L'ATTENTAT
Attentat contre M. Jules Ferry.
La noble attitude de M. Jules Ferry au cours de la crise présideatielle, tandis que les journaux d*exlrème-gauche excitaient contre lui, par des violences sans nom, les passions irraisonnées qui fermentent toujours dans les bas-fonds des grands villes, son désistement si simple, Fhommage loyal qu'il avait rendu aux nécessités de la discipline républicaine, avaient produit une sensation profondé dans le monde parlementaire, et prouvé à l'Europe que la France était encore capable de se ressaisir, au milieu de convulsions en apparence irrémédiables.
Mais ce n'est pas impunément que les sophistes et les politiciens soulèvent contre les hommes d'État qui les gênent les haines de la foule abusée et traînent dans la boue ceux qui ont démasqué leurs misérables intrigues. Un jour arrive, comme Ta dit M. Alfred Rambaud, où « toutes ces haines, savamment attisées, finissent par se concentrer dans la cervelle d'un foui » Le 10 décembre i887, un déséquilibré, nommé Aubertin, la tête perdue à la suite d'infortunes conjugales et de déboires commerciaux, un fanatique dont la lecture des journaux intransigeants avait Iroublé la pauvre cervelle, fît demander M. Jules Ferry dans les couloirs du Palais-Bourbon et lui tira plusieui's coups de revolver à bout portant. Une balle l'atteignit sans pénétrer profondément ; mais le traumatisme détermina chez l'illustre blessé un commencement de crise cardiaque qui suivit la marche habituelle de ces atfectious, et depuis lors l'ancien président du conseil déclina rapidement. « Ce fut pour ses amis, écrit M. Emmanuel Arène (V. le Matin du 20 mars 1893), une grande émotion, un vériiable soulèvement; lui seul avait gardé son sangfroid, mieux que cela, son calme indulgent. Nous le reconduisîmes chez lui, avec le professeur Trélat et Raynal. Nous étions fort agités, comme on pense, et nous ne causions dans la voiture que pour dissimuler cette agitation. Lui, pendant ce temps, nous racontait paisiblement la scène, avec plus de- surprise que d'émotion, et je me souviens d'un mot qu'il nous dit, très simple et très touchant, comme la phrase même de son testament. — Gomment, lui demanda l'un de nous, vous en allez-vous ainsi ù la salle d'attente, à l'appel du premier venu? — Kt, tout naturellement, il répondit : « Il avait mis sur sa carte qu'il était Lorrain ! « Cet attentat odieux souleva llndignation de tous les partis, et le hasard voulutque M. Clemenceau se trouvât au nombre des députés-médecins qui s'empressèrent pour soigner le' grand vaincu du 30 mars 1885. Comme le fit remarquer M. Jules Simon dans un éloquent article (V. le Jfatm du 14 décembre 1887), la tentative d'assassinat d'Aubertin n'était que la conséquence des mensonges et des calomnies abominables que les clubs et une partie de la presse avaient dirigées contre le candidat è la présidence de la République qui faisait peur au parti de la
Coromune. On avait crié : « A bas Ferry! à la potence! Il faut le pendre! Il faut l'assassiner! » Et l'assassin était venu.
Réponse aux habitants d'Hanoi.
Api'ès l'attentat donl il avait été victime, M. Jules Ferry reçut de nombreuses marques de sympathie. Celui qu'on avait appelé Ferry- Tonkin fut particulièrement sensible aux témoignages affectueux et indignés qu'il reçut des habitants de la colonie lointaine qu'on lui faisait un crime d'avoir donnée à la France. Il écrivit la belle réponse qui suit à l'adresse de félicitations venue d'Hanoi :
Messieubs et chbrs Compatriotes,
J'ai reçu Tadresse amicale que vous avez bien voulu me faire parvenir à l'occasion de la tentative criminelle dont j'ai été l'objet. Vos sympathies ont revêtu la forme la mieux faite pour me toucher : vous rappelez la part que j'ai prise à la fondation de notre empire d'Indo-Chine, et vous proclamez, en même temps, votre foi inébranlable dans la richesse et dans l'avenir de ce beau pays.
Cette foi m'a toujours animé ; j'y ai puisé la force nécessaire pour supporter la plus longue et la plus injuste épreuve que puisse subir un homme public. Pour avoir ouvert à mon pays dans l'Extrême-Orient, sur les frontières de cet immense empire chinois que les idées et les produits européens doivent transformer avant vingt ans, un champ d'action envié de tous nos rivaux, j'ai été traité par une partie de l'opinion comme un ennemi public. A l'heure présente, cette légende haineuse est loin d'être dissipée. Beaucoup de Français en sont restés aux récits mensongers, aux travestissements audacieux, aux grossières et ineptes calomnies qu'ont accumulés, sur celte grande et glorieuse entreprise, les fureurs de l'cspril de parli. Pour eux, le Tonkin n'est toujours qu'un « marais peslilentiel » où nul Européen ne saurait vivre, et ils ne sont pas éloignés de croire cpie le triste incident de Lang-Soo, dont l'histoire est pourtant si facile à connaître, a été pour les armes françaises quelque chose comme un Sedan ou un Waterloo.
Cette aberration, qui rappelle la frivolité ignorante des salons de Paris, au dernier siècle, quand la France perdait, par sa