq ans, au lendemain d'une révolution victorieuse, devant les fondateurs de la deuxième République. Nous pouvons la formuler, à l'heure qu'il est, avec une grande précision : il y a une ou des questions sociales, peu importe, mais le Gouvernement est-il en possession de la solution? En face d'une crise ouvrière qui réduit le travail et augmente la misère de Thumanité, le Gouvernement est-il tenu d'avoir un remède ? Le Gouvernement est-il chargé par sa mission même et par sa fonction de Gouvernement, de faire prévaloir un système déteiminé d'extinction du paupérisme ? En un mot, la solution du problème social ou des problèmes sociaux est-elle dans la main du Gouvernement, ou est-elle avant tout dans la main de Tindividu? Voilà, je crois, la question qui s'est posée, formidable, devant nos pères de 1848, et qui a fait peser sur les destinées de la seconde République un profond et funèbre malentendu.

Oui, à cette époque, beaucoup de républicains et, on peut le dire, l'immense majorité des travailleurs, estimaient qu'ils avaient le droit de demander au Gouvernement la solution de la question sociale ; et c'est sur ce malentendu que la République de 1848 a sombré. {Marques (Tassentiment au centre.)

Eh bien, messieurs, je viens ici surtout pour vous faire remarquer combien la situation a changé, combien l'état des esprits sur ce point s'est amélioré ! {Applaudissements à gauche et au centre.)

Li.NTËRPELLATiON LANGLOIS. S27

Non, nous n'en sommes plus à croire qu'il y a quelque part, dans quelque école économiste ou socialiste que ce soit, une solution du problème de la misère : car, en vérité, si cette école existait, il n'y aurait qu'une chose à faire : lui remettre le gouvernement tout entier.

Mais l'expérience des temps, la réflexion, le bon sens public, développés par treize ans de liberté, ont appris à tout le monde que ce sont là des utopies dont Theure est passée ; que nous sommes une génération moins idéaliste, moins rêveuse, mais plus éprise de savoir positif et de notions certaines. [Nouveaux applaudùsements, )

Ainsi, qu'avons-nous vu? Nous avons vu nos collègues de l'extrôme-gauche, avec une parfaite loyauté, une parfaite bonne grâce, pourrais-je dire, venir déclarer à cette tribune qu'il était possible de se réclamer d*un programme qu'on appelle radical-socialiste, et de se contenter, néanmoins, dans la pratique, d'un certain nombre de solutions, qui peuvent être considérées comme teintées de socialisme, mais qui, dans tous les cas, ne sont pas des solutions radicales, et qui se trouvent être, à raison de 9 sur 10, l'œuvre propre de l'initiative particulière des membres de la majorité de cette Assemblée.

Qu'avons-nous vu encore? Un représentant de la classe ouvrière, un travailleur, un élu de cette grande cité lyonnaise, qui fut autrefois un des foyers les plus ardents de l'histoire révolutionnaire, un descendant des héros de ces journées sinistres, où l'on arborait un drapeau noir sur, lequel étaient inscrits ces mots : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! » un des descendants de ces ouvriers lyonnais est monté à la tribune. Que nous apportait-il? Des utopies, des rêves, des systèmes? Non, messieurs: une profession de foi, dont le trait le plus saillant est un vœu formé pour la participation des ouvriers aux bénéfices. Et, remarquez-le, cette participation, que je considère, quant à moi, comme un des phénomènes les plus heureux de ce pays, et comme un des plus salutaires... [Applaudissements sur divers bancs) comme un de ceux auxquels viendront le plus vite les capitalistes qui prendront la peine de réfléchir, nous est présentée par lui comme ne reposant que sur la liberté, que sur la volonté du patron — l'orateur repoussait non moins énergiquement que l'honorable M. Brousse

toute intervenlion arbitraire, toute contrainte sociale en pareille matière. (Nouveaux applaudissements.)

Ce sont là, messieurs, des symptômes heureux qu*il est du devoir du Gouvernement de noter, non pas à Thonneur du Gouvernement, mais à Thonneur du bon sens français et de la paix publique.

Il faut qu'on y songe bien ; il faut que les conservateurs, que certaines violences des réunions publiques inquiètent, alarment; il faut que la presse étrangère, qui relève ces violences avec un sentiment qui n*est pas toujours celui de la plus parfaite bienveillance ; il faut que tout le monde, en France et au dehors, se rende bien compte que ces extravagances, ces idées folles et criminelles ne sont professées que par quelques centaines d'agitateurs qui en font métier et n*ont pas de représentation parlementaire. (Applaudissements au centre.) Entre Texlrôme-gauche de la Chambre et Textréme-gauche intransigeante de la presse et des réunions publiques, il y a un véritable abime.

M. Clovis Hugues. — Pas toujours! (Exclamations.)

M. LB Président du conseil. — En définitive, si nous différons, et quelquefois profondément, sur la manière de faire fonctionner le Gouvernement républicain, nous avons tous, ou du moins presque tous, la même conception de la société, et contre certaines folies, contre certaines démences criminelles, on est sûr de toujours trouver ici quatre cents républicains unis et debout. (Très bien! et applaudissements.)

Je crois, messieurs, qu'il était bon de constater cela, d'en prendre acte, je le répète, au nom du bon sens français et de la paix publique.

Maintenant, mes honorables collègues de rexlréme-gauche, je sais très bien que, malgré celte conformité de vues sur les grandes choses, sur les points fondamentaux, nous ne serons pas d'accord de sitôt sur tout le reste ; et je ne vous propose pas, à propos de la question sociale, une sorte de baiser Lamouretle, pour lequel vous n'auriez pas plus de goût que moi.

Je sais bien que vous nous critiquez et que partout vous dites que nous n'allons pas assez vile, que nous sommes des gens

L'INTERPELLATIOxN LANGLOIS. «Î9

timorés, que nous lassons la patience du peuple. Je crois, en effet, que notre méthode diffère beaucoup de la vôtre : d'abord, nous voulons et la majorité de cette Chambre entend que, dans les questions sociales, comme dans toutes les autres, on commence par préciser, et nous ne considérons jamais comme recevables des propositions de loi ainsi conçues : « Il sera nommé une commission pour étudier et résoudre la question des loyers; il sera nommé une commission pour étudier et résoudre la question de savoir comment on assurera la subsistance de tous les citoyens. )> Ni même la proposition que rhonorable M. Henry Maret a apportée Vautre jour à cette tribune: « 11 sera nommé un grand comité d'études sociales, duquel feront partie tous ceux qui auront quelque chose à dire. » Nous croyons que, comme méthode parlementaire, tout cela est mauvais et nous repoussons ces propositions.

Nous tenons, — et c'est surtout par là peut-être que nous différons, — nous tenons plutôt aux solutions bien étudiées qu'aux solutions rapides.

M. Henry Maret. — Ma proposition est un moyen d'étudier ces questions.

M. LE PttÉSIDENT DU CONSEIL. — NoUS Uù trOUVOUS paS

mauvais que la loi sur les syndicats proressionnels soit discutée longuement dans l'autre Chambre, puisqu'elle nous en revient, en définitive, malgré vos fâcheux pronostics, avec ce que vous y avez mis d'essentiel.

M. Caîstagrel. — C'est-à-dire avec la négation de la liberté des syndicats professionnels!

M. Clémenckau. — On dirait, vraiment, que vous répondez à une interpellation de rextréme-gaucbe.

M. LB Président du conseil. — Le Sénat a-t-il, oui ou non, voté l'abolitionde l'article 416, qui est le tuf de la question des syndicats professionnels? Nous ne trouvons pas cela mauvais. Nous ne trouvons pas étonnant, messieurs, que la Chambre s'y reprenne à plusieurs fois pour résoudre le problème de la responsabilité et de l'assurance pour les accidents du travail; problème qui tient toute l'Europe en suspens, qui, depuis trois ans, est posé devant le parlement allemand avec les vicissitudes elles difficultés que vous savez, qui se présente.

à rheure actuelle, sous une autre forme, devant le parlement italien, qui est, en somme, Tune des grandes préoccupations de l'Europe industrielle et libérale de ce temps.

Nous ne sommes pas surpris que la Chambre hésite, qu'elle entende les auteurs de certains projets, qu*elle ne soit pas salisfaite de la solution, qu'elle renvoie la question à une commission pour l'approfondir encore.

Messieurs, c'est notre devoir d*agir ainsi ; c'est le plus réel avantage du régime parlementaire.

Vous vous plaignez de ces lenteurs; je les préfère de beaucoup à Tactivilé du despotisme, qu'il émane d*un seul homme ou d'une assemblée unique. [Applaudùsements au centre,)

Si vous voulez, nous allons mettre à Tordre du jour de la Chambre, après la discussion de la loi de l'enseignement primaire, trois lois qui sont toutes prêtes — vous en ajouterez d'autres si vous le désirez — mais, à mon sens, elles priment toutes les autres. Ce sont : les lois sur les caisses de retraites et sur les accidents des ouvriers des industries mécaniques, et, enfm, la loi sur les enfants abandonnés, cette grande loi de charité sociale et de fraternité {Très bien! très bien!)

M. Édol'aho Lockroy. — Après les lois militaires.

M. LE Président du conseil. — Vous leur donnerez le rang que vous voudrez, suivant le degré d'empressement que vous mettrez à étudier ces grandes questions; mais, enfin, nous sommes tous prêts à discuter ces trois lois d'abord, et d'autres encore, si vous en trouvez de bonnes.

M. Haëntjens. — Cela peut être bon pour la crise à venir, mais c'est de la crise acluelle qu'il faut se préoccuper.

M. le Président du conseil. — Ce ne sera pas, messieurs, comme le disait l'honorable M. Brousse l'autre jour, l'affaire de quelques séances : non, des questions pareilles ne s'improvisent pas; elles ont besoin d'un long examen, d'une méditation profonde, et je pense, quant à moi, qu'en pareille matière, l'important n*est pas de se débarrasser des questions, mais de leur donner une bonne solution. [Marques d'assentiment.)

M. Clî-menceau. — Mais il faut la donner à temps et non trop tard

L'JNTEBPELLATIO.N LANGLOIS. 931

M. LK Président bu conseil. — J'ai constaté, avec une grande satisfaction, que Tutopie n*a plus cours, qu*elle semble bannie d au milieu de nous; je dois pourtant faire remarquer que, si elle s'est réfugiée quelque part, c'est du côté droit de cette Chambre {Ah! ah! à droite. — Très bien! à gauche.)

J'espère que mes honorables collègues de la droite ne prennent pas ce que je dis en mauvaise part.

M. Paul dk Cassagnac. — Pour une fois, non !

M. LE Président ou conseil. — Je le déclare d'abord, c'est une utopie élégante, éloquente, et, à mon sens, point périlleuse, car elle consiste essentiellement à nier la force des choses et k remonter le courant des temps.

C'est à mon honorable collègue, M. le comte de Mun, que je m'adresse en ce moment. J'ai beaucoup suivi, beaucoup lu les nombreuses conférences que son noble et infatigable apostolat a portées dans différentes parties de la France; mais je n'avais jamais si' bien compris qu'après son beau discours de l'autre jour ce qui est le fond de son esprit, de sa préoccupation, de sa doctrine. Il nous Ta dit avec une très grande netteté : les véritables auteurs des maux dont souffre la société industrielle moderne, ce sont les économistes du dernier siècle, les philosophes qui ont révélé au monde les lois de la production des richesses, ceux qui nous ont appris qu'il fallait produire beaucoup pour amener la baisse des produits, et qui ont professé, avec une énergie qu'on i*etrouve chez leurs petits-fils, la théorie, élevée, on peut dire, jusqu'au dogme, de la libre concurrence.

Voilà, selon M. de Mun, les vrais coupables des maux dont nous souffrons 1

Messieurs, j'ai entendu cette déclaration avec une certaine surprise. Il me semble que s'en prendre aux économistes des diflicultés de notre industrie moderne, c'est absolument le fait de quelqu'un qui s'en prendrait aux astronomes et aux physiciens.

Assurément, c'était une situation morale beaucoup plus agréable pour l'humanité, beaucoup plus flatteuse pour l'orgueil humain, de croire que cette planète où nous sommes était le centre du monde, et que ce ciel étoile avait été illuminé pour le plaisir et pour la gloire de nos yeux. {IVês bien! très bien!)

2i2 DISCOURS DE JULES lEHKY.

La science moderne est venue, les astronomes ont parlé, et ils nous ont appris que cette planète n'est qu'une motte de terre, entraînée dans un mouvement infini dont vous ne connaissez ni l'origine, ni le terme.

De même , dans Tordre industriel : il était certainement beaucoup plus facile de vivre, au moyen âge, dans Tenceinte d*une corporation soigneusement fermée. Oui, parmi ces artisans, où le travail et le talent humains avaient la primauté, les corporations, dont vous regrettez les grandeurs et que vous voudriez faire revivre, ont eu leur rôle historique, comme toutes les institutions de ce monde qui s'en vont sur le chemin des temps, s'eiïeuillant et tombant Tune après l'autre. {Très bien! très bien! à gauche et au centre, — Mouvements divers.)

M. Paul de Gassagnac. — C'est du Millevoye, cela! C'est le discours d'un poitrinaire !

M. LE Président du conseil. — Elles ont été libératrices au moyen âge, je ne le conteste point; mais les philosophes du dernier siècle, et même du dix-septième siècle, nous montrent déjà à quel point elles étaient devenues inhospitalières et oppressives pour le travailleur.

Une voix à droite, — Elles avaient dévié!

M. LE Président du conseil. — Et qui les a fait tomber, messieurs? Croyez-vous que ce furent les écrits des économistes? Les écrits des économistes n'ont pas plus fait tomber les corporations que les écrits et les découvertes des astronomes n'ont fixé les lois du monde : toutes ces lois étaient prééxisUintes. Ce qui a fait disparaître les corporations, c'est la substitution civilisatrice, de plus en plus complète, croissant d'année en année, de jour en jour, du travail mécanique au travail manuel.

Lorsqu'il a fallu que l'humanité se fit un gros et coûteux outillage, elle a été condamnée à produire beaucoup : la grande production est la conséquence de la substitution du travail mécanique au travail de l'homme. Et qui dira que celle substitution n'est pas, en défmitive, le plus grand progrès que l'humanité ait réalisé depuis de longs siècles? {Mouvement.)

Sans doute, messieurs, il était plus agréable de vivre dans un horizon mental plus borné; il était plus facile de lutter industriellement dans l'enceinte d'une corporation fermée ; mais

L'INTERPELLATION LANGLOiS. »33

il n'est permis à personne, — et personne ne devrait rêver le retour de pareilles conceptions sociales ou industrielles, — il n*est permis à personne de détruire Toutillage moderne, pas plus que de restaurer le moyen âge; il est absolument impossible de soustraire noire industrie d'aujourd'hui aux effets immenses, douloureux souvent, je le sais, de ces moyens de communication qui font de l'univers entier un seul marché, sur lequel il n'y a pas d'effet qui ne retentisse d'un bout à l'autre du monde ! {Applaudissements.)

Sans doute, cette lutte pour la vie est âpre, et, sur ce champ de bataille de la concurrence moderne, il s'accumule bien des ruines, bien des désastres, bien des douleurs individuelles; sans doute, — et qui ne la compris, qui ne s'y est adonné, «à une époque quelconque de sa vie? — sans doute, il est permis de rêver une société mieux organisée que cette société de bataille et de concurrence qui est la nôtre, une société plus fraternelle ; mais aucun de nous, messieurs, ni aucun de ceux qui nous succéderont ne verra même le seuil de cette terre promise ! (InteiTuption.)

Pour réformer la société d'une minière aussi profonde; pour l'arracher à l'organisation actuelle qui repose sur ce fait qu'au temps où nous sommes, dans les conditions de l'humanité actuelle, le seul mobile connu du travail, c'est l'intérêt personnel, pour soustraire la société à cette loi fatale, il faudrait d'abord, et d'une manière profonde, réformer sa manière de penser, ses sentiments, ses opinions et ses mœurs.

M. Gantaguel. — Personne ne propose de supprimer l'inlérêl personnel.

M. LE COMTE DE Dolville-Maillefeu. — Ce Serait bien inutile, dans tous les cas.

M. LE Président du conseil. — Je dis, parce que je me souviens et que j'ai beaucoup lu, qu'il y a trente-cinq ans c'était le rêve des socialistes de' toutes les écoles, de remplacer le mobile de l'intérêt personnel parle mobile des intérêts publics.

M. Cantagrel. — Mais non; je proteste absolument. Dites: « certaines écoles, » mais ne dites pas : u toutes les écoles ! »

M. LB Président du conseil. — Je dis que tous les adversaires de la libre concurrence en étaient là, et que, puisque

23i DISCOURS DE JULES FERRY.

celle enlreprise, cel idéal esl considéré ici par toul le monde comme chimérique, il faul, à droite aussi bien qu'à gauche, se résigner aux conséquences de la liberté, aux conséquences, même douloureuses, de la libre concurrence.

Les observations que je viens d'avoir Thonneur de vous soumettre vous font immédiatement entendre quelle est, suivant nous, dans ces questions difQciles et en face du problème économique de l'heure présente, quelle est et quelle doit être la mission du Gouvernement. Nous estimons, comme vous tous, messieurs, qu'il n'y a de réforme sociale sérieuse que celle qui commence par la réforme des idées et des mœurs ; nous pensons ensuite que le véritable principe, la seule base de la réforme sociale repose sur Tactivité, sur Tinitiative, sur la prévoyance individuelles. (7m bien! (rh bien!)

- Quel esl alors le rôle de l'Étal? Est-ce de se substituer à l'individu? Non : son devoir est d'encourager, de favoriser, de subventionner, s'il le faut, de faciliter de loules les façons, par tous les moyens qui sont en son pouvoir le développement de celle inilialive et de cette prévoyance. {7rès bien! très bien!)

M. Georges Perin. — Il doit faire que les conditions de la lutte soient moins inégales !

M. LE Président du conseil. — Ce sont là des principes dont l'évidence touche à la banalité. Mais, si vous voulez que nous allions plus loin, nous ajouterons que nous savons très bien que le rôle de l'Étal ne tient pas dans une formule aussi large : qu'il peut se préciser; que, par exemple, pour donner à l'initiative individuelle toute sa plénitude, l'État a une haute mission à remplir : il est chargé, dans les limites de la liberté, qui sont les bornes mômes de son droit, de faire disparaître, d'égaliser peu à peu les inégalités naturelles qui pèsent sur la classe la plus laborieuse et la plus pauvre. {Irès bien ! 1res bien !)

Par quels moyens? La première^lette de l'État vis-à-vis de cette classe laborieuse, c'est la liberté ; non seulement la liberté du travail, mais toutes les libertés accessoires de la liberté du travail... {Très bien! très bien!); c'est la liberté de discuter le salaire; c'est la liberté de s'associer pour discuter ce salaire; c'est la liberté de s'unir et de se syndiquer sous toutes les formes. {Nouvelle approbation,) Je sais bien qu'ici mes principes d'éco-

nomie sociale se séparent profondément de ceux de l'honorable autour de Finlerpellation, M. Langlois : je me rappelle lavoir entendu, Adèle aux doctrines de son maître Proudhon, dans la discussion de la loi sur les syndicats professionnels, s'élever énergiquement contre le droit de discussion collective du salaire.

M. Langlois. — Contre le droit de c&alition, ce qui n*est pas la même chose.

M. LE Président du conseil. — Je croyais que le droit de coalition était essentiellement le droit de discuter collectivement le salaire... (Très bien/ à lexiréme-gauché), le droit de refuser ou d accorder collective^pent le travail. Quant à moi, je n'ai jamais hésité sur le droit de coalition. Pourquoi? Parce que, d'abord, Timpuissànce des lois répressives de la coalition est un fait manifeste, universel, européen. {Très bien! très bien! â gauche.) Ensuite, parce que reffèt du droit de coalition reconnu a été, en France, comme en Angleterre et dans tous les pays du monde, un effet d'apaisement : les grèves sont devenues beaucoup moins violentes; elles ne le sont même plus du tout depuis que le droit à la grève est reconnu. [Cest vrai! — Très bien!)

Nous avons fait un pas de plus : de même que nous nous sommes de tout temps ralliés à la liberté de coalition, nous avons accepté comme un progrès, comme un gage d'apaisement social, plus sûr encore, la liberté des syndicats professionnels. La liberté des grèves a apaisé et assaini, en quelque sorte, la grève; et nous sommes convaincus que la liberté des syndicats aura pour résultat de réduire le nombre des grèves, de rendre les solutions amiables plus faciles .. {Très bien! très bien!), de favoriser les arbitrages.

Ah ! je sais bien — et M. le comte de Mun pourra nous en faire un reproche — que nous allons, sur ce point, beaucoup au delà de nos pères de 1789. Oui, les hommes de 1789, profondément saisis, douloureusement touchés des abus des corporations, n'avaient eu qu'une* pensée : empêcher les corporations de renaître, et ils avaient édicté la loi de 1791, cette loi qui vient de disparaître devant le Sénat. Ils avaient si bien combiné leurs moyens répressifs, qu'on a pu dire que de la classe ouvrière et induslrielle de ce pays cette loi avait fait une poussière humaine. C'est à la liberté seule de reconstituer, dans cette poussière, des agglomérations puissantes.

Messieurs, je ne voudrais pas que les ouvriers qui suivent nos délibérations s'engageassent dans de certaines illusions^: je ne veux pas dire par là — et personne ici ne le dira — que la liberté des syndicats professionnels soit une panacée. La liberté des syndicats professionnels vaudra ce que vaudraTusage que les ouvriers en feront : s'ils font de cette liberté un usage oppressif; s'ils sont hantés, comme quelques-uns paraissent Tétre malheureusement, par le rêve des anciennes corporations; s*ils se mettent en lutte contre la liberté du travail, ils ne réussiront pas. Il est possible que quelques erreurs soient commises, mais je compte sur Texpérience pour les désabuser.

M. DrpORTAL. — La surveillance de la police ! {Rumeurs à gauche et au centre.)

M. LE Président du conseil. ■— Le caractère particulier de ces modes d'intervention, que je ne considère pas seulement comme légitimes, mais comme faisant partie des devoirs essentiels d'un gouvernement moderne, démocratique, nest pas assurément d'apporter un remède immédiat : ce n'est pas de la thérapeutique que nous faisons, c'est de Thygiène sociale.

L'intervention de l'Ëtat — j'entends Tinlervenlion légitime et vraiment efficace -r ne peut donner ses fruits qu'à longue date, à longue échéance. Les syndicats professionnels ne produiront pas tout de suite leur effet, mais ils sont un puissant moyen d'éducation pour les ouvriers, et vous verrez dans vingt ans ce qu'ils auront produit. {Mouvements divers,)

Cette observation est encore plus vraie, messieurs, si nous l'appliquons à un autre procédé d'intervention très considérable, très efficace, tout à fait moderne et démocratique : je veux parler de la tâche entreprise par les pouvoirs publics pour l'éducation populaire. ( Irès bien! très bien! à gauche.) On parle souvent de l'impuissance de cette Chambre, de son esprit un peu borné... (/tires sur divers bancs),., de ce qu'on appelle dans certains journaux la faiblesse de son sentiment démocratique, ou même, comme le dit l'honorable M. Camille Pellelan, de sa tournure d'esprit orléaniste...

M. Camille Pelletan. — Ce n'est pas de la Chambre que j'ai dit cela...

M. Clemenceau. — C'est de vous, monsieur Jules Ferry !

M. Camille Pelletan. — Cest du Gouvernement.

M. LE Président du cîonsbil. — Comme le Gouvernement est rëmanation et la création de la Chambre...

M. Clemenceau. -— C'estil. Léon Renault qui Ta dit le premier à la tribune. {Inlerruplions sur dUvei'S bancs à gauche,) M. Camille Pelletas. — C'est une déduction I M. LE Président. — Veuillez ne pas interrompre, messieurs!

M. LE Président du conseil. — Messieurs, la majorité de la Chambre, comme le Gouvernement, écoute toutes ces critiques, qu'on voudrait rendre piquantes, avec une parfaite tranquillité, car nous avons des juges : c'est le pays, et c*est Thistoire.

Eh bien, Thisloire dira qu*aucune assemblée, dans aucun temps, n a considéré et résolu la question de renseignement populaire avec un sens plus absolument démocratique que vous l'avez fait. {Oh! oh! à droite. — {Applaudissements à gauche et au centre.)

M. Paul de Cassagnac. — Ni autant ruiné le pays!

M. LE Président du conseil. — Je crois qu'il est très facile de dire à la majorité qu'elle n*a pas un sens aussi démocratique qu'on le voudrait, mais il serait moins aisé de montrer quelque part des conceptions plus démocratiques que celles que la Chambre a suscitées et auxquelles elle s'est associée. {Très bien! très bien ! à gauche et au centre,)

Un membre à droite, — Et moins libérales !

M. LE Président du conseil. — L'enseignement primaire, par exemple, l'avez-vous considéré comme le premier degré, comme le minimum qui doit conduire, par une série d'échelons, à des enseignements plus élevés, que, naturellement, — si vous étiez une assemblée remplie de préjugés bourgeois, — vous seriez plus protégés et plus favorisés que les autres? Vous vous êtes attachés à faire de renseignement élémentaire dans l'école primaire une éducation complète pour celui qui ne peut pas en recevoir d'autre, une éducation vraiment libérale, et vous qui, comme le prétendent vos détracteurs, n'avez pas le sentiment démocratique, n'avez-vous pas mis dans Técole quelque chose qui n'y était pas avant vous? Vous y avez introduit l'enseigne-

rnent du travail manuel, dès la petite classe, pour les jeunes enfants, se poursuivant à travers les années d*études.

M. Georges Pewx. — Où cela fonctionne-t-il ?

M. LE Président du conseil. — Cela fonctionne partout; vous vous en assurerez, monsieur Perin, lorsque vous voudrez prendre la peine de visiter nos écoles.

M. Georges Perin. — C'est une erreur : cela ne fonctionne pas du tout; on vous le dira tout à Ttieure, à la tribune.

Voix à r extrême-gauche. — Parfaitement !

M. le Président. — Veuillez ne pas interrompre, messieurs ; puisqu'on doit le dire à la tribune, ne le dites pas par voie d'interruption.

M. Georges Perin. — Il est vraiment trop facile de monter au Capitole et de dire que tout est parfait!

M. Paul de Cassagnac. — Comment Tinstituteur enseignerait-il ce qu'il ne sait pas?

M. LE Président du conseil. — J'ai dit, messieurs, que, pour la première fois dans Thistoire de ce pays, cette partie de réducation de Thomme, que Ton appelle l'éducation du travail manuel, a pris une place ofQcielle, déterminée dans les programmes de renseignement primaire, depuis la plus petite classe jusqu'à la classe la plus élevée. Nous lui avons donné les cadres qui lui manquaient; nous lui avons ouvert une caisse, — M. Martin Nadaud vous le dira comme moi ; — nous lui avons accordé sa part dans les immenses libéralités que nous avons faites à renseignement primaire, sous toutes ses formes.

Et si nous n'avons pas organisé dans tous les chefs-lieux de canton, dans toutes les villes ou dans toutes les localités importantes l'enseignement supérieur professionnel, comme nous le rêvons, nous en avons au moins formé les cadres, dessiné les linéaments, tracé le programme complet, et nous avons, enfin, créé un certain nombre de modèles excellents. Ces modèles, nous aurions voulu les placer comme annexes dans toutes les écoles supérieures, mais tout ne se fait pas en un jour : c'était une question d'argent, et, avant d'organiser l'enseignement supérieur du travail manuel, vous avez considéré avec raison qu'il fallait s'occuper d'abord de Técole élémentaire. [Très bien! très bien! à gauche.)

Messieurs, je crois dire des choses évidentes, en affirmant

LIMERPELLATION LANGLOIS. 229

que vous avez apporté à la réforme de renseignement primaire Tespritle plus largement libéral et démocratique que Ton puisse souhaiter, et que vous en avez fait un enseignement véritablement intégral, pour employer une expression chère à notre collègue, M. Clemenceau.

M. Clemenceau. — Le mot n'est pas de mon invention.

M. LE Président du conseil. — Il ne suffit pas du temps : il faut encore l'argent pour réaliser cette réforme, ce progrès, que M. Langlois, appelait, h son tour, Tapprentissage polytechnique ; cette œuvre nous l'avons réalisée en partie, et nous la réalisons chaque jour, dans la proportion des ressources dont nous disposons.

Oui, il est absolument nécessaire de constituer l'apprentissage polytechnique, de mettre Tenfant, dès le bas âge, en possession de connaissances manuelles assez complètes pour qu il puisse, au moment ou il aura achevé ses études primaires, faire choix de sa profession, et échapper, par la généralité même de cette éducation manuelle qull aura reçue dans Técole supérieure d'apprentissage, au danger, au péril, à la dégradation de la spécialisation infinie, qui est le grand fléau de notre industrie contemporaine {Très bien! très bien !) et se défendre contre ces déplacements si fréquents de Tinduslrie, qui sont les conditions mêmes de la liberté moderne.

On pourra jeter dans cette grande œuvre plus de millions encore que vous n'en avez consacré à l'entreprendre, mais on n'en tracera jamais mieux les grandes lignes, on n'en déterminera jamais plus fermement les véritables principes que nous ne l'avons fait.

M. Paul de Cassagnac. — C'est votre apologie que vous faites là? [Réclamaliom à gauche,)

M. LE Président du conseil. — Je fais l'apologie de la Chambre, l'apologie de la République ! ( Vifs appiaudissemenls à gauche et au centre). Tout autre que moi, investi de la même confiance, mis en possession des mêmes moyens financiers, aurait, comme nous, entrepris cette œuvre : elle n'a donc rien qui me soit personnel. {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

340 DISCOURS DE JULES FERliY.

M. Haëntjens. — Vous n'avez pas fait ce qu*a fait M. Duruy avec le quart de Targent que vous avez dépensé.

Mi LB Président du ooNSEifi. — Je ne crois pas que le rôle de TÉtat moderne soit borné aux deux ordres de faits que je viens de parcourir rapidement: je crois que, dans notre société démocratique, l*État a encore un autre rôle : il m^apparait comme le surintendant naturel de la prévoyance sociale.

Toutes les institutions de prévoyance : caisses de retraites, caisses de secours mutuels, caisses d*épargne, caisses d'assurance contre les accidents, constituent, messieui*s, pour Tintervention du Gouvernement, si elle est suffisamment appliquée, et j'ajoute suffisamment réservée, constituent, dis-je, un champ d'action considérable. Pour développer la prévoyance dans rindividu, pour donner aux petites épargnes un attrait suffisant qui les engage à s'accumuler, il faut, la plupart du temps, Tintervention de TÊtat. Vous savez sous quelles formes cette intervention se produit. Elle peut se manifester sous deux formes. La première est certainement la meilleure et la plus efficace; rËtat encourage les petites épargnes en les recueillant, en les défendant, en les gardant, en les administrant.

Il peut aussi, et je ne m'y refuserai assurément dans aucun des cas où cette intervention effective et pécuniaire serait démontrée nécessaire, il peut et il doit subventionner la prévoyance et lui donner un attrait matériel ; il peut et il doit réaliser, au profit des petites épargnes de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, certaines institutions d'assurance auxquelles l'industrie privée est incapable de pourvoir.

C'est pourquoi, tout à l'heure, je me permettais d'appeler votre attention sur la loi relative aux assurances en matière d'accidents. Dans cet ordre d'idées, l'intervention de l'État est nécessaire, et elle sera souverainement efficace, mais h une condition — et je le dis pour bien marquer la différence, la frontière: — à la condition que la prévoyance reste libre, que l'assurance ne devienne jamais obUgatoire. Car qu'est-ce que l'assurance obhgatoire? C'est l'impôt. Payer l'impôt, est-ce une vertu? C'est une obligation. En transformant l'assurance en impôt, on ne fait rien pour le développement de la prévoyance individuelle ; on ne fait rien pour le développement de la vertu

I/IMERPELLATION LANGLOIS. 241

d*épargne, qui est une des vertus fondamentales du travailleur. {Très bien! très bien!)

Messieurs, je n'ai assurément pas la prétention de rien vous apprendre : toutes ces institutions que je viens de réunir dans un coup d'œii d'ensemble ne datent pas d'aujourd'hui ; elles sont à rétat d'expérience dans ce pays, les unes depuis longtemps, les autres depuis quelques années. Que représentent-elles, ainsi synthétisées et rassemblées? Qu'expriment-elles? L'ensemble des idées, la moyenne des pensées réformatrices de la société dans laquelle nous vivons.

Messieurs, c'est la synthèse même de vos idées, bien plus que le programme du Gouvernement, que j'exprime ici. Ces réformes, vous les avez commencées; vous les continuerez, vous les mettrez, j'en suis convaincu, à votre ordre du jour, dans cette session ou dans la prochaine ; plus tôt vous les discuterez, mieux cela vaudra, à mon avis. Vous continuerez cette œuvre, et vous montrerez ainsi aux esprits sensés, de plus en plus nombreux dans notre société moderne, que le Gouvernement républicain est le promoteur naturel de la liberté d'association professionnelle, le promoteur naturel de l'enseignement populaire, le surintendant de la prévoyance sociale et le tuteur des malheureux qui n'en ont pas. {Vives marques d approbation .)

Vous poursuivrez celle œuvre patiemment, laborieusement, sans tapage, sans vous poser en sauveurs ou en inventeurs, comme il sied à des représentant du peuple qui ne sont ni des doctrinaires impassibles, sourds aux misères du peuple, ni des charlatans de popularité ! ( Vive adhésion à gauche et au centre. — Apjtlaudissements répét**s sur les mêmes bancs.)

M. Clemenceau répondit à M. Jules Ferry par un grand discours où il développait cette thèse que les gouvernements successifs n'avaient encore rien fait de sérieux pour résoudre la question sociale; qu'il fallait établir l'éducation complète, intégrale, technique, abolir tous les privilèges, organiser l'intervention de l'État en faveur des ouvriei*s opprimés par le capital et les grandes compagnies, créer des sociétés de crédit, des sociétés d'assurances; enUn, abandonner un budget monarchique, réduire les dépenses, briser Toligarchie financière et instituer l'impôt progressif sur le revenu. L'orateur conclut en réclamant une grande commission d'enquête pour centraliser l'étude des questions sociales.

J. Fbrhy, Discourt, VI. 16

La Chambre entendit encore plusieurs orateurs dans Va, séance du 2 févriers notamment M. Henri Germain qui opposa à la formule de M. Clemenceau : « Là où il y a du superflu, il y a des gens qui manquent du nécessaire, » cette autre formule : « Là où il n'y pas de supertlu, tout le monde manque du nécessaire ; » et M. Freppei qui, une fois de plus, affirma que sans le concours de TËglise on ne pouvait résoudre la question ouvrière. Puis, la clôture fut prononcée, et Ton se trouva en face du défllé des ordres du jour.

Le Gouvernement se rallia à celui de MM. Rouvier et Roger, qui était ainsi conçu :

« La Chambre, résolue à poursuivre Tœuvre des réformes qu'elle a entreprises, et à continuer Texamen de toutes les propositions tendant à améliorer les conditions du travail en France, passe à Tordre du jour. » M. Clemenceau déposa, de son côté, «un projet de résolution, portant que la Chambre nommerait dans ses bureaux une commission d'enquête de 44 membres, chargée de faire un rapport sur la situation des ouvriers, et de proposer toutes les mesures qu'elle jugerait nécessaires pour améliorer cette situation. Après l'adoption de l'ordre du jour Rouvier, M. Clemenceau insista pour que sa résolution fût mise aux voix, et M. Lockroy réclama la priorité pour une autre proposition, tendant à peu près au même buL M. Jules Ferry présenta alors les observations suivantes :

M. LE Président du conseil. — Messieurs, le Gouvernement estime qu'en effet la priorité est due à la proposition de M. Clemenceau. Mais le Gouvernement croit que la Chambre n'acceptera pas cette proposition. En voici, messieurs, les raisons.

Assurément, rien n'est plus louable que de vouloir constituer une commission d'études avec le vaste programme que la proposition de M. Clemenceau lui a tracé.

Mais je me permettrai de faire observer à la Chambre qu'ajouter le travail d'une nouvelle commission de quarantequalre membres aux travaux d'un très grand nombre de commissions, parmi lesquelles je pourrais en citer huit ou dix qui sont saisies des plus importants problèmes de l'ordre économique et social, c'est peut-être demander à la Chambre, je ne dirai pas plus que son dévouement, mais plus que ses forces ne le comportent. [Mouvements divers.)

Un membre à droite, — Qu'on la compose des membres de la droite 1 M. DE Baudry d'Asson. — La Chambre est ici pour travailler!

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