V. La Gazette vosgienne du 99 septembre
parce que nous savons que Ton ne renverse pas les gouvernements avec des articles de journaux. C'est Thonneur du gouvernement de la République d'avoir laissé à ses ennemis une très grande liberté d'attaque, une liberté si grande que beaucoup de personnes la trouvent trop étendue... {Oui! oui! trop étendue!) Je ne suis pas de ce nombre, mes chers concitoyens, non, seulement je l'accepte cette liberté illimitée, mais, quelque droit que j'aie personnellement de me plaindre de ses excès, je la subis, sans m'en troubler. Plus grossit le torrent des calomnies et des invectives, plus grandit mon indifférence, et je répète, après M. Thiers et sans plus d aigreur que ce grand citoyen, « que je commence à être un vieux parapluie sur lequel il est tombé bien des averses. » {Bires et applaudissements.)
Quoi d'étonnant que les prétendants, eux aussi, usent et abusent de cette liberté illimitée?
Nous les avons mis dehors et nous sommes surpris qu'ils écrivent? Mais, si nous les voulions muets, il fallait les garder dedans. Nous avons cru, et nous avons eu raison, leurs intrigues au dedans et leur présence plus dangereuses que leurs programmes.
Est-ce donc que le comte de Paris est le premier prétendant qui se fasse entendre? On ne compte plus aujourd'hui les manifestes des prétendants. Le plus noble de tous, celui qui sut garder la plus fière attitude, celui qui fut aussi le plus près du trône, car il s'en est fallu de peu qu'il fût bombardé roi de France, au mois d'octobre 1873, par 4a majorité royaliste de l'Assemblée nationale : le comte de Ghambord, parlait périodiquement. Le jeune Victor Bonaparte parle aussi, ou parlotte de temps en temps. Le prince Napoléon a écrit, il a même affiché ; il s'est flatté d'ébranler la République par cette affiche. La République s'en est-elle portée plus mal? (Très bien! très bien!)
Pourquoi ce tapage, pourquoi cette colère, pour un manifeste déplus?
Vous avez lu ce factum, messieurs les délégués, parce que vous vous occupez de politique... Vous ne l'avez peut-être pas lu tout entier (Sourires) et, dans tous les cas, un grand nombre de Français n'en ont rien lu du tout. Je voudrais pourtant le leur faire connaître : la République ne peut qu'y gagner.
Que nous apporte, que nous promet le manifeste du comte de Paris?
Une voix. — Tout î (Rires),
M. Jules Ferry. — Vous avez raison : tout promettre Cî^l le fond du métier de prétendant. Mais celui-ci nous promet des joies toutes particulières ; les voici :
Il y avait une fois une famille d'Orléans qui, après avoir longtemps représenté la royauté révolutionnaire, s*en fut à Frohsdorff faire amende honorable entre les mains du chef de sa race, du représentant de la royauté traditionnelle : les d^Orléans se faisaient légitimistes.
Quinze ans se passent et les voilà bonapartistes! (Applaudissements.) Oui, l'héritier de quatorze siècles de monarchie et de trente années de gouvernement parlementaire, vient de signer sa seconde abdication, cette fois dans les mains du parti de l'Empire. Ce qu'il apporte au pays, ce qu'il nous propose, en attendant qu'il puisse nous l'imposer, c'est la politique du Deux-Décembre, c'est le régime néfaste que les orléanistes ont maudit pendant dix-huit ans d'Empire, contre lequel, pendant dix-huit ans, côte à côte avec nous, les républicains, ils ont élevé leur incessante et bruynnte protestation!
C'est à ce prix que le manifeste nous promet la stabilité gouvernementale.
I^ procédé est, en effet, d'une simplicité radicale.
La France n'aime pas les crises ministérielles, la République en souffre. Qui le sait mieux que nous, républicains de gouvernement, qui ne cessons, depuis que nous avons voix au chapitre, de recommander au corps électoral, au Parlement, à tous ceux qui ont souci de l'avenir de la liberté et de la grandeur du pays, la stabilité ministérielle, je ne dirai pas comme un dogme, mais comme la première et la plus haute des nécessités gouvernementales? Pour supprimer les crises ministérielles, la royauté nouvelle supprimera la responsabilité des ministres. Le moyen est héroïque, mais que devient alors la liberté du Parlement? Ce qu'elle devient vous l'allez voir. C'est ici que les conceptions despotiques de M. le comte de Paris dépassent celles de Napoléon III ; c'est par là que la monarchie qu'il nous prépare serait pire que le Deux-Décembre. La Constitution de 1852,
avait laissé aax Chambres le vote da budget. Mais, M. le comte de Paris est un homme avisé, un politique plein d*expérience : il sait que la Chambre, qui est maîtresse du budget, est, quand elle le veut, maîtresse du pouvoir, et que le véritable souverain est celui qui tient les cordons de la bourse.
Aussi, sous la monarchie restaurée, le budget sera voté une fois pour toutes et continué indéfiniment, de sorte que, quoi qu*il arrive, et quoi que fasse le pouvoir royal, à quelque arbitraire qu'il se livre, et quel que soit Tabime où il pousse le pays, la nation n*aura plus ce suprême recours, cette ultima ratio de la souveraineté nationale, ce dernier refuge des peuples opprimés ou mal gouvernés, ce qui fait toute la différence entre la liberté et la servitude : le refus de Timpôtl
Et quand on songe que celui qui parle ainsi, qui ne craint pas d'offrir au suffrage universel cette abdication dégradante, est le petit-fils de deux révolutions; qu'il a pour aïeul Philippe- Égalité, pour grand-père le Roi des barricades ; que ces deux révolutions ont été faites contre le gouvernement personnel, au nom de la liberté constitutionnelle ou parlementaire, et que les d'Orléans ne sont rien que par là ; que c'est de ces souvenirs qu'ils ont vécu, qu'ils étaient leur honneur et leur raison d'être; et que, depuis quarante ans, cette famille se targuait de représenter aux yeux du monde le gouvernement du pays et le régime parlementaire, on croit rêver, messieurs, et l'on se demande comment il peut se faire que l'on foule ainsi aux pieds sa propre histoire, et que la convoitise du pouvoir puisse engendrer d'aussi étranges et lamentables palinodies! (Vifs applaudissements,)
Le refus de l'impôt! Mais il n'est pas besoin de remonter bien loin dans notre histoire contemporaine pour apprendre qu'il ne faut pas d'autre arme à une nation qui veut rester hbre. Rappelez-vous le 16 Mai, messieurs, et reportez-vous au lendemain de ces élections triomphantes qui furent votre œuvre, mes amis, et dont vous gardez fièrement le souvenir; rappelez-vous les incertitudes qui suivirent, les hésitations du Maréchal et le ministère de résistance présidé par un général. Quelle force eut raison de tous les complots, de toutes les mauvaises pensées, de toutes les défaillances? La menace du refus de l'impôt. L'attitude de la commission du budget suffit à balayer le ministère Rochebouët, à appeler M. Dufaure aux affaires et, quelques
J. Fbrry, Discours, VII. 6
semaines plus tard, le maréchal de Mac-Mahon cédait la place au président Grévy. (Applaudissements.)
Messieurs, il y a autre chose encore dans le manifeste qu'une audacieuse revendication du gouvernement personnel. On nous fait connaître, avec une franchise touchante, avec une clarlé qui ne laisse rien à désirer, quels seront les premiers actes de ce gouvernement. On se propose de rendre aux familles et aux communes ce qu'on appelle « la liberté de Téducalion chrétienne », et de reconstituer les associations religieuses. C est-àdire qu'on rétablira, en Taggravant, la bonne loi de 1850, que nous avons mis sept ans à démolir, et que rédifice de l'éducation laïque, de Téducalion nationale, eera arraché du sol et qu'il n'en restera pas pierre sur pierre. En revanche, nous aurons des moines, des petits frères à foison et des congrégations de toute espèce, pour élever et former les générations nouvelles I [Rires et applaudissements.)
Oter aux contribuables les cordons de la bourse, et livrer au clergé l'enseignement public, associer au gouvernement personnel une sorte de gouvernement des curés, voilà tout ce que M. le comte de Paris a trouvé pour attirer à lui les masses profondes du suffrage universel!
Il est vrai que, lorsque toutes ces belles choses seront accomplies, lorsque Philippe VII aura chaussé les vieilles bottes de Napoléon III [Rires et applaudissements), quand il aura repris, pour la jouer à son tour, la vieille pièce, si mauvaise et si tristement tombée, du gouvernement personnel, tout ira pour le mieux dans la meilleure des monarchies; et, le manifeste l'assure, l'équilibre se rétablira dans les finances, comme par enchantement, la France agricole et industrielle retrouvera sa prospérité d'autrefois, les difficultés économiques disparaîtront, cl les questions sociales se résoudront paisiblement dans la réconciliation des classes et l'harmonie des intérêts !
Messieurs, en vérité, c'est trop compter sur la crédulité publique ; c'est traiter la nation qui se dit la plus spirituelle de la terre, comme un peuple de badauds et de grands enfants.
Quel secret possède donc M. le comte de Paris pour rétablir l'équilibre de nos budgets? Que tient-il en réserve ? Quelle opération financière, quel remaniement des impôts, quelle politique de rigoureuse économie, qui échapperait à la compétence
de M. Rouvier et des financiers républicains, et dont le prétendant de Twicicenham aurait eu la révélation?
Et la crise économique qui éprouve si cruellement Tagriculture Trançaise, — cette crise qui tient à deux causes principales, le fléau qui détruit nos vignobles, la concurrence américaine qui avilit le prix de nos blés, — pourquoi la monarchie seraitr elle plus aple à la conjurer que la République ? Est-ce que M. le comte de Paris a la prétention de guérir le phylloxéra comme ses aïeux guérissaient les écrouelles? (Rires prolongés.) Est-ce qu'il a un moyen d'empêcher le fret maritime de tomber presque à zéro, et le commerce des produits du Nouveau- Monde d'affluer vers nos ports de la Manche et de TOcéan ?
Messieurs, tous ces prétendants se moquent de nous! (ApplatidissemenU. )
Mais voici, de toutes ces gasconnades princiëres, la plus forte et la plus osée :
« Grâce à la solidité de ses institutions, la monarchie nouvelle pourra traiter avec les puissances voisines du désarmement simultané. »
Messieurs, ceci passe toute mesure I
Le prétendant ne peut ignorer, il sait mieux que personne que Fexistence d'une France républicaine n'est, ni de près ni de loin, la cause de ces armements formidables qui pèsent si lourdement sur les finances et sur la sécurité des grandes nations européennes. Cet élat de choses est encore un legs de la monarchie, et une restauration monarchique, en France, ne pourrait que l'aggraver.
Pourquoi voyons-nous donc, au centre de l'Europe, ce formidable empire militaire, devenu prépondérant depuis nos désastres, qui repose tout entier sur la gloire des armes, et qui, pour cette raison, ne désarmera pas, même pour les beaux yeux du comte de Paris ? Qui l'a non seulement laissé grandir, cet empire allemand, mais qui l'a voulu, aidé, encouragé? C'est Napoléon III, c'est la monarchie napoléonienne restaurée, c'est celte politique d'aveuglement, de chimère et de démence.
Il avait dit à la France : « l'empire, c'est la paix! » Et 10 millions d'électeurs l'avaient cru sur parole. Or, il s'est trouvé que l'empire a été la guerre incessante, pendant 15 ans, et, à la fin, la guerre désastreuse. C'est que, messieurs, quand on ravit
à an peuple sa liberté, il faut bien lui donner quelque chose en échange. L*Europe le sait, messieurs : elle en a souvent fait la Fude expérience. Que le gouvernement personnel refleurisse dans la race des Bonapartes ou sur le rameau des d'Orléans; TEurope. croyez-le bien, loin d'y voir un gage de paix, n'y verra qu'un risque de guerre de plus, une cause nouvelle de méfiance.
La République est le seul gouvernement qui puisse dire au monde avec loyauté : « Je suis la paix, prête à repousser toute agression, décidée à défendre, par tous les moyens formidables dont je dispose, ma dignité et mon indépendance. Je ne menace personne, je n'attaquerai personne. » {Bravos et applaudissements.)
Messieurs, voilà tout le manifeste !
Avais-je tort de vous dire qu'il est inoffensif?
Mais il y a d'autres enseignements à en tirer, tous favorables à la République.
Ne voyez-vous pas que nous assistons à une évidente dégénérescence du principe monarchique?
Le principe monarchique, c'est la foi dans l'hérédité, le prestige d'une race, la foi dans une famille, dans une tradition, dans un nom. Il faut que ce principe, sauvegarde de la société, s'incarne dans un nom et dans une race, ou il perd sa raison d'être et toute son efficacité.
Nous avons deux races, deux noms, deux dynasties, les Bonapartes et les Bourbons. Or, à quel spectacle assislons-nous? Voici, du côté des Bonapartes, le chef véritable du parti bonapartiste — il l'est assurément par la valeur, la passion, l'activité parlementaire — qui, découragé de ses principes, invente ce qu'on appelle, dans le jargon du jour, le solutionnisme, c'est-àdire un bonapartisme avec ou sans les Bonapartes, et qui nous dit : « La monarchie, c'est n'importe qui ! »
Et de l'autre côté, parallèlement, et presque à la même heure, voici l'héritier des Bourbons, qui lassé d'attendre, découragé de ses principes, traitant en sceptique toutes ses traditions, accomplit une évolution vers l'impérialisme, et nous dit, par son manifeste : « La monarchie, c'est n'importe quoi I »
Le pays leur répond : la monarchie n'est plusl Vous l'avez tuée dans son principe. En face de la République, qui est
désormais la seule forme de gouvernement du pays par le pays. Tunique dépositaire des libertés politiques, il n*y a plus d'institutions, il n*y a plus de principes : ce qui se dresse et s'offre à nous, c'est le gouvernement personnel et toutes les variétés de la dictature. Ce n'est plus entre la République et la monarchie que la France doit faire son choix : c'est entre la liberté et la dictature. {Bravos^ vifs applaudissements.)
Messieurs, un dernier mot, et j'ai fini.
Je crois, vous croyez comme moi, le manifeste du comte de Paris sans aucune prise sur le suffrage universel. Mais je n'oserais dire qu'il n'aura pas de conséquences dans l'intérieur du Parlement. Il semble même que le manifesle, éclos sans qu'on sache pourquoi, à une date aussi éloignée des élections générales, à la veille de la session d'automne, ait surtout un effet parlementaire en vue.
Le prétendant est-il inquiet du mouvement marqué de dislocation qui s'opérait depuis quelque temps dans les rangs du parti monarchique ? Est-il las de voir le gouvernement de la République confié aux hommes sages et modérés qui le détiennent en ce moment ? A-t-il hâte de le voir tomber en des mains violentes, qui ne peuvent que le déconsidérer et le compromettre ? N'a-t-il pas annoncé, dans son manifeste même, que la République ne périrait que par les violences des républicains?
Je ne sais, mais il est à croire que le manifeste princier va servir de mot d'ordre à quelque nouvel assaut contre le ministère, qu'on en fera sortir quelque piège, vieux ou nouveau. Il n'est pas malheureusement impossible qu'un certain nombre de républicains, imparfaitement ralliés au cabinet Rouvier, ne trouvent dans cet incident l'occasion ou le prétexte d'une défection. Si le pays, avide de travail et de repos, doit subir encore cette nouvelle épreuve ; si les partis extrêmes, qui ont condamné la Chambre des députés à deux années de stérilité gouvernementale, reforment leur vieille et néfaste coalition; si les brouillons de la politique n'ont égard ni au budget qu'il faut voter avant le 15 décembre, ni aux élections sénatoriales qui s'approchent, ni aux symptômes inquiétants qui assombrissent l'horizon et qui commandent à notre pays la paix sociale et la concorde; si une nouvelle crise éclate, tenez pour certain qu'elle sera
difficile à résoudre, 61 que la solution sera, dans tous les cas, bien fragile et bien précaire : alors, messieurs, soyez prêts; soyons prêts, car les événements peuvent nous surprendre.
Mais je suis heureux de le constater : notre Alliance est encore debout, prospère, vigilante. Elle est également résolue, également préparée à faire face à Tassaut des partis monarchiques, dont les comités ont repris depuis quelque temps leur pleine activité, et aux attaques combinées de Tintransigeance. Oui, messieurs, c'est ce moment si grave, où les plus grands intérêts de la République, et je ne crains pas de le dire, l'intérêt supérieur de la patrie font à tous les Français, mais surtout aux républicains, un devoir d'apaiser leurs dissentiments et de faire trêve à leurs discordes ; c'est cette heure sérieuse et solennelle que les commis voyageurs de l'intransigeance parisienne ont choisie pour envahir notre département, pour y semer la calomnie et la haine, pour jeter Toulrage et le mensonge aux meilleurs serviteurs de la République. (Applaudissements,) Mais vous ne les redoutez pas : vous saurez leur montrer que cette politique de division et de diversion, plus coupable encore aujourd'hui qu'au 4 octobre 1885, échouera, comme alors, devant le bon sens et la droiture des populations vosgiennes, qui, sur l'extrême frontière où elles sont placées, sentent si vivement que le plus grand ennemi du patriotisme, à l'heure où nous sommes, c'est l'esprit de discorde. (Bravos et applau^ (Ossements répétés.)
Conférence, an Cercle ouvrier républicain de Saint-Dié, du 2 octobre 1887 ^
Quelques jours plus tard, le dimanche 2 octobre 1887, dans une réunion organisée par le Cercle ouvrier républicain à Saint-Dié, M. Jules Ferry s'expliqua sur la situation politique. L'assistance était très nombreuse et le succès fut très vif. Gomme on venait de recevoir, le jour même, la nouvelle de l'heureux dénouement de l'affaire de Vexaincourt*, le député
1. V. la Gazette vosgtenne du 6 octobre 1887. . S. Il s'agissait de Tacte de violence des forestiers allemands qui, le 34 septembre 1887, avaient tué un Français qui chassait sur notre territoire près de la frontière, à Vexaincourt. Dés le 30 septembre, le gouvernement
. DISCOURS DE SAINT-DIÉ. 8t
des Vosges est entré en matière en confirmant et commentant les dépêches apportées par les journaux du matin. Il a dit qu'un grand bien pourrait sortir d'un grand mal, si, comme on nous le fait espérer, ce douloureux événement amène le gouvernement allemand à rétablir, d'accord avec le gouvernement français, sur la frontière des Vosges, des procédés plus conformes à Tétat de paix qui règne entre les deux pays et aux exigences du droit international. Il n'y aurait pour cela qu'à rentrer dans les vieux errements, abandonnés depuis quelques mois. L'orateur a ajouté qu'il convient de tirer de cet incident cette conclusion qu'il existe en Europe, pour les gouvernements comme pour les individus, une opinion publique qu'il n'est pas indifférent, même aux plus forts, d'avoir pour ou contre soi. Il n'y a plus d'Europe, au vieux sens du mot, mais il reste une opinion européenne, avec laquelle il faut compter. Nous n'y avons pas pris garde en 1870. Instruits par le malheur, nous devons tous, si modeste qiie soit notre part dans les manifestations de l'esprit public, régler nos actes et nos paroles en vue de cette opinion européenne, qui est encore, dans les affaires du inonde, une force morale considérable.
Et maintenant, continue l'orateur, que nous avons un grand poids de moins sur nos esprits et sur nos cœurs, nous pouvons causer de nos affaires intérieures. Jamais des réunions comme celle-ci, où vos élus se rencontrent avec ceux qui constituent les cadres actifs de l'armée républicaine, n'ont été plus utiles, plus indispensables. Par ce temps de licence de presse et de fausses nouvelles, il devient de plus en plus difficile de connaître exactement la vérité- 1^ vérité est le moindre souci de telles et telles feuilles à un sou, radicales, intransigeantes, qu'une propagande active répand parmi nous. Jamais les mensonges, les calomnies, n'ont été lancés avec moins de scrupule. C'est comme un nuage de faussetés, qui obscurcit le ciel, et qui pénètre peu à peu l'esprit public, comme la poussière de certains ateliers s'introduit dans les organes du travailleur. Gomment réfuter tout cela? Il n'y a à attendre, de cette presselà, ni rectification, ni réparation. Nous devons respecter la liberté même dans ses licences les plus extrêmes, et puis
allemand fit des excuses et promit une indemnité, ainsi que des poursuites judiciaires contre l'agresseur.
compter sur Thabitude, qui émoasse la violence, et sur Téducation que le public se donne à lui-même. Le préjugé, si répandu encore, surtout dans les campagnes, que « cela doit être vrai, puisque c*esl imprimé », commence à disparaître; et quand cette conHance naïve dans la parole imprimée aura fait place à une disposition toute contraire, à une sage et systématique déQance, nous aurons vraiment les mœurs des peuples libres. [Applaudissements,)
Voulez-vous un bel exemple, le plus récent, de celle audace dans la mauvaise foi, qui inspire l'intransigeance? Voyez J'affaire des crédits extraordinaires de la guerre, la question de la fabrication du nouveau fusil. Quand il s'agit du ministère Jlouvier. et surtout du général Ferron, tous les moyens sont *»ons. On a donc porté contre le ministre de la guerre cette accusation abominable, véritable accusation de haute trahison: il réduit, il ralentit, il paralyse la fabrication des nouveaux fusils! Pourquoi? que s'était-il passé? Le ministère Rouvier, qui est un ministère d'économies, s'est attaché, non seulement à faire des économies sur le budget ordinaire, mais à réduire le budget des dépenses extraordinaires, qui est la grande préoccupation des financiers. 11 a ramené les dépenses extraordinaires de la guerre et de la marine pour 1888, de 169 millions à 100 millions. Est-ce aux dépens du nouvel armement? Les radicaux se hâtent de l'affirmer, mais il n'en est rien. La vérité, c'est qu'il a été impossible d'employer, en 1887, à la fabrication du fusil LebeK toutes les sommes allouées par les Chambres ; pour fabriquer le nouveau fusil, il a fallu des installations considérables, un outillage entièrement nouveau. On ne peut fabriquer dans une journée au delà d'un certain nombre d'armes. Mais les sommes non employées sont reportées sur l'exercice prochain, de sorte que, tout compte fait, et grâce au report de 70 ou 77 millions de 1887 à 1888, on dépensera, en 1888, pour les fusils seulement, 48 millions au lieu de 42, prévus par le ministre précédent. Et voilà la grande trahison du général Ferron! {Applaudissements.)
Je suis sûr, messieurs, qu'au contraire des intransigeants, vous appréciez fort ce ministre de la guerre, actif et modeste, qui parle peu et qui agit beaucoup. Au commencement de juin, quand le général Ferron a pris les affaires, il n'existait dans nos
arsenaox — on nous Ta appris ces jours-ci — qu'un nombre insignifiant de ces armes nouvelles. Aujourd'hui la fabrication bat son plein.
On a construit, dans ce pays, de magnifiques baraquements; malheureusement il eût fallu, pour les occuper, prendre 60 ou 70 bataillons dans Tannée active, c'est-à-dire désorganiser la mobilisation dans 60 ou 70 régiments, et renouveler les fautes de 1870... I^ général Ferron n'a pas fait de baraquements, mais il a obtenu du Parlement, en quelques jours, la création de 18 nouveaux régiments d'infanterie, qui vont renforcer notre armée de première ligne, sans coûter un sou de plus au budget. Il nous a dotés, de la même manière, de six nouveaux régiments de cavalerie. Il est en ce moment à Nice, étudiant les lacunes de notre frontière, renforçant la garnison des Alpes- Maritimes, non par crainte de nos bons voisins d'Italie, mais parce que il n'y a si bons voisins qui vaillent une bohne frontière. (Approbation,) Non seulement il a fait voter par la Chambre le service de trois ans, mais il en va faire l'expérience : on saura enfin s'il est possible d'incorporer la totalité du contingent. Il fait tout cela avec calme, avec suite, sans fracas, à la grande satisfaction de tous les vrais patriotes. [Applaudissements,)
Après le général Ferron, le plus attaqué des nouveaux ministres, c'est M. Spuller. M. SpuUer est un clérical [Rires), qui est entré dans le cabinet pour suspendre le mouvement de laïcisation! En vain l'O/yîm/ insère-t-il, régulièrement, des arrêtés de laïcisation qui placent sous le régime de la loi de 1886 des déparlements entiers, lorsqu'ils se trouvent dans les conditions légales, la campagne se poursuit, avec la mauvaise foi la plus insigne, contre le ministre de l'Instruction publique.
Le sort en est jeté : on recommence dans le pays comme h la Chambre, la campagne d'il y a deux ans. Ce sont les mômes colères, les mêmes déchaînements contre la fraction, la plus nombreuse assurément, du parti républicain. Eties meneurs de cette campagne ont toujours à la bouche le mot de concentration républicaine. [Bires et applaudissements,) C'est au nom de la concentration républicaine qu'une bande de radicaux et d'intransigeants s'abat sur notre département, traquant, comme ils disent, le fauve dans son antre [Rires), organisant des parodies de conférences, qui ne sont que des prétextes aux personnalités
les plus violentes et les plus grossières {Applaudissetnents)^ sans autre résultat possible que de diviser, au jour de la bataille, les forces républicaines, et de mettre, en réalité, les 6 000 voix dont ils disposent au service de la réaction. C'est au nom de la concentration républicaine que les mêmes hommes ont réuni, dans une salle voisine de celle-ci, le fameux congrès radical des quarante, le comité démocratique qui va s'occuper de jeter le trouble dans vos élections municipales. Aussi, à peine constitué, ce comité s'est trouvé l'objet des plus gracieux sourires du journal monarchiste et clérical, et le Cercle catholique n'a pas manqué d'y dépécher une vingtaine de ses membres les plus choisis. ( Vifs applaudissements.)
Je voudrais dire une fois, à mon tour, ce que je pense de la concentration républicaine. Le mol et la chose sont nés au moment de la formation du cabinet Brisson. Il s'agissait de pacifier le parti, d'éteindre nos vieilles querelles. On insinuait, d'ailleurs, que j'étais pour quelque chose dans ces divisions, — comme si, dans ma lutte contre l'intransigeance, je n'avais pas été, du commencement à la fin, en état de défensive; comme si cet esprit de discorde que je combats, ne s'était pas d'abord attaqué à Gambetta, contre lequel l'exlréme-gauche a ouvert le feu, qu'elle a traité à Belleville de la façon que vous savez, et qui aurait eu certainement à subir, s'il avait vécu, toutes les attaques, tous les outrages qui ont été dirigés contre nous et nos amis. ( Vive et générale approbation.)
Ce qu'il est advenu de cette concentration républicaine dans les élections, vous le savez. Les élections de 1885 ont été le déchirement le plus lamentable et le plus désastreux du parti républicain. L'arrivée de 200 monarchistes sur les bancs de la Chambre fut la conséquence directe de la campagne iDouïe menée par Textréme-gauche contre les républicains de gouvernement, contre le gros de l'armée répubhcaine. C'est là que la réaction a puisé tous ses arguments électoraux : les monarchistes n'avaient qu'à se baisser pour les ramasser sur le passage des orateurs de l'intransigeance. Beaucoup de gens paisibles se sont détachés d'un parti à ce point divisé. Les chefs de l'extréme-gauche peuvent être liers de leur œuvre : elle est là, pour notre malheur, elle témoigne de leur puissance, oui, de leur puissance pour le mal! {Applaudissements.)
DISCOURS DE SAINT-DJÉ. »l
Il a*y eut de concentration véritable qu'au second tour de scrutin, au 18 octobre : la nécessité en fit une loi pour tout le monde.
Pour continuer cet accord dans le Parlement, il n'y avait qu'un moyen : écarter les questions qui divisent la majorité républicaine, se restreindre à un programme pratique d'économies, d'équilibre financier, à une politique d'affaires, et charger un ministère de l'exécuter. Est-ce ainsi que les choses se sont passées? On n'a pas su faire un budget normal, sérieux, mais on a renversé trois ministères en deux ans !
Nous avons notre responsabilité dans la chute du dernier cabinet. Le cabinet Goblet est le seul cabinet républicain contre lequel nous ayons jamais voté. Nous n'avons pu, sur l'heure, vous en dire les raisons ; vous les connaissez aujourd'hui. Il n*a pas fallu moins qu'un péril clairement entrevu, une pente fatale où l'on glissait, sans doute inconsciemment;... nous pouvions bien respecter là concentration républicaine, même quand elle se faisait, au fond, contre nous; mais, quand il s'agit de la France, il faut savoir braver les courants passagers de l'opinion, sacrifier, s'il le faut, son nom et sa popularité. {Vifs applaudissements.)
L'instabilité ministérielle, ce mal dont nous souffrons particulièrement depuis deux ans et dont, parait-il, nous ne sommes pas guéris, est surtout ui) obstacle aux lois de progrès démocraûque. Toutes les réformes populaires qui ont été faites depuis dix ans, datent d'un temps où il y avait dans la Chambre une majorité de gouvernement. Ce sont les modérés, les républicains, que poursuit aujourd'hui la haine des radicaux, qui ont mené ces réformes à bonne fin.
Les gouvernements démocratiques ne doivent pas seulement aux travailleurs la liberté : ils leur doivent l'instruction. Regardez autour de vous, comptez le nombre des écoles, voyez s'élever progressivement les crédits de la gratuité dans tous les corps d'enseignement, et dites si nous ne payons pas largement notre dette!
La liberté, pour les travailleurs, ce n'est pas seulement la liberté politique : c'est surtout la liberté de s'associer, de se grouper, soit pour débattre le salaire, soit pour organiser la solidarité sous toutes ses formes Cette liberté, la Révolution
française l'avait refusée, en haine des antiques et oppressives corporations. Elle avait fait des lois dures contre les grèves et maintenu le monde du travail à Tétat de poussière humaine. A la liberté des coalitions d*ouvriers, proclamée il y a vingt ans, nous avons ajouté la liberté de s associer et de se syndiquer. La loi sur les syndicats professionnels, que l'éloquence de M. Waldeck-Rousseau a fait voter par les deux Chambres, est un instrument de progrès d*une incalculable portée. Peu connue encore, trop peu pratiquée, traitée avec dédain par les partis extrêmes, elle est destinée à régler les rapports du capital et du travail par la liberté. La grève, c'est la guerre industrielle; le syndicat, c'est la paix sociale. [Vive approbation,)
Nous étions allés plus loin : nous avons laissé sur le bureau de la Chambre plusieurs lois protectrices du travail, qui sont restées en chemin. Par exemple, la loi sur la responsabilité des accidents industriels, déposée par le cabinet au mois de mars 1885, quelques jours avant sa chute. Ce projet, qui organisait rassurance obligatoire, au profit des victimes du travail mécanique, à l'imitation de ce qui se pratique en Allemagne est, par excellence, une loi de protection. Il n'a pas abouti. Il sommeille depuis deux ans, avec plusieurs autres, dans les cartons des commissions. Pourquoi ? parce qu'on a marché de crise en <;rise, parce qu'il faut l'initiative et l'action d*un gouvernement qui dure, pour réaliser des réformes de cette importance. On peut dire que la stabilité ministérielle est plus nécessaire encore à la marche du progrès qu'à la conservation de l'ordre. {Cest vrai! très bien!)
Et cependant, messieurs, il n'en faut pas douter : nous voilà menacés d'une nouvelle crise pour la rentrée. Si cette crise éclate, elle aura plus de gravité qu'aucune autre. Je l'ai déjà dit, et j'ai fait entrevoir qu'elle pourrait précipiter la dissolution. M. Ranc a cru devoir me reprocher cette parole de prévoyance : il y voit une sorte de menace. Je ne suis, messieurs, en état de menacer personne ; je ne puis mettre à personne le marché à la main. La dissolution dépend uniquement du président de la République et du Sénat. Mais je suis un homme politique, qui décrit une situation telle qu'il la voit. Fermer les yeux ne servirait de rien. La situation, au lendemain d'une
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nouvelle crise, serait plus grave qu'au mois de janvier 1883, après les chutes successives de trois ou quatre cabinets, dans le cours d'une année : Freycinet après Gambetta, Duclerc après Freycinet. Alors, du moins, il existait à la Chambre les éléments d'une majorité de gouvernement. La preuve c'est que ces éléments finirent par donner naissance à un cabinet qui dura deux années. Aujourd'hui, qu'espérer? qu'attendre? Un ministère de pure extrême-gauche? Où serait la majorité? Combien de mois, combien de jours vivrait-il? Un nouveau ministère d'équilibre, de compromis, d'impuissance : un cabinet Freycinet? On l'a essayé et usé à deux reprises, sous M. de Freycinet et sous M. Goblet.
La dissolution, je ne la désire pas. Je voudrais que mes paroles fussent entendues de ceux dont la sagesse peut éloigner cette funeste extrémité. Mais on a beau dire : « Nous ne voulons pas nous dissoudre! » C'est comme le malade qui dirait : « Je ne veux pas mourir I » Cela ne peut rien contre la force des choses. [Applaudissements.)
Le plus grand des dangers que la République peut courir, croyez-le bien, messieurs, c'est l'anarchie parlementaire. Je ne crains pas pour elle autre chose. Je ne redoute pas les manifestes des prétendants. J'ai dit ici ce que j'en pense : je ne veux pas le répéter. Je ne me préoccupe pas non plus outre mesure du danger qui peut venir du côté des partis violents, des réunions anarchistes, des amateurs de « la propagande par le fait ». Quant à ceux qui parlent de descendre dans la rue, je sais ce qu'en vaut l'aune [Rires) ; je sais, par expérience, ce qu'ils pèsent devant un gouvernement résolu. Ils ne font d'émeutes qu'alors qu'ils croient le gouvernement assez faible pour les tolérer.
Quelques personnes s'effrayent des tendances du Conseil municipal de Paris. Ces tendances sont assurément détestables, mais il n'a pas de pouvoir effectif, et son influence, en dehors de la capitale, est nulle : voyez le piteux échec du Cx)ngrès des communes de France ! Non, messieurs, le vrai danger est en nous-mêmes, comme je le disais au Havre en 1883; dans l'impuissance à former un parti de gouvemementou l'empressement à le détruire, quand il est formé ; dans l'esprit de division, de discorde, Fesprit brouillon, qui méconnaît les conditions
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essentielles de tout gouvernement, dans un grand et vieux pays comme le nôtre.
J'ai bien lu, dans un discours récent d'un membre de la gauche radicale de la Chambre des députés, que la concentration républicaine pourrait se refaire à une condition : que ceux qu'on appelle les opportunistes acceptent la suppression immédiate du budget des cultes et Téleclion du Sénat par le suffrage universel.
La suppression du budget des cultes! Il faut ignorer Tétat d'esprit de la plus grande partie de la population française pour en parler avec cette désinvolture. Vous êtes, messieurs, des républicains très libres d'esprit, très avancés, mais vous connaissez nos campagnes, vous savez l'empire des habitudes, des traditions. Supprimer le budget des cultes, retirer au clergé les églises, jeter les prêtres dans la rue, même en pays républicain — et que dire des départements de l'ouest et du centre? — c'est provoquer un ébranlement général, une irritation des consciences, dont un gouvernement sérieux ne doit pas se faire un jeu. (Cest vrai! Applaudissements.) J'ai toujours, quant à moi, présente à l'esprit une parole de Gambetta, après notre victoire sur le 16 Mai. « Je ne vois que deux choses, disait-il, qui puissent désormais exposer la République : une guerre européenne ou la suppression du budget des cultes. »
Quant au Sénat, pourquoi le conserver, s'il doit avoir la même origine et les mêmes attributions que la Chambre des députés? Mais quelle préoccupation singulière? Je la comprenais chez des républicains épris des idées simples, parce qu'ils prennent volontiers les idées simples pour des idées avancées; je la comprenais, dis-je, avant la grande leçon du mois d'octobre 1884. Ne vous suffit-il donc pas que la Chambre des dépulés puisse être, au moment où l'on s'y attend le moins, dévastée par une bourrasque électorale? Tenez-vous à exposer tout l'organisme républicain à ces sautes de vent du suffrage universel, qui sont passagères et réparables sous une Constitution formée de trois pouvoirs, mais qui seraient irréparables avec une assemblée unique et souveraine?
Les deux conditions qu'on nous pose sont donc inacceptables. Au vrai, on nous demande de nous en aller. {Hires,) C'est nous qu'on veut expulser, sous prétexte de concentration. Cette
concentralion-là, c'est une opéralion de chimie politique, qui consiste à mettre les modérés et les radicaux dans un même alambic, et à chauffer le tout de façon à ce que les modérés s'évaporent et que le radicalisme reste seul au fond. {Hires. Vifs applaudissements.)
La situation est donc grave ; il ne sert à rien de le dissimuler. Si nous tombons, par la répétition périodique des crises ministérielles, dans Tanémie gouvernementale, dans l'impuissance parlementaire ; si le Parlement se montre stérile, paralysé, le découragement s'emparera du suffrage universel. La France ne peut supporter longtemps un gouvernement qui ne gouverne pas. Elle veut un gouvernement libre, un gouvernement contrôlé, un gouvernement dépendant d'elle, relevant de sa volonté ; mais elle veut que ce gouvernement fasse sentir sa présence et son action, en un mot, qu'il gouverne. L'anémie gouvernementale, sous la République, ne profiterait à aucune des fractions du parti républicain : elle les compromettrait toutes en bloc. Elle ne profiterait pas davantage aux candidats au trône de France, qu ils s'appellent Philippe ou Victor. Qui donc bénéficierait de notre impuissance? C'est ce mauvais génie de notre race, qui toujours veille et guette, embusque derrière nos discordes, toujours prêt à tirer parti des mécomptes de la liberté, le césarisme, qui a laissé parmi nous des germes de mort, et qui n'est point encore extirpé des couches profondes du pays.
Nous avions pu croire, après tant d'épreuves, que le poison n'existait plus dans nos veines. Mais cette illusion n'est plus possible. Comment se méprendre à certains symptômes : cette légende qui éclôt spontanément et se propage tout à coup ; ces engouements subits, ce besoin de créer une idole et d'acclamer un maître, qu'est-ce autre chose qu'un retour, atténué sans doute, mais qu'il n'est que temps d'arrêter, de la vieille maladie nationale, qui a livré, deux fois en cent ans, ce pays à la dictature. ( Vifs applaudissements.)
J'aperçois ici de vieux républicains pour qui cette leçon ne sera pas perdue. Et je veux dire aux jeunes, qui sont ici les plus nombreux : « Mes amis, les hommes de mon âge ont vu des choses terribles. J'ai vu, quand j'étais très jeune, au sortir du collège, j'ai vu le Deux-Décembre! J'ai vu des soldats égarés.
m DISCOURS DE JULES FEBRY.
soudoyés peul-étre, fusiller sur les boulevards les républicains, et jusqu'aux passants inoffensifs. J'ai vu des ouvriers, aveuglés ou inconscients, ricaner sur le passage de TAssemblée nationale qu'on menait à Mazas. Plus tard, en mon âge mûr, j'ai vu la patrie payer, par des désastres effroyables, par la défaite, par le démembrement, par la ruine, la fatuité de ceux à qui elle avait tout livré. »
Je sais ce que peut coûter à une grande nation une heure de folle confiance. Eh bien! je ne veux pas revoir ces choses.
C'est pourquoi vous me voyez me jeter dans la mêlée sans me soucier de la popularité, à mes risques et périls, sans regarder si je suis suivi, avec tout ce que j'aide force et de volonté! ( Vifs applaudissements.) C'est pourquoi, dans nos débats intérieurs, je m'en tiens résolumenl à la politique de modération, de sagesse, de concorde et d'apaisement, et, dans les questions de politique extérieure, je poursuis, partout où je la rencontre, cette politique qui nous a plus d'une fois perdus, et qui est faite de jactance, d'étourderie et de présomption I {Bravos! applaudissements répétés).
Session des Chambres. — L'affaire Limouzin-Caffarel-Wilson. — Crise présidentielle. — Démission de M. GréTy.
La session des Chambres s*ouvritIe25 octobre 1887. Il semblait que les efforts du général Ferron pour fortifier nos institutions militaires par des projets sur l'artillerie et les bataillons de montagne, sur Taugmenlation des compagnies de chemins de fer du génie, sur le recrutement des officiers de la réserve et de la territoriale ; les expédients habiles de M. Rouvier pour couvrir les 100 millions de dépenses extraordinaires parla conversion des rentes 4 1/2 ancien en 4 p. cent, allaient inaugurer une ère féconde de travaux parlementaires, en écartant les agitations stériles. Le cabinet, que les intransigeants accusaient de complicité avec la droite, encourait, au contraire, les colères des bonapartistes (manifeste du prince Victor en date du 23 octobre 1887) et les foudres de M. de Cassagnac, en mémo temps que les royalistes, par Torgane de M. de La Rochefoucauld, accusaient M. Rouvier de n\ivoirpas réalisé les espérances d'apaisement et de modération que la déclaration ministérielle avait fait concevoir. Mais Porage, au lieu de tomber sur le ministère, fondit sur M. Grévy, par suite d'un enchaînement de scandales tout à fait imprévu. L'origine en remonte à la mise en non-activité du général Caffarel, sous-chef de Tétat-maJor général, qui tenait ses fonctions du général Boulanger (7 octobre 1887). Quelques jours