V. le Soleil ^u 10 octobre
par Madame Jules Ferry, et la Revtie de Paris, dans le numéro du 1*' juillet 1807, lui a donné Thospitalité. On le lira comme le jugement déOnitif de THistoire :
L*évolutioD démocratique en France procède par soubresauts; elle déroute le philosophe par ses oscillations, ses contradictions, une absence d^esprit de suite et de logique au moins apparente, une part d'imprévu qui dépasse la moyenne des surprises de Thistoire.
La République française sort h peine d'une de ces crises de déraison dont Tobservateur étranger, obligé de s'en tenir le plus souvent à la superficie des choses, ne s'explique pas mieux l'explosion violente que le paisible dénouement. Pour les amis de la France au dehors — et nous en avons de sincères dans tous les pays libres — le mouvement boulangiste, dont la grandeur et la décadence ont rempli Thistoire des deraières années, et marqué d'une si étrange façon Tanniversaire de notre affranchissement, a été, tant qu'il a duré, le plus obscur des cauchemars; il demeure, après sa liquidation définitive, la plus inquiétante des énigmes.
Il ne suffit pas de dire : le boulangisme a vécu et il est mort, et de répéter orgueilleusement avec le psalmiste :
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
C'est du mysticisme, cela, et non de la politique. On veut savoir comment le mal est né et s'il a définitivement disparu. C'est d ailleurs après la tempête qu'il convient de vérifier la solidité du bâtiment, de noter les résistances et les côtés faibles, et de faire passer la coque au radoub, si cela est reconnu nécessaire.
Ceux qui voudront écrire Thisloire du boulangisme la trouveront toute faite. Sur les ressorts cachés, sur le but véritable, sur les complices de cette entreprise, il ne reste plus rien à apprendre, après les révélations, aussi curieuses que décisives, qui remplissent les journaux français depuis quelques semaines, et dont les journaux américains ont recueilli l'écho. Les annales de la conspiration sont écrites par les conspirateurs eux-mêmes. Ces éclats de franchise ne se voient guère qu'en France. Le Français ne sait pas conspirer : soit loyauté de race, soit légè-
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reté d*esprit, tout secret lui brûle les lèvres. L*auteur des Cotilisses du bouiangisme parait avoir agi spoDtanëment : il ne semble pasqu*ilait été provoqué ni soudoyé, pour cette besogne. Cet acte de haute traîtrise n*a soulevé d'ailleurs, dans le camp des boulangistes, qu'une indignation médiocre et des contradictions de détail dépourvues de toute importance. Le sauvequi-peut qui suit les grandes déroutes morales, la vanité, le besoin de paraître, de marquer son rôle, de parer des couleurs d'un machiavélisme raffiné les pires sottises et les plus lourdes imprudences, ont délié toutes les langues. De proche en proche, ont jailli les aveux et les confessions. Les témoignages se succèdent, s'accumulent et, chose extraordinaire, ne se contredisent pas. C'est à qui parlera, soulagera son âme. Le dernier témoin entendu est le chef de la maison de Bourbon qui, partant pour la libre Amérique, a éprouvé le besoin de faire savoir au monde le triste rôle qu'il a joué dans cette aventure. Rien n'est plus contesté, d'ailleurs, des méfaits jusqu'alors effrontément niés. L'étranger, qui avait accueilli avec quelque scepticisme, les réquisitoires du procureur général devant la Haute-Cour, les trouvera confirmés, précisés, dépassés dans la confession des principaux coupables. Il n'est plus possible désormais de parler de procès de tendance et de vengeance judiciaire. L'officier général qui a quitté son poste en cachette, pour aller en territoire étranger se concerter avec les prétendants, appartiendrait, en tous pays soumis au règne des lois, à la justice des conseils de guerre. Il est également prouvé et avoué qu'une association électorale, un council, comme on dit chez vous, s'était formée entre cet homme et les chefs de la droite monarchique : les royalistes fournissaient leurs millionsS le général apportait la popularité, moyennant quoi ce favori de la démagogie parisienne se faisait fort d'envoyer siéger au Palais- Bourbon trois cents députés agréés par le comte de Paris, pour le plus grand bien de la République. On peut à présent juger l'homme et l'intrigue. L'intrigue, en dépit des grands noms qu'on y rencontre, demeure louche et basse, cynique d'un bout à l'autre; la partie se joue avec des cartes biseautées, entre
1. On en sait le chiffre exact par la grande dame qui en fit Tavance au nom de son parti : trois millions (cent vingt mille livres sterling).
croupiers bien décidés à se tromper les uns les autres. Quant à rhomroe, Thistoire, qui le jugera loin de nos justes colères, s'étonnera de le trouver si frivole et si borné. Tel qu'il apparaît aujourd'hui, déshabillé par ses confidents, mis à nu par ses propres aveux, il ne laisse même pas l'impression d'un flegmatique aux longs desseins, d'un conspirateur de race, sachant ce qu'il veut et où il va. Ni idée, ni plan, mais une phraséologie à double sens, combinée pour satisfaire à la fois la naïveté des démagogues et la ruse hypocrite des meneurs royalistes. Une duplicité sereine, l'enlenle et, l'on est lente de le dire, le génie de la réclame appliquée à la politique, voilà, chez lui, tout l'homme d'État. Son œuvre militaire sera jugée toutaussi vaine. De son long ministère, il n'est resté ni une idée originale, ni une réforme sérieuse, ni le souvenir d'un grand labeur ou d'une puissante volonté. La misère inlellecluelle va, chez lui, de pair avec la misère morale. Évidemment dépourvu de génie, la fuite a prouvé qu'il n'avait pas même l'audace de son rôle. C'est un joueur heureux qui suivait sa veine, plutôt qu'un calculateur conduisant sa fortune.
Il semble que lui-même ne s'en fait pas accroire. Le fatalisme dans lequel il s'enveloppe est en somme assez modeste : il se compare, dans un de ses derniers entretiens, à l'épave que le flux apporte et que le reflux emporte. Sa philosophie ne va pas plus loin.
La nôtre doit être plus exigeante. La médiocrité du héros met en plus haut relief l'inexplicable de sa destinée. A quelles analogies historiques faut-il rattacher celte apothéose, soudaine autant que prodigieuse, d'un soldat inconnu la veille, n'ayant pour lui ni l'éclat d'un grand nom, ni l'ombre de la gloire, ni les batailles gagnées, ni les services rendus? Au césarisme? Le césarisme est un des accidents les plus connus de l'histoire ancienne et moderne, mais le césarisme suppose un César; il procède par la victoire et se fonde par le génie, il peut se transmettre par héritage.
VImperator, que la Rome républicaine hissait au Capitolc, contenait, en germe, tous les Césars de la décadence. De nos jours, le grand homme dont le (^Ite a rempli et faussé un siècle presque entier de notre évolution, eut à poser. Tune après l'autre, de Toulon à Marengo, les assises de sa fortune.
Napoléon Itl D*avait pas de popularité propre, mais il incarnait une race légendaire.
Le phénomène que nous avons appelé le boulangisme me semble, au contraire, un fait de génération spontanée : il éclate comme un coup de foudre, en plein Paris, un jour de fêle militaire; c'est une inspiration du peuple assemblé; les savants d'aujourd*hui diraient : une autosuggestion de la multitude. Ce peuple est celui de Paris, le plus inflammable, quoique le plus sceptique, le plus gouailleur et, pardonnez-moi cette expression vulgaire, qui rend ma pensée mieux que tout autre, le plus a gobeur » de tous les peuples. Il n'est pas si différent des foules crédules qui ont imposé, en plein dix-neuvième siècle, les supercheries de Lourdes comme miracles authentiques, aux évéques mêmes qui n'en voulaient pas. Il les raille, mais il leur ressemble. Il ne fait pas des miracles, mais il crée des héros. Dans Tun comme dans l'autre cas, la vérité et la vraisemblance importent peu à ces imaginations populaires, courtes et puissantes, naïvement visionnaires, qui ont besoin, à certaines heures de trouble ou d'attente, d'incarner dans une forme vivante leurs passions et leur chimère. C'est ainsi que, dans le monde musulman, surgit de temps en temps, sans raison apparente, un médiateur, un messie, un mahdi ! Il y a du mahdisme, bien plus que du césarisme, au début de cette aventure.
L'intrigue politique n'est venue qu'après. Les partis ont exploité un certain état d'esprit de la multitude: ils se sont appliqués à détourner à leur profit une popularité inattendue, ils ont groupé sous une formule nouvelle leurs haines et leurs espérances; ils ont enfln trouvé dans le héros des foules un compagnon prêt à tout faire. La i-evision, la République nationale, le plébiscite, c'est la part des habiles, les uns trompant, les autres trompés. La part du peuple, c'est le cheval noir, l'aigrette du commandement, la légende militaire, le soldat rêvé, attendu depuis vingt ans, le mahdi. On s'expose à ne rien entendre aux péripéties de notre politique intérieure, sous la troisième République, si l'on fait abstraction un seul instant de la deminuUo capitis européenne, que les événements de 1870 nous ont infligée.
La France est une nation sage, mais ce n'est pas un peuple résigné. Il semble que de son âme elle ait fait deux parts : c'est
son gouvernement qu*elle charge d'être sage, et cetle sagesse se traduit par une conduite toujours la même et, l*on peut ajouter la seule possible, puisque c'est celle qu^ont suivie, Tun après Tautre, tous les gouvernements et tous les ministres, y compris ceux où siégeait le général Boulanger.
O/est un parti pris de discrétion et de fermeté, de labeur silencieux et de longue patience. Mais, à côté de cette politique positive et nécessaire que le suffrage universel a vingt fois ratifiée, il subsiste dans les profondeurs de 1 âme française des instincts puissants, des regrets et des souvenirs, d'impérissables espérances. Â côté du patriotisme rationnel et qui sait attendre, il faut compter avec le patriotisme impatient, celui de la jeunesse et celui des foules, avec le patriotisme irresponsable qui, souvent, fait payer injustement aux sages la prudence dont ils ont la charge. De tous les traits du caractère français, celui-ci est assurément le moins compris, en dehors de nos frontières, des écrivains ou des hommes d'État qui veulent du bien à notre pays. La presse anglaise, même amie, n'en veut pas prendre son parti. A mots couverts, elle nous répète ce que M. de Bismarck disait brutalement à Jules Favre, lorsque celui-ci se retranchait derrière Thonneur : « Votre honneur français est-il donc si différent de l'honneur de tout le monde? Il ne peut s'incliner devant les faits accomplis! » J'ignore ce qu'on en pense au delà de l'Atlantique. Vous devez trouver, à part vous, que l'Europe est petite et qu'elle s'agite pour de petites choses, et qu'il est absurde de répandre à torrents Targent et le sang des peuples pour ce que le grand chancelier appelait « la possession de quelques villages ». Ce langage est raisonnable, sans doute, mais c'est au vainqueur qu*il faut le faire entendre. La dignité, la vie morale, l'avenir des vaincus est dans la conscience obstinée delà défaite.
La passion populaire ne fait rien à demi : une fois déchaînée, le courant fut irrésistible. Peu d'hommes se soucièrent de le remonter; les radicaux d'abord, les monarchistes ensuite, trouvèrent plus expédient de prendre le fil de Teau. L'Église, elle» même, eut un instant la vision d'un nouveau Cyrus.
Les hommes politiques qui touchèrent à l'idole furent honnis, outragés, brisés. Les masses seules sont capables de cette foi robuste. Le peuple le plus facile à tromper est aussi celui qui