LE MINISTÈRE FLOQUET
réclamait, lui aussi, la dissolution et la révision par voie de plébiscite. 11 faut ajouter que ni la droile du Sénat, ni les vieilles feuilles légitimistes, VUniverSy la Qazette de France ^ le Monde, n*approavèrent cette poHtique de casse-cou. Dans la séance du 4 juin, M. Floquet eut à répondre à M. Boulanger lui-même, qui vint lire un long programme comportant la revision de la Constitution, la suppression de la responsabilité ministérielle, Télection du Sénat par le suffrage universel, ainsi que la réorganisation de la présidence de la République et la mise en vigueur du référendum populaire. Le président du Conseil trouva cette formule : « A votre âge, monsieur, Bonaparte était mort. » M. Oémenceau fit l'éloge « des pays où l'on parle », et Turgence fut refusée, par 359 voix contre 181, à la proposition Boulanger. La lutte recommença le 12 juillet, à la Cbambre, après l'élection dans la Charente du monarchiste M. Gellibert desSeguins, dont le double jeu des boulangistes avait favorisé le succès. Frappé d*un vote de censure, M. Boulanger donna sa démission de député, et, le lendemain, M. Floquet, qui s'était trouvé insulté par Tex-général, se battit en duel avec lui et le blessa grièvement d'un coup d'épée à la gorge. L'étoile de Tagitateur allait-elle pâlir? Peut-être. Il fut battu aux élections législatives de l'Ardèche par M. Beaussier (22 juillet). Le comte de Paris, complice de M. Boulanger, laissa voir, dans sa circulaire aux maires nouvellement élus, qu'il espérait profiter de la crise pour substituer la monarchie à la République ; mais cette manifestation était plus ridicule que dangereuse. Ce qui était le plus grave, c'était l'incapacité administrative du cabinet. Le projet de budf^et de M. Peylral, déposé le 19 juin, ne tenait pas debout. Aussi la Chambre lui Ht-elle un accueil peu sympathique et nomma-t-ellc 18 modérés, sur 33 membres de la Commission du budget. Le 14 juillet, dans le banquet donné aux maires des principaux chefs-lieux de canton, aux chantiers de l'Exposition, M. Carnot, après avoir glorifié Gambetta (dont le monument venait d'èlre inauguré sur la place du Carrousel), et annoncé les merveilles de la prochaine exposition, convia « les fils de la Révolution française à défendre l'héritage des libertés léguées par leurs pères ». Mais la faiblesse du cabinet favorisait malheureusement le désordre. Des grèves, encouragées sous main par les boulangistes, éclatèrent à Paris, Amiens, Troyes, dans les mines de la Loire et les chantiers du Limousin. Le préfet de police et M. Floquet permirent aux grévistes parisiens de briser et de jeter à l'eau les instruments de travail. La Bourse du travail devint le théâtre de scènes déplorables et dut être fermée. Et Boulanger continuait toujours sa campagne plébiscitaire, se présentant à la fois dans la Somme, dans le Nord, dans la Charente-Inférieure, et inondant le pays de ses placards anticonstitutionnels, qui exploitaient la mort de l'amiral Courbet, attisaient les haines, dénonçaient le régime parlementaire. La droite se garda bien d'opposer des candidats à l'ex-général, qui fut élu, le 19 août, dans les trois départements. « La République est morte, écrivit M. de Cassagnac : c'est un glas I » Sur quoi, nouveaux mani*
J. Fkrbt, Discours, VII. 8
festes de l'élu pour remercier les électeurs, et nouvelles violences de langage contre le parlementarisme !
Le vœu des bons citoyens réclamait des mesures immédiates de défense contre ce courant qui grossissait d'heure en heure. A la session d'août, 53 conseils généraux émirent des vœux en faveur du rétablissement du scrutin d'arrondissement pour les élections législatives. Le bon sens des masses rurales comprenait instinctivement qu'avec le scrutin de liste, la coalition de tous les ennemis de la République était faite, et que Boulanger servirait de remorqueur aux candidats d'opposition pour abattre les libertés publiques.
Le projet de reyision de M. Floqnet.
M. Floquet ne saisit pas la portée de cette manifestation imposante. Il s'entêtait dans son projet de revision, dont il annonça à la Un de septembre le dépôt pour la rentrée, et croyait avec M. Ranc qu'on briserait le parti boulangiste en lui empruntant sa plate-forme électorale. C'était une étrange erreur, car les factieux qui égaraient le pays auraient pu substituera leur formule « dissolution-révision » ce mot d'ordre : « A bas le Gouvernement! » Mais M. Floquet, dès le 15 octobre, donna lecture à la Chambre de son projet de revision, dont l'exposé des molifs indiquait les bases : élection du Sénat par le suffrage à deux degrés ; renouvellement par tiers des deux Chambres, Conseil d'État élu par le Parlement, par le Gouvernement et certains corps spéciaux; contrôle ilnancierdu Sénat réduit à un simple droit de remontrances; suppression du droit de dissolution, etc. On eût dit que le cabinet était frappé de vertige en proposant de reconstruire un édifice où des incendiaires portaient la torche. L'idée d'affaiblir le Sénat, qui devait être la plus solide citadelle des défenseurs de l'ordre républicain, présentait notamment tous les caractères d'un accès de déraison, et les journaux de la coalition monarchico-boulangiste se montrèrent très touchés de l'acte du président du Conseil, qui enlevait à la Constitution « son autorité morale », suivant une expression de M. Andrieux. La cause de la République parlementaire semblait si compromise que tous les ! coryphées de l'opposition de droite,depuisM.deLévis-Mirepoix et M. de ' Mun jusqu'à MM. de Mackau, de Breteuilet Dugué de la Fauconnerie, ' se jetèrent dans les bras ou aux pieds de M. Boulanger. C'était I l'histoire des monarchistes avant le coup d'État de 1851 qui se renouvelait. Seule, la droite sénatoriale tenait bon contre les néocésarieus, dont la victoire paraissait certaine, en présence de Taberration du cabinet et du parti radical.
Dans ce désarroi général, quelques députés gardaient un peu de sang-froid et présentèrent simultanément, les 15 et 16 octobre, quatre propositions pour abolir le scrutin de liste (propositions Michelin, Ribot, Maxime Lecomte, Boysset et autres). Le Gouver*