Simple exposé ^ etc
simule, à peine des tendances aristoci*aliques, des dispositions au parasitisme et au monopole, tous les vices de la force sans règle et de Tégoïsme sans contrepoids. En mettant à si haut prix le commandement industriel, il recule démesurément le but offert à Ténergie du travailleur, il décourage les efforts du grand nombre. Reste, à la poursuite du nouveau pouvoir, une minorité aventureuse, qui donne un tumultueux spectacle d ambitions sans scrupule et de compétitions sans frein. N'y a-til pas là, au moins en germe, tous les excès d'une féodalité d'un nouveau genre, moins brutale que l'ancienne, mais également fondée sur l'exploitation des faibles?. Celle-ci mettrait àla place du servage le salariat universel ; elle remplacerait l'ardeur batailleuse par l'esprit d'agiotage, l'orgueil du rang par l'orgueil de l'or, les violences de Tépce parla vénalité des âmes. Dès à présent, le monopole menace les intérêts légitimes ; un égoïsme repoussant envahit nos mœurs, et la dignité humaine s'en va dérivant vers deux écueils mille fois plus redoutables qu'une brutalité passagère : la dégradation de l'idéal social et l'abaissement des caractères.
Cela se dil, s'écrit, se murmure ; c'est, à coup sûr, l'expression d'une révolte généreuse contre le présent, d'un souci légitime de l'avenir : mais la question a des côtés plus vastes qu'il n'est permis ni de méconnaître ni d'amoindrir.
A cette heure, quoi qu'on fasse ou qu'on regrette, l'existence matérielle des sociétés tend à se concentrer tout entière dans une sphère d'activité pacifique et laborieuse. Le reste n'est que désordre ou non-sens. C'est pour celaque de nos jours l'organisation de l'atelier social est le grand objet des hommes d'État, la thèse favorite des réformateurs. Mais il y faut d'autres façons que l'arbitraire des politiques, les scrupules du moraliste, l'idéal du novateur. L'homme ne crée pas, dans l'ordre économique plus qu'ailleurs, les lois fatales qui le régissent : il met sa gloire à les découvrir, sa sagesse à les suivre. Condamné à produire, il ne choisit à sa guise ni le but ni la méthode. Dans une société qui ne souffre plus qu'on exploite, au profit de quelques-uns, le travail du grand nombre, le problème industriel se pose ainsi: amener progressivement les masses aux satisfactions de la vie sociale, et, dèslors, réduire incessamment les frais de production, pour mettre à la portée de leurs justes exigences un bien-être
de moins en moins coûteux à acquérir. C'est à quoi tendent les capitaux agglomérés, la grande production, la substitution de la manufacture à Tindustrie parcellaire, et la machine à la main d'œuvre. Qu'importe que ces moyens soient ou non les meilleurs, s'ils sont les seuls qu'admette la nature ? On ne discute pas une loi naturelle, on ne s'emporte pas contre le cours nécessaire des choses. Les tendances industrielles se développent à. leur heure, dans la série des faits sociaux ; il n'est question ni de les aimer, ni de les haïr, mais de les comprendre : c'est qu'elles ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, pas plus que les lois qui président au retour des saisons ou qui règlent la chute des corps. Il n'y a pas autre chose à répondre, à un certain point de la controverse, aux détracteurs de la grande industrie.
Mais, si l'industrie concentrée est un fait qui s'impose, je n'entends point qu'on se livre à ce nouveau maître avec insouciance, qu'on lui prèle des vertus qu'il ne peut avoir. La société a sur les puissances qu'elle abrite dans son sein des droits inaliénables. Monopoles concédés, monopoles de fait, relèvent également de son contrôle. Toutes les forces déréglées doivent reconnaître ce pouvoir de répression supérieure qui s'exerce au profit de la liberté, de la dignité humaine, de la bienveillance universelle. Le progrès n'est pas d'y substituer le règne d'un immoral laisser-faire. Au contraire, avec la civilisation, les liens du devoir social se fortifient et se resserrent. L'organe accoutumé de ces règles souvei-aines, c'est l'Étal, avec sa haute tutelle, sa police perfectionnée, l'innombrable cortège de ses fonctionnaires. De ce côté, l'industrialisme, en France, ne manquera jamais de contrepoids. Il n'y rencontrera, de longtemps, un pouvoir judiciaire trop indulgent, une administration trop discrète. La machine administrative est, à la fois, savante et simple, et ses frottements sont si faciles qu'un enfant la ferait marcher. La question serait par là résolue, les susceptibilités morales satisfaites, si l'intervention gouvernementale ne mettait par elle-même en péril, je ne dis pas seulement les intérêts de la liberté, mais les destinées de Tindustrie. Attendez-vous de l'Étal, invoqué de toutes parts comme un sauveur, assuré d'avoir les mœurs nationales pour complices de ses empiétements, qu'il modère son humeur entreprenante, et qu'il soit, pour lui-même,
d'une défiance que le pays ne lui montre pas? Qui lui persuadera que le pouvoir de réprimer n'est nullement le pouvoir de conduire ; que, pour contenir les cupidités dépravées, il n'a besoin de se faire conducteur de travaux ni chef d'industrie ; qu'il ne doit trouver dans les compagnies industrielles ni des fonctionnaires bien dressés, ni de complaisants serviteurs ? Si pourtant rien ne Tarrôte sur la pente qui l'entraîne, il faut se résigner à voir l'esprit administratif se substituer à l'esprit industriel, traînant à sa suite la routine et l'indifférence. Ainsi l'impulsion hautaine et languissante d'un grand ministère remplacerait l'initiative inquiète, l'ardeur intéressée des chefs d'industrie ; le sentiment de la responsabilité s'affaiblirait, avec le sentiment de la surveillance chez les agents secondaires, les institutions de crédit deviendraient des expédients financiers la grande industrie un ressort politique!
La concentration du capital, que les nécessités de la production peuvent seules légitimer, serait encouragée à tout propos, non comme économiquement préférable, mais comme politiment plus commode. Les fusions, imposées aux Compagnies, dépasseraient la limite au delà de laquelle l'unité d'administration cesse d'être une économie. L'industrie des transports, développée sans tenir compte du trafic qui l'alimente, s'animerait d'une vie factice, dont le souffle gouvernemental serait l'âme. C'est ainsi que la bureaucratie finit par écraser, sous le poids de ses fausses grandeurs, l'inspiration individuelle et le ressort de la liberté.
Entre l'oligarchie financière^ quil'exploite et la centralisation qui l'asservit, la grande industrie serait-elle, un jour, forcée de choisir? En France, il est permis aux pessimistes de se placer dans cette triste alternative. Mais la France ne contient pas, par bonheur, toute l'expérience de la moderne industrie. Il est un pays qui semble avoir le privilège d'élever, avec des éléments sociaux semblables aux nôtres, des constructions toutes différentes. Les grands traits de notre développement s'y reproduisent, mais sous des influences qui tantôt les redressent et tantôt les dévient, comme on voit des milieux divers briser inégalement un même rayon de lumière. L'Angleterre nous a devancés dans les voies de la grande industrie ; elle a dû côtoyer les mêmes écueils, rencontrer les mêmes problèmes.
Elle a su pourtant se ganler de la féodalité industrielle sans tomber dans la dictature. Des habitudes sociales différentes, une autre distribution des capitaux, un parti pris général de self-govemment industriel, ont relégué sur le second plan tout ce qui domine le mouvement français. N avons-nous rien à tirer de cet exemple ? La question mérite d'être approfondie: elle fera lobjet d'une seconde étude. Mais ce qu'il est permis d'affirmer, pour ainsi dire à première vue, c'est que la liberté politique de l'Angleterre joue un grand rôle dans les destinées de son industrie. C'est un merveilleux contrepoids au despotisme des grands capitaux. A prendre la situation la moins favorable, en apparence, ne voit-on pas, en Angleterre, le salariat lui-même abriter l'indépendance? L'ouvrier de Sheffield ou de Bradford n'est point associé à la possession du capital ; mais il a la presse la plus libre du monde pour apprendre ses droits, le meeting pour les proclamer, la coalition pour les soutenir. On l'étonnerait fort en lui parlant de son servage. Ce sont les maîtres, au contraire, qui trouvent, dans ces masses bruyantes, formées à la tactique de la liberté, d'infatigables surveillants. Le propre d'un régime de libre discussion est d'organiser dans la société des forces morales, l'esprit public, la vraie discipline : on n'achète ni ne dédaigne l'opinion d'un peuple libre. Mais le dépérissement de la vie politique, l'apaisement forcé de la controverse, l'habitude du silence et de la satisfaction livreraient la société à tous les périls qui sont le fait de l'état industriel, aux déprédations de la gent financière, aux bonnes intentions gouvernementales, en un mot à la dictature économique, tempérée par l'agiotage et viciée par l'esprit d'aventure.
Jules Fbrry.
Un collaborateur de H« Jules Ferry.
Charles Zévort.
Les sujets traités dans notre publication étaient si multiples et la personnalité de M. Jules Ferry si prépondérante qu'il ne nous a pas été possible, k notre grand regret, de mettre en relief le dévouement et les mérites de ses principaux collaborateurs : car, si l'ancien président du conseil a rencontré sur sa route des adversaires impitoyables et acharnés, il a eu, par contre, la bonne fortune de conserver des amitiés dévouées et des concours précieux.
L'un de ses plus éminents lieutenants au département de l'Instruction publique a été, à coup sûr, M. Charles Zévort. Son fils, M. E. Zévort, le distingué recteur de l'Académie de Caen, l'historien de la Troisième République^ nous communique, à la date du 24 janvier 4898, un document intéressant, qui n'est pas seulement un éloge de M. Charles Zévort par son ancien chef, mais, comme le dit avec raison notre correspondant, « l'opinion très réfléchie de M. Jules Ferry sur la réforme de 4880, et sur l'orientation qu'il convient de donner à l'enseignement secondaire. »
Voici cette lettre, que M. Jules Ferry adressa, en 1887, après la mort de M. Charles Zévort, au directeur de la Revue de VEnseignement secondaire et supérieur ; elle se trouve dans le numéro de cette Revue qui porte la date du 15 novembre i887 :
Au Directeur de la Revue de VEnseignement secondaire et supérieur.
MONBIEUR,
En me conviant à dire quelques mots de M. Zévort aux lecteurs de la Revue de VEnseignement secondaire^ vous vous êtes rappelé que j'ai été, pendant plusieurs années, celles qui marquent le point culminant de cette vie si active et si féconde, le témoin, le confident, l'associé de ses pensées et de son labeur. M. Zévoi*t a prescrit à ses amis de se taire devant son cercueil, mais il n'a pu nous imposer le silence sur ses travaux et sur son