‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 30 sur 108 · DISCOURS AUX ALSACIENS-LORRAINS · texte numérisé non relu

DISCOURS AUX ALSACIENS-LORRAINS

s'attache le plus violemment à ses erreurs. Perseverare diabolicum. D'autres chefs de parti ont eu leurs fidèles, celui-ci eut des fanatiques. De là les aveuglements inouïs, les obstinations farouches, les compromissions invraisemblables qui portèrent le boulangisme à son point culminant, dans Télection parisienne du 27 janvier 1889. Il semblait que le peuple de Paris se fût bouché les oreilles et les yeux. Il ne voulut pas voir Timmense fourberie qui se greffait sur ses illusions. A son exemple, et sur divers points de la France, une portion considérable de populations ouvrières agglomérées, de même celles-là où le socialisme et le quatrième État recrutent leurs adhérents, furent gagnées par la contagion. Elles devinrent, dans certaines grandes villes, telles que Nancy et Bordeaux, et dans d'autres collèges moins illustres, l'appoint, inconscient peut-être, mais d'autant plus redoutable, de la coalition monarchique et rétrograde qui se déguise en France sous le nom de parti conservateur. Mais cette épidémie mentale, éclose et surchauffée dans Tatmosphère anarchique de la capitale, ne devait faire dans les départements qu'une apparition passagère. Le Midi, tout entier, lui fut toujours réfractaire. Le boulangisme éprouva dans le Sud-Est des échecs éclatants. Les départements de la région du Nord, où il avait livré ses premières batailles, furent les premiers à se détacher. Enfin, quand la faction, pour répondre à l'arrêt de la Haute-Cour, voulut aborder directement les populations rurales dans les élections des conseils généraux, et organiser, au profit de son chef, un plébiscite par chef-lieu de canton, elle échoua dans le ridicule. Un moment ébranlé par les agitations parisiennes, le bon sens provincial prenait sa revanche. Paris seul eût tout perdu : la France i-urale devait tout sauver...

Discours de M. Jules Ferry à l'Association d'Alsace- Lorraine, le 30 mars 1890.

M. Jules Ferry, qui était à coup sûrTun des principaux auteurs de la déconfiture monarchico-boulangiste et la principale victime des haines soulevées par celte honteuse coalition, pouvait rentrer le front haut dans une retraite momentanée. Voici comment ce grand patriote, que des drôles avaient accusé d*être rallié des Allemands et l'ennemi des Alsaciens, répondit, quelques mois après, à leurs

ineptes calomnies. Le 30 mare 1890, avaient Heu rassemblée générale de TAssociation d'Alsace-Lorraine et la distribution des prix à ses boursiers. Sollicité par les assistants d'adresser aux lauréats quelques mots, Taiicien président du Conseil improvisa Tallocution qui suit : elle se résume en deux mois : « Aimez TAlsace, aimez la France ! »

C'est sans doute, a-t-il dit, ma qualité d'aacien ministre de rinslruction publique qui me vaut Thonneur que vous me faites. J'ai, en effet, constaté, pendant les cinq années où j'ai tenu cette haute fonction, que les boursiers de l'État et des villes sont, en général, une élite dans la jeunesse de nos écoles et de nos lycées. Et nous savons par vos notes, mes chers enfants, que les boursiers de l'Association sont encore un choix dans celte élite. On peut dire que vous êtes, mes enfants, les Benjamins de la Patrie. ( Vifs applaudissements.)

Un jour arrivera où vous devrez, petits et grands, quitter les bancs de l'école pour entrer dans la vie, comme ont fait un millier de vos devanciers. Vous vous y montrerez dignes de la bienfaisance nationale et de cette généreuse Association qui a recueilli et protégé votre enfance. Quand vous serez des hommes et des citoyens, pour ne jamais vous tromper de route, pour vous guider dans toutes les épreuves dont l'existence la plus modeste n'est pas exempte, vous n'aurez qu'à garder et à pratiquer le double précepte que je vais vous donner : «Aimez l'Alsace î Aimez la France I » {Applaufiissements.)

Aimez l'Alsace comme une mère exilée, dont une frontière impitoyable défend les approches, que vous ne pouvez voir que de loin, dont vous ne pouvez recevoir les caresses et les baisers, mais qui vit, qui souffre et qui attentl I Vous gravirez de temps en temps les sommets des Vosges; vous contemplerez de là-haut la plaine sacrée, enveloppée de ses brumes ensoleillées, et vous entendrez distinctement monter jusqu'à vous Télernelle protestation ! (Applandisseinenis.)

Nous sommes ici un certain nombre dont les cheveux grisonnent, et qui l'ont connue heureuse et libre. Combien elle fut toujours, l'Alsace chérie, bonne à aimer I Là s'associaient, en ces temps déjà lointains, la culture et l'esprit germaniques, dans leur grand essor humanitaire, avec le caractère d'universalité généreuse que leur avaient imprimé les Giethe et les

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Schiller, et le génie français, dans sa clarté, dans sa maîtrise, dans sa précision. De ce mélange de deux civilisations et de deux races, sur une terre d*élite, sont issues bien des individualités puissantes, dans tous les ordres de l'activité humaine : c'était comme un ferment original et vigoureux, mêlé au vieux sang des Gaules.

Ce foyer s*est éteint, mais ceux qui, comme nous, y ont vécu, qui y ont formé leur adolescence, ne Toublieront jamais. Ils sont restés, à toutes les heures de leur vie, les fidèles de la sainte cause : il est plus d'une façon de la servir, et Ton ne perd pas le but de vue, parce qu'on y marche, à certaines heures, par des voies qui paraissent détournées, et qui ne sont pas toujours comprises. (Vifs applaudissements,)

Et puis, mes enfants, aimçz la France I Âimez-la parce qu'elle vous a recueillis, aimez-la parce qu'elle ne vous oublie pas. Voyez cette Association générale d'Alsace-Lorraine, qui dure depuis vingt années, et que, depuis vingt années, la générosité française alimente sans se lasser. Voyez celle fêle annuelle, la fête de l'enfance et de la charité, où revit pour vous, chaque année, la tradition du vieux pays de vos pères. Combien de fois ceux qui l'ont fondée n'ont-ils pas craint de fatiguer de leurs appels une opinion distraite ou oublieuse ! Eh bien ! non ! la population parisienne, si frivole et si changeante pour d'autres objets, reste fidèle à ce culte qu'elle célèbre deux fois par an, devant la statue de Strasbourg, et, le jour de Noël, autour de l'arbre des Alsaciens. {Applaudissements,)

Aimez la France, mes amis, servez-la comme soldats, comme citoyens, et rappelez-vous toujours que, quoi qu'il arrive, et dans quelque direction que se déploie votre activité, tout ce que vous faites pour la France, tout ce que vous faites pour la rendre plus libre, plus grande, plus riche, plus forte dans le monde, vous le faites en môme temps pour le relèvement de l'Alsace-Lorraine ! {Applaudissements répétés,)

Les derniers mois de 1889.

Le 42 novembre 1889 s'ouvrit la nouvelle législature. Annoncée à grand fracas par les boulan^'istes parisiens et approuvée par M. Déroulède, qui arrivait de Jersey, dernier quartier-général du condamné de la Haute-Cour, la manifestation boulangiste qui devait balayer la représentation nationale, fut contremandée piteusement. On la remplaça par une proclamation fort insignifiante où Fex-général avouait que la cause de la revision « subissait un retard ». Personne ne s'occupa de cette prose. M. Floquet, dont l'altitude, depuis la chute de son ministère, avait été des plus correctes, fut élu président de la Chambre par 384 voix. Le 19 novembre, il inaugura ses fonctions et, dans une allocution très courte, préconisa l'union « autour du Gouvernement de toutes les forces de la démocratie ». La déclaration du président du Conseil célébra la défaite des factieux par la simple application des lois, les merveilles de rExpositioii, les résultats satisfaisants des élections, le désir universel d'apaisement et de travail ; elle traça enfin tout un programme de lois économiques et financières. Certes, cette politique n'avait rien que de conforme aux vœux du pays, mais on eût dit que le cabinet Tirard était lui-même étonné de ses succès, et qu il ne se reconnaissait pas une autorité suffisante pour diriger la majorité nouvelle. On le vil bien le 21 novembre, quand il laissa la Chambre voter contre M. Rouvier la proposition Peytral sur la liberté de fabrication des allumettes, ce qui entraîna la nécessité de demander 25 millions et demi de crédit. Les gens bien informés parlaient de tiraillements, de divergences diverses entre les ministres. Il est certain que ni la Chambre, ni le pays ne se sentaient dirigés par la main ferme d'un homme d'État qui sait où il va et ce qu'il veut.

La session extraordinaire des Chambres avait été close le 23 décembre 1889; la session ordinaire s'ouvrit le 14 janvier 1890. Aucunes difficultés graves; une répugnance générale à ouvrir de nouvelles crises; mais, ne recevant pas d'en haut Torientation qui est indispensable aux corps politiques, le Parlement fiottait un peu à la dérive, s'épuisait à chercher des idées, un programme, une discipline. A la longue, ces tâtonnements exerçaient une action déprimante, et les boulangistes, dans la séance du 20 janvier, crurent l'occasion bonne pour discréditer eux-mêmes le régime parlementaire en troublant, deux heures durant, les délibérations de la Chambre par des scènes de tumulte et une série d'invectives contre le président, et M. Jofi'rin, le représentant de Montmartre, validé le 9 décembre, bien qu'il eût obtenu 2000 voix de moins que Boulanger, légalement inéligible. Il fallut expulser successivement MM. Déroulède, Millevoye et Laguerre.

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