DISCOURS A L'ASSOCIATION RÉPUBLICAINE
Il peut éire, il est souvent expédient de garder le silence dans le Parlement; il est souvent nécessaire, dans Tintérét supérieur de la République, surtout dans une Assemblée divisée, de faire au bien commun le sacrifice de sa parole. C'est un sacrifice que j'ai souvent fait, pour des raisons diverses qu'il est inutile de déduire ici, et dont je suis d'ailleurs le seul juge. {Trè$ bien! très bien!)
Mais, messieurs, j'estime que, devant le corps électoral, il est toujours utile de prendre la parole, et que, plus la parole est claire, plus elle est franche, plus elleestexempte des ménagements, des compromissions qui sont souvent imposées à la parole parlementaire, et plus on a chance d'être entendu par le suffrage universel, d'être écouté, reconnu, suivi. [Applaudissements,)
Je vais donc parler ici avec une entière franchise, avec une entière liberté d'appréciation, et je supplie ceux qui sont ici, comme ceux qui sont au dehors, de bien se persuader que je ne viens pas chercher ici une tribune qui, au surplus, m'est ouverte ailleurs.
Je viens, sur la demande de mes amis, dire aux républicains qu'unissent à moi des liens de communauté d'opinions déjà bien anciens, et des sympathies qui se révélaient tout à l'heure d'une façon si touchante, je viens leur dire ce que je pense des élections, de l'attitude que nous devons y prendre, des programmes et des alliances.
Messieurs, les élections prochaines ne sont redoutables que parce qu'elles sont équivoques. (Cest cela! Très bien! — Vifs applaudissements.)
Dés à présent, nous devons juger qu'à cette crise suprême ne présideront pas la vieille franchise et la vieille loyauté gauloises. (On nV.) Ce qui s'annonce, c'est une mêlée confuse où il y aura beaucoup de fausses cocardes et de faux pavillons arborés. [Vifs applaudissements. — Assentiment unanime.)
Il y a déjà trois grands partis — deux anciens et un autre tout neuf {Rires) — qui se préparent à se piper les uns les autres. {Très bien! tt^s bien!) Cela se dit, messieurs, cela s'annonce, cela se prépare à la face du ciel et de la France!
Oui, nous sommes avertis que des gens viendront, sous le drapeau républicain, avec l'arrière-pensée, qu'ils déguisent à
peine, d'égorger la République! {Oui! oui! — Applaudissements.) Aussi, notre vocabulaire politique et parlementaire s'augmente-t-il de jour en jour. Nous avions déjà les boulangistes; nous avons depuis quelque temps les bonapartistes républicains. {On rit,)
Messieurs, devant cette confusion, devant ce mélange d'astuce et de fourberie, le devoir des républicains comme nous est tout tracé : c'est de dire ce qu'ils sont, de ne vouloir être que ce qu'ils sont, de ne pas chercher à paraître autre chose et de le dire. {Applaudissements répétés.)
Nous n avons pas la prétention d'être la totalité du parti républicain.
Nous respectons très sérieusement la grande fraction qui nous avoisine et qui ne nous traite pas toujours en bons voisins. {Sourires.)
Nous comprenons à merveille qu'il y ait des républicains sincères, ardents autant que sincères, qui ne professent pas, sur la direction de la politique républicaine, les mêmes idées que nous, qui soient, comme on dit, plus avancés que nous ne sommes nous-mêmes. Oui, nous comprenons cela. Nous avons souvent été excommuniés ; nous n'avons jamais été excommunicateurs. {Très bien! très bien!)
Aussi, messieurs, croyons-nous avoir le droit de lever notre drapeau, de montrer le fond de notre âme, de tout dire, même à ceux qui ne pensent pas comme nous, de les juger avec déférence, mais avec liberté. Nous croyons avoir ce droit sans être soupçonnés ni accusés d'agression contre qui que ce soit, ni contre le ministère, qui n'a absolument rien à faire dans les choses qui se disent ici, qui est au-dessus, à côté, en dehors {Marques d'approbation)^ ni contre une fraction du parti républicain à laquelle nous devons des égards qu'elle ne nous a pas toujours témoignés, mais vis-à-vis de laquelle nous pouvons maintenir avec fermeté les lignes qui nous séparent, sans être accusés pour cela d'agression, d'attaque et de division.
Déclarer ses principes, c'est ne déclarer la guerre à personne. (Très bien! très bien!) Nous revendiquons notre individualité doctrinale; cela ne veut pas dire que nous repoussions l'alliance de qui que ce soit. Nous ne repoussons pas l'alliance, mais nous croyons qu'il faut mettre un terme à la confusion.
DISCOURS A LASSOCIATION RÉPUBUCAINE. 110
(Applaudissemenis.) Nous croyons qu'il n'y a profit pour personne à s'enrôler dans des compromissions équivoques, sous des programmes vagues et trompeurs; nous croyons que, devant le suffrage universel, ce qui sert le mieux, — que dis-je? ce qui est avant tout le devoir, — c'est la vérité, la franchise, la sincérité I (Assentiment générai)
Messieurs, le changement qui parait probable dans la législation électorale, le rétablissement du sciiitin d'arrondissement — qui n'est assurément pas un cadeau fait par le gouvernement à une fraction quelconque des républicains, mais qui est une restitution, faite au suffrage universel tout entier, de sa sincérité, de sa loyauté, de sa clarté, — (Applaudissements) le scrutin d'arrondissement nous commande plus étroitement encore et nous rend plus facile cette déclaration de nos principes. Nous ne sommes plus dans la nécessité de chercher des formules assez larges pour renfermer des tendances souvent très différentes : nous pouvons être ce que nous sommes, et nous pouvons aller droit aux électeurs, à la nation, sous notre drapeau, et c'est ce que je vous engage à faire. C'est là le premier conseil que je me permets devons donner. Oui, soyez vous-mêmes I Allez droit au peuple, osez le dire et laissez faire au bon sens public I {Très bien! très bien!)
Messieurs, il eût été sans doute très désirable que le parti républicain ne se fût jamais divisé. On peut dire, et c'est ma conviction profonde, qu'il s'est divisé trop tôt. Il serait fort à désirer, à l'heure actuelle, qu'il n'y eût, dans le parti républicain, sur la direction à donner à sa politique, sur la conception même du gouvernement de la République, qu'une seule et même opinion. Mais, que voulez-vous? Il ne dépend pas de nous de faire qu'il n'y ait deux écoles, deux opinions, deux conceptions, très différentes l'une de l'autre du gouvernement républicain.
Une voix, — Et même davantage 1
M. Jules Fkbbt. — J'entends deux conceptions principales ; elles se nuancent, elles se subdivisent. Mais, si vous voulez m'entendre, je crois que je vais caractériser d'une manière générale les deux tendances principales, profondément divergentes, qui sont la conséquence même de l'existence du parti, de sa grande vitalité, de la variété de ses origines et de son
120 DISCOUKS DE JULES FERUY.
développemenl, et qui sont, d'ailleurs, dans la nécessité même et dans la nature des choses humaines.
Ces deux tendances, je les caractérise ainsi :
F^our les uns, le gouvernement de la République, c*est le minimum de gouvernement. Esprits façonnés depuis longtemps parles habitudes ou les traditions de Topposition, ces républicains considèrent d'un œil soupçonneux, jaloux, haineux presque, tout ce qui subsiste dans la République d'éléments gouvernementaux. Tout cela, pour eux, c'est souvenir, c'est débris de la vieille monarchie.
Monarchique, disent-ils, une Constitution qui renferme des éléments de gouvernement aussi puissants, aussi résistants qu'un président de la République et un Sénat.
Monarchique, la cenlralisalion nécessaire, la bureaucratie indispensable, cette bureaucratie dont il est si facile de dire du mal, qui certainement peut avoir des torts, qui est sujette à de justes reproches, mais qui, en définitive, dans les époques troublées, — et Dieu sait si nous en avons traversé de profondément troublées ! — est apparue comme la source de la vitalité, le véritable moteur de la chose publique en France. {Très bien/ très bien! — Applaudissements.)
Monarchiste, enfin, quiconque se pose en conservateur!
C'est là, à mon avis, messieurs, une première et grande erreur.
Elle se double d'une autre. Ces mêmes républicains considèrent que la République est essentiellement la Révolution en marche, la Révolution en permanence, un gouvernement d'avant-garde, une course elTrénée, haletante, à la recherche de la nouveauté, que l'on décore trop souvent du nom de réforme, l'innovation à jet continu, une véritable course vers l'inconnu, vers l'absolu.
Et cette conception, dont je n'ai pas, je crois, chargé les traits, cette conception se réalise, dans l'ordre politique, par l'idée de l'Assemblée unique, souveraine, irresponsable, toujours présente, de sorte que vous avez du même coup, dans cette conception du régime républicain, et le minimum de gouvernement et le maximum d'instabilité imaginable. {Adhésion générale et nouveaux applaudissements,) Pour nous, messieurs, pour vous qui m'entendez, pour nous
DISCOURS A LASSOClATIOiN RÉPUBLICAINE. 121
toas assurément, la République lire ses titres de noblesse de ce fait qu'elle est le gouvernement le plus ouvert à tous les progrés, parce qu'elle est, par essence et par définition, le plus dégagé de tout intérêt dynastique ou aristocratique.
Mais, si nous aimons et si nous révérons la République, parce qu'elle est le gouvernement le plus ouvert au progrés, n'oublions pas que, dans un pays comme la France, dans ce vieux et grand pays qui a dans le monde de si grands intérêts matériels et de si grands intérêts moraux, — n'oublions pas que, dans ce pays de France, le premier devoir de la République, c'est d'être, avant tout et par-dessus tout, un gouvernement. (Salves d'applaudissements. — Adhésion prolongée.)
Un gouvernement, c'est-à-dire la force conseiTalrice qui tient ensemble les parties du corps social, au milieu du conflit des passions et de la lutte des intérêts, comme la force vitale assure Tunité de l'organisme humain, dans le va-et-vient des molécules qui périssent et qui se renouvellent. {Nouveaux appiaudtssemen (s . )
Un gouvernement, c'est-à-dire quelque chose qui dure, quelque chose qui résiste, oui, qui résiste — quelque chose qui, sans dédaigner l'opinion, laquelle , comme on le dit, est la reine du monde, ne s'asservit pas à tous ses caprices, et qui, même dans la recherche du bien et dans la poursuite de l'idéal, impose la méthode et organise la réflexion. {Applaudissements répétés.)
Un gouvernement, c'est-à-dire un organe qui se préoccupe avant toutes choses de conserver les droits acquis, d'administrer, de régir ce patrimoine que nous avons reçu de nos aïeux et que nous devons laisser intact à nos enfants.
Un gouvernement, c'est-à-dire un abri pour le travail, pour l'épargne, pour le bien, pour la justice I {Vives marques d'approbation et nombreux applaudissements.)
Vous applaudissez, messieui*s. Je n'en suis pas surpris. Je vois au milieu de vous beaucoup d'hommes de labeur, de négoce, d'industrie, de travail. Ce n'est pas à vous qu'il faut demander si la France peut se passer de gouvernement. Vous savez que la plus petite affaire ne peut se passer de gouvernement. Vous savez que la plus médiocre maison de banque dépérit si elle n'est pas conduite, et que la plus humble société
in DISCOURS DE JULES FERRY.
coopéi*ative va à la ruine si elle n*a pas trouvé un chef. {Adhésion unanime,)
Et Ton admettrait que ce grand patrimoine de la nation française, que cette accumulation de tant d'intérêts matériels et de tant d'intérêts moraux, que cette grande chose fût livrée à Taventure, qu'elle n'eût ni direction ni gouvernement I (Non ! non I)
Messieurs, on peut dire ces choses-là ailleurs.
Ce n'est pas parmi vous qu'elles trouveraient de l'écho. Mais je vous pose une question : Est-ce que vous vous sentez trop gouvernés ? {Non ! non I — Rù*es approhaiifs.)
Est-ce qu'il resterait par hasard encore quelque arme à enlever aux pouvoirs publics?
Est-ce qu'on pourrait aller plus loin dans la liberté de discussion des pouvoirs publics? De discussion... — que dis-je? — d'outrage et de calomnies ! Est-ce que nous ne jouissons pas d'un gouvernement de la République assez bon enfant — permettez-moi l'expression — pour laisser comploter sa perte à la face du soleil... ( Vifs applaudissements) et pour ne pas oser mettre la main au collet des conspirateurs qui menacent quotidiennement sa sécurité? {Applaudissements répétés et bravos prolongés, — Mouvement,)
Non, je ne crois pas que ce soit le besoin de libertés nouvelles qui explique le malaise profond dont tous les esprits prévoyants sont préoccupés et qui est le trait dominant de l'heure présente !
Non, je ne crois pas que ces masses paisibles et flottantes, qui font, dans ce pays-ci, l'appoint nécessaire de tous les gouvernements, ces masses que la République avait attirées, et qui semblent aujourd'hui hésiter, reculer, douter d'elles-mêmes ; je ne crois pas que ce qui travaille ces masses profondes, ce soit le besoin de libertés nouvelles ! Non! non ! C'est un besoin traditionnel, instinctif, plus profond chez elles que le besoin de liberté : c'est le besoin d'un gouvernement! {Assentiment unanime et applaudissements répétés,)
Messieurs, la question est capitale : il n'y en a pas de plus importante, car c'est de la solution que vous lui donnerez que doit dépendre toute l'orientation du parti républicain.
Je vous demande la permission de m'y arrêter un instant.
DISCOURS A L'ASSOCIATION RÉPUBLICAINE. in
Messieurs, les nations ne sont pas, dans la main des hommes d'Ëlat, des hommes politiques, des faiseurs de systèmes, une cire molle qu*ils peuvent pétrir à leur volonté. I^s nations exigent de ceux qui ont reçu d'elles le dépôt de leurs destinées, la satisfaction d*un double besoin, qui est de tous les temps : le besoin de progrès et le besoin d^ordre.
Mais, selon les temps, selon les circonstances, selon les saisons, ces organismes puissants et compliqués se tournent alternativement vers l'ordre ou vei-s le progrès.
Et, pour les hommes d'Ëtat qui veulent rester en communauté avec le sentiment public, la question est de discerner si c'est le besoin d'ordre ou si c'est le besoin de progrès qui domine.
Messieurs, quand le parti républicain a pris la direction effective des affaires de ce pay^-ci, il y a environ dix années, il a conçu la noble ambition de se légitimer non seulement par les suffrages qui lui étaient venus en foule, mais encore par les bienfaits. Il a paru aux gouvernants d'alors que des desseins et des conceptions médiocres ne pouvaient pas convenir à la direction d'un aussi grand peuple que le peuple de la France.
Le gouvernement de la République a eu de grandes vues, il a poursuivi de grands desseins. Il a d'abord donné à ce pays une somme de libertés jusqu'alors inconnues : la liberté de la presse, on peut dire jusqu'à l'excès {Nombreuses marques d'aS' sentiment), la liberté de réunion, la liberté municipale, quelques-uns disent jusqu'à l'imprudence (IVoiweaux signes dCapprobation et applaudissements) \ les libertés économiques, cette grande et féconde liberté des syndicats industriels, dont les ouvriers de Paris paraissent malheureusement si mal informés, dont ils se servent si peu, et qui contient pourtant en germe toutes les émancipations de l'avenir et tous les affranchissements rêvés. ( Vive approbation.)
Puis, ayant donné la liberté, le parti républicain a voulu mettre, à côté de cette liberté, une lumière, un guide, une direction morale , un enseignement. Et il a créé de toutes pièces, pour la démocratie françai.se, un enseignement démocratique et national, universel comme le suffrage lui-même, laïque comme la société à laquelle il est destiné.
Il a couvert la France d'écoles; il a relevé, agrandi les
collèges, pourvu renseignement supérieur des moyens d*investigalion qui lui sont absolument nécessaires. Il a fondé renseignement professionnel ; puis, ne s arrêtant pas dans cette tâche généreusement ambitieuse, il a porté son attention sur Toutillage économique du pays; il a développé dans des proportions inouïes les chemins vicinaux, les chemins de fer, les canaux; voilà son œuvre et on la lui reproche; on lui reproche d'avoir voulu faire gi*and î
Eh bien, messieurs, s'il faut faire une confession, c'est cellelà que je ferai. Oui, nous avons voulu faire grand ! Oui, nous avons cru, gouvernement jeune que nous étions, fiers de diriger les destinées de ce beau pays dont le relèvement sous le régime républicain avait fait Tétonnemenl du monde — nous avons cru qu'une politique médiocre n'était pas de mise; nous avons voulu faire grand et nous vivons fait grand ! — Voilà ce dont on nous accuse; c'est pour cette raison, nous dit-on, que le suffrage universel nous châtie et nous abandonne. Eh bien, messieurs, j'accepterai le châtiment, je courberai la tête, mais sans rougir. {Applaudissements.)
Néanmoins, messieurs, le fait est incontestable : après sept ou huit ans, consacrés à ces grands efforts, à ces hardies nouveautés ; après sept ou huit ans, employés à fonder la liberté, à désarmer le pouvoir, à essayer bien des réformes, à en réussir quelques-unes, et des plus considérables, il est arrivé un moment où le pays, par une conséquence logique, inhérente à la nature humaine, s'est trouvé lassé, fatigué, surmené des réformes qu'on lui a données, prodiguées, pourrait-on dire ; il est même permis de croire qu'il ne les a pas digérées à l'heure présente. Il a demandé du temps, il a montré l'intention de marquer le pas ; il y a eu un recul, un premier mouvement de réaction, manifesté par les élections de 1885.
A la veille de ces élections, j'étais à Lyon devant une assemblée aussi nombreuse que celle-ci , composée de républicains lyonnais et, par conséquent, fort avancés ou du moins tenus pour tels, et je leur disais, m'expliquant sur le programme de l'extrême-gauche, sur cette ardenle campagne qui se poursuivait à nos côtés et contre nous, je leur disais : « Êles-vous bien sûrs que le pays soit aussi travaillé par le besoin de réformes et d'innovations que le disent les orateui*s de l'extrême-gauche?