‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 12 sur 108 · LE MINISTÈRE GOBLET · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE GOBLET

Les troubles profonds, les agitations maladives, les incidents extraordinaires qui signalèrent Tannée 1887, ne sont que la conséquence logique et presque fatale de Tanarchie politique où se débattait le pays depuis le 30 mars 1885. Une nation qui ne se sent plus conduite par la main ferme d'un homme d'État digne de ce nom, est forcément livrée aux sopbismes des charlatans et aux intrigues des aventuriers sans scrupules. Les foules inconscientes et séduites abusent de la liberté pour porter des coups mortels à la liberté elle-même ; dans ces périodes d eflarement qui suivent les grandes crises politiques, elles cherchent instinctivement un sauveur, sans regarder à la qualité des nouvelles idoles, et, incapables de se rendre compte de la grossièreté cynique des moyens employés par les entrepreneurs de dictature, elles en veulent presque aux bons citoyens qui, par leur sang-froid et leur courage, ont assuré la victoire définitive de Tordre légal, dédaigneux qu'ils sont des calomnies passagères, mais pleins d'espoir dans la justice tardive de la postérité !

L'année 1887 a vu se produire, au milieu de la lassitude générale, la lutte violente de deux courants : Tun qui tendait au renversement de la Constitution républicaine et à la création d'une dictature militaire, équivoque et brouillonne, point de ralliement des régimes abolis et des factions vaincues; l'autre qui voulait remettre Tordre dans l'État et rendre à la République son prestige et sa force. Les deux antagonistes sont le général Boulanger et M. Jules Ferry. Le premier a derrière tons les mécontents, tous les agités, tous ces appétits, toutes ces haines, tous ces rêves confus qui flottent dans les bas-fonds des démocraties jalouses ; Tautre, tombé du pouvoir, non pas sous le poids de ses fautes, mais sous TefTort des lâchetés ambiantes, isolé, trop confiant peut-être dans le réveil du bon sens public, n'en reste pas moins sur la brèche, prêt à faire face aux violences des aventuriers.

Les incidents extérieurs les plus graves vinrent bientôt augmenter les alarmes des Français qui n'avaient pas entièrement perdu le sens politique. Grâce à la bonne volonté du Sénat et à Tattitude assez énergique de M. Goblet devant la Chambre, on avait flni par voter le budget de 1887, qui fut promulgué le 27 février. Le cabinet obtint même, le 30 mars, le vote d'un crédit complémentaire pour le personnel central du ministère des finances, crédit que la Chambre avait repoussé le mois précédent. Le 22 mars, le projet de budget pour 1888 était déposé par M. Dauphin, et la nouvelle commission, élue cette fois au scrutin de liste, avait nommé président M. Rouvier. On était tout aux préoccupations financières, quand ï Agence Havas publia un télégramme de Pagny-sur-Moselle, 21 avril, qui annonçait l'arrestation par la police allemande de M. Schnaebelé,. commissaire spécial français à la gare de Pagny-

sur-Moselle. L'arrestation avait été opérée, sur la ligne-frontière, par deux agents vêtus de blouses blanches, et à la suite d'un rendez- vous donné pour affaires de service par le commissaire de police allemand d'Ars-sur-Moselle. Le guet-apens était manifeste. Une pareille violence causa naturellement une émotion immense, entraîna une panique à la Bourse et Tarrêt presque complet des affaires. Par bonheur, le président de la République exerça sur le cabinet, dont plusieurs membres, tels que le général Boulanger, ne brillaient pas par les qualités qui font les diplomates, une influence très heureuse; et M. Flourens, par une note du 23 avril, démontra irréfutablement que la police allemande avait tendu à M. Schnaebolé un véritable piège. L'opinion de tous les gouvernements européens se prononça pour nous, et M. de Bismarck, dépité d'avoir manqué sa tentative de provocation, dut annoncer, dans une note du 28 avril, que M. Schnaebelé allait être remis en liberté. Mais l'alerte avait été vive, et tous les bons citoyens comprenaient instinctivement que, plus que jamais, il convenait de ne pas remettre la direction des affaires du pays à des mains brouillonnes et téméraires. Or, le général Boulanger, ministre de la guerre, dans l'intérêt de sa popularité et de son ambition, exposait constamment la France à de graves dangei's par ses manifestations intempestives et tapageuses. C'est ainsi qu'en mai, au lendemain de l'affaire Schnaebelé, il faisait bruyamment annoncer, avec Tautorisation du Conseil des ministres, qu'il allait demander des crédits pour mobiliser en automne un des corps d'armée de l'Ouest ou du Midi : aussitôt les journaux allemands réclamèrent la mobilisation de deux corps d'armée, et la Gazette de la Croix demanda même la mobilisation de toute l'armée impériale. Le ministre de la guerre fil annoncer aussi qu'à la fêle militaire du 31 mai, qui devait avoir lieu à l'Opéra, un décor représenterait le soir d'une victoire^ avec la lente du général en chef et dans le lointain les feux de bivouac des avant-posles. Si vives furent les protestations de la presse contre ces fanfaronnades ridicules, qu'on dut renoncer au projet. De son côlé, M. Goblet, dans son discours-programme, du 7 mai prononcé au Havre, disait que « le temps des épreuves n'était peut-être pas encore passé..., que la France serait prête, s'il le fallait, h faire face à d'injustes agressions ». Un malaise général régnait. On savait que le vieil empereur d'Allemagne était mourant, que son fils atné était lui-même gravement atteint, et Tavènement prochain du prince Guillaume, auquel on prêtait un caractère cassant et ambitieux, paraissait gros de menaces. La session ordinaire des Chambres s'ouvrit le 10 mai, au milieu de ces inquiétudes, et Ton reprit le laborieux enfantement du budget. Le ministère Goblet s'élant déclaré impuissant à faire plus de 12 700 000 d'économies, la commission, par l'organe de M.Pelletan, l'invita à faire de nouvelles propositions, et, dans la séance du 17 mai, la Chambre, après avoir entendu MM. Goblet et Dauphin, rejeta, par 275 voix contre 257, l'ordre du jour de confiance présenté par M. Anatole de la Forge. M. Jules Ferry, pour la première fois

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