Ordonnance de 1639, dite Gode Michaud
au service des intérêts industriels et commerciaux, la police des côtes assurée, la garde des colonies, la protection du pavillon du commerce à travers les mers. L'organisation de la défense maritime est un besoin nouveau que les siècles précédents ne sentaient pas ; comme le trafic des terres lointaines et les voyages de long cours ne tentaient pas non plus leur ardeur aventureuse. Le dix-septième siècle découvrait, le premier, ces horizons paciQques, et le grand homme sous lequel régnait le fils de Henri IV, s'inclinait devant Taurore d'un âge industriel, en créant pour lui-même, avec solennité, une surintendance générale du commerce et de la navigation, qu'assurément plus d'un premier ministre dédaignerait de nos jours.
On retrouve dans les fondations économiques de Richelieu, le caractère dont il marquait toutes choses. Pour rendre les forces industrielles de la société capables du rôle qu'il leur destinait, il comprit qu'il fallait les discipliner, les concentrer et les unir. « Pour se rendre maître de la mer, disait-il, il faut voir comme nos voisins s'y gouvernent, faire de grandes compagnies, obliger les marchands d'y entrer, leur donner de grands privilèges comme ils font ; faute de ces compagnies, et pour ce que chaque petit marchand trafique à part de son bien, ils partent, pour la plupart, en des petits vaisseaux et assez mal équipés, ils sont la proie des princes nos alliés, parce qu'ils n'ont pas les reins assez forts, comme aurait une grande compagnie. » Et Richelieu, dans un langage que la monarchie n'avait jamais parlé, exhortait solennellement les capitaux « à s'unir et lier ensemble pour former de bonnes et fortes compagnies, en la manière qu'ils verront bon estre, » leur promettant « de les accroître en privilèges et faveurs spéciales et les maintenir en toutes les manières qu'ils désireront pour la bonne conduite et succès de leur commerce ». C'était ouvrir libéralement la carrière aux grandes expériences, à l'esprit de combinaison et d'entreprise^ sans aucun mélange de ce pédantisme administratifqui a caractérisé, dans d'autre temps, les rapports du pouvoir avec l'industrie. Richelieu concevait les grandes compagnies, comme des gouvernements industriels, alliés naturels du pouvoir royal, dans son œuvre de transformation sociale, et il les comblait sans défiance. Droits de justice et de seigneurie, villes libres, armée, pavillon, forteresses, tous ces attributs sou-
verains, arrachés à la grande noblesse, n'appartiennent plus, sous ladminislration de Richelieu, qu*à des sociétés de marchands.
En 1626, des capitalistes hollandais et bretons sont autorisés par le cardinal, en sa qualité de réformateur général du commerce du royaume, à constituer une entreprise de voyages de long cours, d'armements maritimes, de colonisation, de pêcheries, avec un établissement considérable sur la côte de de France pour servir de base à nos opérations lointaines. En homme d'État qui jugeait bien Tincapacité industrielle des populations indigènes, Richelieu voulait que la compagnie transplantât, à portée des deux mers, des colonies de travailleurs hollandais et flamands, destinées à peupler nos côtes de gens de mer, de pécheurs exercés, d'artisans de tous métiers, à y fonder des chantiers de constructions maritimes, et ces manufactures de draperies, de toiles fines et de cordages qui faisaient la richesse des Provinces-Unies. Deux villes libres, franches d'impôts et de droits de douanes, l'une sur la Méditerranée, l'autre sur l'Océan, auraient recueilli cette émigration laborieuse*. La grande cité maritime, dont le cardinal songeait déjà à dompter l'orgueilleuse indépendance, La Rochelle, eût cessé d'être sans rivale. C'est de la même politique que procède deux ans plus tard la Compagnie du Morbihan, dotée, comme la précédente, d'un port franc (Lorient) de libres entrepôts et de colonies*. Rien n'était plus viable ; mais le parlement de Bretagne, ameuté par les intérêts provinciaux, fit si bien qu'avec un capital réalisé et cent associés, la Compagnie du Morbihan, fut réduite à se dissoudre.
Richelieu tourne alors ses vues uniquement vers la colonisation du nouveau monde, et il donne le Canada à une nouvelle société. Les concessionnaires s'étaient recrutés dans cette petite noblesse, dont il avait fait un des appuis les plus dévoués de son pouvoir, et dans la classe opulente des magistrats municipaux. Les lettres-patentes sont datées de la tranchée devant La Rochelle (1628).
La Compagnie du Canada est demeurée le type de toutes les
1. Voir la proposition de Witte et autres, pour la compagnie de la Nacelle fleurdelisée de saint Pierre. (Fonds des 500, n« 203}. V. Forbonnais, 1. 1, pièces justificatives.
grandes enlreprises coloniales de la monarchie. Son caractère le plus saillant est le monopole, que les États généraux de 1615 et TAssemblée des notables de 1617 avaient condamné, et devant lequel Richelieu avait reculé jusqu'alors. On pourrait croire que ce système de servitude commerciale que Texpérience a jugé sans retour, fut un entraînement du despotisme, une de ces usurpations industrielles, ou la logique conduit fatalement l'usurpation politique. Mais c'est là une inlreprélalion trop facile et trop moderne des tâtonnements du passé. Si les monopoles coloniaux n'ont pas enfanté les résultats qu'en attendaient leurs auteurs, l'erreur fut, au dix-septième et au dixhuitième siècles, européenne. La Hollande républicaine en est plus coupable que la France monarchique, car elle en eut l'initiative. C'est qu'au déclindesâges militaires, quand la conquête se transforme en colonisation et les haines nationales en guerre de tarifs, quand chaque peuple veut avoir dans les terres fabuleuses du nouveau monde un marché exclusif pour ses produits, le commerce libre est impraticable : il n'y a que le monopole qui puisse accepter et soutenir la lutte semi-guerrière et commerciale qui s'engage sur les mers.
11 faut ajouter que jamais monopole ne sut mieux garder la mesure que celui dont Richelieu gratifiait la Compagnie des Indes. Les pêcheries du nord de l'Amérique demeuraient au commerce libre ; il n'y avait de livré au privilège perpétuel que le trafic des pelleteries et des cuirs. Tous les autres négoces qui pouvaient être portés au Canada, n'étaient que pour quinze années l'apanage exclusif de la Compagnie. C'est à ce prix que notre loi rémunère la foule banale des inventeurs ; en est-il beaucoup dont le monopole se justifie au même degré par la grandeur du but et les périls de l'inconnu?
Le monopole ne tient donc pas à des conditions de gouvernement particulières à la France. C'est à d'autres signes que Ton a pu reconnaître, dans son système colonial, l'empreinte du génie propre de ses chefs et de sa constitution politique. Organisée par un pouvoir unitaire qui représentait, toutes les fois que la fiscalité ne l'aveuglait pas, le sentiment traditionnel des intérêts généraux de la nation, la colonisation se trouve, par la force des choses, systématiquement et grandement conduite. Autre, avait été, en Hollande, la loi de formation des grandes
compagoies. Leur origine était toute municipale, leur caractère exclusivement mercantile. De chaque cité marchande, avait librement surgi une association commerciale, dont Ténergie individuelle était Tàme, l'intérêt privé le principe, le but et la moralité. Le pouvoir central avait mis en faisceau ces rameaux pleins d'une sève vigoureuse, mais sans pouvoir changer leur caractère. La discipline sociale a trop peu de ressort dans les républiques municipales et fédératives : la grande Compagnie des Indes garda Tesprit, les habitudes et les tendances d'une entreprise individuelle. Aussi la Hollande, comme déjà Venise dans ses possessions de Grèce et d'Illyrie, eut-elle plutôt, dans ses établissements des deux Indes, des comptoirs que des colonies, des monopoles sans contrepoids, un despotisme mercantile qui régnait sur les plages lointaines et qui poursuivait à tout prix le dividende. La Compagnie hollandaise jetait à la mer, dans les années d'abondance, une partie de sa récolte des Indes pour maintenir ses prix de vente. La Compagnie anglaise exterminait, par cupidité et par système, les naturels du nouveau monde'. Je ne doute pas que le commerce français, livré à lui-même, n'eût reproduit ces excès d'un égoïsme sans frein. Mais ce sont là des faits que le gouvernement français, accoutumé à traiter en maître avec les intérêts privés et les pouvoirs locaux, n'aurait jamais tolérés. On doit celte justice à la royauté qu'en donnant le Canada à une société de marchands, elle songeait plutôt à assimiler qu'à conquérir : le sauvage converti s'incorporait, de plein droit, à la nationalité française ^ La charte qui concédait Madagascar au monopole y proscrivait solennellement l'esclavage'.
A côte du projet favori de christianiser les populations américaines,un des grands objets qu'on assignait à la colonisation, dans les idées françaises, c'était l'émigration des mendiants valides, la pensée de « civiliser^ », en l'établissant au delà des mers, cette race errante et misérable qui vaguait, en dépit du fouet et de la potence, par les chemins de la vieille France.
1. M. Dussieux. Le Canada fV après les archives de la marine^ 1855.
2. Ordonnance de 1628, constitution de la Compagnie du Canada.