V. le Temps du 13 avril
sérieuse qu^elle ne fait de bruit dans le monde ; mais elle peut et elle doit aspirer à d'autres destinées. J*en ai étudié avec beaucoup d'attention le mécanisme ; il me paraît irréprochable de tout point. L'organisation est parfaite, les cadres sont excellents; ils n*ont qu'un défaut, ils sont un peu vides ; mais, s'ils étaient remplis, si Féchafaudage de comités qui a été conçu par les auteurs de nos statuts, rayonnant du centre à la périphérie, en passant par les comités du déparlement, d'arrondissement et de canton; si cette construction pouvait être réalisée, même approximativement, nous serions, messieurs, en possession, et surtout nous mettrions entre les mains du parti républicain un instrument de pénétration dans les masses profondes du suffrage universel d'une efficacité incomparable.
Ce rayonnement doit se faire du centre vers la circonférence ; il sera d'autant plus indispensable et il est d'autant plus demandé dès à présent que notre association, conçue et mise au monde sous le régime du scrutin de liste et pour rassembler les débris du parti républicain de gouvernement, si gravement atteint par les élections de 1885, va fonctionner aujourd'hui, dans la période décisive qui s'ouvre, à cette heure, sous un régime différent : elle doit satisfaire aux besoins du scrutin uninominal.
N'allez pas croire, messieurs, que notre rôle en soit diminué : vous auriez la preuve du contraire en lisant notre correspondance, et en vous rendant compte, comme nous pouvons le faire, des besoins du parti républicain dans les départements.
En ce moment, il y a une renaissance véritable du parti républicain, et si les renseignements, si les informations que nous possédons sur plusieurs régions de la France s'étendent, comme il est probable, à la France tout entière, il est permis de dire que cette renaissance, que cette reconstitution du parti s'opèrent par l'arrondissement et qu'elles s'y localisent.
L'arrondissement paraît devoir être, dans la période nouvelle, très jaloux de son indépendance : il veut agir par lui-même, et l'on peut tenir pour à peu près certain que Tintervention des comités du chef-lieu sera généralement écartée. Mais, comme il faut toujours à ceux qui combattent loin de nous, à ceux surtout qui se reprennent après une longue dispersion, une longue période d'inertie ou d'impuissance, des points d'appui,
un foyer central, c'est vers nous, messieurs, que ces comités d'arrondissement, en train de se reconstituer, tourneront leurs regards. G*est à nous qu'ils demanderont des secours, des conseils, des aides de toute nature. Ils solliciteront des envois de brochures, des envois de conférenciers ; ils solliciteront aussi (et nous satisferons à cette demande dans la mesure de nos ressources) des subventions en argent.
Dans cet état des esprits, pour notre association, l'heure est véritablement décisive. L'Association, son sort est dans vos mains. Selon le degré d'activité, de passion civique que vous apporterez à la servir, à la propager, vous aurez rendu service à la République, qui ne peut pas vivre sans un parti républicain de gouvernement, un des plus signalés services que jamais bon citoyen ait rendus à son pa;ys. (Applaudissements,)
L'heure est décisive, et j'ajoute, messieurs, qu'elle est favorable : depuis bien longtemps — cela a l'air d'un paradoxe— elle n'a jamais été aussi favorable. Parfois, le bien sort de l'excès du mal : eh bien, il est permis de dire que de ce grand désastre des élections parisiennes du 27 janvier — ce fut un désastre, il n'y a pas à se faire d'illusions sur ce point, — de ce désastre, dis-je, il- est sorti deux choses heureuses : le réveil du gouvernement et le réveil des modérés 1 (Tré* bien! très bien/ -^ Applaudissements.)
Le réveil du gouvernement? Oui, le gouvernement de la République est enfin sorti de la politique contemplative. [Rires approbatifs.) On a compris que les conspirations ont beau s'étaler en plein jour, elles n'en sont pas moins des conspirations {Adhésions unanimes) ; que le gouvernement de la République est un gouvernement comme tous les autres, jaloux de vivre, ayant le droit de vivre, et, dans ce droit de vivre, puisant le droit de se défendre ( Vifs applaudissements) ; que le gouvernement de la République doit être, comme les autres gouvernements, porteur de la main de justice et du glaive, et non du roseau dérisoire de je ne sais quel pauvre Christ, attaché au poteau, que l'on flagelle et que Ton outrage I {Applaudissements répétés,)
Les ennemis de la République mènent grand train autour de ce réveil sur lequel ils ne comptaient pas, et, à les entendre, il semble qu'il y avait, pour la République et pour les républicains.
une question d*honneur à se laisser égorger pour la gloire des principes. (Om^t.)
Messieurs, je ne sais s'il existe encore dans ce monde des républicains, hommes de principes, disposés à se laisser prendre à cette duperie ; je les prie, dans tous les cas. de méditer ces fortes paroles d'Edgar Quinet : « L'histoire hait les dupes ; elle les met presque au rang des coupables! » (Applaudissements.) Quoi qu'il en soit, messieurs, c'est un fait acquis : les républicains de 1889 ne seront pas dupes; ils ne veulent pas l'être et ils ne le seront pas. {Très bien! — Applaudissements.)
Avec le réveil du gouvernement, il n'est pas douteux que nous assistons au réveil d'une fraction considérable de l'opinion qui semblait sommeiller depuis un certain nombre d'années.
Je ne fais que constater un fait dont vous êtes tous témoins et qu'attestent nos informations et nos correspondances. Partout, les hommes modérés se reprennent, les républicains de gouvernement se reconstituent. La renaissance, l'espérance, nous les constatons à Paris ; nous les constatons surtout dans les départements. Et cette renaissance, ce réveil des opinions modérées ne se produit pas seulement dans notre camp. Il se produit dans les camps voisins. Vous avez tous été frappés, messieurs, de l'organisation nouvelle et active qu'un certain nombre d'hommes, appartenant à des opinions républicaines et libérales extrêmement tempérées, correspondant à ce qu'on appelle l'ancien centre gauche, se réclamant de la mémoire et de la politique de M. Thiers et de M. Dufaure, ont établie sous le nom d'Union libérale.
C'est un centre nouveau d'action et de propagande. Assurément, messieurs, cette reconstitution d'un parti qui avait eu le tort de se laisser oublier, n'a rien qui puisse exciter notre rivalité ni notre mauvaise humeur. {Assentiment général,) Au contraire, nous accueillons ces auxiliaires, ces alliés de demain avec empressement et reconnaissance. Ce sera un véritable bienfait, messieurs, si les conservateurs républicains comprennent enfîn qu'ils ont, dans notre société démocratique, quelque chose de mieux à faire que de censurer et de relever les erreurs nombreuses de la démocratie ; qu'ils ont à se rapprocher d'elle, à chercher à agir sur elle, à parler au suffrage universel, à se
présenter à lui avec Tascendant de leurs lumières, de leur situation, de Tautorité dont ils jouissent dans la société. Ils rendront ainsi un grand service à la République, et ils ne peuvent être pour nous que des alliés, des auxiliaires, — jamais (cela me parait tout à fait impossible), dans aucune circonstance, ni des rivaux ni des adversaires. (Vifs applaudissements,)
Il y a quelque chose d*aussi important et d'aussi heureux que le réveil des modérés : c'est le réveil des idées de gouvernement, qui sont des idées essentiellement modérées. Ainsi Ton vous parlait tout à Theure des comités de Paris, de cette reconstitution spontanée qui est encore la suite, la conséquence de notre grand désastre du 27 janvier. On vous a dit que le 18', le 9% le S% le 10* arrondissement reconstituent leurs comités électoraux, organisent une propagande, arrêtent des programmes. Tout cela se fait chez nous, sous notre toit, à notre grande satisfaction, mais (je n'ai pas besoin de vous le dire) en dehors de toute direction, — nous n'avons ni cette prétention ni cette autorité.
Eh bien, ce qui est remarquable, c'est l'accord spontané des vues entre électeurs appartenant à des groupes si divers, à des régions dont la tradition politique et électorale a tant différé dans le passé. Je suis surpris et heureux de voir les progrès qu'ont faits en si peu de temps les idées de politique pratique. Nous ne trouvons plus dans les nouveaux programmes ces formules si longtemps en usage, ces formules si vagues, si retentissantes, si décevantes, hélas ! Nous y trouvons la politique qu'il faut faire aujourd'hui, qu'il faudra faire demain, résumée en quelques points très nets, très concrets, très clairs, comme, par exemple, dans le programme du comité du 9* arrondissement : « Défendre la Constitution et s'opposer à la revision, — assurer la stabilité gouvernementale, — conserver les liber tées proclamées par la Révolution, — garantir la liberté de conscience en maintenant la suprématie du pouvoir civil. »
Vous le voyez, c'est, en quelques mots, une réponse nette, catégorique, précise, sur le sens et la portée de laquelle personne ne peut se méprendre, aux plus gros problèmes qui agitent l'opinion.
Et sans s'être donné le mot, •— à coup sûr on peut affirmer que beaucoup d'entre ces comités ne se connaissent pas, — les
mêmes formules dans des teriHes presque identiques se retrouvent : dans le programme du dix-huitième comme dans celui du neuvième, dans celui du dixième, et, tfês probablement, dans le programme du comité en formation du cinquième arrondissement.
Messieurs, ce sont là des faits heureux, et il est bien peimis, et vous ne trouverez pas mauvais, en présence d'un horizon chargé de tant de sombres nuages et au milieu des pronostics lamentables qu'on ne nous épargne pas, que j'attire particulièrement votre attention sur des points lumineux, sur des raisons de croire et d'espérer.
Je parlais du réveil des modérés, qui est certainement une des conséquences du 27 janvier. Il en est une autre. Si les modérés sont devenus plus hardis, nous devons constater avec une grande satisfaction que les radicaux sont devenus moins agressifs. {Très bien! très bien!) C'est un grand point! Rien n'a été plus désastreux pour les destinées du parti républicain que la division : non point la division d'idées et de doctrines — celle-là est dans la nature des choses, dans le tempérament des esprits — mais la division passionnée, l'esprit de secte et les haines déchaînés entre les deux grandes fractions du parti républicain.
Nous sommes entrés fort heureusement (et certes ce n'est pas de notre côté que rien sera dit, ni fait, ni tenté pour modifier cet heureux état de trêve), nous sommes entrés dans une situation beaucoup plus normale. Ni d'un côté ni de l'autre, on n'abdique ses principes, mais il semble qu'on se dise : « Après tant et de si dures leçons, ne peut-on pas professer des opinions différentes sur la manière de conduire les affaires de la République sans se mettre les uns et les autres en accusation devant le pays républicain ? »
Eh bien, cette trêve, cette pacification, il faut qu'elle subsiste jusqu'aux élections. Nous ne ferons rien pour la troubler. {Applaudissements,) Nous croyons représenter la majorité des opinions républicaines dans le pays ; nous sommes même convaincus que la leçon des événements, que les enseignements, si pénétrants, si cruels et si répétés, que nous avons reçus depuis deux années, ramènent de notre côté, je dirai presque dans notre bercail, plus d'une brebis égarée. Nous croyons
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cela, mais nous savons très bien que nous ne sommes pas la totalité du parti. Nous savons très bien surtout que la France, qui n'est devenue une û grande nation que parce qu^elle est une nation très divei*se, que parce qu'elle réalise, comme on le dit de la Création, la variété dans Tunité ; que cette France comprend des populations, des agglomérations, des régions qui sont, par tradition ou par tempérament, vouées au radicalisme. Nous n'avons pas la prétention de les leur disputer. Nous resterons sur notre sillon. Nous leur demandons seulement de rester sur le leur. {Applaudissements.)
Je dois, messieurs, dans ce tableau des bons symptômes, en relever un autre encore; celui-là est tout à fait nouveau et il vous paraîtra des plus heureux. Nous étions inquiets, nous autres qui, depuis vingt-cinq ans et plus, sommes sur la brèche, nous qui avons vu et fait tant d'élections, nous étions inquiets, non sans quelque raison, de voir un peu vieillir nos cadres. Le recrutement paraissait difficile, la jeunesse ne semblait pas affluer de notre côté. C'était le cas de répéter le mot si spirituel et si vrai du maréchal Bugeaud : « C'est toujoui-s les mêmes qui se font tuer à la guerre I »
Dans l'armée républicaine, nous en étions à dire : « C'est toujours les mêmes qui combattent et les mêmes qui se font tuer!» Eh bien, aujourd'hui les choses vont changer. Un fait nouveau se produit : c'est l'adhésion de la jeunesse. [Très ineni — Vifs applaudissements,)
La secousse du boulangisme a profondément touché l'esprit des jeunes gens. Vous avez vu se former, non seulement à Paris, mais dans les provinces les plus reculées, des comités déjeunes gens revendiquant avec énergie et avec passion le titre de comités antiboulangistes. Et il n'est pas de jour, à notre association, à la rue Vivienne, où nous ne voyions arriver ces jeunes néophytes nous offrant leur personne, leur parole, leur concours sous toutes les formes, demandant qu'on leur donne de la besogne, ardents à la lutte.
Ah! messieurs, quelle satisfaction pour vous tous, vieux lutteurs comme moil Quel gage d'espérance, quelle récompense de nos efforts passés! Nous voyons donc que le sol de la France républicaine est encore fécond et que la nouvelle moisson lève! (Applaudissements répétés,)
lu DISCOURS DE JULES FERHY.
Messieurs, j'insiste sur toutes les raisons d'espérer. J'y insiste avec intention, avec une persistance qu'on peut trouver peutêtre exagérée, mais j'y insiste parce (fue je redoute par-dessus tout, pour mon parti, la contagion d'un mal moral qui sévit à ce déclin du siècle : le pessimisme, le pessimisme qui est devenu, à cette fin de siècle, une école de littérature. Oh I s'il devenait une école de politique et si les républicains allaient à cette école-là, ce serait fait de la France et de l'avenir! (Sensation,)
Eii bien, dussé-je être qualifié d'optimiste exagéré, je crois qu'on se laisse trop facilement aller sur la pente de la désespérance et du découragement. Je crois qu'il se rencontre parmi nous, parmi les meilleurs d'entre nous, trop d'hommes enclins à dire : il n'y a plus rien à faire; la folie publique est à son comble, la maladie est incurable ; personne ne peut remonter le courant qui va nous submerger tous. Beaucoup trop de bons citoyens s'enveloppent de leur manteau, attendant le dernier coup. [Applaudissements.)
Il y a dans cette mélancolie résignée du stoïcisme, je le veux bien, une certaine fierté ; mais ne croyez-vous pas qu'il entre aussi dans cet état d'esprit un peu trop de mépris du suffrage universel, un peu trop de manque de foi dans la justice, dans la raison, dans l'action, et, pour tout dire, un peu de paresse et un peu de sceplicisme? [Marques d'assentiment, — Applaudissements répétés,)
Messieurs, on rencontre dans les rues de la cité trop de gens aujourd'hui qui crient : «Jérusalem, Jérusalem, malheur à toi! » Mais, on n'en voit pas assez qui montent sur la muraille pour la défendre et pour la sauver. [Vive adhésion.) On devrait bien pourtant se rappeler que les victoires des malfaiteurs sont faites en grande partie de la faiblesse des honnêtes gens [approbation), et que les succès du charlatanisme tiennent en grande partie à l'étonnement que le charlatanisme fait éprouver aux honnêtes gens qui ne le connaissent pas. [Applaudissements,)
Ne trouvez-vous pas, messieurs, que notre Paris, que la France libérale et républicaine restent trop longtemps sous le coup de cette surprise?
Assurément, le temps d'aujourd'hui ne ressemble pas au temps d'autrefois. Les élections que nous avons faites pendant vingtcinq ans dans ce pays ne ressemblent pas aux élections d'au-
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jourd^hui. Noas avons vu tous les excès, toutes les violences de la brigue américaine franchir TAtlantique, et, avec eux, nous avons vu s'installer en maître, en tyran, dans nos opérations électorales, le roi Dollar qu*on connaissait si peu auparavant. Tai fait beaucoup d'élections dans ma vie; j'en ai vu beaucoup et vous aussi. Véritablement, nous ne les faisions pas et on ne les faisait guère avec l'argent, même sous l'Empire.
Je me rappelle de quelle façon les élections entachées parles puissances financières étaient épluchées par le Corps législatif lui-même, si docile sur le chapitre des candidatures officielles. C'était le temps où notre maître, Jules Favre, dans une discussion célèbre, au candidat qui disait qu'après tout, l'argent n'avait joué qu'un petit rôle dans son élection, répondait, aux applaudissements de la Chambre tout entière : « Nous tenons, nous, qu'en France, l'argent ne doit jouer dans les élections aucun rôle. »
Nous sommes loin de là, messieurs, et l'argent parait devoir jouer dans les élections un rôle de plus en plus considérable. Mais il est inutile de regretter le passé : il faut tâcher de se pénétrer des réalités de l'heure présente. Nous sommes, en vérité, comme de vieilles troupes, munies de bonnes armes d'autrefois, qui feraient connaissance pour la première fois avec les fusils à tir rapide. Les vieilles troupes surprises se troublent et se débandent.
Il faut qu'elles se reprennent. Que devons-nous faire? Changer notre outillage électoral, nous mettre au courant des tactiques nouvelles. On nous dit : « Le pays est affolé; il ne sait plus ce qu'il veut; on l'étourdit par les cris des camelots, on l'éblouit par de rimagcrie... » Mais qu'avons-nous fait de sérieux pour tirer le pays de cet affolement? Où est notre propagande, notre imagerie? Que faisons-nous? Sommes-nous au monde pour nous lamenter et voir grandir le torrent sans chercher à défendre les digues? Ce ne sont pas là des attitudes viriles.
Je ne puis pas croire, quant à moi, et je n'admettrai jamais que les honnêtes gens ne puissent employer, eux aussi, les moyens perfectionnés de propagande; qu'ils n'aient pas quelque chose à apprendre à l'école des charlatans ; qu'ils ne puissent, par des procédés honnêtes, quoique analogues, garder l'oreille de ces populations sensées, laborieuses, si nombreuses dans
J. FsaRT, Diêeowv, VIL 10
notre pays, qui ne sont point affamées (l*utopie, et qui, ne voulant que l'ordre et la paix, appartiennent par destination, en quelque sorte, à Topinion que nous représentons. {Applaudissements,)
Il y a aussi les découragés qui disent : « Il est trop tard I » £t ils sont comme accablés par les fautes qui ont pu être commises. — Oui, disent-ils, le boulangisme ce n'est pas une cause, c'est un effet : c'est la conséquence d'une politique mauvaise qui ne date pas d'hier. Il faudrait la refaire, cette politique, mais il est trop tard.
Je ne veux pas m'expliquer, messieurs, sur le chapitre des fautes commises. Il y en a eu certainement, mais je crois qu'on se trompe étrangement sur la portée et sur les conséquences électorales de cette politique qu'il est de mode de juger si sévèrement.
J'admets que les exagérations colossales, calomnieuses, auxquelles on s'est livré au sujet de la gestion ûnanciëre de la République, qui n'a eu, après tout, d'autre tort que de faire de grandes choses en dépensant beaucoup d'argent, car on n'a pas encore trouvé le moyen de faire de grandes choses avec peu d'argent; je veux bien admettre l'influence de ces mauvais propos ; je veux bien convenir aussi qu'une certaine exagération dans la laïcisation des écoles et des hôpitaux ait pu mécontenter certaines régions; mais ce n'est pas là, croyez-le bien, pour le suffrage universel, la grande faute qui a été commise. La grande faute, la voici : étant données des populations qui, par tradition, par tempérament, par instinct, peut-on dire, veulent être gouvernées, on n'a pas su donner à la République figure de gouvernement. {Vive adhésion, — Applaudissements répétés.)
Le grand tort qu'a eu la République, aux yeux de ces masses profondes qui semblent, à l'heure actuelle, se détourner d'elle, a été de se laisser décrier, insulter à bouche-que-veux-tu, dans la personne de ses fonctionnaires, de ses représentants de tous ordres, depuis le plus humble des agents jusqu'au chef de l'État. [Applaudissements,) Sa grande faute a été de donner à penser aux masses laborieuses de ce pays, que la République n'était pas un gouvernement tel qu'elles sont accoutumées à le concevoir, et qu'elle n'était, en somme, que l'anarchie organisée. {Applaudissemen ts . )
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Messieurs, si Ton se rend un compte exact des causes du mal, on est bien près de trouver le remède. Les découragés nous disent que la nation ne sait pas ce qu'elle veut, maisqu^elle veut « autre chose ». Elle veut changer à tout prix, mais elle le veut d*une façon confuse, et ce vague désir de changement est aussi difficile à formuler qu*à satisfaire. Et Ton a fait, vous le savez, un mot barbare pour exprimer cet état d*esprit : le pays est « autrechosiste ». {On rit,) Oui, je crois qu'on veut autre chose, mais, franchement, serait-il bien difficile de faire autre chose que ce que nous faisons depuis quatre ans?
Le pays veut autre chose? Ahl il a bien raison l Eh bien, essayez de lui montrer une majorité de gouvernement véritablement compacte, sage et disciplinée; une Chambre des députés qui n'ait pas la prétention d attirer à elle tous les pouvoirs, judiciaire, administratif, financier, et de se conduire comme une véritable Convention sous un régime constitutionnel qui repose sur la collaboration des deux Chambres... Montrez-lui des députés qui administrent moins et qui légifèrent davantage (Applaudùsemenis) ; des préfets dont l'autorité ne soit pas incessamment diminuée par des intrusions indiscrètes [ApplaudissemenU) ; un Sénat moins modeste et un pouvoir exécutif plus fort, et le pays aura « l'autre chose » qu'il désire I ( Applaudissemen is répétés.)
Messieurs, nous avons vu, il y a quarante ans, la liberté succomber en ce pays, dans une crise qui a, avec celle-ci, trop d'inquiétantes analogies, mais alors, du moins, le conspirateur était au pouvoir; il tenait en main toutes les forces sociales de la France. Aujourd'hui, c'est le cas inverse. I-a République a tous les pouvoirs : elle a, pour se défendre, la majorité dans les deux Chambres; elle est toute puissante, elle est souveraine. Et elle se laisserait arracher le bien qu'elle a reçu de nos pères et dont elle doit compte à nos enfants! Elle se laisserait émietter, amoindrir, déshonorer, effondrer, enliser, ^ous nos regards découragés, en présence de nos bras impuissants I
Ahl messieurs, pour un parti qui se laisserait ainsi dépouiller, il n'y aurait pas assez de mépris dans l'histoire. {Applaudissements,)
C'est bien assez, c'est déjà trop qu'à l'heure présente, le boulangisme fasse de nous, croyez-le bieui la risée de l'Europe
14d . DISCOURS DE JULES FERRY.
entière. Il dépend de nous que, tout au moins, il ne fasse pas des républicains de 1889, la risée de Thistoire et de Tayenirl (Double salve d'applaudissements et acclamations prolongées.)
Arrêt de la Hanta-Goar ordonnant l'instmction.
Dès le lendemain, le Sénat répondit par des actes à Ténergique mise en demeure que Jules Ferry avait adressée aux pouvoirs publics. La Haute-Cour avait été convoquée pour le 12 avril « afîn de statuer sur les faits d'attentat contre la sûreté de TÉtat et autres faits connexes relevés à la charge de M. Boulanger (Georges- Ernest), général en retraite et député, et de tous les autres que rinstruction aura fait connaître ». Après avoir élu la commission d'instruction, la Haute-Cour tint sa première séance, entendit la lecture par le procureur général Quesnay de Beaurepaire de Tacte introductif d'instance, puis se réunit en chambre du conseil pour statuer sur les réquisitions du ministère public. L'arrêt, rendu après une longue discussion, et qui fut adopté par 210 voix contre 55, ordonna qu'il serait procédé à l'instruction par la commission élue à cet effet. Par suite des délais de procédure que prescrit le Code d'instruction criminelle, lorsque les accusés sont en fuite, le verdict de la Haute-Cour ne pouvait intervenir avant plusieurs mois.
Discours du 17 juin 1889 à l'Association nationale républicaine.
Le 17 juin 1889, l'Association nationale républicaine fêta, dans un grand banquet, à THôtel-Continental, le centenaire de la transformation des représentants des communes en Assemblée nationale. M. Jules Ferry prononça le discours suivant où, après avoir retracé de main de maître l'œuvre de la Constituante, il s'éleva avec une ironie puissante contre « la nouvelle école des constituants, à outrance, et des révisionnistes professionnels » ; il s'indigna de la honteuse politique de ceux qui préparaient u la plus abjecte des abdications dans les mains du dernier des aventuriers ».
Messiburs,
Je propose, avant toutes choses, à cette assemblée de républicains, la santé de M. le président de la République. {Applaudissements unanimes.)
Je bois à celui dont le nom illustre relie si bien, en ce solennel anniversaire, le présent au passé [Applaudissements),
à celai qui a la rare fortune de représenter, à la tête de TËtat républicain, tout un siècle de fidélité et de vertu républicaines. {Nouveaux applaudissements.)
Je bois à sa popularité croissante, à ce mouvement instinctif qui porte vers lui les populations républicaines, car elles sentent en cet homme de cœur, d'honneur et de bien, d'abord le gardien irréductible des libertés publiques (Vifs applaudissements), et, ensuite, le représentant de cette République libérale, ouverte et tolérante, à laquelle le pays aspire. (Très bien! très bien !)
Messieurs, TAssociation républicaine a dû céder à la municipalité de Versailles Thonneur de fêter la date immortelle du 20 Juin, dans un pèlerinage à cette salle du Jeu de paume que plus d'un de vous, sans doute, voudra revoir, comme on visite Tombre des ancêtres et le témoignage vivant de leur grandeur et de leurs services. (Ouil oui! très bien! très bien!)
Mais la date que nous célébrons aujourd'hui ne le cède à l'autre, ni par la grandeur morale, ni par l'importance historique. Il y a aujourd'hui cent ans, messieurs, que les Communes de France, c'est-à-dire le tiers-état, las d'attendre les ordres dissidents, pénétré, à la suite d'un mois de patience et de vains efforts, du sentiment de son droit et de sa mission, adopta la motion de Sieyès et, repoussant toutes les qualifications ambiguës ou transactionnelles, se proclama Assemblée nationale. (Applaudiuements et bravos.)
Messieurs, de ce jour la Révolution était faite, le câble était coupé, comme avait dit Sieyès, et ce grand siècle commençait, un des plus grands assurément que l'humanité aura connus — car il n'en est pas qui ait répandu dans le monde plus d'idées ; il n'en est pas qui ait fait germer plus d'espérances ; il n'en est pas qui ait consacré avec plus d'éclat la conquête de la nature par la science humaine ; il n'en est pas qui ait mêlé dans de plus gigantesques proportions, les grandeurs aux misères et les vertus au\ crimes ; il n'en est pas qui ait savouré au même degré, les éblouissements de la gloire, et plus cruellement subi les expiations de la défaite. (Applaudissements.)
Non, aucun temps n'a produit de plus grandes idées, de plus grandes passions, de plus grands caractères et de plus grands hommes. Saluons ceux qui furent les premiers, — les plus grands peut-être, — cette poignée de bourgeois
sans prestige et sans nom, isolés et relégués dans un coin de Versailles : ils portent avec eux les destinées de la France et de la liberté ! [Bravos et applaudissements.) Simplement, paisiblement, sans souci du péril, qui est immense, sans songer au lendemain, qui est obscur, ces bourgeois proclament la nation reine au milieu du palais des rois. [Vive adhésion. — Applaudissements répétés.)
Duel extraordinaire : d'un côté, tous les pouvoirs et quels pouvoirs I Un despotisme vieux de quatorze siècles, toutes les forces sociales organisées, tout ce qui contient le peuple, tout ce qui domine les dmes : clergé, noblesse, monarchie!
Et, de Tautre côté, Tidée, désarmée et toute nue, la force morale sans escorte et sans armée. Et c'est la force organisée qui recule et qui, peu à peu, se dépouille, non sans douleur, mais presque sans combat. Quel spectacle offert aux méditations de rhistorien, et quelle leçon, en cette fln de siècle, pour les désabusés et pour les sceptiques, que cette victoire de la force moi^ale ; quelle démonstration de la part décisive qui appartient, dans révolution des sociétés et dans l'histoire de l'humanité, au mouvement de l'esprit et à la force de l'opinion I [Applaudissements répétés.)
Il y a deux choses dans l'histoire de la Constituante : une <euvre sociale et une œuvre politique. L'œuvre sociale lui a survécu ; elle suffit à sa gloire ; et nous en sommes tellement imprégnés, nous sommes tellement identifiés, puis-je dire, avec les bienfaits que nous tenons de nos grands ancêtres ; ils nous ont tellement pénétrés, ils sont devenus à tel point une partie de nous-mêmes; ils sont si profondément entrés dans notre manière de vivre, de sentir et de penser que, trop souvent, nous sommes tentés d'oublier que bien chère en fut la conquête. En moins de deux ans, l'Assemblée constituante a donné à la France tous ces biens dont nous jouissons et dont l'habitude nous porte à méconnaître le prix... [Très bien^ très bien! et applaudissemen is . )
Elle a donné l'égalité des droits, la justice sociale, la propriété, le libre vote de l'impôt, la souveraineté nationale, la sécularisation de la famille et de l'État. Elle a remplacé un régime de privilège par un régime de droit. Elle a réussi dans tout cela. Pourquoi? Parce qu'elle n'était pas, comme on le
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croit trop aisément, un commencement, mais un dénouement, parce qu'elle continuait un travail, parce qu'elle portait le dernier coup à FédiGce du monde catholico-féodal, qui, sans son intervention, se serait, plus tôt ou plus tard, écroulé de lui-même. Elle a été l'exécuteur des lois de l'histoire, et c'est pour cela qu'elle a réussi. (Assenlimeni générai. — Applaudissements.)
Dans son œuvre politique, au contraire, elle a échoué. La Constitution qu'elle a faite n'a pu vivre, et cette grande assemblée, qui avait pu mettre au monde une société, n*a pas su faire vivre une Constitution. Pourquoi? C'est parce qu'elle avait méconnu les conditions essentielles d'un gouvernement dans un pays comme la France, essentiellement homogène et condamné, par sa situation au centre de l'Europe, à une vigilance, à une suite d'action, à une concentration de forces toujours présente et toujqurs active. {Cest celai Très bien! Vifs applaudissements.)
Elle avait oublié cela, peut-être volontairement. Elle avait constitué, superposé les uns aux autres des pouvoirs élus« couvrant comme d'un réseau toute retendue du territoire; mais sans liens sérieux entre eux, sans dépendances réelles du pouvoir central. Ce n'était pas là le type du gouvernement, c'était un modèle de Tanarchie. Aussi, quand, deux ans plus tard, la Convention nationale fut dans la nécessité d'agir et de se défendre, elle mit sous la remise tous ces pouvoirs électifs superposés, et y substitua la centralisation la plus puissante, la plus formidable dictature que Thistoire de France ait jamais connue.
Messieurs, la Constitution qu'avait faite l'Assemblée nationale n'a pas vécu ; mais elle a fait école : elle a donné naissance à une école de constituants à outrance, qui ne paraissent pas satisfaits, à l'heure présente, de constater que la France en est à sa treizième Constitution, et qui rêvent de lui en préparer une quatorzième. [Applaudissements.)
Oui, messieurs, il y a, à l'heure qu'il est, des républicains qui demandent une Constituante et qui se préparent à y entrer [On rit)^ des républicains sincères, assurément, loyaux entre tous, qui ont du talent, je ne le nie pas, j'ajouterai même, ayant plus de bienveillance pour eux qu'ils n'en ont généralement pour moi, qu'ils ont des services. [Bravos.)
Mais, messieurs, quel est donc leur état d'esprit? Nous avons
des difficultés, nous n'en sommes pas à les compter; chaque jour en ajoute de nouvelles aux vieilles difficultés qui ne sont pas résolues ; mais ce sont des difficultés de gouvernement, des difficultés financières, des difficultés économiques, des difficultés diplomatiques, qui tiennent à la situation de notre pays en Europe, à tous les périls dont il est entouré, qui l'obligent non seulement à une vigilance extrême, mais à des dépenses excessives.
Toutes ces difficultés-là sont des difficultés de gouvernement, mais ce ne sont pas des difficultés de Constitution. {Vives marques d'approbation.)
Qu'est-ce qu'un changement de Constitution y apporterait ? Est-ce que les républicains dont je parle, ces révisionnistes impénitents avec lesquels il faut bien compter, car ce ne sont pas les premiers venus, font autre chose et tiennent, au fond, un autre langage que les monarchistes, quand ceux-ci disent au pays : « Vous avez des difficultés de toute espèce ; rien ne va : l'agriculture souffre, vos relations avec l'étranger sont mauvaises; prenez mon roi, prenez mon ours et tout sera résolu ! » (Rires et applaudissements.)
Ces républicains commettent absolument le même sophisme. C'est qu'il est, en effet, beaucoup plus facile de crier : Revision ! Revision! Constituante! que de faire de la bonne politique financière, de la bonne politique économique et de la bonne diplomatie !
Si, du moins, cette thèse révisionniste était faite pour les distinguer, pour les mettre à part ! Hais elle ne peut que les confondre, — et les confondre dans je ne sais quelle tourbe qui crie, venant de tous les coins de l'horizon politique : Revision de la Constitution I ce qui veut dire : Â bas la République ! {Bravos et vives adhésions.)
Messieurs, il est toujours délicat de juger des hommes distingués, sincères, éloquents. Hais véritablement, quand je vois des républicains consentir à jouer le rôle d'appoint — car ils ne sont qu'un appoint dans ce mouvement révisionniste, qui est un mouvement monarchique, réactionnaire et clérical, — à jouer, dis-je, le rôle d'appoint dans cette bruyante clameur qui s'élève, non pas contre la Constitution, mais contre la République, qu'on veut frapper au cœur et à la tête, — quand je
LE BOUUNGiSME. 153
vois (les républicains se résigner à prendre place dans une pareille compagnie, messieurs, je le déclare, c*est un cas pathologique I {Rires et vifs applaudissements.)
Cela ne pourrait avoir qu'une explication : c'est qu'on voulût vraiment avoir une Constituante. Une Constituante! Voilà, messieurs, ce que je me permets d'appeler l'aberration des aberrations I [Nouveaux applaudissements.)
Oui ! je comprends que les partisans du passé, que les hommes qui reprochent au dix-neuvième siècle d'avoir abouti à un solennel avortement, trouveraient piquant de le voir finir comme il a commencé, par une Constituante, c'est-à-dire par l'aveu que tout est à refaire dans ce pays de France. {Assentiment généra!.)
Une Constituante! Savez-vous ce que c'est qu'une Constituante, ce que cela suppose ? Cela suppose un de ces moments rares et sublimes en tous les pays, où il s'est fait entre les esprits et les volontés un accord si complet que toutes les résistances reculent et s'évanouissent. (Très bien 1 très bien !) Cela suppose un grand courant portant une grande idée.
Oh I des constituants, on en trouve toujours ; des Sieyès, il y en a beaucoup, et nous apercevons d'ici la petite monnaie de plusieurs Mirabeau! {Hilarité générale.) Tom ces braves gens sont tout prêts à endosser la défroque des grands jours.
Mais il ne suffit pas d'avoir des constituants : il faut avoir la matière constituante. On ne la rencontre pas dans un temps où le désaccord est dans les esprits, où le scepticisme a pénétré les cœurs, où le découragement est partout, où jamais, jamais les Français n'ont été plus divisés entre eux, — ce n'est pas dans ce moment de trouble qu'il convient de convoquer une Constituante. Car, sachez-le bien, si une Constituante pouvait se réunir, ce serait l'anarchie dans les idées, préludant à l'anarchie dans les faits, à la guerre civile et à. la dictature. {Bravos et applaudissements répétés.)
Nous restons donc, messieurs, — je le vois à vos applaudissements, — nous restons l'association des défenseurs irréductibles de la Constitution. {Nouveaux applaudissements et ans : Vive la Cfmstitutton I )
Oh ! nous ne disons pas qu'il n'y ait rien à reviser. Certainement, il y a quelque chpse à reviser. Mais ce n'est pas le
pouvoir exécutif qull faut réviser ; ce n'est pas non plus le Sénat. Je me permets de le dire devant mes collègues de la Chambre : c*est la Chambre des députés qu'il faut reviser. {Rires approbaiifs.)
Il faut la reviser, parce qu'elle est trop nombreuse {Nouvelles marques d'approbation) y il faut la reviser parce qu'elle ne dure pas assez longtemps. Il faut reviser ses méthodes de travail, qui sont défectueuses, profondément défectueuses; il faut reviser ses habitudes d'esprit, qui sont mauvaises, car elles Font conduite à se considérer comme une assemblée unique, et à se comporter comme une Convention au petit pied, alors que la Constitution qui nous régit a entendu établir l'égalité des pouvoirs entre les deux Chambres. {Très bien! très bien!)
Il faut reviser ses habitudes administratives, qui sont pires encore, car c'est l'ingérence perpétuelle, indiscrète, dissolvante... (iîrat;o*e<mt?w marques (f approbation) dans l'exercice de l'administration et dans l'action des pouvoirs locaux, ce qui énerve l'administration et qui nous a conduits là où nous sommes I
Oui ! il faut reviser tout cela. Il nous faut un pouvoir exécutif plus résolu et plus actif. (Très bien! très bien!) Il nous faut un Sénat moins modeste et moins effacé, il nous faut une Chambre moins indiscrète, moins disposée à empiéter sur les attributions d'autrui. {Nombreuses marques d'assentiment.)
Messieurs, on peut avoir tout cela sans toucher à la Constitution : il suffit de la pratiquer telle qu'elle est. {Bravos et applaudissements,)
Voilà, messieurs, des idées qui ne sont point nouvelles et que j'ai eu souvent l'honneur de développer devant vous. Je n'hésite pourtant pas, et vous ne devez pas hésiter à en reprendre sans cesse la démonstration, car c'est là, croyez-le bien, le fond des choses.
Cette politique gouvernementale dont nous sommes les adeples, qui repose avant tout sur le respect de la Conslitution, cette politique gouvernementale, je veux seulement en souligner un trait : c'est une politique de paix. C'est une politique de paix sociale et, je n'hésite pas à le répéter, — c'est une politique de paix reWglense. {Applaudissements répétés,)
La question est assez importante, elle jouera dans les élec-
LE BOULANGiSMË. 155
lions prochaines un rôle assez considérable pour que vous me permettiez, messieurs, d'y toucher encore. Paix religieuse I Ces mots soulèvent de grandes indignations d*un certain côté de Topinion. Paix religieuse I nous dit-on ; mais alors il y a donc deux pouvoirs ?
Messieurs, ce n'est pas à nous qull faut apprendre et qu*on prendra — j*imagine — la peine de démontrer qu'il n'y a qu'une seule puissance en France, la puissance civile et séculière. Nous avons assez revendiqué ses droits et défendu ses prérogatives pour nous refuser à recevoir, en cette malière, des leçons de quelque jurisconsulte que ce soit. [Très bien! très bien! et applaudissements,)
Certainement, il n'y a qu'une seule puissance. Mais empécherez-vous, pouvez-vous empêcher qu'il y ait, à côté d'elle, un pouvoir moral — notre langue, qui n'est pas très riche, n'a pas d'autre mot pour exprimer celte idée, les orateurs de l'extréme-gauche eux-mêmes se seiTent de ce mot de « pouvoir », quand ils parlent de TÉglise, — oui, un pouvoir moral incontestable ? Est-ce que cela ne frappe pas les yeux ?
Il n'est pas d'usage de faire des citations dans un banquet ; mais je voudrais cependant remettre sous vos yeux quelques lignes d'un grand philosophe, qui n'était pas un clérical, j'imagine, qui était le plus libre de tous les libres-penseurs, M. Littré. Il y a un écrit de lui sous ce titre : Le catholicisme suivant le suffrage universel, qui renferme les observations les plus justes, les plus profondes, les plus pratiques sur l'état des esprits dans notre pays; il faudrait vraiment le faire apprendre par cœur à tous les candidats à la députation. (Itires,) Je veux seulement vous en lire quelques lignes :
« Le catholicisme, a dit M. Liltré, en 1880, est la religion du plus grand nombre des Français; cela ne fait aucun doute. Quand on a déduit, d'une part, les protestants et les juifs, et, d'autre part, défalcation encore plus grande, les indifférents et les libres-penseurs, il reste une masse considérable qui emplit les églises, reçoit les sacrements, depuis le baptême jusqu'à Textrême-onction, et serait sérieusement offensée si on la gênait dans l'exercice de son culte. Ne pas reconnaître cette condition fondamentale, c'est se préparer, si Von est philosophe spéculant sur la marche des citoyens, de graves mécomptes théo-
riques^ ei, si Von est homme (TÉtat prenant part au gouvernementy de non moins graves mécomptes politiques. » {Assentiment généi^aL)
Ce sont ces mécomptes, messieurs, que nous voulons éviter. C'est parce que nous avons conscience du caractère actuellement irréductible de cette puissance morale, et de Timpuissance relative des moyens de discipline et de coaction dont le pouvoir civil dispose vis-à-vis d*elle, que nous avons eu la tentation de rechercher s'il n'y aurait pas une autre solution que la guerre à outrance, la guerre éternelle, la guerre à toujours avec le catholicisme.
Messieurs, la guerre n'est pas un système de gouvernement. On ne fait même généralement la guerre que pour avoir la paix. [Rires approbatifs.) Quant à nous, nous ne nous sentons en aucune façon investi par nos électeurs du mandat de faire la guerre à quelque croyance que ce soit.
Les gouvernements ne sont pas institués pour faire la guerre : ils sont institués pour faire régner la paix et la justice. [Applaudissements, )
On nous dit : « Prenez le glaive de la loi et réduisez l'Église à Tobéissance ! » Mais, messieurs, c'est ce que nous avons fait, nous sommes tout prêts à le faire quand cela sera nécessaire. [Nouveaux applaudissements,) Mais l'obéissance obtenue par des rigueurs fiscales, disciplinaires, par des suppressions de traitement, par exemple, — une arme dont nous avons beaucoup usé, beaucoup plus que ceux qui en parlent aujourd'hui, — ce n*est pas là, messieurs, un état normal : c'est un état de lutte et de combat. Je crois que Ton pourrait arriver à autre chose, et je ne me fais aucun scrupule d'appliquer à une situation difficile, qui tient à la coexistence, dans notre société, de deux doctrines qui sont, au fond, philosophiquement irréductibles, je ne me fais aucun scrupule d'appliquer à cette situation ce grand mot de tolérance, que le dix-huitième siècle avait inventé, précisément pour permettre de vivre côte à côte à des doctrines inconciliables. [Très bien! très bien!)
Oui! autant que je le pourrai, je prêcherai, dans la commune, la tolérance au maire, la tolérance au curé, et je n'admets pas qu'on me reproche à ce propos de vouloir que l'État soit toléré par l'Église. Messieurs, la tolérance n'est pas une question
de doctrine : c'est une question de conduite. {Assentiment général.)
Je suis convaincu que cette conduite plus douce, plus bienveillante, plus facile, vous la détermineriez, messieurs, dans des proportions que vous ne pouvez pas imaginer, si vous vouliez considérer une bonne fois avec bienveillance le budget des cultes.
N'y touchez pas, et faites bien entendre que vous ne voulez pas y toucher, et vous aurez la paix, cette paix religieuse qui est le vœu du pays ; non pas sans doute le vœu des cléricaux de profession et des dévots échauffés (Rires), mais de cette foule de citoyens paisibles, indifférents peut-être dans le fond des choses, mais, à Theure qu'il est — croyez-le bien — plus las des querelles religieuses que de toute autre chose au monde. [Vifs applaudissements.)
Messieurs, ce n'est là qu'un des traits de cette politique de tolérance, de cette République ouverte, dont nous sommes les adeptes résolus; mais peut-on dire que cette politique, pour être pacifique, pour être tolérante, est incapable d'être réformatrice? On le croirait vraiment, à entendre nos amis les radicaux !
Oui ! pour eux, quiconque s'est prononcé pour le budget des cultes dans Tintérêt de la paix publique, est un homme qui regarde en arrière, entendez-vous bien ? Gomme c'est grave de regarder en arrière ! C'est un homme qui a cessé de marcher en avant, parce que la marche en avant est le contraire du piétinement sur place, le crime du parti modéré.
Messieurs, si c'est un crime de piétiner sur place, te parti modéré ne Ta pas commis, car, en recherchant dans ce pays quelles ont été les marches en avant, quels ont été les progrès réalisés, quelles ont été les réformes faites, je puis le dire sans orgueil, parce que c'est l'histoire même, c'est le parti modéré qui les a faits. {Applaudissements.)
En fin de compte, on nous renvoie aux électeurs rétrogrades, mais susceptibles de conversion ; on nous concède la permission de ramener à la République les gens paisibles, les conservateurs de bonne foi qui ne sont pas essentiellement et de parti pris hostiles à cette forme de gouvernement; c'est là, messieurs, une mission que nous accepterions avec reconnaissance et dont
nous nous acquitterions avec orgueil ! Oui, si notre politique pouvait ramener à la République les masses indécises qui sont, à rheure qu'il est, manifestement ébi*anlées, et sans lesquelles on ne peut cependant faire vivre, dans ce pays, aucun gouvernement durable ; si nous avions cet honneur, si c^était là notre rôle et notre mission, ahl messieurs, nous croirions élre pour la République de meilleurs et de plus utiles serviteurs que tous les emphatiques qui nous condamnent I (Rires et applaudissements, )
C'est, messieurs, dans ces idées de concorde et de pacilîcation que nous espérons célébrer, au mois d'octobre prochain, dans les élections qui s'avancent, le centenaire de la Révolution.
Je sais bien qu'on nous en annonce un autre; je sais bien que, si l'on en croit la coalition des vieilles rancunes et des jeunes cupidités ( Vifs applaudissements), ce grand siècle, commencé dans la gloire et dans la foi, devrait finir dans la honte !
On nous promet, on nous annonce, on nous prépare le centenaire du reniement, et nous fêterions 1789 en le souffletant sur les deux joues 1
Oui, messieurs, cela se dit, cela s'afflrme, cela se prophétise! Donc, tous ces efforts d'un grand siècle, toutes ces luttes, tous ces mécomptes, toute cette gloire, tout ce mouvement d'esprit, toutes ces tombes qui marquent la route du progrès, tout ce patrimoine intellectuel et moral dont nos pères nous ont transmis le glorieux héritage, tout cela, messieurs, n'aurait servi qu'à préparer, par une action en quelque sorte providentielle, la plus abjecte des abdications dans les mains du dernier des aventuriers!.. ( Vifs applaudissements,)
Sans excuse d'aucune sorte, ni de danger du dehors, ni de péril intérieur, ce grand pays de France, qui a voulu être libre, et qui est, à l'heure qu'il est, le plus libre de tous les peuples, ce grand pays de France, qui manifeste, à l'heure où nous sommes, avec un éclat si inattendu, sa vitalité extraordinaire, ce grand pays, n'ayant plus soif que de honte, ne songerait plus qu'à se coucher aux pieds d'un maître !
Messieurs, cela n'est pas possible, cela ne sera pas : on calomnie la France, on escompte trop vite la sottise humaine. Il n'est pas possible, messieurs, que ce siècle, inauguré
LE BOUUNGISMË. 159
par des héros, flDisse dans les mains des fantoches ! ( Vifs applaudissements, )
Je vous en atteste tous, compagnons de nos luttes politiques, que nous avons toujours trouvés, depuis vingt ans, au premier rang, pour défendre la liberté et la République; j'en atteste ces jeunes gens que les retours offensifs du césarisme ont tirés de leur inaction et lancés avec nous dans la vie publique; je vous atteste aussi, morts illustres que nous célébrons aujourd'hui ; j'en atteste voire mémoire et vos exemples, cette honte est impossible, car il y va non seulement de Thonneur, mais il y va de ta patrie! {Bravos et applaudissements prolongés,)
Et, pour prolester contre cette calomnie jelée à la face de vos petits-enfants, autant que pour honorer vos mânes glorieux, je bois à nos ancêtres, aux hommes de 1789! Buvons, messieurs, levons nos verres en Thonneur de nos grands ancêtres ! [Adhésion unanime et tHple salve d" applaudissements.)
L'arrêt de la Hante-Cour.
Le duel continuait entre la fraction boulangisle et les pouvoirs publics, dirigés maintenant par des mains plus fermes. Les fêtes du centenaire de la Révolution, célébrées à Versailles le 5 mai 1889; Touverture solennelle de TExposition universelle, à Paris, le 6 du même mois, eurent une excellente inUuence sur Topinion du pays et de l'étranger. M. Carnot, par sa dignité simple et sa correction, offrait un vivant contraste avec les mœurs douteuses du protégé des duchesses et de sa troupe bigarrée, que M. de Gassagnac, leur allié, qualifiait lui-même de w parti de sac et de corde », de « bande de faméliques » de « parasites vivant sur la bête ». Depuis le 24 avril, le gouvernement belge avait invité Tex-général à opérer sur un autre théâtre, et il avait quitté Bruxelles pour transporter à Londres son quartier général. A la Chambre, ses amis, MM. Laguerrc, Andrieux, insultaient le ministère sans ébranler la majorité. L'Union libérale^ présidée par M. Barboux, V Association républicaine y présidée par Jules Ferry, tenaient ferme le drapeau de la République gouvernementale. Le département de la Seine élisait sénateur un antirevisionniste et antiradical, M. Poirrier, président de la Chambre de commerce (12 mai); la discussion du budget était habilement menée par MM. Bouvier, ministre des finances, Jules Roche, président de la commission, et Burdeau, rapporteur général ; les manifestes des droites, les violences des boulangistes, à la Chambre et sur divers points du territoire, n'intimidaient
nullement la commission de la Haute-Cour qui poursuivait son œuvre avec calme. Toutefois, Tintention, hautement avouée par la coalition monarchico-boulangiste, de poser partout la candidature Boulanger contre les républicains, détermina la majorité de la Chambre à prendre une mesure décisive pour entraver les menées plébiscitaires. Dans la séance du 13 juillet 1889, M. Viette et d'autres députés déposèrent sur le bureau de la Chambre une proposition de loi tendant à l'interdiction des candidatures multiples. Dès le lendemain, cette proposition fut votée, après urgenca déclarée, par 304 voix contre 229, malgré l'opposition violente de MM. Andrieux, Le Hérissé et Jaurès. Le 15, le Sénat, sur un rapport de M. de Casabianca, ratiûa le vole de la Chambre, après quelques protestations de MM. Audren de Kerdrel et Buffet, par 213 voix contre 64, et la loi fut promulguée au Journal officiel du 17 juillet. Cette organisation pratique de la défense républicaine consterna la faction boulangiste. Par arrêt du 12 juillet, la chambre d'accusation de la Haute-Cour renvoya devant le Sénat MM. Boulanger, Arthur Dillon, et Henri de Rochefort-Luçay, sous l'inculpation de complot, d'attentats et de détournement ou soustraction de deniers publics. Le 15 juillet, le procureur général Quesnay de Beaurepaire signifia aux accusés son acte d'accusation et rendit publiques les scandaleuses manœuvres « du Saint-Arnaud du café-concert ». M. Boulanger ût une longue et violente réponse à l'acte d'accusation ; il en appela au suffrage universel, en posant sa candidature ofûciellement dans 80 cantons, aux élections du 28 juillet pour le renouvellement des conseils généraux, et en se laissant présenter dans plus de 400 circonscriptions. 11 ne fut nommé que dans onze : c'était un pileux avortement! Ainsi se reconstituait peu à peu l'esprit public. Après les scrutins de ballottage du 4 août, les républicains restèrent maîtres de la majorité dans 74 conseils généraux sur 90.
La Haute-Cour porta le dernier coup. Réunie le 8 août, elle entendit pendant trois audiences le réquisitoire du procureur général, qui contenait contre l'aspiranl-dictateur une accumulation formidable de faits précis et accablants, notamment ceux qui résultaient des papiers saisis chez le sous-intendant Reichert, désigné par le général Yung. L'homme était déQnitivement jugé et flétri. Après un délibéré qui dura du 12 au 14 août, Boulanger et Dillon furent déclarés coupables, sur le chef de complot, par 206 oui contre 3 non et 3 abstentions, Rochefort par 183 oui contre 23 non et 3 abstentions. Sur le chef d'attentat, la culpabilité de Boulanger fut admise par 198 oui contre 7 non et 5 abstentions, Dillon et Rochefort étant déclarés complices. En conséquence, la Haute-Cour condamna l'exgénéral, Rochefort et Dillon, à la peine de la déportation dans une enceinte fortifiée. Cinquante-deux membres de la droite s'étaient abstenus de participer aux délibérations, en excipant de la prétendue incompétence de la Haute-Cour, pour ne pas frapper le protégé des princes et le stipendié des duchesses. Les condamnés protes-
LE DOULANGISME. 161
tèreut faiblement, et Boulanger réclama, par lettre du 4 septembre 1889, adressée à M. Tirard, d'être traduit devant un tribunal militaire ou devant la première chambre de la Cour d'appel de Paris, alors qu'il avait injurié, en mars 1888, le conseil de discipline qui l'avait frappé! Ce n'était pas sérieux. Le 18 août, au banquet des maires de France qui eut lieu au Palais de l'Industrie, le président de la République affirma qu'on avait pu '< abuser une heure le grand peuple de France, mais que, résolumenl attaché aux conquêtes qu'il a réalisées depuis un siècle, il ne permettrait à personne de porter la main sur elles »>. Le boulangisme était moralement flétri et disqualifié. Il restait à savoir quels résultats donnerait la grande consultation nationale qui était ûxée au 22 septembre, et ce n'était pas sans angoisse que les bons citoyens se demandaient si tant d'agitations, tant de calomnies propagées, tant de sophismes prodigués, tant d'argent répandu n'auraient pas altéré le bon sens des masses populaires?
Les élections des 22 septembre — 6 octobre 1889.
Dès le mois de mars, les différents partis avaient pris position. Le centre gauche ou, si l'on veut, VUnion libérale^ avait, par l'organe de M. Rarboux, préconisé le programme « d'une République paisible, libérale et résolument conservatrice, refuge commun où se puissent abriter avec honneur tous les Français». M. Jules Ferry, dans les discours du 11 avril et du 17 juin, s'était fait l'éloquent interprète des vœux des républicains de gouvernement. M. Floquet, dans l'allocution qu'il avait prononcée à. la Un de mai, en prenant possession de la présidence du groupe radical de la Chambre, avait choisi pour plate-forme la revision, et s'était élevé contre « les raffinés qui, après des années de République militante, méditaient de revenir à la doctrine surannée de la République sans républicains ». Enfin, on a sul'fisamnient caractérisé les professions de foi du soidisant parti national. L'appel u aux honnêtes gens » signé par les condamnés de la Haute-Cour le 15 août, se plaignait surtout de voir « la sécurité des citoyens, l'honneur de la nation tombés entre les mains des complices de Jules Ferry ». M. le comte de Paris signa aussi son manifeste. Il est daté de Sheen House, 28 août. Ce document prêchait la concentration de tous les ennemis de la République. « Là où vous avez des candidats, disait-il aux monarchistes, soutenez-les énergiquement. Ailleurs, inspirez-vous des nécessités de la lutte et ne traitez pas en ennemis ceux qui combattent les mêmes adversaires que vous. » Et le chef de la maison de France réclamait une revision pour supprimer la République et préparer l'avènement de la monarchie de ses rêves. M. de Mackau, organe des bonapartistes, se prononça, dans son discours d'Argentan, pour un plébiscite- direct sur les trois formes de gouvernement; et il écartait la royauté légitime « que le comte de Chambord avait
J. FsRRT, Discours, VH. 11
16^ DlSCOUas DE JULES FERHY.
emportée dans sa tombe ». En somme, boulangistes, royalistes, bonapartistes s'accordaient pour admettre le programme de M. Naquet : « dissolution, revision, volonté nationale. » Il y eut à peine quelques dissidences dans cet accord : MM. Denys Cochin et Deville à Paris, M. Lambert de Sainte-Croix, dans les Landes, répudièrent toute alliance avec Thomme au cheval noir.
Profesiion de foi de M. Jules Ferry.
M. Jules Ferry adressa aux électeurs de Tarrondissement de Saint-Dié (i*** circonscription) l'appel qui suit:
Électeurs!
La République que vous avez voulue, fondée, défendue depuis bientôt vingt ans, est encore une fois mise en question.
Elle voit ligués contre elle tous les ennemis du repos de la France : les prétendants, en révolte permanente contre la souveraineté nationale, les aventuriers flétris par la conscience publique, toutes les ambitions déçues, toutes les intrigues, tous les appétits.
Ces factions coalisées n'ont d'autre lien que le mot d'ordre qu'elles se sont donné : La Revision, qui leur sert de masque, et qui leur permet de cacher leur drapeau, n'est point un programme de gouvernement; chacun de ses alliés d'un jour y attache un sens ditTérent, et le triomphe des révisionnistes -serait le prélude de la guerre civile.
La Revision est un piège ou une folie : vous ne vous y laisserez pas prendre.
Pour donner à nos institutions parlementaires la stabilité qui leur a si souvent manqué, au pays le gouvernement actif et résolu qu*il appelle de tous ses vœux, il n'est pas nécessaire de reviser la Constitution : il suffirait de la pratiquer sincèrement. La Constitution n'a institué nulle part l'effacement du Pouvoir exécutif et la subordination du Sénat. La Chambre des députés doit savoir résister au penchant qui la porte à attirer à elle tous les pouvoirs. Les Chambres contrôlent, elles n'administrent pas ; on l'a trop oublié. La confusion des pouvoirs aboutit tôt ou tard à l'impuissance gouvernementale.
Le champ législatif est d'ailleurs assez vaste. Toutes les questions ont été soulevées, au cours des deux dernières légis-
LE BOULAI^GISNE. 163
latures; des matériaux iofimenses ont été accumulés: il faudra faire un choix.
Si Ton veul se rendre au vœu du pays, manifestement fatigué des querelles politiques, si Ton veut constituer dans la Chambre nouvelle une majorité de gouvernement durable et féconde, il faut se résoudre à écarter les débats irritants, les réformes prématurées qui ne correspondent pas à l'état de l'esprit public — comme la séparation de TËglise et de TÉtal, — pour se vouer entièrement à la recherche des progrès réalisables et à Tétude des lois d'affaires.
La question des traités de commerce, dont l'échéance a lieu en 1891, se posera nécessairement Tannée prochaine. La France a intérêt à reprendre sa liberté de tarification, non pour s'enfermer dans un isolement suranné, mais pour établir les relations de lavenir sur le pied d'une sérieuse réciprocité.
La République est le premier gouvernement qui ait fait participer l'agriculture aux bienfaits d'une sage protection. Ces mesures, dont le ministère que je dirigeais, en 1884, a pris l'heureuse initiative, ont sauvé la culture du blé, en France, sans augmenter le prix du pain.
Elles seront complétées par l'établissement d'un droit sur les maïs étrangers, particulièrement réclamé par l'agriculture vosgienne et qui n'a pu jusqu'à présent prévaloir devant les Chambres.
Mais les droits protecteurs ne sont qu'une des faces du problème agricole : la prochaine législature doit tenir à honneur de donner au crédit agricole les facilités spéciales et l'organisation rationnelle qu'il a reçues dans d'autres pays.
Les réformes fiscales sont de celles auxquelles le législateur dmi travailler incessamment, non dans la pensée chimérique de réaliser d'un seul coup la justice idéale, mais par étapes successives, et sans compromettre dans des expériences hasardeuses la fortune de la France. Au nombre des projets réalisables à bref délai, on peut compter la transformation de l'impôt sur les propriétés bâties en impôt de quotité, la réfoime de l'impôt des prestations sur des bases plus conformes au principe de la proportionnalité, l'adoucissement des rigueurs inutiles dans la perception de l'impôt sur les boissons.
La sollicitude du gouvernement républicain pour les travail-
leurs, pour les faibles, pour les déshérités, est attestée par une multitude de propositions et de projets de lois, issus de Tinitiative des députés ou de l'action gouvernementale. Ce gouvernement que les partis réactionnaires accusent « de n'avoir rien fait pour les ouvriers », leur a donné, depuis dix ans, la gratuité de l'école, la liberté des syndicats, l'organisation de l'enseignement professionnel, les lois sur les caisses de retraites et les sociétés de secours mutuels, les lois sur les accidents de l'industrie et la réglementation des heures du travail — ces deux dernières en voie d'élaboration, — et plusieurs autres de moindre importance, mais toutes conçues dans le même esprit, non seulement de liberté, mais de solidarité et de protection. Nous y persévérerons. C'est le rôle des partis de prodiguer à la démocratie laborieuse les mauvais conseils et les folles promesses. Mais il faudrait désespérer du bon sens public, si les ouvriers pouvaient croire qu'ils trouveront ailleurs que dans la République, dans le suffrage universel et dans la pratique de la liberté, la garantie de leurs droits et la satisfaction de leurs espérances.
Vive la République!
Jules Fbrry.
Député sortant y
Président du Conseil général des Vosges,
Écroulement du bonlangif me. -> L'élection Picot.
Le résultat des scrutins du 22 septembre fut un désastre pour les oppositions coalisées. Sur 573 élections, 393 étaient délmilives, et 180 donnaient lieu à des ballottages. Sur les 393 élections acquises, 232 avaient profité aux candidats républicains, et 161 aux réactionnaires, dont 86 royalistes, 53 bonapartistes et 22 boulan^'istes seulement. Ainsi, la situation était bien meilleure qu'en 1885, et la République avait reconquis une partie du terrain perdu par suite de ses fautes et de l'application imprudente du scrutin de liste. Malheureusement, M. Jules Ferry, contre lequel les cléricaux et les boulangistes avaient déployé un acharnement inouï, semé largent à pleines mains et multiplié les manœuvres les plus odieuses, était victime de son excès de confiance dans la fermeté et le bon sens des électeurs de Saint-Dié. Il eut 162 voix de moins que son concurrent boulangiste, Tex-chef de bataillon Picot, qui en avait obtenu 6385, Voici en quels termes le Temps, du 24 septembre, annonça ce
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résultat, après avoir caractérisé le succès du parti républicain dans son ensemble :
« La joie profonde que ce triomphe nous cause est quelque peu troublée par des accidents fâcheux : M. Jules Ferry a échoué à Saint-Dié I La croisade, aussi perQde que violente, menée contre lui par les réactionnaires, aidés d'un frop grand nombre de républicains, a flni par écarter un de ces hommes dont on peut dire qu'ils devraient toujours avoir leur place dans un Parlement. Beaucoup de radicaux sans doute se réjouiront de son échec, sans se dire que Ton affaiblit singulièrement la République en proscrivant ainsi ceux qui Tout servie ou représentée avec le plus de dévouement et de succès. Cet échec, d'ailleurs, ne s'explique que trop aisément : il est dû à la manœuvre, si souvent tentée avec succès dans la Chambre, de la coalition de la droite et des radicaux intransigeants. Dans l'arrondissement de Saint-Dié, les intransigeants anarchistes ont voté pour la monarchie, et c'est par eux que le candidat réactionnaire a battu l'ancien président du Conseil à 200 voix de majorité. »
N'avait-on pas poussé l'infamie jusqu'à faire croire aux ouvriers récemment émigrés d'Alsace, et qui étaient inscrits sur les listes électorales de Saint-Dié, que Jules Ferry était un traître, vendu h l'Allemagne, tandis que le candidat boulangiste représentait le patriotisme et la revanche? Cette suprême insulte alla au cœur de l'ancien président du Conseil et Qt une nouvelle blessure à ce cœur déjà touché par la balle d'un fou. « Sa vie fut en danger, a écrit M. Rambaud. Le Ferry d'autrefois, d'humeur si gaie, si allant, si vaillant, n'était plus à reconnaître. » Mais, pour cruelle que fût chez lui l'amertume née de la défaillance de ses concitoyens, M. Jules Ferry n'en laissa rien paraître et réconforta les bons citoyens qui l'avaient soutenu contre la meute des basiles et des camelots boulangistes, par la belle circulaire qui suit :
Aux Électeurs républicains de la première circonscription de V arrondissement de Saint-Dié.
Mes chebs Concitoyens,
Nous avons ensemble, depuis bientôt 20 ans, lutté pour affranchir notre pays natal des influences cléricales et réactionnaires. Nous y avions réussi, et, depuis 1876, toutes les consultations du suffrage universel avaient été des victoires républicaines.
Les élections cantonales du mois de juillet dernier et le vote du 22 septembre ont donné à cette longue persévérance un brutal et douloureux démeati. Le boulangisme, qui semble avoir repris dans la région de TEst le terrain qui lui échappe
dans le département du Nord, a surgi parmi nous, avec son cortège accoutumé de violences et d'improbilé. Vous venez de ie voir à Tœuvre, désorganisant le parti républicain, trompant et embrigadant les masses ouvrières, en apparence au proflt d'idées radicales et de passions révolutionnaires, en réalité pour en faire l'appoint inconscient de la coalition monarchique et cléricale qui vient de donner Tassant à la République.
La corruption a fait le reste. Nos Vosges ont connu pour la première fois ces mœurs détestables, qui feraient, si l'on n'y met bon ordre, de l'élection un maquignonnage^ et du mandat législatif le lot du plus riche et du plus audacieux.
C'e^t ainsi que la République a été battue, dimanche dernier, à 162 voix de majorité !
Il est permis d'en rougir, non d'en désespérer. Restez debout, républicains, restez unis. Reprenez, par une propagande plus soutenue, le terrain perdu par excès de confiance. La coalition contre nature qui a livré la ville et le canton de Saint-Dié à la réaction, se dissoudra d'elle-même : les déceptions qu'elle réserve aux égarés de la démocratie prépareront avant peu un retour de bon sens et de loyauté.
Quant à moi, mes chers concitoyens, je n'ai perdu ni le courage ni l'espérance. Une épreuve, dont je n'ai pas à cacher la cruelle amertume, s'ajoute à celles qui ont déjà marqué ma vie publique. Mais, tandis que nous avons à déplorer chez nous de honteuses défaillances, la politique républicaine, cette politique d'union et de sagesse pratique, que j'ai toujours préconisée, l'emporte dans l'ensemble du pays: le boulangisme, que j'ai dénoncé l'un des premiers, est écrasé ; la Revision est rejetée par la France républicaine. La République sort triomphante d'une crise redoutable : qu'importe qu'elle me laisse sur le champ de bataille!
Vive la République !
Jules Ferry.
11 était à remarquer, d'ailleurs, que le scrutin uninominal, excellent pour briser le courant plébiscitaire, avait beaucoup nui aux notabilités républicaines de toutes nuances. C'est ainsi que MM. Goblet cl G. Périn, parmi les radicaux, avaient échoué. M. Constans, rtiinislre de l'Intérieur, était en ballottage à Toulouse, ainsi que MM. Clemenceau à Draguignan ; Pelletan, dans les Bouches-
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du-Rhône; Floqoet et Lockroy, à Paris. Aux scrutins de ballottage du 6 octobre, le succès des républicains s'accentua encore : 129 républicains et 51 réactionnaires furent élus; quelques jours plus tard, on apprit encore la nomination de 6 républicains, élus par les colonies les plus lointaines. M, Constans passa à Toulouse ; MM. Floquet et Lockroy, à Paris, Clemenceau, dans le Var, l'emportèrent sur leurs concurrents, et M. Henri Rocbefort resta sur le carreau, ainsi que MM. Ândrieux, Turquet et Vergoin. En résumé, la nouvelle Chambre comprenait 366 républicains, dont une centaine de radicaux, 166 royalistes et 44 boulangistes, dont 16 élus par le seul département de la Seine. La droite perdait une quarantaine de sièges, par rapport aux élections législatives de 1885.
Après la défaite, monarchistes et boulangistes s'invectivèrent à l'envi. M. Hervé * confessait que le boulangisme avait fait la trouée dans le parti conservateur et non dans le parti républicain, que la trace du géuéral Boulanger allait s'effacer « comme le sillage d'un navire qui a disparu en pleine mer»; M.Arthur Meyer, dans le GauloiSy traita le cheval noir, le grand sabre, Fétoile enfin, d'espèces d'ombres chinoises qui disparaissaient dans les brouillards, à quoi Boulanger répondit, en adressant à l'ancien allié « l'assurance de son profond mépris ». f.e Figaro déclara « que la comédie boulangiste était finie », et M. de Cassagnac compara Boulanger à Grouchy, en disant : « C'est sa faute si nous n'avons pas réussi. » Suivant le bouillant polémiste, celui que sept départements avaient acclamé « comme aventurier et non comme homme d'État », aurait pu être remplacé par M. Ribot ou M. Lefèvre-Pontalis, puisqu'il ne s'était servi que des armes pacifiques, et n'avait pas osé risquer Mazas pour entrer à l'Elysée. Telle était l'unanimité de ces volte-face que les ennemis les plus déterminés de l'aventurier vaincu commençaient à en avoir quelque pitié. Comme l'écrivit spirituellement M. John Lemoinne, « il ne trouvera bientôt plus personne pour l'épargner que ceux qui l'ont condamné. L'univers l'abandonne et il ne lui reste plus le moindre Blondel. » Les plus coupables n'étaient-ils pas les gens sérieux de la droite, le comité des Douze et M. le comte de Paris, qui avaient adopté « une bande de noceurs et choisi leur chef pour instrument? » Ils y avaient perdu leur argent et leur honneur politique!
Le Boulangisme jugé par Jules Ferry.
' Comme résumé et comme appréciation générale de la crise boulangiste, nous croyons devoir reproduire un fragment de l'article que M. Jules Ferry avait écrit en 1890 et qu'il destinait à la North American Revietv. Ce travail, que l'éminent homme d'État n'a malheureusement pu terminer, a été retrouvé dans ses papiers