‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 104 sur 108 · Fonds des 500, n · texte numérisé non relu

Fonds des 500, n

paraissaient sortir de terre. On voyait renaître les compagnies maritimes qui, depuis Richelieu, se débattaient sur les plages lointaines ou végétaient dans les ports. Le monopole, entrant avec Colbert dans une phase nouvelle, prenait un caractère tutélaire que les fondations du grand cardinal avaient laissé dans Tombre. Celles-ci n'étaient, à vrai dire, que de grands fiefs industriels, des pouvoirs délégués mais fonctionnant avec une grande indépendance et reconnaissant dans TËtat plutôt un suzerain qu'un maître. Une surveillance attentive, rigoureuse, incessante, caractérise, au contraire, les rapports du gouvernement de Colbert avec les grandes compagnies. 11 les concentra, il groupa et associa tous les petits monopoles coloniaux, sans génie administratif, ni espèce de suite, que Richelieu avait laissé s'établir, et il porta à cinquante années la durée des privilèges. En même temps, les attributions se divisèrent : on ne vit plus les travaux publics dans les mêmes mains que les colonies. Le canal du Languedoc fut exploité par les capitalistes qui l'avaient construit, mais la navigation eut ses tarifs essentiellement modifiables et librement réglés par le roi. Deux compagnies maritimes se partagèrent la côte d'Afrique, deux autres l'Asie et le Nouveau monde, mais le joug administratif pesa sur elles comme sur de grands fonctionnaires. La destitution vint plus d'une fois châtier leur impuissance, et la Compagnie d'Occident, convaincue de stérilité au Canada, dut abandonner au libre commerce toute l'étendue delà concession. Et comme pour mettre mieux encore en lumière la mission sociale de ces grandes concentrations industrielles, Colbert ne limitait pas leur capital ; rêvant d'y associer un jour la nation tout entière, il en ouvrait Taccès à tout venant, il y convoquait, du haut du trône, clergé, noblesse et roture. La France eut alors un spectacle extraordinaire, qui doit compter dans les grands jours de la société industrielle. Quand l'initiative royale eut appelé dans la Compagnie des Indes tout ce que l'État avait de renommées guerrières et de vieille aristocratie, quand les noms les plus fiers se mêlèrent à la roture boutiquière et bourgeoise sur les listes de souscriptions d'une socijélé de commerce, on vit, un jour\ celui qu'on nommait déj^ Louj$ le Grand, tout

]. Mars 1665. Relation de rétablissement de la Compagnie des IndeSy par Charpentier.

plein (le la jeane splendeur de ses années de gloire, présider, dans le Louvre étonné, une assemblée d'actionnaires. Ni Louis sans doute, ni son brillant cortège, n'eurent conscience de la révolution sociale dont cet acte sans précédent était un symptôme. Mais Colbert savait à merveille qu'il demeurerait à la jeune industrie quelques rayons de la pompe royale dont il entourait son berceau. Désormais, le travail associait à ses humbles profits les têtes les plus hautes. La commandite industrielle pénétrait dans les classes nobiliaires comme un dissolvant obscur, mais infaillible, de leur constitution séculaire ; ainsi Colbert ébauchait l'œuvre de révolution qu'il était réservé à Louis d'accomplir.

Cependant, son gouvernement poursuivait, sans tâtonnements et sans incertitude, l'organisation des populations laborieuses. Ici surtout, appai-ait le caractère dictatorial de son système. Ses règlements industriels, dont il est banal de critiquer les minutieuses rigueurs, organisaient la société des travailleurs comme un grand atelier dont le pouvoir était le contremaître et le pédagogue. Mais placez-les à leur date dans la chaîne des lemps, et, de ce côté encore, vous jugerez Colbert irréprochable. Henri III avait étenduàtoules les villes industrielles la maîtrise, comme une garantie contre la concurrence, la jurande, comme une précaution contre Tinexpérience et la mauvaise foi des producteurs. C'étaient les villes de libre industrie qui, lasses d'anarchie, étaient venues, d'elles-mêmes, demander à passer sous un joug salutaire. Il y eut bien, aux États de 1615, une réaction assez vive contre le développement du régime des corporations, mais c'est à la fiscalité seulement que le Tiers en voulait, et les cahiers ont soin de réserver en principe le contrôle des fabrications par des experts que nommeraient les juges royaux. Les institutions locales en étaient à ce point que tout le monde préfémt la suiTeillance du pouvoir à celle des corporations indépendantes. Ainsi disparut sans retour ce qu'il y avait encore de municipal dans le régime de l'Industrie; ainsi les inspecteurs des manufactures, créés par C^olbert, héritèrent des jurandes urbaines : une revision générale des règlements des métiers dut naturellement s'ensuivre. Le code industriel de Colbert ne fut, d'ailleurs, ni plus minutieux, ni plus despotique que les statuts municipaux dont il prenait la place, et l'on

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convient que les règles que reçut de lui le travail des métiers furent, en ce temps, les plus parfaites et les plus progressives*. Loin d'enchaîner, du reste, l'industrie à d'invariables rites, elles restèrent incessamment ouvertes à l'esprit de réforme et d'invention. A l'unité de direction, Colbert associait enfin la pluralité du conseil : par lui^ le commerce avait ses représentants officiels, sortes d'États provinciaux de l'industrie, tandis qu'une commission centrale, que Cbamillart devait un peu plus tard rendre permanente, réunissait autour du roi les députés des marchands du royaume. Là, se fondait la statistique, là, règlements et tarifs se ramenaient à l'unité, là, les usages du commerce, recueillis et codifiés, créaient pour la société industrielle l'uniformité des lois. Quand Tédifice fut ainsi couronné, il put apparaître aux yeux comme une des conceptions les plus achevées qu'ait jamais enfantées le génie d'un homme d'État.

Depuis ce temps, la France a vu à l'œuvre les praticiens du système réglementaire. Elle a subi à satiété une politique indiscrète et sans portée, qui semble n'avoir pour but, en réglant ses moindres affaires, que le plaisir bureaucratique d'intervenir. Mais j'en ai dit assez, je l'espère, pour montrer qu'il ne faut pas juger Colbert sur la postérité d'esprits étroits qu'il a laissés dans les conseils de tous les pouvoirs. Le ministre plébéien n'usa du despotisme qu'en vue d'une distribution nouvelle des forces sociales, d'une autre répartition de la richesse, d'un emploi meilleur de l'activité humaine. C'est pourquoi il se fit Pouvoir industriel, enseignant et protecteur. Dans l'histoire du progrès, il représente la haute pensée d'un gouvernement des puissances productives de la société, et le sentiment profond de ses destinées pacifiques et laborieuses.

Un seul des éléments de l'ordre industriel de notre âge manquait à Colbert, qui ne fit que l'indiquer et le pressentir. C'est le principe unitaire et gouvernant par excellence, celui qui réalise, par sa destination même, la direction industrielle que la royauté cherchait dans des institutions administratives : je veux parler du crédit, cet universel régulateur. Le découvrir et l'organiser fut l'œuvre du siècle suivant, comme le régime

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