‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 101 sur 108 · Du Nover · texte numérisé non relu

Du Nover

Il faut noter ces faits, qui caractérisent si bien les vues sociales et généreuses propres au système français.

C*est pour Thistorien un désespérant spectacle que ces alternatives de fécondité et d'impuissance, ces crises successives d'humiliation et de grandeur qui abondent dans les fastes de la monarchie. J^admire à la fois et les complaisances de la fortune, qui ne se lasse pas de susciter à la royauté, dans ses jours d'orage et d'abaissement, de grands sauveurs, et la stérilité, en quelque sorte organique, du pouvoir héréditaire, livrant périodiquement, au lendemain de ces glorieuses dictatures, des constructions qui semblaient bâties pour les siècles au pillage des basses cupidités et des médiocrités impuissantes. Si le progrès apparaît comme la loi finale de ce mouvement interrompu, c'est un progrès intermittent, fait et défait tour à tour par la main des rois. L'institution monarchique trouve dans son alliance traditionnelle avec les cla.sses libres, pacifiques et laborieuses de la nation la force intime qui la pousse, par intervalles, dans les voies de l'avenir : un fardeau la ralentit et l'entrave, c'est Ihcrédité. Après la gloire d'Henri le Grand, les Concini et lesdeLuynes régnèrent avec opprobre sous un enfant. Après Richelieu, la minorité de Louis XIV, vingt ans d'anarchie économique et financière, les rapines de Mazarin, les folies de Fouquet, l'impôt accru qui pressure le producteur, la fiscalité, établie en despote à la frontière, et qui interdit, par Ténormilé des droits, aux fabrications nationales laccès des matières premières tirées de l'étranger, l'industrie des soies comme celle des laines ployant sous ce fardeau, le règne du fermier ou du traitant, le désordre financier poussé au cynisme et réduit en système : de l'œuvre de Richelieu dans le gouvernement intérieur, il ne reste que des ruines. C'est à ce moment que des rangs obscurs de la bourgeoisie commerçante surgit un réparateur, qui reprend les traditions interrompues, et qui s'engage, avec la fermeté du génie, dans la voie que le grand cardinal avait ouverte.

Les capacités administratives de Colbert et la multiplicité de ses entreprises ont caché à plus d'un historien la grandeur

sociale elle caractère systémalique de ses desseins. Mais, sous la figure studieuse et mesquine de l'intendant laborieux et' capable, qui est demeurée dans l'histoire, a vécu la haute pensée d'un législateur. Issu de cette classe plébéienne, dans laquelle Louis XIV aimait à prendre ses conseillers, Colberl fit de son ministère la formule vivante de ce progrès plébéien qui poussait depuis soixante ans la société française dans les voies industrielles. Plus d'un grand homme a besoin qu'on lui fabrique après coup des théories ; Colbert n'a que faire de trouver l'histoire ingénieuse ou complaisante : il avait eu la rare fortune d'aborder le pouvoir avec un système, et lui-même, en maint endroit, en a posé les bases.

En face d'une société fondée sur la distinction et l'inégalité des classes, Colbert s'armait résolument d'une règle unique et d'une commune mesure, l'utilité sociale, qu'il estimait, pour chacune d'elles, à leurs aptitudes laborieuses. Il y a, disait-il expressément, des conditions dont il est besoin de restreindre la dignité etTimportance parce qu'elles tendent à « se soustraire au travail qui va au bien général»: tels sont les officiers de justice, les prêtres et les moines. D'autres, au contraire, ne veulent que le bien public, parce qu'elles sont fondées sur le travail : aux marchands, aux laboureurs, aux artisans, aux soldats, il faut donner, en conséquence, honneur, faveur et protection*. N'était-ce pas fonder la politique sur la distinction, que nous croyons moderne, des fonctions productives et des fonctions improductives? Telle l'avait déjà conçue ce grand cardinal dont procédait le génie de Colbert, et sous Tautorité duquel il avait accoutumé, dit-on, déplacer ses desseins. Mais la pensée de Richelieu, entravée dans son essor par des luttes terribles, des préjugés de gentilhomme et de prélat, et cette éducation de la caste dont les plus grands esprits ont peine à s'affranchir, reparaissait plus large, plus libre, plus approfondie. Les classes aristocratiques et militaires pouvaient, jusque dans l'attitude despotique que Richelieu avait prise vis-à-vis d'elles, reconnaître encore un des leurs. La politique, que la nécessité fit batailleuse, ne pressentait qu'obscurément les destinées pacifiques de l'avenir. Colbert faisait un pas de plus : il associait

1. Projet d'une revision générale des ordonnances. Discours prononcé par Colberl dans le Conseil du 10 octobre 1665. Revue rétrosjyective^ 2* série, IV.

il esl vrai, dans sa formule, le soldat au producleur, mais il n'est pas douteux que, dans son esprit, la prééminence sociale n'appartint de droit aux labeurs paisibles, aux forces productives. Seul, il représenta, dans les conseils du plus belliqueux des princes, la politique de la paix, cette politique qui aime la paix pour elle-même et qui la pratique comme un système. Ce fut pour lui, comme, on sait, le chemin de la disgrâce, et le courtisan saciifla sa faveur, celte faveur royale quun Racine, un Vauban prisaient assez haut pour n'y pas survivre, aux convictions de Thomme d'État.

Considérés de cette hauteur, les actes du plus fécond des ministres se déroulent avec une unité imposante. On voit alors, dans sa haine du traitant, dans son aversion pour les emprunts, dans son indifférence aux cris des rentiers dont il écourtait sans pitié les arrérages, autre chose que la réacti:on étroite et violente d'un financier qui cherche l'équilibre. Qu'il réduise d'une main hardie la valeur et le nombre des charges de finance et de judicalure, qu'il rêve d'abohr le trafic et l'hérédité des offices, qu'il traite en ennemi le prêt à constitution de rente en abaissant l'intérêt de l'argent au denier 20, de peur que K ces profits exclusifs ne servent d'occasion à l'oisiveté et ne détournent des manufactures, du commerce et de l'agriculture», c'est la même vue sociale qui le guide et l'inspire. C'est la guerre aux parasites, aux fonctions improductives, et, comme disent énergiquement les préambules de ses ordonnances, « à cette vie oisive et rampante, inclination naturelle des Français », d'où naissent tant « d'offices sans fonctions », tant de gens de loi avides et chicaneurs, tant de littérature mendiante*.

J'ai montré le but où marchait Colbert, je considère maintenant l'ensemble de ses procédés organisateurs :

Non content de subordonner, avec une raison si haute et si résolue, toutes les forces matérielles de la société à son développement industriel et pacifique, Colbert voulait que le gouvernement prit en mains la direction suprême de l'essor économique, si longtemps subalterne. Dans l'exécution, il n'inventa guère : il n'y a pas une de ses fondations, pas une de ses méthodes dont on ne puisse retrouver, avec quelque recherche,

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