‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 107 sur 108 · CHARLES ZÉVORT · texte numérisé non relu

CHARLES ZÉVORT

nom. C'était une âme haute, naturellement austère, peu sensible à la louange, uniquement touchée du devoir accompli. Il s'était fait de l'abnégation personnelle une seconde nature, et sa modestie s*alliait sans effort, comme cela se voit dans d'autres sphères, chez les hommes de guerre, par exemple, aux qualités du commandement. Il avait le goût du pouvoir, sans doute, il savait Texercer, mais il se subordonnait, s'effaçait volontairement. Il aimait Faction, et détestait le bruit. Il ne cherchait ni le profit, ni la gloire. Il considérait l'administration comme une œuvre impersonnelle et collective. Il y laisse de belles œuvres qui lui survivront, mais il ne demandait pas à les signer, et il en reportait systématiquement tout Thonneur aux autres, à ses collaborateurs, à son chef, au Gouvernement dont il était l'impeccable serviteur. Nous ne sommes pas tenus à la même réserve, et nous devons mettre à son vrai plan cette rigide et noble figure. M. Zévort ne fut pas seulement un travailleur infatigable et passionné, un chef de service incomparable, un administrateur laborieux, et dévoué jusqu'à l'oubli complet de lui-même, et Ton peut dire jusqu'au suicide. Cet esprit, qui ne dédaignait aucun détail, était ouvert à toutes les vues d'ensemble. Cet homme d'autorité était tout le contraire d'un homme de routine.

Il avait la passion, le culte de l'ordre et le sens du progrès. Les années et les épreuves avaient glissé sur lui sans refroidir son cœur, sans affaiblir sa foi robuste dans la raison humaine. Il avait soixante-trois ans quand je l'appelai à la direction de l'Enseignement secondaire. Mais, en lui, rien n'avait vieilli. Tel nos pèresl'avaient connu, dans les premières et brillantes étapesde sa jeunesse, au temps où son enseignement philosophique déchaînait contre lui les passions uUramontaines, tel il était demeuré, avec la même chaleur d'âme, la même verve mordante, la même sûreté de parole et de bon sens. Nous fûmes d'accord tout de suite sur le but à atteindre. Il y avait dans l'Université — dans ce que la loi de 1850 en avait laissé debout — des institutions à refaire, des droits à reprendre, des études à rajeunir et à transformer. On engageait à la fois deux batailles : l'une au dehors contre les partis, l'autre au dedans contre les routines. La seconde devait être la plus longue et la plus rude ; M. Zévort s'y jeta avec décision, avec allégresse.

Il se faisait, quoi qu'on en ait pu dire, delà réforme des études classiques, vainement tentée huit ans plus tôt par M. Jules Simon, l'idée la plus claire et la plus étendue. Il y portail la double préoccupation de Tantique et précieux héritage qu'il importe de conserver, et des nécessités impérieuses, des forces sociales nouvelles qui briseraient les vieux cadres, si Ton ne savait à temps les élargir. Nul ne connaissait mieux que lui le prix des «bonnes lettres» et des langues anciennes, — car nul ne les avait plus sérieusement approfondies, et c'était un des rares «hellénisants» de ce temps-ci — ; mais il comprenait à merveille qu'il faut jeter du lest pour les sauver.

J*ai vu de près ces grands débats du Conseil supérieur de 1880, où l'Université, réveillée et affranchie, a donné le spectacle peu ordinaire d'une vieille corporation qui se réforme elle-même, qui consent à revenir sur ses traditions, à reviser ses méthodes, qui fait avec réflexion, avec maturité, non dans une heure d'enthousiasme, dans une nuit du 4 août universitaire, le sacriflce de ses préjugés, et chose plus rare, s'il est possible, le sacrifice de ses habitudes. Dans cette assemblée d'élite, dont la bonne volonté égalait le savoir, et dont la liberté fut absolue, l'action du directeur de l'enseignement secondaire fut souvent prépondérante. Il n'était pas de ces esprits irrésolus, hardis dans la doctrine, mais timorés dans la pratique, qui reculent, au moment d'agir, devant leurs propres conceptions.

Il représentait, au milieu de tant d'hommes éminents, l'esprit de suite et la décision. Les affaires les plus chaudes s'engagèrent sur les programmes des classes de sixième et de cinquième: fallait-il reculer d'une année ou de deux l'étude élémentaire des deux langues classiques? Le combat fut rude, la victoire longtemps incertaine : sa parole incisive et sobre, sans ornements et sans défaillance, allant comme une flèche droit au but, entraîna les hésitants. Ce fut la vraie bataille, car personne alors ne songeait à défendre le vers latin, et le discours latin n'eut pas même, s'il m'en souvient bien, l'honneur d'une oraison funèbre

Sur tout cela, paraît-il, il n'y a pas chose jugée, et le plan d'études de 1880 rencontre toujours, en des camps très divers, des détracteurs que rien ne lasse,

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