LE MINISTÈRE TIRARD
faute, les Indes et le Canada, fait Tétonnement du monde entier.
Malheureusement, c'est plus qu'une erreur : c'est un obstacle au développement normal, qu'avec un peu plus de conûance, de clairvoyance et d'espritde suite, il serait si facile d'imprimer à la colonie dont vous êtes les pionniers vaillants et convaincus.
Vous devez, mes chers compatriotes, compter beaucoup sur vous-mêmes, et peu sur la métropole.
Il n'est au pouvoir d'aucune révolution, d'aucun gouvernement, d aucun parti d'arracher des rives du fleuve Rouge le drapeau que nous y avons planté. Personne n'évacuera le Tonkin : les adversaires les plus passionnés de l'expédition reculeraient eux-mêmes devant ce crime et cet opprobre. Mais, au delà des dépenses strictement nécessaires, le Tonkin n'a, pour le moment, rien à attendre de la mère-patrie. Si du moins «Ile l'abandonnait un peu plus à lui-même! Si elle ne le condamnait pas à changer tous les six mois d'administrateurs et de système I C'est sûrement le premier vœu, c'est la première réforme à faire, et de celle-là, on peut l'affirmer, découleront toutes les autres.
Soyez confiants et patients, mes chers compatriotes ; surtout ne vous taisez pas. Ne laissez passer aucune occasion de parler à la mère-patrie. Vous êtes les acteurs et vous êtes les témoins qui payent de leur personne et que nul ne saurait récuser. Quant à moi, je ne cesse de croire et d'espérer, et c'est avec orgueil que je porte ce nom de « Tonkinois » dont les sots ont cru me faire une injure !
Croyez, Messieurs et chers compatriotes, à mon dévouement absolu et passionné.
Le premier ministère de M. Carnet. — M. Tirard.
Le nouveau président de la République se croyait tenu, puisque les radicaux avaient voté pour lui avec les républicains de gouvernement, à former un ministère dit de concentration où prendraient place des représentants de tous les groupes républicains; mais, d'une part, M. Goblet, et, d'autre part, M. Fallières, ne purent réussir à mettre sur pied une combinaison viable, parce que les modérés s'effrayaient du programme radical de M. Sigismond Lacroix, et parce que les radicaux, notamment M. Lockroy, refusaient
leur concours à M. Falliëres qu*on qualifiait de « doublure de Ferry ». En désespoir de cause, le président fit appeler M. Tirard, qui constitua le cabinet du i2 décembre 188*7. En voici la composition : MM. Tirard (président du Conseil et finances), Fallières (justice), Flourens (affaires étrangères), Sarrien (intérieur), général Logerot (guerre), de Mahy (marine et colonies), Faye (instruction publique, cultes et beaux-arts), Loubet (travaux publics), Daulresrae (commerce et industrie), Viette (agriculture). Dans son message du 13 décembre, M. Gamot fit appel à la concorde et à l'union, et le ministère, dans sa déclaration du 15, appuya sur la même note, en dressant un tableau des lois d*alTaires qui intéressaient le travail national.
Le déreloppement du bonlangiime.
On pourrait résumer en une ligne Thistoire politique de l'année 1888 et celle de Tannée 1889 : grandeur et décadence du boulangisme. Tous les autres faits disparaissent devant l'importance et les péripéties dramatiques de la lutte des républicains de gouvernement contre Taspirant dictateur, contre « le Saint-Arnaud de caféconcert », comme favait si énergiquement baptisé Jules Ferry. L'année 1888 s'ouvre parles élections pour le renouvellement partiel du Sénat (o janvier;. Le scrutin, ouvert dans trente et un départements (série B, de la Haute-Garonne à l'Oise, avec Conslantine et la Martinique) portait sur 82 sièges dont 65 étaient occupés par des républicains. Ils en gardèrent 62. On pouvait donc dire que les défenseurs de Tordre légal, au Sénal, couchaient sur leurs positions et, de fait, c'est la Haute-Assemblée qui devait sauver les libertés publiques dans la crise dangereuse qui allait s'ouvrir. Quant à la Chambre, elle s'émieltait de plus en plus et s'enlisail dans la confusion des groupes et des sous-groupes. Comme si la fatalité eût voulu que Tère des scandales ne pût se fermer, les premiers mois de Tannée furent remplis paries révélations multipliées qui établissaient que M. Wilson avait ouvert, dans le palais de TÉlysée, une véritable agence où plus de 22 000 solliciteurs avaient leurs dossiers; qu'il avait vendu son influence et fait décorer certaines gens, moyennant finance. C'est ainsi qu'un sieur Legrand, fabricant de futailles métalliques, avait, par l'intermédiaire de la femme Rattazzi, versé 94000 francs à M. Wilson et reçu la croix en échange. M. Trébutien, marchand de café, avait été décoré en mars 1885, après avoir souscrit 50 actions de la PetUe France. D'autres furent moins heureux et perdirent leur argent sans compensation ou eurent de la peine à se le faire restituer par les aji^ents de M. Wilson. Un jugement du tribunal correctionnel de la Seine, en date du 1" mars 1888, condamna trois de ces intermédiaires à quelques mois de prison, et
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M. Wilson luî-méme à deux ans pour complicité dans les escroqueries commises. Il est vrai que ledit jugement fut infirmé par arrêt de la Cour d'appel de Paris en date du 26 mars 1888, mais, au point de vue moral, Tacquittemeiit même de M. Wilson semblait aggraver sa responsabilité, puisque Tarrét déclarait que les faits relevés, à savoir « les recommandations et les démarches achetées par M. Crespin de la Jeannière n'étaient pas chimériques, qu'elles avaient été réellement faites... qu*il n'avait donc pas été trompé; que dès lors, avec quelque sévérité qu'on puisse apprécier les défaillances morales qui se rencontrent dans la cause, il est manifeste qu'il n'y a pas eu d'escroquerie commise à son préjudice, et que l'article 405 du Code pénal est, par conséquent, inapplicable ». Et l'arrêt ajoutait que les faits de trafic des décorations ne tombant sous le coup d'aucune disposition répressive « il appartenait aux juges non de faire la loi, mais seulement de l'appliquer telle qu'elle existe )>.
Ces décisions judiciaires augmentèrent l'exaltation de tous les ambitieux qui cherchaient à faire expier à la République les fautes et les défaillances de quelques hommes. La longue et aride discussion du budget de 1888 (car on vivait sur les trois douzièmes provisoires volés en décembre 1887) était aussi traversée d'incidents qui attestaient le désarroi du Parlement : par exemple ce vote du 13 février qui rejeta à égalité de voix (256 contre 256) le crédit de 20 millions demandé pour la subvention annuelle du Tonkin. M. Tirard amena, il est vrai, la Chambre, sous la menace d'une crise ministérielle, à voter ce crédit, diminué de 200000 francs (par 264 voix contre 256) ; mais M. Félix Faure, sous-secrélaire d'Etat aux colonies, protesta en donnant sa démission contre cette méconnaissance inquiétante des intérêts coloniaux. Une autre fois, le président du conseil dut poser la question de cabinet pour faire voter les fonds secrets, réduits de deux millions à 1600000 francs, et le chifTre du gouvernement ne réunit que 248 voix contre 220.
Ce fut M. Jules Ferry qui, prenant la parole devant la Chambre pour la première fois depuis le 30 mars 1885, éleva les esprits troublés des représentants du pays au-dessus de ces misères en prononçant le beau discours du 1*' mars 1888 sur le développement de la prospérité de la régence tunisienne ^ La pénible discussion de la loi de finances ne se termina que le 16 mars, par le vote d'un budget de recettes sur le pied de celui de 1887, c'est-à-dire avec quelques millions de déficit qu'on dut prélever sur le crédit des obligations sexennaires. Il fallut toute la bonne volonté du Sénat pour que la loi de finances pût être exécutoire le 1" avril et, dans cetle même séance du 30 mars où le Parlement en finit avec le budget, la Chambre renversa le ministère.
Le prétexte paraissait futile. M. Laguerre, organe du comité boulangiste, avait demandé la mise en tête de l'ordre du jour d'une