‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 13 sur 108 · LK MINISTÈRE BOUVIER · texte numérisé non relu

LK MINISTÈRE BOUVIER

depuis longtemps, vota avec l'opposition, ainsi que MM. SpuHer, Ha} nal et Méline. C'est que tout le monde sentait qu'il fallait à tout prix renverser un cabinet qui se solidarisait avec le général Boulanger, que soutenaient, avec une violence significative, 17n(r(insigeanl et la Lanterne, en faisant appel aux désordres de la rue.

Lé ministère RouTier, du 30 mai 1887.

Le ministère Goblet ayant remis sa démission au président de la République après la séance du 17 mai, M. Grévy fit d'abord appeler M. de Freycinet qui ne put aboutir dans ses négociations, par suite de son refus de changer le titulaire du portefeuille de la guerre. M. Duclerc échoua également; l'opposition de la droite et une démarche de M. de Mackau à TÉlysée entraînèrent sans doute l'avortement d'une combinaison Floquet. Enfin, M. Bouvier réussit, le 30 mai, à constituer un cabinet avec MM.Mazeau, Flourens,Fallières,le général Ferron, Barbey, Spuller,deHérédia,Dautresme, Barbe comme collaborateurs. Le général Boulanger, contrairement à l'usage, crut devoir adresser, en quittant le pouvoir, un ordre du jour, d'ailleurs insignifiant, « aux officiers, sous-officiers et soldats ; » et M. Rouvier, le nouveau président du Conseil, présenta le 3i mai à la Chambre une déclaration très sobre, ofi il conviait « tous les républicains, tous les patriotes à une œuvre de travail dans l'apaisement ». Il obtint le rejet d'un ordre du jourde défiance par 285 voix contre 139. La fureur de l'extrème-gauche et des boulangisles se traduisit aussitôt par une campagne violente des journaux révolutionnaires contre le cabinet qu'on dénonçait comme le complice et l'instrument de la réaction; en même temps, les mêmes feuilles couvraient de louanges dithyrambiques le général Boulanger, qui avait, suivant elles, le vrai patriotisme et faisait peur à l'Allemagne. Le général ayant été nommé au commandement du corps d'armée de Clermont-Ferrand, ses partisans organisèrent une grande manifestation pour le 8 juillet, date assignée à son départ. Il y eut, à la gare de Lyon, des scènes de désordre que la police ne réprima qu'avec mollesse. Le 14 juillet, à l'occasion de la revue de Longchamps, les partisans de l'ancien ministre de la guerre, dirigés par la Ligue des patriotes, sifflèrent le général Ferron et poussèrent les cris de : « Vive Boulanger ! A bas Ferry! », car la mauvaise foi avait accrédité cette légende odieuse que Jules Ferry, le principal adversaire du général Boulanger, était l'homme-lige de l'Allemagne M Mais le sang-froid des bons citoyens

1. Paulus, le Tyrlée de la Scala, créa, à propos de celte revue du 14 juillet qui fut le point de départ de la campagne des brochures boulangisles, un nouveau chant national, intitulé En revenant de ta Revue: Oais et contenta.

Nous étions triomphants De nous voir à I^ngcbamps T^ cœur à l'aise...

Tous les cafés-concerts suivirent et chantèrent d'autres complaintes ;

fit justice de ces manifestations ineptes. MM. Spaller, de Hérédia, dans leurs discours de Lyon, Rouen, Dieppe et Seniis, ouvrirent les yeux des électeurs sur les dangers que courait la liberté. Enfin, M. Jules Ferry, mis en cause personnellement par les boulangistes, prononça, le 24 juillet 1887, au banquet d'Épinal qui clôturait le concours fédéral de tir des sociétés vosgiennes, un vigoureux discours où il stigmatisa « le Saint- Arnaud de café-concert »'. Le Temps ^ en donne l'analyse qui suit :

DUconrs d'Ëpinal, du 24 jniUet 1887.

M. Jules Ferry a développé cette idée que les sociétés de tir représentent fort exaclemenl le patriotisme tel qu'il doit être compris et pratiqué, c'est-à-dire le patriotisme qui travaille et qui se tait, si différent du patriotisme bruyant, tapageur et stérile qui est en honneur dans certains milieux. Les sociétés de tir ne font pas de manifestations : elles travaillent silencieusement non à remplacer l'armée, mais à lui préparer des éléments plus aguerris. En cela, elles ressemblent à l'armée elle-même, qui travaille depuis dix-sept ans à la reconstitution de nos forces avec une abnégation et une modestie qu'on ne saurait trop louer. Il faut être vraiment bien aveugle ou bien ignorant pour croire que rien ne s'est fait dans l'armée que depuis deux ans : Tarmée était réduite en poussière au lendemain de nos désastres ; il fallait tout refaire : le personnel, les règlements, la tactique, le matériel ; c'a été l'œuvre de plusieurs générations de ministres, d'officiers généraux, qui n'ont pas célébré bruyamment l'œuvre qu'ils accomplissaient, qui n'ont pas eu leur légende, qui ne voudraient pas que je rappelle leurs noms, car ils travaillaient non pour eux-mêmes, mais pour la patrie. [Applaudissements.)

L'orateur dit que cette œuvre doit être respectée dans ses grandes lignes ; que, s'il est nécessaire de réduire le temps du service, il ne faut pas se figurer qu'avec les sociétés de tir, les bataillons scolaires, les exercices militaires pour les adultes, on pourra jamais arriver au service d'une année, qui est le rêve

Ne touchez pas à la France^ Prépare-toi^ soldat de France^ La Revue du 14 Juillet^ Le générnl Bevanche^ C'est le général Boulanger^ La Ronde du général Boulanger^ Il rtoiendra, etc., etc. — Voir l'article des Débats du 13 juin 1887.

1 V. Le Temps du 27 juin 1887.

d'une certaine école démocratique : ce n est pas une garde nationale qu'il faut à la France dans Tétat de TEurope ; c*est une force défensive proportionnelle aux forces ofTensives dont elle est entourée. C'est ainsi que, dans la marine, à mesure que la puissance du boulet augmente, il faut augmenter la force et répaisseur de la cuirasse. {Applaudissements,)

Ce qui doit être conservé aussi avec le plus grand soin, c'est Tespril de Tannée ; cet esprit est demeuré jusqu'à présent systématiquement éloigné de la politique. Croyez-le bien, messieurs, malgré quelques fâcheux exemples, en bien petit nombre, quelques incartades qui ont pu déplaire au parti républicain, l'armée, dans son ensemble, est demeurée résolument, modestement, professionnellement en dehors de tout parti, de toute préoccupation politique. Telle elle a été, telle elle sera, en dépit de tous les efforts et de toutes les tentatives. Car c'est à cette condition seulement que nous avons pu réaliser ce grand problème, qui pouvait passer pour insoluble : faire vivre sans danger pour la liberté, au sein d'une démocratie unitaire comme la nôtre, une immense armée, aussi forte, aussi concentrée que les armées monarchiques qui nous environnent. [Applaudissemenfs.)

C'est le patriotisme qui a fait ce prodige ; mais nous assistons depuis quelque temps à l'évolution d'un certain genre de patriotisme que la France n'avait pas connu jusqu'à présent. C'est un patriotisme haineux et bruyant, qui ne fait pas œuvre d'union et d'apaisement, mais qui semble avoir pris pour programme de diviser et d'exciter les citoyens les uns contre les autres. Il faut bien en parler, puisque ce détestable esprit a pour organe une certaine presse très remuante, très active et, par conséquent, très répandue. Jusqu'à présent, en France, aucun groupe, aucun parti ne prétendait avoir le monopole du patriotisme : le parti républicain n'a jamais eu cette prétention. Il s'enorgueillit d'avoir sauvé l'honneur en 1871 : il Ta fait parce que la France tout entière a marché derrière lui. Nous n'oublions pas, nous n'oublierons jamais que les soldats de Charette sont venus spontanément se ranger sous le commandement de Gambetta! (Applaudissements.)

Mais, si Ton en croit ces nouveaux patriotes, non seulement le patriotisme serait le monopole d'un parti, mais il serait la

propriété exclusive de certains groupes, de certaines sectes du parti, et tous ceux qui ne pensent pas comme eux, qui ne veulent pas substituer, dans le règlement des plus grands intérêts du pays, Timpulsion des foules irresponsables à laction libre et réfléchie des pouvoirs publics, tous ceux qui n*adorent pas leurs idoles et qui ne se i*uent pas avec eux derrière le char d'un Saint'Antaud de café-concert {Applaudissements)^ tous ceux* là sont rangés péle-méle dans le parti de l'étranger t C'est absurde plus encore qu odieux, n'est-il pas vrai? mais cela est, et Ton ose imprimer tous les jours que nous avons un gouvernement antinational parce qu'il n'est pas le gouvernement de ces ambitions mauvaises, de ces vanités affolées et maladives! Kt l'on ose jeter cet outrage aux hommes qui ont les premiers, après nos désastres, relevé le drapeau de la France et montré à l'Europe étonnée que la France républicaine ne prenait conseil que de ses intérêts, qu'elle était maîtresse de tous ses droits et que, partout où ils étaient menacés, elle entendait les maintenir, comme elle a fait en Tunisie et dans l'Extrême-Orient, sans attendre l'autorisation ni la permission de personne. [Applaudissements.) Et, parmi les accusateurs, qui voyons-nous ? Des revenants d'une époque néfaste où l'on fusillait les généraux. ( Vifs applaudissements.) Ce n'est pas par cet esprit de haine et de discorde qu'on prépare un peuple à remplir ses destinées; ce n'est pas au bruit du tocsin de la guerre civile {Applaudissements) qu'un grand peuple marche à son relèvement. Pour être prête, il ne faut pas seulement à une nation des canons et des soldats: il faut encore et surtout cette grande préparation morale qui unit toutes les âmes et tous les cœurs dans la résolution aux communs sacrifices.

C'est pourquoi, messieurs, au lieu de fermer la République, il faut l'ouvrir, l'ouvrir à tous les hommes de bonne volonté. Croyez-en un homme qui a manié pendant quelque temps les grandes affaires de son pays, et qui sait un peu ce que c'est que l'Europe. Ce qui nous fait le plus de mal dans le monde, ce qui nous empêche de peser dans les affaires européennes de tout notre poids, ce sont nos divisions intestines, le fractionnement des opinions et des partis, la faiblesse ou l'absence de gouvernement, je ne sais quelle apparence d'anarchie politique et gouvernementale.

DISCOURS DËPINAL. 77

Messieurs, je bois à la République ouverte, à Tunion, sous le drapeau de la patrie, de tous les républicains, que dis-je? de tous les Français. (Triple salve d'applaudissements.)

Ce cri de guerre contre un dictateur de rencontre, cet appel à tous les républicains et à tous les Français pour confondre la malsaine ambition d'un soldat dévoyé eurent un retentissement énorme. La Chambre elle-même se ressaisit, et, lorsqu'au cours de l'interpellation Tony Révillon,Pelletan et Laguerre « sur les menées cléricales et monarchiques », M. Laisant voulut tenter l'apologie du général Boulanger et accusa le cabinet de ne s'être formé que sous une pression extérieure, le Gouvernement obtint une majorité de 357 voix contre ill (séance du il juillet 1887). Les attaques de front ne réussissant pas à Textréme-gauche, elle se réfugia dans les manœuvres stratégiques et entassa les incidents sur les incidents pour abattre le cabinet Rouvier. C'est ainsi que M. Rivet, interpellant, le 19 juillet, sur la nomination par M. Fava, archevêque de Grenoble, de l'ancien curé de Chftteauvillain à une autre cure, essaya de provoquer une coalition de la droite et des radicaux; mais quarante membres de la droite refusèrent de voter contre le ministère, qui n'en réunit pas moins une majorité républicaine. M. Rouvier ne se laissa pas distraire par ces habiletés et entreprit vigoureusement la prépamtion des réformes financières. Il put déposer le 6 juillet le budget de 1888, qui réduisait dé 81 millions les dépenses ordinaires, et de 60 millions les dépenses extraordinaires. Le ministre abandonnait en même temps les iOO millions d'impôts nouveaux que M. Dauphin avait déclarés nécessaires. Le 43 Juillet, fut voté à la Chambre le projet de loi sur le recrutement de l'armée, qui instituait le service de trois ans, déterminait les cas de dispenses et réglait la situation des sous-offlciers. Le reste du grand projet Boulanger fut remis à d'autres temps, ou plutôt le générai Ferron y substitua trois lois secondaires sur la création de quatre nouveaux régiments de cavalerie, sur la réorganisation de l'infanterie par la suppression des compagnies de dépôt et des quatrièmes bataillons, la création de iS nouveaux régiments territoriaux, la tenue et l'ameublement des.sous-oiflciers rengagés; enfin, sur la mobilisation partielle d'un corps d'armée, réduite à l'armée active. Telles étaient les preuves d'initiative que donna le cabinet Rouvier jusqu'à la séparation des Chambres, qui eut lien le 22 juillet. Aussi le pays se montrait-il généralement satisfait de la direction conciliante et ferme donnée aux affaires publiques. La droite commençait même à trouver que la République devenait trop sage et recueillait trop d'adhésions. M. Hervé se remit à prêcher l'opposition à outrance, et le comte de Paris, dans un manifeste du 15 septembre, sembla se convertir aux doctrines césariennes et attendre le rétablissement de la monarchie de » la consultation directe de la nation », c'est-à-dire d'un plébiscite. Ce manifeste, qui faisait bon marché des principes monarchiques, au

point que VUnivers disait : Il ny a plus de roi! attestait du moins tout le terrain gagné par l'ordre républicain, puisque sa première ligne contenait cet aveu : « à de graves périls a succédé un calme apparent, m

Discours dn 27 saptambre 1887, à Saint-Dié.

Dans un discours, prononcé le 27 septembre 1887 à Saint-Dié, M. Jules Ferry mil en relief tant d'incohérences' :

U Alliance républicaine de Tart^ondissement de Saint-Dié, tenait, le 27 septembre, son assemblée générale annuelle, sous la présidence de M. Kœhler, conseiller général. Après le rapport sur la situation morale et financière de Tassociation, et la nomination du comité exécutif pour Texercice 1886-87, l'assemblée manifesta le désir de connaître Topinion de M. Jules Ferry, député, qui assistait à la séance, sur le manifeste du comte de Paris. M.Jules Ferry s'exprima en ces termes :

Le manifeste du comte de Paris? C'est en effet ce qu'il y a de plus nouveau. Ce qui ne veut pas dire qu on y trouve de grandes nouveautés, ni surtout des nouveautés bien dangereuses pour la République.

Je ne vois d'agités à ce sujet, parmi les républicains, que ceux qui s'agitent à propos de tout et à propos de rien, parce que, pour eux, Tagitalion est une habitude et un système ; ceux à qui tout prétexte est bon, que les prétendants parlent ou qu'ils se taisent. Les jouniaux intransigeants de Paris mènent tout ce tapage, fort amorti déjà dans la presse des départements. Quant au pays, quant au parti républicain dans son ensemble, je ne serai démenti par aucun de ceux qui m'écoutent, en disant que le manifeste de Twickenham a été accueilliavec une dédaigneuse indifférence. (Cest vrai!)

La République existe depuis dix-sept ans; depuis dix ans, le parti républicain est aux affaires, il est le maître du pays : il a traversé les épreuves les plus redoutables, échappé aux plus grands périls, et il suffirait, pour lui faire perdre la tête, pour lui ôter son sang-froid, pour modifier sa conduite ou sa résolution, d'un article de journal signé par un prétendant ?

Nous en laissons passer bien d'autres, et de plus violents, contre la République et ses institutions, sans nous en émouvoir,

Page 1