‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 26 sur 108 · DISCOURS A L'ASSOCIATION RÉPUBLICAINE · texte numérisé non relu

DISCOURS A L'ASSOCIATION RÉPUBLICAINE

Écoutez les propos que lui murmure h Toreille la réaction qui a repris courage. Elle n'accuse pas le gouvernement républicain d'inertie et de timidité ; elle Vaccuse d'avoir trop agi, en soulevant trop de questions, en remuant trop d'idées; elle l'accuse d'avoir trop construit d'écoles, trop ouvert de chemins de fer, d'avoir poussé trop vile les entreprises d'expansion coloniale.

(c Prenez garde ! disais-je aux Lyonnais : ceci me parait élre tout le contraire d'une marche en avant; cela ressemble infiniment à un mouvement en arrière. »

Je ne me trompais malheureusement pas. Les élections de 1885 amenaient 200 monarchistes cléricaux à la Chambre. Je n'ai jamais compris, je vous l'avoue, et je ne comprends pas encore comment les chefs du parti radical, qui sont des hommes de beaucoup d'esprit, incontestablement, ont si mal saisi l'enseignement qui se dégageait de ces élections. Ils l'ont pris absolument au rebours de la vérité.

Deux cents monarchistes étaient entrés de plain pied dans la Chambre : on en a conclu, dans le parti radical, que le pays venait d'accentuer son évolution vers le radicalisme ! {Cest cela! 1res bien ! — Bravos,)

Le nombre des cléricaux s'était soudain trouvé doublé sur les bancs de la Chambre. On en a conclu que ce qu'il fallait offrir à ce pays, c'était la séparation immédiate de l'Église et de l'État et la suppression du budget des cultes! (Onrit,)

Alors, messieurs, est apparue dans la politique quotidienne, dans les polémiques et aussi dans les manifestes ministériels, toute une série de métaphores : orientation à gauche, coup de barre à gauche, marche en avant! Marche en avant, quand le pays recule, quand il demande à s'arrêter!

La leçon ne fut pas entendue, messieurs, mais il faudrait vraiment avoir des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre, pour rester sourds, celte fois, à l'enseignement si précis, si éclatant, malheureusement, si douloureux et si inquiétant qui se dégage de l'état actuel de l'esprit public.

Il y avait un premier recul en 1885 ; tout à coup — les faits datent d'hier— en pleine année 1888, voici un phénomène moral et social tout à fait nouveau, déroutant toutes les prévisions —

136 DISCOURS DE iVlJES FERRY.

il faut bien rappeler de son liidenx nom, — le boulangisme apparaît.

Nous dira-t-OD, messieurs, que c est à la suite de révolution du pays vers le radicalisme que cela est arrivé?

Ah ! messieurs, c'est que la question est de la plus haute importance ! Eh bien, je la pose à tous les hommes de bonne foi : est-ce que ce mouvement qui nous inquiète, ce malaise qui nous préoccupe, dont quelques-uns s'applaudissent, dont beaucoup dautret s'alarment et s attristent, est-ce que ce mouvement sourd, profond et presque fatal de l'esprit public, serait l'indice d'une situation d'esprit analogue à celle où était ce grand peuple de France il y a cent ans, par exemple ? Est-ce que nous assisterions à l'enfantement d'une société nouvelle, d'un évangile nouveau ? Est-ce que la France de 1888 ressemble en quoi que ce soit à celle de 1788 ? Messieurs, ayons le courage de le dire, quelque rougeur qui doive nous monter au front : non, la France de 1888 n'est pas, comme sa glorieuse aînée d'il y a cent ans, travaillée de passions réformatrices.

Elle est plutôt atteinte de passions réactionnaires : ce n*est pas une invasion d'idées nouvelles et de novateurs qui nous menace. Les novateurs d'aujourd'hui sont les plus tristes et les plus positifs des plagiaires : les hommes de 1789 dorment dans leur tombe muette; ceux qui frappent à la porte ce senties gens (le Brumaire I [Applaudissements prolongés, — Mouvement.)

Ce qui est menacé, ce n'est peut-être pas immédiatement la forme républicaine. Le principe dynastique parait avoir épuisé, dans ce pays-ci, toute vitalité : le chef de la maison de France s'est fait plébiscilaire [On rit) et les bonapartistes vont au boulangisme comme l'eau à la rivière. [Nouveaux rires,)

Ce qui est en péril, c'est quelque chose de plus haut et de plus profond : c'est la liberté elle-même, c'est le gouvernement du pays par le pays, c'est le gouvernement des Assemblées, c'est tout ce qui a fait l'effort de la France pendant ce dernier siècle, tout ce qui a fait son honneur pendant trente ans de monarchie parlementaire, pendant vingt ans de République ; c'est tout ce qui a été la passion de notre jeunesse et qui fait la dignité de notre âge mûr. Voilà ce qui est en péril! [Approbation unanime.)

Est-ce du côté d'un réfoimateur que se porte cette foule

DISCOURS A LASSOCUTION RÉPUBLICAINE. 137

bigarrée, ce cortège dont la tête est occupée par tous les vieux ennemis de la République ?

Où va celte association de mécontents dont le syndic est un cheval noir? (Rires et applaudissements.)

Où vont-ils, tous ces mécontents? Où vont-ils, tous ceux que la République a dépossédés de leur influence, tous ceux à qui elle a enlevé leur place ou leurs espérances ? Où vont les naïfs, oùvontles fourbes, où vont les aigrefins, où va tout ce monde ?... Aux pieds d'un maître, et quel maître ! (Salve (Tapplaudissements. — Bravos répétés,)

Oui, voilà, à la veille du grand Centenaire, le doute qui nous prend au cœur : si le mal se poursuit et s'achève, si le coup se fait, messieurs, il faudra, pour cette année 1889, assister, en guise d'anniversaire, au plus grand, au plus abject, au plus colossal reniement de tout ce que la France a recherché, aimé, adoré, servi pendant cent ans ! (Nouveaux applaudissements.)

Mais, messieurs, cela ne sera pas (Non! non!) si tous les républicains, unis cette fois, radicaux et modérés, comprennent que la cause de ce mouvement n'est pas dans une poussée d'idées nouvelles et de réformes quelconques; s'ils comprennent que la cause en est ailleurs : dans la lassitude de la nation, dans le besoin de repos et de gouvernement qu'éprouve la France ; s'ils comprennent que le devoir de tous, radicaux et modérés, est de travailler ensemble à la restauration, dans ce pays, des principes, des traditions et de la pratique du gouvernement. ( Vive adhésion et bravos.)

Tel doit être, à mon sens, notre programme électoral : aussi en écarterons-nous résolument un certain nombre de formules déjà surannées et auxquelles personne ne croit plus guère, desquelles il semble pourtant que l'amour-propre des partis ne saurait se détacher volontairement.

Eh bien, non, il y ades choses que nous ne pouvons pas faire. Nous désirons l'union des républicains, nous la voulons, mais nous ne pouvons ni ne devons la faire sur le terrain du radicalisme. (Assentiment général.)

Est-ce que nous pouvons accepter la revision ?

Messieurs, je fais très peu de différence, quant à moi, entre les diverses nuances des révisionnistes. Il en est qui veulent simplement enlever au président de la République ses préroga-

tives et au Sénat sa dignité ; mais j*estime qu'ils ne diffèrent pas de ceux qui veulent carrément, audacieusement, supprimer et le Sénat et la présidence. {Très bien ! très bien! )

La revision, messieurs, vous le voyez, du reste, par Tenchainement des idées et des faits, la revision, ce n'est pas seulementla suppression de la présidence et du Sénat: c'est pis que cela, c'est la Constituante. {Oui! oui! — Très bien!)

Eh bien ! c'est encore là une de mes surprises, et je crois que l'histoire, si elle daigne s'occuper des affaires de notre parti, ne saura comment qualifier l'étrange attitude qu'un certain nombre de républicains, des plus sincères et des plus ardents, à coup sûr, ont cru devoir prendre et croient devoir maintenir, dans cette question de la revision et de la Constituante.

L'histoire dira : « Il y a eu un moment dans la carrière du parti républicain où, la République de fait datant de dix-huit années, la République de droit de douze ou treize, des consultations électorales, plusieurs fois répétées dans les conditions les plus difficiles et partant les plus significatives, avaient conféré au gouvernement républicain la consécration du vœu national, de sorte que, dansce pays qui est avant tout un pays de travailleurs, de propriétaires, de gens qui épargnent et qui travaillent, un pays, par conséquent, ennemi des révolutions, les républicains jouissaient du bénéfice énorme de la possession d'état : dans ce pays, qui est antirévolutionnaire par essence, il fallait faire une révolution pour détruire la République. C'est à ce moment que les républicains ont pris les devants, et ils ont fait eux-mêmes la révolution en convoquant une Constituante ! »

Mais j'espère qu'on n'ira pas jusqu'au bout, quoi qu'on en dise, car si la majorité des républicains devait se prêter à une pareille naïveté, il faudrait en conclure vraiment que, celte fois, Jupiter les a tous frappés de démence.

Mais, en tout genre de folies, lemieux est de ne pas commencer du tout. Nous ne sommes pas révisionnistes, ni peu ni prou. Nous trouvons qu'il n'y a rien à reviser dans la Constitution pour le moment; nous le dirons au suffi-age universel, et nous nous poserons, devant lui, en face du parti révisionniste qui réunit tous les ennemis de la République constitutionnelle. ( Vifs applaudissements,)

Il y a un autre point du programme sur lequel je suis bien

DISCOURS A L ASSOCIATION RËPUBLICAINR. 129

forcé de m'expllquer : c'est la question des rapports de TËglise et de l*État, la dénonciation du Concordat, la suppression du budget des cultes. Messieurs, je ne suis pas allé, je n'irai jamais à Canossa, ni vous non plus. {Rires.)

Mais, avec autant de fermeté que je jugeais, il y a quelques années, qu*il était de Tintérétde la République de faire rentrer le clergé catholique dans Tobservance des lois de TËtat, avec une égale fermeté et une égale conviction, je vous le déclare, messieurs, moi, qui, je pense, ne suis pas suspect en pareille matière, parmi les aspirations les plus profondes de ce grand pays, à côté du besoin de la paix sociale, il y a le besoin de la paix religieuse. (Applaudissements et bravos.)

Si la suppression du budget des cultes, si la substitution de Tobole volontairement payée au service public régulièrement organisé, pouvait apaiser les difficultés que fait naître dans notre pays la question religieuse, j'y applaudirais des deux mains.

Mais, messieurs, dans ma conviction profonde, cette substitution d'un régime absolument nouveau, absolument contraire, non seulement aux croyances d'un grand nombre de Français, — il y a quelque chose de plus fort que les croyances, — aux habitudes, aux traditions de la race, à l'instinct populaire luimême, cette séparation serait, messieurs, la guerre religieuse, apportée non seulement dans la commune par la rivalité, plus vive que jamais, du maire et du curé, mais la guerre religieuse au foyer domestique, descendant dans les profondeurs du peuple, pénétrant dans les plus humbles chaumières, et soulevant dans la nation tout entière une telle émotion que, véritablement, c'est un acte de folie, pour un gouvernement nouveau, encore contesté, de courir une pareille aventure. {Ires bien! très bien ! et bravos.)

Messieurs, la grandeur de cette révolution, si belle sur le papier, si facile à décrire et à écrire, mais si impossible à réaliser, elle effrayait au même degré que moi le grand homme que nous avons perdu. Ce n'est pas une fois, c'est dix fois que Gambetta m'a dit, au moment où la République définitive, grâce à son éloquence et à son génie, avait remporté ses dernières victoires : « Maintenant, il n'y a plus que deux choses qui puissent mettre en péril notre établissement républicain : une

J. Ferrt, Diacouri, VII. 9

guen'e continentale ou la suppression du budget des cultes. » {Nouveaux applaudissements. — Mouvement.)

Eh bien I cela encore, nous ne pouvons pas le faire ; nous ne pouvons pas transiger là-dessus, nous ne pouvons pas exposer notre République, notre jeune République, et à quelle heure? à cette heure de doute et d'ébranlement, nous ne pouvons pas Texposer à un pareil danger ! Nous ne pouvons pas fournir un argument de plus, un argument universel, profond, irrésistible aux ennemis de nos institutions I

Je pourrais, messieurs, dire encore un mot des deux derniers articles du programme... de l'autonomie communale, sur laquelle je n'insiste pas parce que j'imagine qu'il n'y a pas beaucoup de membres de celte assemblée qui trouvent qu'il y a/ quelque chose à ajouter aux libertés que prend le Conseil municipal de Paris. {On rit.)

Je ne dirai non plus qu'un mot de l'impôt sur le revenu.

Je crois qu'il a été jugé dès son apparition, cet impôt qui se superpose à tous les autres, alors qu'on nous avait tant parlé dlin impôt qui les régulariserait tous et qui en opérerait l'équitable répartition.

Cet impôt, essentiellement inquisitorial — et partant réactionnaire — qui nous reporterait au siècle dernier, car, vous le savez bien, l'Assemblée constituante a reculé devant ce projet: elle a formellement, solennellement, et très politiquement, condamné le système de l'impôt sur le revenu par voie d'inquisition — et c'est à cent ans de distance qu'en manière d'anniversaire, on voit surgir un projet qui porte en soi le double caractère d'inquisition sur le secret des fortunes et, de plus, sur le secret des affaires I {Cest cela! — Nombreux applaudissements.)

Messieurs, j'en ai fini. Je vous ai dit sur quels points capitaux — il n'y en a pas un seul qui soit secondaire — nous sommes tenus de prendre position devant le suffrage universel, et je termine comme j'ai commencé. Ceci n'est une déclaration de guerre contre personne : nous sommes prêts à toutes les alliances à condition qu'elles soient honorables et qu'elles offrent à la République toute sécurité ; mais nous ne pouvons pas nous confondre, sous prétexte de concentration, dans des programmes captieux, dangereux, et nous préférons le salut de

DISCOURS A L ASSOCIATION RËPUBUCAINE. 131

la République à toute autre considération. {Oui! oui! — Très bien ! — Applaudissements répétés.)

On dira que nous sommes des réactionnaires, des rétrogrades. Eh bien I que d'autres gardent pour eux la qualiflcation d'avancés : nous sommes des citoyens sages, des citoyens résolus, modestes, si vous le voulez, médiocres de vues, je Tentends, mais soucieux par-dessus tout de conserver ce qui nous a coûté à tous, à beaucoup de ceux qui sont ici, tant d'efforts, tant de larmes, et, à quelques-uns, tant de sang : la République ! {Triple salve d'applaudissements. — Mouvement prolongé,)

Ces fortes paroles servirent de conclusion aux crises de Tannée 1888 et apportèrent une direction aux républicains de gouvernement.

L'apogée et la chute du Boulangîsme

L*éleciion du 27 janvier 1889.

Le vote qui devait avoir lieu le 27 janvier pour ]*éIection d'uu député de la Seine était attendu avec anxiété. On lui accordait une portée excessive ; car, s*il était favorable au boulangisme, la gravité du péril apparaîtrait nettement à tous les yeux, et, s'il lui était défavorable, le prestige de Tex-général recevrait un coup désisif. • Toutes les nuances du parti républicain s'unirent sur le nom de M. Jacques, radical, conseiller municipal et président du Conseil général de la Seine. Les anarchistes et les réactionnaires coalisés appuyaient avec un touchant accord la candidature « du syndic des mécontents ». Le clergé n*eutpas l'ombre d'une hésitation 1

Paris disparut pendant trois semaines sous les affiches des deux concurrents. M. Boulanger plagia cyniquement les professions de foi de Louis-Napoléon avant le coup d*État de 1851. Le citoyen Boulé, candidat socialiste, déclarait que « voter pour Jacques, c'était voter pour Ferry et son Tonkin », et que voter pour Boulanger, « c'était voter pour l'assassin des Parisiens défendant la République. » M. Jules Simon, dans un prophétique article du 31 octobre 1888 (le Malin), avait prédit que l'élection de l'ex-général était assurée, et que, « puisqu'il y avait une bêtise à faire, la Ville- Lumière la ferait. » Paris donna, le 27 janvier, 244149 voix à M. Boulanger, contre 162419 à M. Jacques, 16900 au citoyen Boulé, et 12400 à divers. Les journaux boulangistes et bonapartistes exultèrent. « Que reste-l-il maintenant de celte République, dit M. Paul de Cassagnac dans V Autorité, de cette République, parlementaire pour quelques-uns, de la République tout court pour les autres? Des débris, des ruines que les ruisseaux de Paris portent à l'abîme... C'est fini! »

Le Petit Caporal poussait déjà aux violences : « Mort aux Tonkinois ! Vive la République boulangiste! » Les journaux orléanistes paraissaient plutôt inquiets de la victoire de leur allié. Le Soleil était terne. Le Gaulois « se gardait bien de dire, comme beaucoup de gens s'y attendaient, que la République était morle », et le Figaro disait, de son côté : « Il est clair qu'il ne faut pas s'abuser sur l'élection d'hier:

LE BOULANGISNE. 133

si la portée en est immense comme effet, comme retentissement, elle risque d*être nulle comme résultat immédiat. M. Carnot reste à sa place; la Chambre est au Palais-Bourbon; le Sénat est au Luxembourg. On ne les dérangera probablement pas avant les élections générales. » Les organes républicains prêchèrent le sang-froid. M. Reinach réclama, dans la République française^ « l'application des lois, des justes lois, de toutes les lois. » Le Siècle fit remarquer que Paris avait voté « contre Tabsence de gouvernement... qu'il avait voté pour un général d'opéra-comique parce qu'il était las des gouvernements en baudruche qui ne savent que menacer quand l'heure est venue de punir ». Et M. Emmanuel Arène, dans le Matin^ tira la moralité de la victoire des camelots : « Si nous nous abandonnons, l'élection d'hier est un désastre. Si nous voulons, si nous savons, elle est le salut! » A la vérité, les entrepreneurs de démolition politique ne croyaient pas à la possibilité d'un réveil d'énergie de la part des républicains. M. Gornély n'avait-il pas écrit dès le 25 novembre 1888 : « Vous ne vous rendez donc pas compte de l'état de débilité et d'avachissement de tout ce personnel républicain? Gomment! voilà des gens qui, au lendemain de la retraite de Lang-Son, se sont affaissés comme une vieille chifle mouillée, parce qu'un lieutenant-colonel ayant perdu la tète au Tonkin, un général avait envoyé une dépêche ambiguë, corrigée trois jours après! Gomment! voilà un Congrès tout entier qui a pris peur, à Versailles, l'année dernière, qui a jeté à l'eau tous ses candidats préférés et qui s'est réfugié, tremblant, à moitié mort de peur, dans l'insignifiance de M. Carnot, parce qu'il a plu à Déroulède d'aller friser sa moustache blonde du côté de la gare Saint-Lazare, et aux bonshommes de l'Hôtel de Ville de montrer les dents ! Et vous croyez que ce monde-là contient une somme d'énergie suffisante pour faire un coup d'État I Non, laissez-moi me tordre : des lièvres, mes amis, de simples lièvres ! » Certes, il y avait du vrai dans cette sortie de journaliste, avec cette réserve que M. Carnot n'était pas insignifiant par le courage, le caractère et le sentiment du devoir; mais, en présence du péril public, il eût fallu être aveugle pour rester inerte. On doit rendre celte justice à M. Floquet qu'oubliant, pour une fois, ses préférences théoriques, il se décida à présenter aux Chambres, dans la séance du 31 janvier 1889, un projet de loi tendant à rétablir le scrutin uninominal. L'exposé des motifs reconnaissait que « le rétablissement du scrutin de liste n'avait pas apporté au développement de nos institutions les avantages que la démocratie en attendait »^ Pour le succès de cette proposition essentielle, il est heureux que M. Floquet n'ait pas quitté le pouvoir au lendemain de l'élection du 27 janvier, car il disposait d'un certain nombre de voix radicales à la Chambre où la majorité en faveur du scrutin d'arrondissement n'était pas considérable. Mais,

1. V. notre notice dans VAnnuaire français de la Société de législation comparée pour 1889, p. 42.

si Ton fait abstraction de ce bon mouyeraent du président du Conseil, il est manifeste qu'il ne pouvait en un jour dépouiller le vieil homme. On le vit lorsqu'il répondit, le 31 janvier, à l'interpellation de M. de Jouvencel « sur les mesures à prendre afin de faire respecter les pouvoirs publics >». M.Floquet déclarait que sa politique n'avait été ni sectaire ni stérile, car il avait publié un décret supprimant le cautionnement en faveur des associations ouvrières, créé le Conseil supérieur de TAssistance publique et présenté un projet pour la réforme des monts-de-piété de Paris ! Il conclut en demandant un ordre du jour de confiance, qui lui fut accordé par 289 voix contre 236. Le 9 février, la commission de la Chambre, élue le 5 et qui comprenait 7 membres sur il favorables au scrutin d'arrondissement, déposa son rapport, rédigé par M. Thomson. Le même jour, M. Tony-Kévillon, au nom de la commission saisie du projetde revision, déposaaussi son rapport, en réclamant la priorité. M. Floquet fit encore œuvre de patriote en se prononçant, sous la pression de M. Carnot, pour la priorité de la loi électorale, dont la discussion fut fixée atf If février. Ce jour-là, le président du Conseil n'alla pas jusqu'à réclamer l'urgence, mais il ne s'y opposa pas. Elle ne fut votée qu'à la majorité de 9 voix !

M. Floquet fut plus énergique sur le fond, et son concours a été précieux en cette circonstance : le passage à la discussion des articles réunit 290 voix contre 266; l'ensemble du projet fut volé par 268 voix contre 222. Dans le premier scrutin, 76 radicaux avaient volé avec la droite et les boulangistes ; mais 85 autres avaient suivi M. Floquet. Le 13 février, sur le rapport de M. de Casabianca, le Sénat vota la loi, par 220 voix contre 54, et elle fut promulguée le même jour. On pouvait dès lors changer le cabinet, tout eu reconnaissant la valeur du service rendu à la Constitution et à la République par M. Floquet pour l'abrogation du scrutin de liste. Le 14 février, le président du Conseil s'étant opposé à la demande d'ajournement du débat sur la revision, développée à la tribune par M. de Douville-Maillefeu, la Chambre vota l'ajournement par 307 voix, dont 137 républicaines, contre 218, et le cabinet donna sa démission. Ce vote de la Chambre, très politique en soi, présentait ceci de singulier que les mêmes députés avaient renversé le cabinet Tirard le 30 mars 1888, en votant, par 268 voix contre 237, que la revision était urgente. Ainsi, M. Floquet, appelé au pouvoir pour faire la revision, était rendu à la vie privée au moment précis où il présentait un projet de revision. Mais, en réalité, il tombait par suite de son impuissance à briser le courant boulangisle.

Le cabinet Tirard, du 22 léTrier 1889.

Après l'échec d'une combinaison Méline et d'une combinaison Freycinet, M. Tirard accepta la mission de former un cabinet. Il fut constitué le 22 février, de la façon suivante : «Présidence du Conseil

et Commerce : Tirard; Finances, Rouvier; Intérieur, Gonstans; Guerre, de Freycinet; Justice, Théyenet; Instruction publique, Beaux-Arts et Cultes, Fallières; Travaux publics, Yves Guyot; Agriculture, Faye; Marine et colonies, amiralJaurès; Affaires étrangères, Spuller. »

La déclaration ministérielle, lue le 23 aux Chambres, parlait des trois tâches qui s*im posaient à la législature : voter le budget de 1890, assurer le succès de TExposition, réprimer « les entreprises des factieux ». A peine installé, le ministère Tirard prouva qu'il était disposé à substituer les actes aux paroles*. M. Gonstans Invita les préfets à ne pas recevoir les délégations ouvrières qui avaient annoncé leurs visites pour le 24 février, afin de soumettre aux pouvoirs publics les desiderata des ouvriers sur toute la surface du pays. (M. Floquet avait pris une décision contraire.) Le ii mars, le garde des sceaux faisait présenter, par son procureur général, aux deux Chambres une demande en autorisation de poursuites contre MM. Laguerre, Turquet, Laisant et Naquet, membres du comité directeur de la Ligue des patriotes, inculpée du délit d'association secrète (art. 13 du décret du 28 juillet 1848, art 291 et 292 du Code pénal, art. 2 de la loi du 10 avril 1834), et dissoute dès le 28 février. Ces poursuites furent autorisées, au Sénat, par 205 voix contre 57, et, à la Chambre, par 317 voix contre 214. Un décret du 9 mars rapporta celui du 13 juillet 1887 qui avait banni le duc d'Aumale. En réponse à une interpellation de M: Camille Pelletan, M. Gonstans et M. Tirard déclarèrent^ qu'en prenant cette mesure, ils n'avaient fait que donner satisfaction à une pétition des anciens élèves du lycée Henri IV. Le rappel du prince avait aussi un but polilique : rendre sa patrie à un d'Orléans qui avait témoigné son hostilité et son mépris au général Boulanger. Ce dernier payait d'audace, bien qu'il commençât à comprendre que le nouveau cabinet et son ministre de l'intérieur seraient un peu plus énergiques que le cabinet précéden t. Le 17 mars, il pérora au banquet de Tours avec son ami M. Naquet. 11 se défendit « d'affirmer la République pour la trahir » tout en invitant les conservateurs à entrer dans sa République à lui « réformée, revisée, purifiée ».

Cependant, les événements se précipitent. Le Sénat était saisi depuis un an par un de ses membres, M. Morellet, d'une proposition ayant pour but de réaliser la prescription du dernier paragraphe de l'article 12 de la loi constitutionnelle dulGjuillet 1875, prévoyant le cas où le Sénat serait constitué en Haute-Cour de justice pour juger un attentat contre la sûreté de l'État. « Une loi, disait cet article,

Page 1