‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 105 sur 108 · Forbonnaig · texte numérisé non relu

Forbonnaig

manufaclurier avait surgi au seizième siècle, et les institutions commerciales au dix-septième. Déjà, au déclin du grand siècle, celte puissance nouvelle apparaissait dans un premier symptôme de vie collective : la construction de la Bourse de Paris, Tannée même où cinq cent mille dissidents emportaient dans Texil la fortune de nos manufactures (168S). C'est de ce nouvel organe de la vie industrielle qu'il me reste à parler; j'en rechercherai les origines, j'en marquerai les premiers pas, et je dirai le système industriel, mêlé de grandeur et d'utopie, qui sortit tout armé de son berceau.

La concentration industrielle.

Les transformations sociales, si rapides, aux époques de transition, ne ménagent guère les doctrines reçues et les théories favorites du plus grand nombre. La société ne prend point de licence des docteurs, pour obéir aux impulsions secrètes qui la conduisent. Aussi voit-on souvent des idées laissées en chemin conserver Tempire des opinions, longtemps après que les faits ont prononcé leur déchéance. Mais, tant qu'elles .régnent, malheur à qui trouble leur quiétude ! Rien de plus infatué qu'un système qui a derrière lui de longues années de règne. Il a rang de préjugé dans Topinion commune, et le préjugé n^abdique guère. À le combattre, on passe tout au moins pour téméraire, et Ton risque souvent, ce qui est plus grave, de n'être pas compris.

Il se rencontrera sans doute, dans le cours de cette étude, quelque hardiesse de ce genre. Les faits qui y sont généralisés, les tendances qui s'en dégagent choqueront peut-être les sentiments les plus répandus sur l'équilibre économique de la société moderne, et le système industriel qui lui convient. La génération qui nous a précédés avait, en ces matières, un idéal généreux, dont il est grave de se départir. Mais qui niera qu'à cette heure, la force des choses ne le batte visiblement en brèche? Les aspirations politiques de 1789 étaient tournées vers l'égalité, ses doctrines économiques vers l'individualisme; le nivellement des fortunes et la division du capital fournirent le terrain commun sur lequel le sentiment et la science d'alors se rencontrèrent. Soixante années ont passé sur l'œuvre de nos

pères, et Ton peut douter déjà qu'ils aient bâti pour Tavenir. Dans le champ qu'ils ont laissé libre, la richesse sociale se distribue tout autrement qu'ils ne Pavaient conçu. L'association réunit ce qui devait être divisé, le capital se forme en compagnies, la direction collective se substitue à l'action indi* viduelle ; un système de fusions et de monopoles, où les petites individualités disparaissent, apaise et transforme les luttes de la concurrence. La richesse tend à former dans quelques mains des agglomérations menaçantes, et le pouvoir qu'elle leur donne sur ce qui les entoure dépasse évidemment la mesure où les organisateurs du monde moderne s'étaient proposé de la contenir. Faut-il s'en applaudir ou s'en plaindre? résister ou laisser faire ?

A coup sur, il ne manquera jamais en France de législateurs à outrance, disposés à violenter, à coups de décrets, les manifestations sociales qui leur déplaisent. Mais, ici, la généralité du phénomène doit donner à réfléchir. Ce n'est pas seulement parmi nous que la puissance capitaliste se concentre. L'Angleterre a payé un tribu analogue aux nécessités de la grande industrie. En face de sa vieille aristocratie territoriale, elle a vu surgir une classe d'origine industrielle et plébéienne, rivale d'abord, puis ennemie. Issuedes ouvriers delafln du dixhuitième siècle et du commencement du dix-neuvième, entretenue par l'élévation incessante des parvenus du salariat, sans traditions, hier encore sans histoire, celle-ci a su doubler l'importance matérielle, qui tient à la fortune, d'un rôle public conquis par son génie. L'aristocratie britannique est une caste : son patrimoine est placé sous la garde de vieux principes et de lois séculaires, son existence n'est qu'un fait politique. Mais la création de la classe manufacturière, sa perpétuité, ses grands capitaux, sont des faits industriels. Ce sont les nécessités de l'industrie qui l'ont formée, ce sont elles qui la conservent. Librement, spontanément, et sans que le pouvoir y mette la main, le domaine industriel se continue, sans se disperser, sans se morceler, sans se détruire. I^s lois de la production l'ont seules conduit à ces proportions gigantesques, qui dépassent celles des plus grandes usines de l'Alsace et de la Normandie. C'est bien là qu'il faut étudier, dans leur libre développement et leurs naturelles conséquences, ces tendances à la concentration

économique qu'en France, les lois de successions découragent, que Tassociation exagère, que l'influence gouvernementale altère et pervertit.

Ces tendances me paraissent, en elles-mêmes, nécessaires et légitimes. Leurs manifestations sont de divers ordres, et longue en serait Thistoire. Aussitôt que Talelier sort du cercle étroit de la famille, que les ouvriers s'agglomèrent, que le chef d'industrie se sépare du travailleur, il y a formation du capital d'entreprise, attribution aux mains d'un seul des principales avances delà production, en un mot, concentration industrielle. Dans cette voie, le passage de l'outil à la machine et les progrès croissants de la mécanique marquent les degrés successifs. Puis, vient un temps où la portée sociale du phénomène économique apparaît. Quand la classe des capitalistes est constituée, ses vertus et ses vices influent directement sur les destinées de l'industrie, indirectement sur la société tout entière. Les résultats, par exemple, seront bien différents, selon que les spéculateurs domineront au milieu d'elle, ou que les manufacturiers y auront acquis la prépondérance.

C'est dans cette période de son développement social que je voudrais étudier le grand fait de la concentration industrielle. Et la situation particulière de la France et de l'Angleterre indique, tout d'abord, qu'il est susceptible de revêtir deux formes différentes. Il y a une concentration libérale dans ses procédés, individuelle dans ses organes, qu'aucune loi arbitraire ne provoque ou n'entrave, qu'aucune exagération artificielle ne compromet : on peut l'observer en Angleterre. Non que l'Angleterre ignore ou ne pratique la grande association, mais la tendance qui domine dans son développement, c'est l'individualisme triomphant dont les lords du coton de Manchester et de Liverpool sont le type le plus grandiose. La concentration que la France affectionne mérite, au contraire, le nom de despotique. Les puissances qu'elle élève sont généralement collectives. Elle est foncièrement unitaire et centralisatrice. Qu'elle se subordonne avec docilité au gouvernement, ou qu'en lui tendant la main, elle cache l'arrière-pensée de s'en faire un instrument, ce qui la flatte avant tout, c'est l'impulsion unique, la règle qui part du haut, la direction qui siège au centre. Elle n'organise pas, elle unifie : elle a horreur des

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compétitions. Depuis la compagnie du Mississipi jusqu'au Crédit mobilier, c'est à l'Empire industriel qu aspirent ouvertement tous les faiseurs de systèmes, tous les apôtres de grandes Compagnies.

On ne se rend compte de ce caractère général du mouvement français qu'en remontant aux antécédents historiques dont il est naturellement sorti. Entre les deux états de société que sépare la Révolution française, les analogies sont souvent palpables, la parenté irrécusable. L'ancien régime et le monde moderne se renient et se maudissent, mais, dans leurs couches profondes, en plus d'un point, ils se ressemblent. Otez au milieu social sa couleur politique et Tenveloppe des institutions, et vous retrouverez, de part et d'autre, non seulement, comme on Ta fait voir, les mêmes mœurs administratives, mais les mêmes mœurs industrielles, les mêmes dispositions dans la société bourgeoise, une distribution de la richesse mobilière et des habitudes de capital fort analogues, et, par-dessus tout, cette tendance unitaire qui a formé le tempérament politique de la France, et qui plane depuis si longtemps sur les destinées de son industrie. Dans la société, beaucoup de nouveautés qu'on signale ressemblent à ces grands fleuves dont on perd quelque temps la trace ; elles ne réservent tant de surprises qu'à ceux qui ne savent pas reconnaître la chaîne des temps et la filiation des choses humaines.

L'état économique de l'ancienne France retraçait, dans ses grandes lignes, une image des luttes intestines qui sont le secret de notre histoire. La classe militaire, transformée de féodalité souveraine en aristocratie nobiliaire, conservait la possession du sol, comme un témoignage de la vieille prépondérance de la guerre sur l'activité pacifique et laborieuse. Mais, amoindrie dans Tordre politique, réduite en servitude par le pouvoir royal, sa puissance territoriale elle-même ployait sous le fardeau de la dette hypothécaire. Après lavoir découronnée, les siècles l'avaient appauvrie.

En face d'elle, s'était élevé le jeune édifice de la richesse roturière : tout le capital mobilier était aux mains de la bour-

geoisie. C'était un trophée de ses luttes persévérantes, un gage de son émancipation prochaine. Enrichi par l'épargne, préteur de la noblesse, investi, vis-à-vis d'elle, de la suzeraineté de Thypothëque, le Tiers-état devait, tôt ou tard, consommer à son proflt Texpropriation des classes oisives. En attendant , Tancienne société et la nouvelle restaient séparées, non seulement par les privilèges, mais par la.direction et la part d'aclivilé que Tune et l'autre avaient choisies. La distribution de la richesse correspondait à un classement des rôles économiques invétéré comme Tesprit de caste. On avait vu en Italie, dans les Flandres, la classe féodale des propriétaires des campagnes, absorbée par rélément bourgeois et citadin, prendre les mœui^ industrieuses. Les nobles se faisaient, sans scrupule, marchands, banquiers, spéculateurs. Mais, en France, les villes étaient rares, la production presque exclusivement agricole ; les habitudes guerrières avaient poussé de profondes i*acines; les classes dominantes étaient restées, plus qu'ailleurs, dures aux classes désarmées, obstinées à les ramener au primitif servage, dédaigneuses, quand elles n'avaient plus le pouvoir d'être oppressives, incapables enfin de cette transformation industrielle, dont quelques pays offraient l'exemple. Aussi, sucette terre inhospitalière, le développement des populations laborieuses fut-il, pendant des siècles, fort obscur et fort tourmenté : les classes agricoles grandirent, comme elles purent, sous la compression de l'élément féodal ; les classes industrielles eurent pour asile des bourgades, il est vrai, affranchies, mais isolées les unes des autres par les masses profondes d'un peuple attaché à la glèbe, sans chefs comme sans liens, jusqu'au jour où la ruche travailleuse trouva dans la royauté un guide et un protecteur. Alors se développèrent dans la société bourgeoise les mœurs monarchiques et les habitudes administratives ; mais l'émancipée conserva l'esprit d'isolement et la timidité de son interminable adolescence. L'exploitation de la terre, délaissée par l'indifférence des propriétaires du sol, qu'absorbaient la guerre ou les soucis des cours, se fractionna, d'elle-même, et la petite culture prépara, de temps immémorial, le peuple des campagnes à la petite propriété par le morcellement du bail à cens. L'industrie, arrêtée aux portes des villes par le pillage des seigneurs ou la fiscalité féodale, sans cohé-

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sion, sans débouchés, confinée dans Tétroit horizon des consommations locales, se rangea spontanément sous la loi des Corporations, la forme, par excellence, de la petite industrie. L*épargne se divisa comme la production ; d'un peuple de petits agriculteurs et de petits marchands sortit une classe de petits rentiers; le capital s*accrut, non par la spéculation, mais par l'économie, et chercha son emploi, en dehors du placement commercial dont il redoutait les aventures, dans le prêt hypothécaire, dans les emprunts de TËtat, dans les charges administratives ou judiciaires.

Petits capitalistes et petits producteurs, c'est le fonds même de la bourgeoisie française : aussi Télément qui y domine n'estil rien moins quindustriel. C'est aux possesseurs d'offices, aux légistes, aux gens de robe qu'elle a donné son âme. Le courant des mœurs publiques entraine de ce côté toute la roture : il se fait, des classes commerçantes aux classes officielles, une émigration fatale aux habitudes des producteurs, qui n'acquièrent ainsi ni esprit de suite, ni traditions. Cette disposition est signalée avec force au commencement du dix-huitième siècle, parles délégués des principales villes de commerce de France, lisse plaignent amèrement que Tunique préoccupation de la' bourgeoisie, qui peuplait les professions industrielles, fût d'en sortir, de s'affranchir « du mépris des gens de justice, de l'oppression des gens de finance, » et d'acheter quelque charge '< pour sortir de l'esclavage. » D'aussi étroits horizons étouffaient l'esprit d'entreprise. « C'est ainsi, disait le député de « Nantes, que le négoce et ses habitudes ne se perpétuent pas « dans nos familles, que toutes sortes de gens avides s'y jettent, « qu'on voit peu de bonne foi, beaucoup de banqueroutes, peu « de négociants assez riches, assez entendus pour aller négocier « en concuçrence avec les étrangers*. »

C'est pourquoi Ton vit s'élever, entre la noblesse et les classes laborieuses, cette aristocratie bourgeoise, grave, modeste, de mœurs austères, accumulant patiemment des gages énormes, toujours ouverte aux enrichis des classes populaires, mais dépourvue d'aptitude pour l'industrie et pratiquant, dans les

1. Mémoires sur le commerce de France envoyés à la Chambre de commerce de Paris en Tannée 1701. (Fonds Saint-Germain, n* 394, mss. de la Bibl. imp.)

offices, l'économie comme une tradition, presque comme une fonction sociale. Il faut la voir au sein des États gënéi-aux, où les gens de robe représentaient de tout temps la roture, et, là, mesurer rinlelligcnce industrielle de cette élite de la bourgeoisie. A la malveillance chagrine, qui accueillait d ordinaire, dans les assemblées du tiers ordre, toute nouveauté économique, on reconnaît l'esprit du petit capitaliste, ses vues étroites, sa prudence exagérée, ses scrupules conseiTateurs. Cet esprit a passé dans le sang de la bourgeoisie française, et nos écoles économiques, filles de l'esprit bourgeois, ne tiennent pas d'autre source leur aversion pour l'industrie aventureuse, pour les hommes à projets, et ce culte optimiste de l'épargne, le dieu mystérieux qu'on adore à l'Académie, comme s'il pouvait guérir toutes les plaies sociales et résoudre tous les problèmes.

C'est dans un autre milieu, moins régulier et moins timide, qu'habitaient les spéculations audacieuses, le génie des entreprises. Sur la pratique d'une industrie condamnée par les lois de l'État et parles lois de l'Église, le commerce d'argeni, à travers les persécutions et les anathèmes, les proscriptions * périodiques et les injures, s'était élevé le grand capitaliste, personnage à part, odieux aux mœurs bourgeoises, qui le traitaient d'abord en paria, puis en suspect, tout en subissant son empire. Il est tour à tour, suivant les temps, juif, lombard, financier, traitant, agioteur; mais, au dix-huitième siècle comme au douzième — comme de nos jours — ingouvernable, ne prenant de la moralité sociale que ce que bon lui semble, éludant les lois quand il ne les brave pas et contraignant, à la fin, à force de souplesse et de persévérance, l'ordre légal à le reconnaître. Il était aussi vain, au moyen âge, de poursuivre de peines barbares l'usure et ies usuriers, qu'il le fut, de notre temps, de proscrire le marché à teime et d'avoir une peine correctionnelle contre les joueurs. Le treizième siècle pillait et torturait les Juifs; mais le quatorzième acceptait et patentait les Lombards, race chrétienne fort analogue à la race juive; au seizième siècle les banquiers italiens inondaient la France ; grands docteurs de fiscalité, honnis des États, lapidés par les rues, ils remplissent les charges de finances, s'enrichissent des dépouilles des contribuables et étalent un luxe

détesté, en dépit d*ordonnances draconiennes, trop multipliées pour n*étre pas demeurées impuissantes.

A l*époque suivante, ils font un pas de plus dans les cadres de la société régulière. Les besoins croissants du Trésor, au dixhuitième siècle, font du flnancier un homme nécessaire. Fermier des impôts, il prend à sa charge les risques d*un recouvrement trop lent, au gré d*un gouvernement besogneux et prodigue. C'est lui qui exploite, en traitant à forfait avec le Trésor, la grande ressource fînancière de la monarchie, les créations d'offices, cette mine inépuisable que la vanité bourgeoise alimente ; son imagination féconde remplit, à coups d*expédients, le budget des grandes guerres du dix-huitième siècle. C'est enfin lui qui trafique des innombrables émissions de papiermonnaie dont la royauté, depuis la mort de Colbert, inondait la France. Le fameux Samuel Bernard, celui que le grand roi, poussé à bout, condescendit à courtiser dans les jardins de Marly, avait dans les mains, au temps de sa faillite, vingt millions de bons du Trésor. Le visa de 1715 constata que les 2/3 des billets mis en circulation dans la seconde moitié du règne de Louis XIV, étaient en la possession des gens d'affaires. Ce qu'on gagnait à ces trafics, deux faits, relevés par des documents officiels, le font assez connaître : en 1699, il fut établi que, dans les dix années de guerre qui avaient précédé la paix deRyswick, les traitants avaient levé sur le peuple, en dehors des impôts, 350 millions de taxes extraordinaires, sur lesquelles la gent financière avait touché une commission de cent millions. Cinquante ans plus tard, Forbonnais chiffrait, au plus bas, d'après les étals fournis au Conseil du roi, le gain des affaires de finance, de 1726 à 1754, à 1 200 millions, en constatant un fait grave : c'est que, pendant cette période de vingt-huit années, il n'y avait pas eu plus de 800 personnes appelées au partage d'une moisson si opulente.

Ainsi s'était élevée, malgré les vents contraires, une puissante oligarchie financière. Une telle fortune, après tant de traverses, attestait, sinon sa moralité, du moins sa patience et son génie. L'utilité de son rôle est infiniment plus contestable. Trouvant dans les opérations improductives du Trésor une source de profits assurés, les traitants se gardaient de commanditer rinduslrie: en dehors des affaires de finance, on ne les

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voyait guère entreprendre que de grandes opérations sur les marchandises, tenant plus de raccaparemenl que de la spéculation productive. De leur côté, les rentiers de la bourgeoisie, de tous temps plus épris de sécurité que de dividendes, préféraient, comme de juste, au prêt commercial, les rentes de THôtel de ville ou le prêt hypothécaire. Mais Tassiette inique de l'impôt foncier ayant tué toute pensée d'améliorations agricoles, les capitaux prêtés à la terre ne servaient qu'à faire vivre ses possesseurs; le cultivateur enfouissait ses écus plutôt que d'accroître le fardeau de la taille en augmentant la valeur de son fonds; l'aristocratie territoriale n'empruntait que pour défrayer ses dépenses de guerre ou son faste de cour. Ainsi se concentra autour de l'État et de ses emprunts la meilleure partie de l'activité économique de la société ; les destinées du capital et celles du gouvernement s'identifièrent. Vint alors, après les grandes adversités, les misères sans nombre et les banqueroutes permanentes qui désolèrent les dernières années du règne de Louis XIV, une heure où l'État ne trouva plus de prêteurs, où ses rentes perdirent 50 p. 100, et sa dette exigible de 60 à 90 p. 100, où Dieu cessa de créer, comme avait dit Pontchartrain, pour chaque nouvel office que créait le roi, un sot empressé de l'acquérir; où les charges demeurèrent sans acheteurs et les traitants sans emploi. On s'aperçut alors que la vie industrielle était éteinte, le commerce anéanti, les lerres à vil prix, les saisies innombrables et Temprunt hypothécaire impossible, même à 10 p. 100. Grande leçon pour les pouvoirs despotiques qui créent un mouvement artificiel, se croient féconds, et ne sont qu'enivrés d'une vie factice et du bruit qui se fait autour d'eux.

En résumé, de longue date, bien avant Colbert, l'administration royale avait la haute main dans la société bourgeoise. Elle avait centralisé l'ordre industriel, en même temps que Tordre politique. Point d'initiative chez les producteurs de rindustrie, race timide et gouvernable, se tournant vers le pouvoir royal comme les plants étouffés cherchent la lumière; toute k considération- sociale allant aux fonctions improductives; le génie qui ose et qui crée réduit à se déployer dans le domaine équivoque de la finance : ce fut, dans toute la force de l'expression, l'âge monarchique de l'esprit d'entreprise.

Ce point de départ était donné par Tensemble des destinées historiques de la France. Centralisé y naquit le progrès, et le progrès resta centralisé. Aussi, quand, à la mort de Louis XIV. au plus fort de la détresse économique et financière, la société française se mit en quête do sauveurs, Tutopie qui s'oiïrit à elle la première, et qu'elle saisit avec transport, fut une tentative de concentration industrielle, la plus colossale et aussi la plus savante dont Thistoire ait gardé le souvenir. Sous les dehors d'une nouveauté inouiOt le système de Law n'est qu'un produit logique de Tancien régime, et, de son tempérament séculaire, un enfant, violent mais légitime, du passé, et, à beaucoup d'égards, un précurseur de Tavenir.

J'ai constaté dans l'ordre industriel, au dix-huitième siècle, deux éléments de trouble et d'immobilité, représentés par deux classes capitalistes, par les traitants et par les rentiers. Le système de Law est une guerre en partie double, entreprise pour conquérir trailants et rentiers à la Société mercantile et laborieuse, pour les y fondre de gré ou de force, pour supprimer, en un mol, au profit de la vie industrielle, toute circulation parasite, toute épargne improductive.

Ce grand dessein, que nous retrouverons de nos jours, se poursuivit à coups d'associations et de monopoles, de compagnies et de fusions, de promesses d'actions et d'agiotage. Dans cette audacieuse aventure, se déployèrent tout l'arsenal, toute la tactique, tout le génie des modernes spéculateurs. Mais, au milieu des détails innombrables, où TÉcossais est demeuré un maître, le 111 conducteur est facile à saisir. Commencer par n'être qu'une humble Compagnie de la Louisiane, avec quelques millions de rentes sur les fermes pour tout avoir, et une colonie h créer pour tout avenir; un an tout entier, végéter parmi les valeurs décriées qui languissent au-dessous du pair; voir les fermes générales, rivales préférées, qui s'organisent en compagnie, qui transforment leurs agents en actionnaires, cueillent la prime dès le premier jour, et trouvent ainsi le moyen d'ajouter à leurs immenses profits les bénéfices de l'agiotage; mais patienter et s'affermir, s'agrandir successivement de la ferme des tabacs, qui avait fait la fortune de tous ceux qui y avaient mis les mains; du privilège de la fabrication des monnaies, qui rapportait au prince, bon an, mal an, bien

des millions peu coûteux à percevoir; y joindre le commerce privilégié du Sénégal, le commerce exclusif de la Cliine, le monopole commercial des Indes Orientales; être le grand, Tunique monopole des mers lointaines, la Compagnie des Indes : c*est la première phase. Ainsi viennent se grouper, sous une direction unitaire, toutes les grandes spéculations que Foligarchie financière laissait libres ou dédaignait. C'est alors qu'un coup d'État brise le bail des fermes générales ; les actions des fermes sont remboursées en actions des Indes; bon gré mal gré, les traitants expropriés s'asseoient dans les conseils de la fx)mpagnie. Impôts directs, impôts de consommation n'ont plus quun collecteur, il n'y a plus qu'un traitant: la Compagnie des Indes.

Mais les prolits des fermes ne sont pas son but : ils ne sont que sa garantie. Ils nuiront plus grossir en paix, loin des régions orageuses de la véritable industrie, les fruits de la spéculation improductive. Ils alimenteront ce commerce des mers lointaines qui avait fait la fortune des grandes Compagnies de Hollande et d'Angleterre*. La Compagnie hollandaise avait donné à ses actionnaires 22 p. iOO de leur capital pendant les 40 premières années de son existence; elle leur comptait 27 p. 100 depuis 1685. Pourquoi la Compagnie française n'eût-elle pas espéré ce dividende? Elle osa plus; elle relia à ses créations commerciales une opération financière sans précédent : elle entreprit la conversion des rentes.

Cest le second aspect du système. En liquidant la dette, on allégeait de plus de moitié les charges du Trésor. Mais le grand point, c'est qu'après avoir réduit le Grand-Livre on le fermait sans retour. L'action industrielle devait prendre dans les habitudes nationales la place du coupon de rente. Cela dénotait chez le réformateur écossais un sens profond des mœurs économiques de la France et des transformations à venir. Depuis le temps où elle s'est centralisée, c'est-à-dire depuis le seizième siècle, la France est la terre d'élection des gouvernements pro-

1. Traduite en chiffres, Topération se dépouille du caractère chimérique qu'on prête trop volontiers aux conceptions de Law. Les fermes générales, les tabacs, le travail des monnaies et les recettes générales, assuraient à la Compagnie un revenu annuel de 68 à 70 millions, soit 3 p. 100 de la totalité des «ictions comptées au taux d'émission le plus élevé, à 5000 livres, 3 p. 100 de garantie effective fournie par le Trésor.

digues : on ne sait qu'admirer le plus, de Faisance de TËtat qui emprunte ou de la bonne grâce de ceux qui lui prêtent. Dans le langage ministériel de tous les temps, on appelle confiance ce courage des prêteurs. Confiance héroïque, en effet, que celle qui, depuis deux cents ans, faisait son apprentissage dans les désordres de la guerre civile, dans les périls de la guerre étrangère, en dépit de la déloyauté chronique de la monarchie, des paroles données et reprises, des altérations monétaires, des banqueroutes périodiques, de tant de facilité pour accroître son passif, de tant d'imagination pour ne pas payer ses dettes! Mais nous savons qu'en pareil cas, Tafiaissement de Tindustrie, le malaise des producteurs, Tabsence d'autres emplois suppléent à la confiance, ou, tout au moins, ne peuvent lui nuire. C'est tout le secret des emprunts souscrits en temps de guerre : ainsi Louis XIV put inscrire au passif de la royauté une dette de deux milliards. Les capitaux épars allaient d'eux-mêmes à l'emprunt, où les portaient l'aveugle courant des habitudes. Mais, au dix-septième siècle, la royauté elle-même échouait en les conviant aux hasards de la grande industrie. Elle y avait employé sans succès son initiative et son prestige. Louis XIV avait bien présidé, dans le Louvre des rois, les premières assemblées de l'ancienne Compagnie des Indes ; les souscripteurs et le capital avaient fait défaut à cette œuvre de Colbert. Mais il était un moyen infaillible de changer ces dispositions séculaires. Law fit voir qu'avec de grosses primes, on a facilement raison de la plus profonde apathie. Il fit remettre à la Compagnie les revenus affectés au service de la dette publique; puis, aux rentiers, aux possesseurs d'offices, il offrit des actions des Indes. On sait le reste.

L'engouement fut immense. L'amour de thésauriser ne tint pas devant les enchantements de la rue Quincampoix. Les épargnes enfouies se montrèrent au jour. Deux milliards de papiers royaux se présentèrent à la conversion. Les offices de finance furent rachetés en actions, avec la Rente. Trouvant le crédit à vil prix, grâce à la hausse, les propriétaires hypothéqués se libérèrent. Pour la noblesse obérée, ce fut le grand jour du jubilé septénaire. Pour la bourgeoisie, dont le capital était prêté tout entier, sur gages réels, au gouvernement et à la propriété foncière, ce fut une transformation radicale et vio-

lente. La vieille Fi*ance des pelils propriétaires, des fonctionnaires et des traitants, que je décrivais tout à Tbeure, fut un instant méconnaissable. A ce point, la révolution financière devenait une révolution sociale. Atteint dans ses mœurs traditionnelles, Tancien régime cédait, sans bruit, la place à Tindustrialisme triompbant.

Il a fallu plus d'un siècle, depuis cette époque, pour établir dans nos mœurs ce grand courant industriel organisé en quelques mois,— pour ne régner que quelques heures, — par Timpatience d'un grand utopiste. Associer toutes les classes, par la spéculation, aux destinées de Tlndustrie; entre le capitaliste et le producteur, constituer un intermédiaire, une grande compagnie ; en faire Torgane central de la vie industrielle, attirer dans ses caisses, par le mécanisme du papier, le capital disponible, pour lui tracer ensuite les voies productives, gouverner par le crédit les oisifs et les travailleurs: quoi de plus grand, de plus simple, et, en apparence, de plus infaillible? Ainsi procède en tout temps l'esprit dunité et de système, surtout en France, à l'ombre de la centralisation administrative, sans songer qu'à toute réforme il faut pour base un mouvement spontané, une préparation sociale, que les dictatures peuvent quelquefois hâter, mais qu elles ne suppléent jamais. Par sa concentration excessive et ses vœux unitaires, le système de Law fut une véritable dictature; il en commit toutes les fautes, il en subit tous les revei*s. Mais il reste, dans un certain ordre d'idées centralisatrices, autoritaires, appliquées à l'industrie, pour marquer un point culminant, caractériser un idéal, indiquer a la fois un courant et un écueil.

Après le Système, l'ancien régime semble avoir produit, dans les voies progressives, son maximum industriel ; les vieux errements reprennent faveur et régnent despotiquement jusqu'en 1789. Cette période appartient par excellence aux financiers, fermiers généraux, banquiers du roi, fournisseurs, à Taristocratie des gens d'affaires.

Le dix-huitième siècle eut l'étrange fortune d'être à la fois le siècle des philosophes et le siècle de Louis XV. En sorte qu'il lit la révolution dans les idées, en même temps qu'il développait l'ancien régime dans le sens rétrograde et pervers. Il en fut des traitants comme de tout le reste. C'est au moment

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OÙ la théorie les Qondamne, où ils sont jugés sans retour par les politiques, les financiers, les économistes, par Dulot, par Forbonnais, par Montesquieu et par Turgot, que se trouve Tapogée lucratif de leur histoire. Ils président à la liquidation du Système : Paris Duverney gouverne av«c M"* de Prie; en même temps que le règne des traitants, le gouvernement des maîtresses s'inaugure. Il n*y a rien au-dessous de cette royauté, tour à tour égoïste et incapable, arriérée de parti pris avec Louis XV, s'avouant trop faible, avec Louis XVI, pour appuyer Turgot, et rachetant fort mal des instincts pervers par des velléités impuissantes. La monarchie de Louis XIV s'était livrée aux gens d'aiïaires par détresse; maintenant, on se donne à eux par indolence, par horreur de la nouveauté. Et non seulement on les subit, mais, de bonne foi, on les admire. « Voilà, disait Fleury, en présentant au roi les fermiers généraux, les quarante colonnes de TËtat. » C'est un courtisan qui répondait « qu'ils soutenaient TÉtat comme la corde soutient le pendu ». Hais le pouvoir s'obstinait à fermer les yeux. Voyez-le remettre au jour tout l'arsenal rouillé de la vieille finance, déshonoré dès avant Colbert. Tous les expédients que Louis XIV, du moins, n'avait trouvés que pour les grandes guerres, refleurissent dans une paix profonde. La royauté s'endette sans bruit et sans grandeur, comme un dissipateur qui vit au jour le jour. Ce fut l'âge d'or pour ses prêteurs. Je ne citerai qu'un fait. Trois ministres s'attaquent, l'un après l'autre, aux seigneurs du bail desfermes.Silhouette(17S9),Necker(1780),d'Ormcsson(1783). Et chaque assaut fortifie la ûnance. Silhouette, par exemple, d'autorité, réduit de moitié les profits usuraires de la ferme générale. Les fermiers, par représailles, ferment leur bourse au Trésor. On accroît d'autant la dette flottante. Mais ce sont les banquiers de la Cour qui l'escomptent, si bien, que, au temps de Necker, leur joug était devenu intolérable. On avait cru s'affranchir, et l'on avait seulement changé de maîtres.

Ainsi, l'esprit de caste, essence de l'ancien régime, après avoir envahi et perverti la bourgeoisie fonctionnaire, formait la classe capitaliste à son image. Il y eut une caste financière à côté de la caste administi^tive et judiciaire. Il semble qu'on eût pu mieux attendre de cette nouvelle venue. Sa récente roture devait, à certains égards, la mettre au niveau des

J. Fbrry, Discours, VII. 33

transformations prochaines. Elle se recrutait entre les pins humbles, dans la valetaille, comme le lui reprochait méchamment, mais sans mentir, la comédie.

f/élait vraiment la seule classe qui ne connût ni préjugés ni barrières, la seule où la fortune fût au concours, où réellement l'égalité préch&t d^exemple. D*instinct, les philosophes lavaient senti : TEncyclopédie est polie, élogieuse pour les trailanls. Vollaire leur fait des signes d'intelligence. Mais Tesprit de monopole et de privilège avait, là comme partout ailleurs, gâté les germes progressifs. La caste fut bientôt infldèle à ses origines populaires; elle ne se montra ni plébéienne, ni industrielle, mais parasite et monopoleuse; dès lors, complaisante, aux gages du despotisme, cherchant ses appuis h la Cour, avide de mésalliances, étalant un égoïsme de parvenus, une moralité (i*aiïranchis. L'aristocratie du capital était fourvoyée; incapable de donner des chefs, des traditions, des exemples à la société laborieuse, de fonder celte perpétuité de l'usine et du comptoir qui fait la force des races vraiment industrielles. La Révolution eut le droit de ne voir en elle que ses engagements politiques, son humeur oligarchique, ses alliances : elle biffa les financiers, du même coup que la noblesse de robe et les vieux Parlements.

Il y a peu de théories désintéressées, en matière d'organisation intiustrielle. Les systèmes, y compris celui qui consiste à n'en pas avoir, à laisser passer et laisser faire, sont, en général, le reflet d'un certain idéal social et politique, aristocratique ou populaire, sacrifiant à l'esprit d'indépendance ou à Tinslincl gouvernemental. L'ancien régime, où s'agitaient péle-méle loules ces tendances, sous la direction empirique de ta monarchie, en dégagea deux entre toutes les autres. Il développa, dans l'ordre industriel, tour à tour et souvent à la fois, la tendance aristocratique et la centralisation. L'une eut dans le système de Law sa conception la plus haute, la moins tyrannique à coup sûr, mais, même avec lui, comme chacun sait, elle mena droit au despotisme. L'autre se corrompit, s'asservit, se dégrada dans la main des traitants.

LA CONCENTRATION INDUSTHIKLLE. 515

La Révolulioû fat Tennemie décidée de ces deux tendances. Elle le fut au point de méconnaître souvent» dans sa façon d'entendre le problème industriel, ces données nécessaires qui finissent toujours par prévaloir, mais que la science nUmpose qu'à la longue à la polilique. Pour s'astreindre à tant de réserve, la Révolution poursuivait un but trop actuel et trop pressant. Il était naturel qu'elle fit passer avant la doctrine le dogme polilique et le sentiment. Ses théories sortaient, d'ailleurs, des profondeurs de cette bourgeoisie française, plus éprise de pouvoir que de richesse, d'offices et de renies que d'aventures, inventive, hardie, remuante en toutes choses, excepté en industrie. Elles en porlërent la profonde empreinle. La bourgeoisie enireprit de mettre dans la société une grande chose, qui en était absente, la Liberté, mais la liberté aperçue de son point de vue, comprise avec ses défiances et ses souvenirs. C'est pour cela qu'elle la crut incompatible avec toute concentration du capital et de Tindustrie. Où donc aurait-elle pris la notion d'une grande propriété libérale et progressive? Dans la noblesse territoriale, restée féodale, oppressive et rétrograde? Dans Toligarchie capitaliste, qui semblait n'être sortie de son sein que pour mieux l'humilier, l'exploiter, la méconnaître? Dans la grande industrie d'alors, constituée tout entière en monopoles royaux, bons ou mauvais, odieux ou nécessaires, mais que le Tiers-étal haïssait en masse et que ses cahiers, aux États généraux, poursuivaient à outrance? Au-dessus de la médiocrité laborieuse, dans laquelle elle se renfermait avec orgueil, la bourgeoisie commerçante ne rencontrait que des supériorités suspectes ou ennemies. Quant aux légistes, hostiles aux combinaisoDs d association et de crédit, qu'ils n'entendent guère, aux fortunes rapides surtout, qui insultent à leur morgue austère, on les avait vus jadis s'attaquer au principe même de la compagnie par actions, en condamnant, en même temps que la Sorbonne, la Compagnie des Indes.

La Révolution traduisit ces répulsions à sa manière. Chacun sait son aversion pour les forces collectives, sa haine des corps étendue aux associations les plus InofTensives, et jusqu'aux corporations d'actionnaires. La proscription atteignit, sans distinction, tout ce qui existait de grande industrie. On vit la Bourse traquée et poursuivie, le commerce de crédit traité en

suspect, les compagnies par actions frappées comme contrerévolulionnaires, depuis la Caisse d'escompte jusqu'à la Compagnie des Indes, depuis la Compagnie des fermiers généraux jusqu'à la Caisse des assurances. Dans le même temps, la Révolution nivelait les classes, dépeçait la propriété foncière, la disséminait, par la division des héritages, en innombrables parcelles; ce n'était pas pour reconstituer, sous la forme industrielle, une aristocratie de grands propriétaires. La petite propriété développe le sentiment de la responsabilité et les habitudes de prévoyance ; la Révolution lui croyait, de plus, le don de faire des citoyens. Elle distribuait la terre aux mains qui la cultivent, dans l'espoir d'y faire fleurir, à la fois, le patriotisme et la production. La logique la poussa de même au morcellement industriel. A côté du paysan-propriétaire, du soldat-laboureur de la Rome classique, il y eut pour l'ouvrier un idéal correspondant. Au fond, la Révolution voulait donner au travailleur plus que le salaire assuré, plus que les dniits politiques, mieux que le bien-être : le capital. En le divisant, elle tendait à transformer l'ouvrier, par l'épargne, en chef d'industrie, à multiplier, dans Tordre économique, le petit entrepreneur, maître et seigneur dans son atelier ou son comptoir, comme Jacques Ronhomme sur son lopin de terre.

C'est sur ce fonds d'idées économiques et sociales que subsiste, à vrai dire, depuis soixante ans, la société française. Elle a ses raisons pour y tenir, je ne le méconnais pas. Ce programme de la Révolution passe pour la pierre angulaire des libertés civiles. Il fait partie d'une sorte de Droit public qui surnage dans nos discussions, et pour lequel la France a maintes fois sacrifié son sang, ses trésors, même les plus précieuses de ses libertés politiques. En somme, il y a là le plus grand effort accompli dans l'âge moderne pour fondre les rangs et les classes, niveler les fortunes, les opinions et les mœurs. Aussi a-t-on pu faire de la petite propriété et de la loi du partage égal une sorte de religion, en ce pays politique, qui a ses dévols et ses docteurs, un dogme civil, non moins cher aux économistes de la postérité de J.-R. Say qu'aux modernes légistes — deux genres d'esprits qui se dédaignent fort et ne s'entendent guère, d'ordinaire, mais qui s'accordent, en ce point, dans une commune intolérance. Le temps est

venu pourtant de réagir contre un fétichisme banal. L'esprit moderne peut, sans s'amoindrir, devenir scientifique, après avoir été révolutionnaire. Il nous est permis de jeter sur les problèmes sociaux un regard plus libre que nos pères, et de nous croire, sans vanité, plus de lumières, ayant de plus qu'eux la leçon de trois quarts de siècles d'expérience.

A la vérité, le morcellement agricole est encore une fois triomphant, autant qu'une doctrine en faveur. S*il n'a pas donné peut-être tous les fruits civiques qu'en attendaient ses premiers apôtres, si la petite culture n'a pas formé précisément des races politiques et fait pulluler des citoyens, elle est en possession du sol, et l'on ne peut dire que le temps ait clairement prononcé sur son avenir. Il en est autrement de la petite industrie. Le domaine industriel se prête mieux, par sa nature, aux transformations rapides; au sein de classes plus avancées, plus entreprenantes, les événements se précipitent, et des tendances qu'on pouvait encore, il y a dix ans, trouver problématiques, ont maintenant un caractère si déterminé qu'aucune illusion n'a plus le droit de s'y méprendre. La première moitié du siècle se passa en tâtonnements. La liberté du travail était proclamée, l'industrie maîtresse de s'organiser à sa guise, les classes émancipées dotées d'un patrimoine ; au milieu des crises politiques et financières, des discordes civiles, des grandes entreprises militaires, l'ordre nouveau eut besoin de longues années pour s'asseoir. Quand, sortie de cet âge d'enfantement, la société laborieuse fut libre enfin de s'épanouir, après la chute du premier Empire, dans la paix et dans la liberté, on put s'apercevoir qu'elle portait en elle-même des tendances assez confuses. Une vie nouvelle s'y faisait sentir, mais aucune des influences que l'ancien régime avait développées n'en était absolument bannie. Ici, de grands capitalistes créés, à la vieille façon, par le commerce des assignats, l'agiotage des bons du Trésor, les fournitures de vingt ans de guerre, maîtres souverains de la Banque de France, du fonds des canaux, des premiers emprunts réguliers de la royauté rajeunie; là, le pouvoir central, non afTaibli, mais accru, disposant, par les tarifs de douanes, de la haute direction de l'industrie, se faisant lui-même constructeur et chef d atelier, entrepreneur de routes et de canaux : en somme, presque

aa point de départ, beaacoap plus de despotisme et d*oligarci)ie que n*en admettait l'idéal de 1789» Cependant, dans des régions moins en vue, Tindividuatisme prenait sa revanche. Un peuple de travaillears se disputait le champ de la concurrence ; la petite industrie s'y installait, à côté de la petite agriculture. Ses déhuts n'exigeaient pas de grandes avances, les prohibitions la protégeaient contre les progrès mécaniques et les perfectionnements rapides : on pouvait dire que, dans la lice industrielle, ouverte à tout venant, le capital était accessible à toutes les capacités laborieuses. Aujourd'hui, ce tableau n'est plus vrai : en haut comme en bas, le temps en a changé les couleurs. Les conditions matérielles de l'industrie se sont singulièrement modifiées ; les grandes usines gagnent de toutes parts ; entre le chef d'atelier et le travailleur, l'espace est devenu plus grand, pUis difficile à franchir. A l'autre extrême, cependant, le règne des banquiers parait amoindri : TËtat semble pouvoir désormais se passer d'eux pour ses emprunts, et» à son exemple, les grandes compagnies tentent de s'affranchir les petits capitaux (j'entends les épargnes du grand nombre), ont fait invasion dans la grande industrie. Autant que Ton peut mettre une date aux phénomènes de cet ordre, c'est dans la seconde moitié du règne de Louis-Philippe que la métamorphose a commencé à se faire sentir. Elle est maintenant évidente, et Ton en peut indiquer les causes secrètes et la marche nécessaire.

Le point de départ, le premier anneau de cette chaîne, c'est la transformation générale des procédés. L'extension des moyens mécaniques conduit forcément à l'extension des entreprises. Non seulement, dans les grandes opérations de banque, de navigation, de transports, nées toutes centralisées, pour ainsi dire, le système d'exploitation devait se concentrer, mais dans l'immense domaine de la production manufacturière. La transition est curieuse à saisir sur le fait, à cette heure, dans l'industrie lyonnaise. Jusqu'ici, la fabrique de soie, à Lyon, luttait victorieusement contre l'envahissement des manufactures. Elle gardait les métiers à la main, les petits ateliers, les travailleurs groupés autour du foyer de famillle, les comptoirs où tout se fait au comptant, sans laide du crédit ni des grands capitaux, les négociants de la vieille roche. Dans cet ensemble

LA CONCENTRATION INDUSUUOUUC. M9

d'habitudes paisibles ei étûaiiÊÊmméiaafèku/û y avait, pour les UiéondoM lie b felile imioitiie, un gi-and sujet d'admioÉna* flae MMe image des anciens jours. Mais voici tout ce bel ordre en train de disparaître, M. Jules Simon le constatait naguère, ici même, et il est de ceux qui voient sen aller rindustrie parcellaire avec mélancolie. Lui-même convient qu'il ne s*agit de rien moins que d'économiser, par les moteurs mécaniques et les ateliers agglomérés, moitié au moins de la main-d'œuvre. £t pourtant, à Tabri des prohibitions douanières, le progrès n'était assurément ni tumultueux ni rapide. Mais que sera-ce avec l'abaissement des barrières, avec l'impulsion (le la concurrence anglaise? Il faut que les petites fabrications renouvellent leur outillage, triplent ou quadruplent leur capital, s'étendent, ou, pour lutter, s'associent, si elles ne veulent pas se voir balayer comme les feuilles au vent d'orage. Dans l'industrie de la filature, disait récemment un juge compétent, à propos de la loi qui a ouvei't un crédit de 40 millions à l'industrie, il faut, pour se rapprocher de Toutillage anglais, substituer les métiers de 1 200 broches à ceux de 300 broches qu'on emploie généralement, créer les vastes locaux qu'ils exigent, tripler ou quintupler la force motrice, « en un mot, « transformer non pas seulement une partie incomplète et « insuffisante de l'établissement industriel, mais l'établissement u lui-même. Dans le tissage mécanique, tout est à créer : « du travail du foyer, du tissage à la main, qui s'allie si bien « au travail agricole, il faut en venir au travail concentré, au « tissage en commun, c'est-à-dire qu'il faut développer le « régime des agglomérations par l'emploi progressif des « moyens mécaniques et économiques '. »

Tel est le problème. Mais, pour former les agglomérations du capital qu'il faut trouver, sous peine de mort, je ne sais que deux voies au monde. Les forces individuelles peuvent y suffire, mais à la condition que les générations se continuent et s'entr'aident, que le travailleur n'abandonne pas la lutte avant l'heure pour les loisirs de la vie bourgeoise ; que la perpétuité soit dans les mœurs industrielles, qu'elle n'en soit pas surtout chassée par les lois, par une égalité inexorable qui

1. Rapport de M. Brame sur le prêt de 40 millions à Pindustrie. (Corps législatif. Session de 1860.)

5)0 IHSCOUhS DE JULES l-'EHhV.

Vient, à chaque tombe qui s'ouvre, défaire et disperser l'œuvre interrompue par la mort. C'est ainsi qu*a grandi rindustrie anglaise, sous Tempire de loi^ et d'habitudes étrangères à la France. I^ même route était feimée pour rindustrie française : elle s^est jetée dans l'association, non point celle qui repose sur la solidarité des intérêts et des personnes, l'antique société en nom collectif, qu*on trouve partout mêlée aux manifestations primitives de la vie commerciale, mais les combinaisons, toutes modernes, qui n'unissent que les capitaux. L'incroyable fortune de la gociété par actions est ainsi devenue le fait caractéristique de notre âge industriel. Elle s'est fait jour à travers les défiances des économistes, elle s'est jouée des efforts tentés parles légistes pour la contenir. On sait qu'Adam Smith l'admettait seulement pour les banques, pour les assurances, pour certains ouvrages d'utilité publique, toutes choses dont la gestion peut se réduire à des règles simples et donner des prises sérieuses à la surveillance de l'actionnaire. Mais celte demi-responsabihté, qui tient dans ses liens fragiles les mandataires des compagnies, les pères de l'économie politique n'en voulaient pas. Cependant la société par actions arrivait, portée sur le flot montant de l'agiotage. Le gouvernement de juillet en prit peur, et, dès 1838, au temps des premières folies de la commandite par actions, M. Martin (du Nord) proposait aux Chambres la suppression pure et simple de cette forme d'association. Les députés répondirent qu'il fallait bien former des capitaux collectifs dans un pays où les capitaux individuels manquent de persévérance et d'étendue, sinon qu'il faudrait renoncer à la grande industrie et au marché du monde*. Le dilemme était exact. Le mouvement suivit son cours. Le régime sociétaire, anonyme ou en commandite, s'étendit, envahit tout, sans respect pour la tradition scientifique, et il semble, à l'heure qu'il est, bon à tout faire, de la filature comme des chemins de fer, de la galvanoplastie et des hauts fourneaux, des sucres ou des paquebots transatlantiques.

1. « En Angleterre (disait M. Legentil, président de la Chambre de commerce de Paris, et rapporteur de la loi), la propriété foncière se perpétue dans les mêmes familles, les grandes fortunes créées par rindustrie y restent toujours attachées. En France, au contraire, le sol va se morcelant de plus en plus, et, par une disposition générale des esprits, les modestes fortunes acquises par l'industrie la désertent bien vite pour s'immobiliser. »

Mais, en s*avenlurant ainsi, le principe d'association s*est luimême singulièrement pei*verti. L'organisation administrative des sodëtés par actions a fait surgir des problèmes inattendus, qui, du système intérieur des compagnies, ne vont à rien moins qu'aux destinées sociales de Tindustrie.

La Société en commandite et la Société anonyme sont deux essais de régime représentatif appliqué au gouvernement de la grande industrie. Ûune, avec ses administrateurs élus et ses assemblées générales, rappelle, dans son idéal, une république élective ; l'autre, fondée, en principe, sur Tabsolutisme des gérants et l'abstention du commanditaire, tourne à la monarchie tempérée ; par l'institution des conseils de surveillance, elle se rapproche de Tanonymat. Quant aux pouvoirs dirigeants, les deux constitutions diffèrent, mais elles se valent, je crois, pour les gouvernés. C'est dans les assemblées d'actionnaires que résident le contrôle et la garantie, et, il faut bien le dire, celles-ci ressemblent plutôt, jusqu*à présent, à des chambres d'enregistrement qu'à des assemblées libres. Depuis dix ans, leur unanimité a fait cortège à toutes les énormités financières, h toutes les spoliations impudentes sur lesquelles éclate enfin, à celle heure, la lumière des révélations tardives. Il semble même difficile d'y asseoir pour Favenir un rêve parlementaire sérieux. On y verra toujours aux prises, d'un côté, la coalition des gros intéressés, qui ont su s'entendre, et qui viennent jouer sur cette scène officielle des rôles appris et répétés d'avance ; de l'autre, une foule divisée, aveugle, recrutée par le hasard : en peut-il sortir autre chose que des délibérations quasi muettes ou des tumultes inextricables? Souhaitons au petit actionnaire une soumission moins mécanique, une abnégation moins niaise : toute institution de contrôle est précieuse en ce monde. Mais ne nous berçons pas que sa vigilance, au milieu des détails infinis d'une gestion industrielle, puisse jamais arracher au gérant autre chose que ce que le gérant consent à laisser voir! Les assemblées d'actionnaires peuvent se faire les gardiennes de la moralité d'une entreprise et en savoir ce qui crève les yeux ; sur sa direction, sur ses risques, sur son avenir, elles ne seront jamais ni consultées, ni compétentes. La nature du gouvernement industriel, sa complication infinie, sa rapidité, le caractère conjectural, et souvent tout personnel

522 iNi»ou«s im: julks fkkicy.

de ses combinaisons ne compotlmit pas fÊms de dAnocralie.

11 tnai imuy d^aillears, en prendre son parti : po«r la dwectkm des fpnMies «Mnos « te jirumIs capiiani ont sur iâ petils une supériorité inconlesMHe. 4ia ^Mt dtaa -^H f au «■ industrie, deux sortes de prévoyance : Tune, mesquine dans ses vues, étroite dans ses habitudes, qui part d'un sentiment de conservation craintive, qui vit dans la pratique des profits minutieux et des petites économies. C'est la vertu des revenus bornés, qui ne savent et ne peuvent attendre. Ce n'est pas celle qui convient aux grandes affaires : il y faut la véritable prévoyance, celle qui possède Tart des sacriflces intéressés, et qui, sûre du pain du jour, peut ouvrir un compte à l'avenir. Le petit capital est incapable de ces calculs à longue échéance. Si loin que Ton compte mener son éducation industrielle, il lui restera toujours ce qu'on peut appeler le vice originel, l'impatience du dividende. La première compagnie des Iodes s'épuisa à distribuer des intérêts anticipés à ses actionnaires; les grandes compagnies de nos jours ont dû, malgré elles et malgré la loi, imiter, pour vivre, ce procédé de fils de famille mangeant leur bien en vert. C'est à ce prix qu'on garde les petits capitaux ; on sait assez comment on les attire. La Bourse est le lien fâcheux et précaire qui les attache à la grande industrie. Pour arracher les épargnes du grand nombre à leur apathie, la recette est connue : démocratiser l'agiotage. La leçon est déjà vieille : elle commence aux expériences de Law, pour finir aux emprunts du second Empire. C'est un enchaii^ment d'effets et de causes qui met à nu la vanité des lois répressives, et le vide des déclamations ordinaires, aussi justes, d*ailleurs, qu'impuissantes.

En vingt ans, c'est là qu'est venu aboutir le principe sociétaire : à l'abdication du petit capital. Les compagnies par actions, petites et grandes, sont tombées en oligarchie. lueurs administrations, électives en principe, sont, par le fait, inféodées. Ce qui y domine, c'est un certain nombre de financiers, d'entrepreneurs, de grands banquiers et d'agioteurs, tenant la télé des grandes affaires, couvant celles qui se créent, à demeure dans celles qui prospèrent, état-major inévitable, convives privilégiés du banquet des grosses primes et des sinécures. Cette classe est trop nouvelle pour qu'on se fasse d'elle une opinion définitive, trop mêlée pour qu'on la juge en

LA CONCENTRATION INDUSTliiELLi;. 5?3

masse. L'esprit d'agîolage et d'aventure y coudoie, à chaque pas, le génie des entreprises. Il y a les audacieux qui se perdent, et les sages qui font souche. Pour s'asseoirentre les gros bonnets de la ûnance, on sait assez ce que valent des victoires à la Bourse : des relations en haut lieu, voire un beau nom, toutes choses qui n'ont rien à démêler avec un idéal industriel. Si, du moins, ces parvenus de la haute finance légitimaient toujoui*s leur opulence par les travaux du chef d'industrie ! Mais on dit que leur grand art est de prendre à leur solde une main qui dirige, une tétc qui combine, des ingénieurs en renom, des directeurs éprouvés, tous gens qui ne sont pas des leurs. Il serait grave d'exploiter les affaires, au lieu de les conduire, et, pntrons des entreprises qui se fondent, de recueillir les bénéfices du patronage, en se débarrassant des risques, à la Bourse, au meilleur compte. Métier de parasite et de traitant; que de saisir au passage les affaires lucratives et d^agioter sur des actions 1 C'est rançonner le crédit des compagnies naissantes, tout comme les financiers d'autrefois levaient tribut sur le crédit du roi. Comme dans les fermes, il n'y faudrait qu'un peu de bonheur, assez d'intrigue, beaucoup de cupidité. Tous ces dons ne se sont pas enfouis dans la tombe où reposent les fermiers généraux.

Ces rapprochements et ces retours sont la désolante ironie de l'histoire. Entre l'ancien régime et la société moderne, n'est-ce pas la chaîne rompue qui se renoue ? Et pourtant, jamais idéal social eut-il à son service un arbitraire de réformateur plus souverain que l'idéal révolutionnaire? Dans le domaine industriel, corporations monopoles, aristocratie financière s'évanouissaient sans résistance, pour faire place à l'édifice nouveau d'un ordre économique légal et libre. Pour le réaliser, la Révolution avait tout pouvoir; mais, peu instruite de la position du problème, nullement frappée de sa complication, elle crut avoir tout fait en faisant table rase. Elle avait compté sans les ressources innombrables que rencontre toujours dans la masse des éléments sociaux l'inexorable réalité. Aux prises avec les faits, l'idéal de 1789 fut d'abord triomphant; la paix lui valut trente années d'un règne incontesté. Et quand l'industrie des transports, renouvelée par la vapeur, introduisit, la première, sur la scène, la grande association, la tradition révolutionnaire put se

ôi^l DISCOURS DE JULES FERRY.

flattei" un temps d'y troaver la conciliation suprême du principe de la possession individuelle et morcelée avec les nécessités du concours. Mais laissez passer dix années encore, et Tassociaiion conduira le petit propriétaire à Tasservissement, le grand capitaliste au monopole et à la dictature. L'esprit de 1789 avait mis, en toutes choses, la responsabilité à cOté de Tinitiative ; aujourd'hui, l'actionnaire est toujours responsable, mais il a des intendants qui ne le sont pas : à vrai dire, c'est une défaite évidente pour la théorie révolutionnaire.

Il en est une seconde, tout aussi significative.

Offrir aux actionnaires, c'est-à-dire à tout le monde, à cette heure, la garantie moi'ale des fondateui*s des grandes entreprises pour unique garantie, c'est leur demander un acte de foi trop héroïque, par le temps qui court. Les conséquences de cette situation intolérable étaient faciles à prévoir. La centralisation monarchique eut jadis le grand nombre pour allié dans sa lutte contre une féodalité oppressive. De nos jours, c'est pour assurer aux petits capitaux des garanties que le gouvernement est intervenu dans le régime des grandes compagnies ; à côté, et dans le même but, de grandes institutions de crédit se sont efforcées d'organiser l'association : deux forces qui ont poussé la concentration industrielle dans sa dernière phase, celle qui se précipite, comme nous allons le voir, depuis ravènement du second Empire.

On vient de voir à l'œuvre, dans l'organisation sociétaire de la grande industrie, l'élément intérieur et, en quelque sorte, fatal qui en trouble et pervertit l'équilibre. Il faut dire maintenant ce qui est venu du dehors la corrompre et l'asservir.

L'esprit d'association n'a pas gardé longtemps, en France, un caractère individuel. En 1838, il avait débuté par l'engouement, le ridicule et le scandale : livré à lui-même, il s'était commis aux coupeurs de bourse et aux flibustiers de la spéculation naissante; il s'était déconsidéré dans les Bitumes fantastiques, les Pirogues françaises elles Forges de Charenton. L'opinion s'en retira, découragée et défiante. Les premières émissions des compagnies de chemins de fer eurent affaire à un public hostile

OU indifférent : on ne trouvait pas d'agents de change qui daignassent en négocier les titres. Il fallut que le pouvoir y mit la main lui-même, qu*il ouvrit aux grandes lignes les ressources du budget, qu*il y jetât plus d*un demi-milliard, pour donner courage aux capitaux. A sa suite et, en réalité, sous sa garantie, Tesprit d'association reprit son essor, dans les spéculations effrénées des années 1845-46. On vit par là que le mouvement sociétaire, en France, est naturellement gouvernemental. Quinze années d'expérience ont confirmé cette observation décisive. Il n'est sérieux, animé, efficace que sous le patronage, avoué ou occulte, de l'autorité centrale. Quelque forme que prenne ce patronage : subvention directe, garantie d'intérêt, simple surveillance, le capitaliste en est avide; il lui en faut, tout au moins, les apparences. De là le rôle immense de la Société anonyme : ce n'est pas seulement, comme en Angleterre, un laissez-passer sans conséquence, donné à quiconque possède le capital qu'il annonce, c'est le sceau du gouvernement sur la grande industrie. On sait qu'ici, dans toute la force de l'expression, c'est le gouvernement qui autorise ; qu'il n'apprécie pas seulement la moralité des entrepreneurs, mais le but et l'avenir de l'entreprise. On le sait, ou l'on croit le savoir ; on croit surtout au contrôle de l'administration et à ses commissaires de surveillance.

C'est à la fin de 1852 que vint au monde le plus miraculeux enfant de cette humeur d'un peuple foncièrement gouvernable : la Société générale du Crédit mobilier. Jamais combinaison ne fut, à son apparition, et longtemps après sa naissance, plus généralement incomprise ; jamais fortune plus surprenante ni plus rapide.

Le Crédit mobilier, par ses appuis, par sa renommée, paises tendances, par sa constitution même et l'autorité dictatoriale qu'exercent ses administrateurs, est la société anonyme par excellence, et le point extrême de l'évolution que ce système industriel peut parcourir. C'est le banquier des sociétés anonymes, et, ici, le banquier, notez-le bien, c'est un maitre. Comme organisme industriel, comme procédé, il vient immédiatement après la Banque de France dans la série. La Banque centralise les lettres de change des particuliers et les fait circuler sous son estampille. La Société générale s'annonce comme devant

doubler de son crédit le crédit des grandes compagnies, des corporations, de TËtal et des communes, se substituer û leur signature, fonder, par Vmàtk de titre, lunité d'association. Ce qu'elle apporte à ces forces coltocUves, c'est le crédit, élevé, pour ainsi dire, à la seconde puissance, celui que Ton trouve à la Bourse, non sous forme d'engagemeals à court terme, mais de souscriptions qui s'immobilisent, à l'abri des facilités de liquidation que présente le marché, dans les actions ou les titres d'emprunts des compagnies. En elle-même, l'opération est familière à toute la haute banque* mais le Crédit mobilier l'exécute avec 60 millions de fonds social et un chiffre fabuleux d'obligations. Surtout, l'oiiginalité de la conception réside dans la pensée systématique qui l'inspire. Ennemi déclaré de la concurrence, il n'en veut même pas entre les compagnies, el, s'il commandite et stimule l'anonymat, c'est pour le concentrer, l'absorber, le réduire, et devenir — c'est le point important — l'intermédiaire unique qui reliera les petits capitaux à l'industrie. On se fait fort de donner ainsi, par la centralisation des placements, des garanties à la masse des petits propriétaires. Entre les diverses entreprises, plus de choix individuel, plus d'enquête impossible à faire, plus de risques inconnus à courir, plus de troupeaux d'actionnaires sans critique et sans défense. A la fois monnaie et placement, les obligations du Crédit mobilier, négociables comme le billet de banque, et portant intérêt au jour le jour, deviendront la caisse d'épargne de la société tout entière. Plus éclairée que la démocratie du capital, plus prévoyante et moins cupide que l'oligarchie finan- . cière, l'institution doit, en dernière analyse, épurer l'agiotage, régler la spéculation, discipliner Tespril d'entreprise.

Voilà le rêve, le programme, l'utopie de la Société générale. En fait, son secret est le monopole. A l'œuvre qu'elle poursuit, l'unité est nécessaire : elle est sa force, son but, sa raison d'être. A bon droit, elle déteste la concurrence : Ja concurrence ferait évanouir ses audacieuses rêveries, et la seule barrière qui l'en sauve, c'est un décret d'en haut. Aussi voyez-la, depuis 1852, activer la fièvre unitaire et fusionniste qui s'est empai*ée de l'industrie française : fusionner les salines de l'Est, fusionner les gaz et les omnibus, fusionner les lignes autrichiennes. Acquérir la meilleure part des actions qui les composent» désin-

LA COxNCENTRATION LNDUSTHIELLE. hil

téresser les gros capitalistes qui les dirigent ou les conservei* dans ses conseils, par ses administrateurs délégués régner sur ces annexes à la façon d*une métropole sur ses colonies : voilà toute son œuvre, et, ainsi, réduisant en vassale, pièce à pièce, la féodalité industrielle, on vise à Fabsorber dans une centi*alisation grandiose. Il y a de la modestie, de la part de celte royauté capitaliste, à ne vouloir ni sceptre ni couronne. Entre elle et le despotisme, où serait la difTérence? entre elle et VÈiaU qui poserait la barrière? L*Ëtat, qui Ta constituée, patentée, privilégiée; TËtat, qui tient dans sa main anonymat, fusion, monopoles; l'État, qui la verrait grandir, en recevrait-il des lois ou les lui dicterait-il ?

Une fois déjà, Tliisloire a vu la société française se livrer à un industriel sans titres politiques, sans parti et sans armée, et la Banque régner sur les âmes et sur les corps. Quand Law eut groupé sous une même direction les transports maritimes, la colonisation, la Banque, l'exploitation de la forme des impôts, il se trouva avoir embrassé toutes les branches du travail humain appropriées, de son temps, au régime des grands capitaux. lit tâche est plus complexe de nos jours, dans une phase de concentration universelle. Les saint-simoniens, qui Tont reprise, y ont mis un esprit égal et une philosophie plus résolue. C'est Law, avec moins d'utopie, plus de calme et plus do science. Mais c'est merveille de voir le génie industriel, spéculant sur le même problème, se répéter à si longue distance. Cette Compagnie maritime, une des pierres d'achoppement de la Société générale, qui devait relier les colonies à la mère patrie, régulariser l'émigration, donner au négoce les paquebots transatlantiques, à l'agriculture le guano du Pérou, au peuple les viandes de la Plata, et qu'on vient de ranimer avec une subvention, n'est pas sans parenté avec la Compagnie <les Indes. Les obligations du Crédit mobilier n'ont-elles pas reproduit toutes les promesses du billet de banque? N*est-c<^ pas, des deux côtés, le même art de la prime et du report, des émissions qui s'échelonnent et qui s'entr'aident, des fusions qui se combinent et s'encouragent, une fortune presque égale dans la hausse et dans la baisse, les mêmes miracles de ressources inépuisables ?

Le Crédit mobilier n'est pas un fait isolé: c'est une école. A

bîS ' DISCOUBS DE JULES FEKKY.

sa suile, on a va surgir, de 1852 à 1856, sur tous les points de TEurope industrielle, des Sociétés financières, formées à son image, et, comme lui, destinées au patronage des grandes compagnies. Paris naguère en comptait trois, l'Espagne tout autant, la Sardaigne une, TAIIemagne une vingtaine. On les a vues remuer les millions par centaines, donner 300 millions aux chemins de fer suisses, 350 aux chemins 4le fer autrichiens, 600 aux chemins de fer espagnols, 800 aux chemins italiens, 2 milliards aux chemins allemands, 4 milliards aux chemins français. A côté de telles splendeurs, il serait cruel de rappeler les mésaventures de V Union financière et la catastrophe de la Caisse générale. Pour juger, d'ailleurs, ces aspirations raisonnées vers la dictature induslrielle, il n'est pas besoin de jeter sur leur avenir des paroles de mauvais augure. En cas de réussite, leur moindre défaut serait de manquer leur but. Ces grands appareils ne peuvent vivre que par le monopole ; et s'ils comblaient Tambition de leurs fondateurs, ils auraient le tort d'être les assises, toutes préparées, d'un despotisme moiûs intelligent, à coup sûr, moins mercantile, mais, en revanche, plus populaire. Ce n'est pas sans raison que l'État les favorise : le pouvoir qui leur distribue les concessions est sûr de leur humilité : il est derrière elles comme un tuteur et comme un héritier, tout prêt à hâter leur mort, si la succession lui paraît bonne à recueillir. Ils le servent, en somme, dans cette œuvre de centralisation industrielle qu'il est dans sa nature de poursuivre. Son œuvre, à lui, est moins bruyante, parce qu'il lui importe moins de persuader avaut d'agir; elle marche d'un pas plus lent, mais plus sûr, comme marche une tradition.

Aussi, gouvernement parlementaire ou gouvernement personnel, gouvernement de publicité ou gouvernement de discrétion, chacun, k son tour, a mis l'épaule aux roues et poussé le char en avant. Qui a fondé le monopole de la Banque de France ? Le premier Empire. Qui l'a confirmé solennellement, consacré après discussion? Le gouvernement de 1830. Qui a étendu sur la France entière le réseau du privilège, et fusionne d'autorité les banques départementales? La République de 1848. Il est vrai que le second Empire a fait, pour la commune tradition, plus que tous les autres ensemble. Le gouvernement actuel a joué, dans la phase industrielle que j'étudie, le rôle

U CONCKNTKATION IIS'DUSTKIELLK. 529

d'an initiateur. Avant lai, si la concentration gouvernementale était loin d'être impopulaire, le régime des grandes compagnies à peu près libres n'avait de racines ni dans l'esprit démocratique, ni dans les habitudes adminisU*atives. Les assemblées bourgeoises voyaient de mauvais œil ces coalitions capitalistes ; la presse indépendante était loin de leur faire fête. Une révolution survint, qui balaya le régime parlementaire, imposa silence à la démocratie, mit la presse en état de siège. Il fallut rendre alors à la société, en vie végétative, ce qu'elle perdait en vie morale, improviser les grandes choses industrielles qui ne consolent pas les âmes élevées, mais dont les masses se repaissent. La nécessité inspira bien le nouveau pouvoir. Il ouvrit la lice aux grands capitaux, il encouragea l'anonymat, il livra le marché de la Bourse à l'ambition gigantesque des grandes Sociétés de crédit; il vit d'abord sans déplaisir que la spéculation communiquât sa fièvre à toutes les classes. Il est curieux de comparer la politique industrielle de l'Empire et celle du gouvernement parlementaire sur un terrain commun : les chemins de fer. Certes, au premier abord, la plus impériale des deux n'est pas celle qu'on pense. La loi de 1842 élail fille des jalousies administratives : désespérant de l'industrie privée, mais redoutant ses grandeurs, elle essayait d'une transaction qui la frappa d'impuissance. Ce fut le régime des concessions de 40 ans, des exploitations divisées, des embranchements isolément concédés, des subventions directes du Trésor. En 1852, s*est ouvert un nouvel avenir. Les concessions centenaires et les fusions firent des compagnies de grandes puissances ; les tronçons épars se groupèrent, l'unité d'administration se substitua aux fractionnements et aux guerres intestines, les frais généraux d'exploitation s'abaissèrent. On en sait les conséquences. Telle ligne délaissée naguère, inachevée, languissante, rétrocédée à l'État par la faiblesse des concessionnaires, semble aujourd'hui avoir fait un pacte avec la fortune; les garanties d'intérêt ont remplacé les subventions, et c'est avec des capitaux privés que le réseau s'exploite et s'achève. Avec des habitudes plus discrètes et une conscience moins sûre d'elle-même, c'est à ce point que se fût tenue ladminislration française. Mais elle semble n'avoir émancipé la grande industrie que pour mettre en vasselage sa virilité. Le gouvernement lienl

J. Frery, Diêcottriy VII, 34

SOUS sa main la Banque de France, dictateur de l'escompte dans la France entière, qui fait à son gré Tabondance et les crises, le calme et la tempête. Il tient le Crédit foncier, second monopole imposé de force aux Sociétés foncières librement écloses; il lui donne ses staluls et ses gouverneurs. Être la seule banque anonyme, comme le Comptoir d'escomple, c'est encore un monopole, car l'anonymat c'est la perpétuité : sans TÉtat, celui-ci ne peut changer une lettre à ses statuts, choisir son directeur, déplacer une succursale. C/est, d'ailleurs, enFrance, un immense privilège que de pouvoir montrer l'attache du pouvoir, d'être paré de son intimité, désigné à ses bonnes grâces. Le public y regarde fort, et l'administration ne se fait pas faute d'afficher ses préférences. On se succède dans sa faveur changeante, mais l'emploi n'est jamais vacant. Elle fait le Crédit mobilier, le comble longtemps, puis l'arrête au fort de sa croissance : sa main s'en retire, et pousse, depuis lors, le Crédit foncier dans l'ornière fleurie de son bon vouloir. Ainsi se centralisent les prêts pour le drainage, les emprunts des communes et des déparlements, le Crédit agricole, hier le Sous-Comptoir des entrepreneurs, demain peut-être les prêts à l'industrie.

Ainsi succèdent aux premières fusions des lignes de chemin de fer, que le gouvernement n'avait fait qu'encourager, la période des fusions imposées, les six grands commandements industriels (s'il est permis d'emprunter une expression spirituelle et vraie aux débats parlementaires), la loi du 11 juin 1859, la garantie d'intérêt accordée au nouveau réseau, et tout annonce que l'intervention de l'État ne restera pas en si beau chemin! La loi de 18S9 a empêché la chute du crédit affaissé des compagnies ; elles plient néanmoins sous le fardeau de tant de ligues nouvelles, sans trafic actuel et peut-être sans avenir. Sous les apologies pompeuses, sous l'appareil menteur des fictions financières, une vérité se fait jour : c'est du crédit de l'État que subsistent les compagnies. Aussi, tandis que la tutelle administrative, plus pesante de jour en jour*, taille, en maîtresse, dans leurs tarifs; tandis que les inspecteurs des finances, appelés par la garantie, installent dans leurs bureaux un contrôle détesté, les voix les plus autorisées à parler en leur nom somment

1. Pétition des présidents des Compagnies, citée par M, Bartholony dans son Simple exposé de quelques idées financières et industrielles, Paris, 1859.

La CONCÈNTRAtlON INDUSTRIELUC. 531

TEtat non plus d'être leur caution, mais d'emprunter directement pour elles, et de leur livrer enlin, sans marchander, la puissance, aujourd'hui sans rivale, de son nom et de son crédita Préleur de Tagriculture pour le drainage, préteur de l'industrie pour le renouvellement de son matériel, pourquoi Tadministration ne deviendrait-elle pas le banquier des compagnies ? Vienne alors l'emprunt de paix, qu'on annonçait naguère, et rËtat pourra, tout à son aise, dessécher les marais, peupler de railways les solitudes, se livrer sans contrainte aux œuvres improductives qui donnent de son incapacité économique de si fastueux témoignages. Ainsi va l'action administrative, poursuivant, pamllëlement à la concentration spontanée de la grande industrie, une œuvre de centralisation à la fois plus facile et plus dangereuse. Son humeur naturelle l'y convie, ses traditions, plus que son habileté l'y soutiennent, la démocratie routinière l'applaudit, l'opinion publique enfle ses voiles, et sa popularité s'accroit de tous les scandales que commettent les modernes traitants.

Je m'arrête à ce point, où la Concentration industrielle, pervertie par le tempérament historique de la France, menace de se perdre dans cette énervante et monstrueuse unité, si bien nommée naguère Y Empire industriel. Il faut conclure, s'il est possible. Du phénomène, considéré dans ses diverses phases, dans son évolution naturelle, dans ses déviations successives, que faut-il espérer, que peut-on craindre ?

Beaucoup d'esprits désapprouvent, dans son principe même et dans son point de départ, la révolution qui s'accomplit dans les forces dirigeantes de l'industrie. Ils déplorent le règne des grands capitaux, sous quelque forme qu'il se présente. Esprits chagrins ou timides, en face d'un avenir inconnu, ils ont, sans doute, la partie belle. Naguère, peuvent-ils dire, en assurant la concurrence, la division du capital assurait l'indépendance d'un grand nombre de travailleurs ; en dispersant la richesse, elle en divisait les abus. Le nouveau système, au contraire, dis-

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