U CRISE PRÉSIDENTIELLE
ces insinuations et ces manœuvres de tacticiens parlementaires, les chances de M. Jules Ferry devenaient si fortes que ses ennemis les plus ardents se réunirent le 28 an soir, au Grand-Orient, et agitèrent la question de savoir s'il ne convenait pas de maintenir M. Grévy dans ses fonctions. G*était notamment l'opinion de Henri Rochefort, qui estimait que ce procédé était le seul moyen d'empêcher M. Jules Ferry d'arriver à l'Elysée. Entre temps, on placardait dans Paris des affiches dans le ^enre de celle-ci :
« Peuple de Paris,
« La République est en danger!
« Le Congrès de Versailles va nommer le successeur de Grévy. Et c'est Ferry-Famine, c'est Ferry-Tonkin, Ferry, le valet de Bismarck à qui une coalition monstrueuse veut livrer la République I Républicains de toutes nuances, socialistes, révolutionnaires, laisseronsnous commettre un pareil crime? Non! mille fois non! Le sang ne doit pas couler inutilement, mais nous ne reculerons devant aucun sacrifice pour empêcher que la France ne soit représentée par le dernier des lâches! Gitoyens, préparons-nous et veillons!
tf La République est en danger!
« Pour les égaux de Montmartre,
« La commission : Maxime Lisbonne, président ^ Chevalier, Penaud, Vaillant, Valmy, délégués, »
D'autre part, des journaux affirmaient que M. Freppel, évêque d'Angers, avait engagé la droite royaliste, dans une réunion du 29, à voter pour M. Jules Ferry parce qu'il était le candidat le plus agréable au Vatican (!!). Le jeudi 1" décembre, le Journal officiel publiait la réinstitution du ministère Rouvier, sauf M. Mazeau, garde des sceaux, Tintérieur de la justice étant confié à M. Fallières, ministre de l'intérieur. Mais, un dernier coup de théâtre se produisit. On apprit avant la séance de la Chambre qu'au conseil des ministres tenu dans la matinée du 1" décembre, le président de la République avait annoncé que, la situation s'étant modifiée, il ne ferait aucune notification aux Chambres.
V agence Havas publia le compte rendu de ce conseil et annonça que M. Rouvier allait redonner sa démission.
Au début de la séance, M. Rouvier fit, en eflet, connaître à la Chambre que M. Grévy avait changé d'avis et qu'il n'avait chargé le ministère d'aucune communication. En conséquence, le cabinet avait donné sa démission. M. Barbey, ministre de la marine, fit au Sénat une déclaration identique. Les deux Chambres suspendirent leur séance jusqu'à quatre heures, et M. Rouvier alla porter à l'Elysée la décision du Parlement. M. Grévy répondit froidement qu'il persistait dans sa résolution et acceptait la démission du ministère. L'agitation était grande sur la place de la Concorde et sur le pont M. Déroulède crut devoir haranguer la foule en l'invitant k crier: « Vive Grévy! Vive Boulanger! » Puis, il revint au Palais-
100 DISCOUBS DE JDLES FERRY.
Bourbon, mais les questeurs invitèrent le défenseur de M. Gré?y et du général Boulanger à sortir du palais et à mettre un frein à son éloquence. A quatre heures, reprise de la séance de la Chambre. M. Viette dépose aussilôt une proposition ainsi conçue : « La Chambre, attendant la communication qui lui avait été promise, s'ajourne à six heures du soir. »
Cette motion réunit 531 voix contre 3 : celles de MM. deMahy, Gillet et Louis GuiiloL Le Sénat adopta une résolution identique, présentée par MM. Cazot et Dauphinot (264 voix contre 5). Dans la séance du soir, M. Bouvier vint enfln annoncer que M. Grévy « n^avait, à aucun moment, eu la pensée d'entrer en contlit avec la représentation nationale, et qu'il ferait connaître le lendemain au pays par un message son sentiment sur la résolution qu'il a dû prendre ». La même communication fut faite au Sénat. Dans la soirée, M. Déroulède essaya de provoquer une nouvelle agitation ; il se fit arrêter pendant quelques moments pour avoir poussé le cri de : « A bas Ferry ! »
Louise Michel chantait de son côté la Carmagnole et recueillit les huées de la foule : elle dut se réfugier dans le passage Jouffroy, dont les grilles furent fermées.
Le vendredi 2 décembre, M. Floquet, président, donna lecture à la Chambre du message par lequel M. Grévy annonçait qu'il descendait « sans regret, mais non sans tristesse du pouvoir », et se décidait à ne pas résister à la mise en demeure qu'il avait reçue du Parlement. M. le Boyer fit au Sénat la même lecture : elle fut accueillie dans les deux Chambres par un silence glacial. Le président du Sénat convoqua l'Assemblée nationale à Versailles pour le lendemain deux heures. A la suite de la réunion qui eut lieu, dans l'après-midi du 2, à la Présidence de la Chambre pour choisir le candidat des républicains radicaux et d'extréme-gauche, M. de Freycinet resta le seul candidat de ces groupes, et le Matin crut devoir annoncer que le sénateur de la Seine «était virtuellement élu». 11 n'était que le candidat des radicaux! La foule, massée sur la place de la Concorde et les terrasses des Tuileries, eut une triste attitude : les gavroches parisiens lancèrent des pierres sur les gardes républicains dont l'un fut blessé. Louise Michel arrivait en omnibus devant le Palais- Bourbon : chassée, elle allait prendre un peu plus loin le bateaumouche et reparaissait aux yeux des agents. Camélinat, Duc-Quercy et Basiy essayèrent une marche vers l'Hôtel de Ville : on les autorisa à passer seuls. Il fallut des charges de cavalerie pour dégager la place de la Concorde et la rue Royale où des révolutionnaires, armés de bûches, cherchaient à casser les jambes des chevaux. Le soir, à la réunion de la salle Favié, on jura de se soulever si Jules Ferry était élu. Le Conseil municipal, réuni extraordinairement par M. Hovelacque, son président, adopta un ordre du jour « invitant le préfet de la Seine à faire remettre au syndic du Conseil municipal les clefs des souterrains qui font communiquer l'Hôtel de Ville avec l'intérieur, et à ne prendre aucune mesure d'ordre concernant