V. le Temps du 11 août
défenseur de la société civile et le gardien de nos traditions d'indépendance nationale contre ruitramontanisme.
Les paroles que vous avez adressées alors à la population du haut du perron de THôtel de ville, sont allées droit à son cœur; elles y demeureront, c*esl la bonne place!
En vous, Jules Ferry, je salue le Français qui a le plus fait pour rinstruction publique, à tous les degrés, qui a soutenu les combats de tous les jours pour accomplir sa tâche, qui s*est prodigué en dehors du Parlement, et dans le Parlement, prenant plusieurs fois la parole, dans la même journée, et à la Chambre et au Sénat, toujours aussi dévoué, toujours aussi vaillant.
Pour toutes les populations en France, vous êtes le ministre des écoles, le ministre de l'instruction primaire, gratuite, obligatoire et laïque. (Applaudissements prolongés.)
Pour tous ceux qui ont suivi de près vos travaux, vous êtes mieux encore : vous êtes celui qui a le plus fait pour la haute culture de Tin tell igence, pour l'enseignement supérieur, d'où découlent toute vérité, toute science, toute émancipation de l'esprit humain.
Ce sont là des services que nous n'oublierons jamais et que nous ne laisserons pas méconnaître. (Tonnetre cT applaudissements. Cris : Vive Jules Ferry!)
Quand même, parmi ceux qui sont réunis ici, quelques-uns ne seraient point acquis à la politique coloniale, ce qui devient chaque jour plus improbable depuis qu'un heureux protectorat sur la Tunisie élargit les limites de notre seconde France africaine, et depuis que le ministre des affaires étrangères, ayant fait ratifier par le Parlement le traité de Tien-Tsin, en a montré tous les avantages avec la rare clarté d'esprit qui lui est familière; quand même cet auditoire ne serait pas d'accord avec vous sur ces questions, ce qui est peu probable, dans une région où l'expansion commerciale est une nécessité et un devoir, vous seriez encore pour nous le Iules Ferry de l'enseignement pour tous, qui a compris que, dans un pays de suffrage universel, il n'y a qu'une base à toute bonne politique : faire des citoyens instruits de tous ceux (jui peuvent par leur bulletin de vote peser sur les destinées de l'État. » (Marques unanimes d'approbation,)
M. Edouard Millaud termine son discours par ce portrait de la démocratie lyonnaise :
« Vous la connaissez bien, cette démocratie, dit-il à M. Iules Ferry. Permetlez-moi de vous la faire connaître de mon mieux.
Reconnaissante des services rendus, et fidèle, plus que je ne puis dire, à ses véritables et sincères amis, elle est cependant moins attachée aux personnes qu'aux idées, aux individus qu'aux principes qu'ils représentent.
Ce qu'elle demande surtout aux dépositaires du pouvoir, c'est d'assurer à la France un gouvernement libre, mais durable et respecté.
Ce qu'elle aspire à rencontrer dans la prochaine Chambre, c'est une majorité non pas docile, mais unie avec le ministère par les mêmes pensées, les mêmes aspirations, le même souci des intérêts généraux du pays, de façon que tous les progrès soient possibles et que tous ceux qui travaillent puissent compter sur de longs lendemains.
Nous sommes ici des laborieux, et nous attendons des travailleurs à tous les degrés, dans toutes les situations, le salut de nos institutions.
Qui sait mieux que vous. Iules Ferr}', Texcellence de telles doctrines ?
Nous ne cesserons jamais de proclamer ensemble cette vérité essentielle : c'est parce que la République peut, mieux que tout autre régime, assurer à la France la stabilité indispensable à toute entreprise, et le travail, source de toute richesse, qu'elle peut défier, dans sa force et son droit, toutes les espérances. » (Applaudissements répétés,)
M. Millaud donna alors la parole à M. Iules Ferry, qui prononça Je discours suivant :
Messieurs,
Je voulais, dans cet entretien entre républicains, faire parler uniquement mon esprit et ma raison, et après Taccueil qui m'est fait, après les paroles que je viens d'entendre, je ne m'en sens plus la force.
Je ne puis que laisser parler mon cœur pour vous exprimer mon immense et profonde gratitude. (Très bien! très bien! et bravos.)
Certes, si j'ai pu rendre à la grande cause qui vous est particulièrement chère quelques services, laissez-moi vous le dire, mes chers concitoyens, sans aucune exagération et dans la profonde sincérité de mon Ame, vous venez de me payer en une heure avec usure. Vous m'avez rappelé, mon cher Millaud, les plus beaux temps de ma vie politique et de nos luttes passées. Ce n'est jamais sans une vive émotion, sans un regret qui louche ce que j'ai de meilleur en moi, que je reporte ma pensée aux temps de ces batailles soutenues pour l'école laïque, pour le développement et l affranchissement de l'enseignement populaire. C'étaient de rudes combats, mais ils portaient avec eux leur récompense. J'en ai eu d'autres à livrer : d'autres tâches m'ont été imposées ; de lourds fardeaux sont
venus remplacer sur mes épaules ce doux fardeau de rinstruction des petits enfants. ( Vive adhésion et applaudis^ sements.)
Mais ce n*est pas de (Instruction du peuple que je yeu\ vous entretenir aujourd'hui. Sur ce chapitre, il n'y a rien h vous apprendre; dans Tœuvre accomplie, il n'est presque rien que l'initiative de votre grande cité et des municipalités qui l'ont dirigée n'eAt pressenti et réalisé dans la mesure possible. C'est de politique — cette politique âpre, sèche, dure, batailleuse, plus batailleuse que jamais dans la période où nous entrons — c'est de politique que je viens vous parler. C'est pour cela que je suis ici, avec un caractère et dans des intentions que je remercie mon cher ami M. Millaud d'avoir si bien indiqués tout à l'heure. Je ne viens pas ici, en effet, pour revêtir un caractère politique nouveau, pour inaugurer une politique différente de celle que j'ai suivie pendant deux années passées au pouvoir, et que tout le monde connaît.
Vous non plus, mes chers concitoyens, en m'appelant au milieu de vous, vous n'avez pas songé à faire une évolution nouvelle, à marquer un retour en arrière. Comme Ta si bien dit M. Millaud, vous êtes une démocratie d'avant-garde: vous êtes des radicaux, et radicaux vous restez et resterez. {Applaudissements unanimes.)
Quant à moi, je ne suis pas un radical, bien que j'aie la prétention et la satisfaction d'avoir contribué à quelques œuvres qui peuvent mériter le nom de radicales, car elles portent au fond et jusqu'à la racine des choses. {Rires et approbation.)
Une voix. — Et le programme de 1869? (Réclamalions et protestation ; inietTuptions.)
J'essayais, messieurs, quand j'ai été interrompu, de préciser la situation d'une démocratie d'avant-garde, car c'est ainsi qu'on doit vous nommer: c'est un litre d'honneur que vous avez conquis par vos longs efforts et vos grands services. Quant à moi, j'ai dirigé les affaires publiques, et mon rôle n'élait pas de faire de la politique d'avant-garde. Le devoir, la mission de Thomme de gouvernement, c'est de rechercher et de dégager la moyenne de l'opinion du pays; c'est de pressentir les volontés du suffrage universel pris dans son ensemble, c'est de se
préoccuperpar-dessus tout, parce que mieux que personne il est en état de le connaître, du milieu social où doivent être appliquées les réformes que Ton réclame. [Cest cela! très bien! très . bienl — Applaudissements,)
Le rôle d'une démocratie comme la vôtre, messieurs, c'est, au contraire, un rôle d'initiative, un rôle de libre essai, de libres recherches. A vous de chercher, d'étudier et de faire cette propagande, qui n'est pas œuvre de gouvernement, parce qu'un gouvernement n'est pas fait pour la propagande, mais pour la décision et pour l'action. {Assentiment général et applaudissements,)
Si je considère le spectacle de nos luttes politiques, principalement à l'heure présente, je constate qu'il y a deux façons bien différentes de comprendre le rôle de la démocratie d'avantgarde, de la démocratie radicale.
Il existe une avant-garde qui prend à tâche, ainsi que le disait tout à l'heure notre honorable président, de tirer sur le corps d'armée. Mais il en est d'autres qui ont compris, et vous êtes les premiers parmi ceux-là, et c'est l'originalité particulière des démocrates radicaux qui me font l'honneur de me recevoir ici, il en est, dis-je, qui ont compris que. par cela seul qu'on constitue une avant-garde de nuance radicale, un groupe avancé, on n'est pas pour cela condamné à un état de divergence absolue, d'incompatibilité fondamentale, éternelle, avec la grande masse qui forme le corps d'armée et qui • constitue la base même du gouvernement. (Adhésion unanime et applau^ dissements prolongés,)
L'opinion contraire semble la plus bruyante en ce moment, et elle se manifeste avec éclat, avec éloquence. C'est une campagne en règle, et l'on va partout en disant : « Il y a désormais rupture définitive, incompatibilité absolue entre les progressistes, les impatients de toute nuance, et ceux qu'on appelle, non sans ironie, les sages, les importants, les gouvernementaux. D'un bout de la France à l'autre on court sus à la majorité gouvernementale et l'on déclare qu'il n'y a plus que deux partis en France : le parti du progrès et des réformes, qui se confond avec l'extréme-gauche, et le parti conservateur. Et d'une parole, d'un mot, on la supprime; on souffle, pour la faire disparaître, sur la plus grande masse des républicains,
sur ceux qui ont fait toutes les grandes choses accomplies dans ce pays depuis dix ans. [Applaudissements.)
Vous n'êtes pas de cette école, messieurs : vous estimez qu'un parti avancé, ardemment et résolument progressiste, doit savoir aussi, quand il le faut, se plier aux exigences d'une action gouvernementale; c'est précisément quand on a des vues plus hautes, un horizon plus élevé et plus lointain, qu'on est mieux placé pour apercevoir les difficultés du chemin. Vous l'avez bien compris. Vous avez pris Thabitude de considérer avant tout le milieu social et de calculer les obstacles. Vous savez qu'on ne fait pas accepter à une sociélé des réformes qui dépassent le niveau moyen des opinions et des tempéraments. Vous n'oubliez pas que les réformes ont besoin d'une élaboration première, d'une adhésion générale et préalable qui ne s'obtient que par la propagande. Si cette propagande n'a pas été faite, si cette adhésion est douteuse, les réformes sont prématurées et elles échouent. (Marques d'assentiment.)
Pas plus que vous, messieurs, je n'ai peur des idées avancées. Je ne redoute ni les programmes ni les esprits avancés; mais j'ai peur des esprits agités et turbulents, j'ai peur des brouillons. [Salves d'applaudissements. — Mouvement.)
C'est là un sentiment, messieurs, que j'ai exprimé un jour dans un discours qu'on m'a beaucoup reproché, celui que j'ai prononcé, au Havre, au mois d'octobre 1883. Et, à ce propos, je dois vous dire que je suis obligé de collectionner toutes mes paroles et de tenir bien soigneusement mon répertoire au courant [/lires), car j'ai des glossateurs, des commentateurs et des interprèles si féconds et si habiles que, neuf fois sur dix, quand vous entendez citer une parole de l'ancien président du conseil, vous pouvez être certain que la citation est inexacte ou incomplète. (HilaiHté générale.)
On m'a prêté, à propos de ce discours du Havre, une attitude qui n'a jamais été la mienne : on m'a attribué la proclamation d'un certain « péril à gauche », qui n'eût été rien moins que le très proche parent, le cousin germain du fameux péril social que nous avons connu. [Rires.) On a voulu me représenter sous la figure triste et morose d'un homme qui vient au milieu de ses concitoyens exécuter des variations sur le péril social,
sur ce thème qui eut, à une autre époque, le succès que vous savez. {Très bien! très bien!)
Messieurs, je ne crois en aucune façon, ni de près, ni de loin, à un péril social de cette nature. H y a sans doute dans rhistoire des peuples des moments où des ferments de guerre civile, de guerre sociale, flottent dans l'air et menacent d'éclater. Cetle situation n'est pas la nôtre. Elle ne se produit qu'au lendemain des longues oppressions, comme la revanche de l'ignorance et de la servitude, ou après des convulsions dans lesquelles tout un pays semble s'être effondré, comme celles qui marquent la lugubre époque de 1871. Mais l'époque actuelle ne présente rien d'analogue ni de comparable. Pour bien marquer la différence des temps, voulez-vous remonter, messieurs, d'un demi-siècle seulement dans votre propre histoire et comparer les années qui ont suivi 1830 avec cette heure paisible où nous sommes, où nous avons le bonheur de vivre et de faire de la politique... si toutefois c'est un bonheur. {On rit.) Un devoir, oui, mais non pas un bonheur...
Rappelez-vous l'histoire des troubles de cette grande ville de Lyon, il y a cinquante ans, histoire sinistre qui eut sa grandeur. Le peuple croyait alors que les crises industrielles engageaient la responsabilité du Gouvernement; il vivait dans cette erreur, si répandue à cette époque, que l'État, que le Gouvernement avaient le pouvoir de changer d'un coup de baguette la face de la société, et de guérir les plaies de la misère et de Tignorance. C'est de là que sortirent ces funèbres journées... Mais combien tout diffère aujourd'hui ! Le peuple lyonnais ne croit plus à Tefficacité de la violence : il est pour jamais guéri des erreurs de ses aînés.
Quand une difficulté se produit entre ceux qui fournissent le travail et ceux qui le rétribuent, est-ce qu'on a seulement la pensée de recourir à la force et à la violence? Non I Les débats les plus difficiles, les plus délicats, les plus pénibles, ceux qui touchent à ces questions de tarifs et de salaires qui sont la chair et le sang des travailleurs» ces débats se règlent dans la paix la plus profonde à l'aide de deux grandes forces : le bon sens, si puissant chez vous, messieurs, et la liberté î {Applaudissements prolongés,) Non! il ne s'agit pas, en ce temps-ci, de péril social, mais il s'agit d'un péril politique dont la cause est
en nous-mêmes. Oai^ il y a dans le parli républicain de mauvais symptômes, des troubles passagers, je Tespère, sur lesquels il ne faut pas fermer les yeux. Il y a des dispositions contre lesquelles il importe de réagir, il y a des tendances, des aspirations, des forces dissolvantes auxquelles il faut bien prendre garde. Non, certes, la République n'est pas en péril.
Non seulement elle repose sur la volonlé populaire, qui ne se détachera pas du régime républicain, mais les dynasties nous donnent le lamentable et consolant spectacle de leur suprême dissolution. {Très bien! très bien! et applaudissements,)
Où est donc le péril de l'heure présente? Le voici : c'est que des élections qui se préparent il ne sorte pas une majorité compacte, résolue, homogène, capable de donner au pays ce gi*and bien de la stabilité gouvernementale que notre ami M. Millaud célébrait tout à Theure en termes éloquents, soulignés par vos applaudissements. {Applaudissements répétés.) Oui, le danger du jour. Tunique danger, celui contre lequel il faut nous armer de toutes les forces que peut donner Tamour du bien public, c'est qu'il ne sorte des élections qu'une majorité amoindrie, précaire, mal assise, trop étroite enfin pour porter un gouvernement. {Adhésions unanimes et longs applaudissements. )
Vous n'avez pas oublié, je pense, ce temps qui n'est pas loin de nous où, après les chutes successives de plusieurs ministères, morts les uns d'accident, les autres d'impuissance, la République s'est trouvée dans une des situations les plus troublées qui se soient vues depuis quinze ans. Nos ennemis ne s'y trompèrent pas, et Ton vit les prétendants les plus oubliés, les plus dédaignés se dresser tout à coup en face de la République, comme s'ils attendaient son dernier soupir.
La République semblait ne plus pouvoir mettre au monde un gouvernement, et l'on sentait la vérité profonde de cette parole d'un homme d'Étal qui a dit « qu'une assemblée qui n'a pas de majorité est une épave destinée à devenir la proie du premier venu. » {Mouvement. — Applaudissements prolongés.)
Mais combien aujourd'hui la situation pourrait être plus grave qu'en 1882 ;car, à cette époque, les éléments de la majorité existaient dans la Chambre, puisqu'on a pu, depuis, les recueillir et les condenser; mais supposez que, dans la
14 DISCOURS i)E JULES FERHV.
nouvelle Chambre — car il faut tout prévoir et, dans la bataille électorale, il ne faut pas tabler seulement sur le succès — supposez que la proportion des forces politiques qui composent la Chambre se modifie sérieusement — la droite gagnant des sièges et rextréme-gauche se renforçant — il se pourrait qu'il n*y eût désormais de possible que des majorités de coalition et, par suite, qu'une politique négative, impuissante, livrant à tous les hasards la République et la France! {Assentiment général.)
Une msgorité de coalition ou, ce qui est la même chose, une majorité si faible qu'elle soit à la merci d'un caprice ou du hasard, c'est d'abord la plus triste condition pour une politique de réformes : car, vous le savez, messieurs, les réformes ne sont possibles que dans la paix des esprits, dans les assemblées calmes, avec le concours et sous l'impulsion d'un gouvernement qui peut croire à sa durée. Ainsi, messieurs, pas de stabilité ministérielle, pas de réformes; on ne saurait trop le redire à certains réformateurs trop enclins à l'oublier. Et en face d'un Parlement sans majorité durable, voué à toute la série des crises ministérielles, que dira ce pays qui n'aime pas les crises? Que dis-je: qui ne les aime pas? il en a horreur! {Applaudissements répétés.) Il n'y a rien au monde que le peuple français supporle moins facilement que le régime des crises ministérielles. On aura beau dire que c'est une infirmité de noire peuple et qu'il y a là une éducation politique à faire [On rii), mais il faut prendre le pays comme il est.
Or, ce que le pays veut, c'est la stabilité {Oui! oui! — Vifs applaudissements); ce qui convient le moins à ce pays, c'est la fréquence des crises ministérielles. Elles ne conviennent ni au tempérament des commerçants et des industriels, qui ont besoin de longs lendemains, ni à ces travailleurs des champs qui constituent le véritable fonds de la population française et la base solide de notre jeune République, à ce paysan français, à ce travailleur épris de stabilité, aimant la terre pour la sûreté qu'elle donne, et d'autant plus prudent et plus timoré qu'il connaît mieux le prix du travail et la valeur du temps. Pourquoi le paysan français s'est-il laissé deux fois duper par les Bonaparte? Parce qu'il a cru que l'empire lui procurerait cette stabilité qu'il réclame comme la condition nécessaire de son
labeur. Et pourquoi est-il venu résolument à nous, dans les épreuves du 16 Mai? Il est venu à nous, non seulement parce qu'il déteste et redoute Tancien régime, dont il voyait clairement apparaître la menace sous la figure des réactions coalisées, mais surtout parce qu*il a compris, parce que vous lui avez fait comprendre que la République était le seul gouvernement capable de lui assurer la stabilité. {Oui! oui! Très bien! et bravos,)
Et, à Textérieur, croyez-vous qu'un gouvernement voué à Vinstabilité ministérielle puisse faire ûgure dans les afTaires du monde? Âh! messieurs, la place que tient la France dans les affaires du monde est une grande place, malgré les catastrophes qu'elle a subies; et Ton a pu dire avec raison que, lorsque la France était absente des affaires du monde, on sentait, à je ne sais quel malaise répandu sur la politique européenne, que quelqu*un de grand manquait au monde. [Moummenl.)
Messieurs, il m'a été donné, pendant les deux années que j'ai dirigé le gouvernement de mon pays, de mesurer, à l'accueil que faisait l'Europe à cette France qui s'était si longtemps tenue à l'écart des affaires du monde, la place considérable qu'elle y tient, la considération dont elle jouit, le respect qui l'entoure. Oui, a la condition de pratiquer une politique loyale et claire, basée sur la justice et sur les traités, de ne défendre que son droit et les intérêts généraux de la société européenne; oui, messieurs, soyez assurés que le rôle de notre pays dans les affaires du monde sera toujours le rôle d'une grande puissance, d'une puissance du premier rang. [Applaudissements unanimes,)
Mais cette politique ne peut être suivie qu'à la condition d'avoir un gouvernement qui dure. Celte voix de la France, que tout le monde est prêt à écouter, car elle ne parle que de justice, d'honneur et de droiture, cette voix de la France ne peut pas être une abstraction métaphysique. On veut qu'elle soit une réalité vivante et agissante. On veut savoir à qui parler. C'est la formule ordinaire de tous les diplomates, et, si les ministres changent tous les six mois, toute conversation suivie est impossible. [Vive adhésion et applaudissements,)
Vos applaudissements, permettez-moi de le dire, et leur
gradation même me montrent à quel point vous méritez le titre que vous vous êtes donné à vous-mêmes de démocratie radicale et gouvernemenlale [Oui! oui! Très bien! Nouveaux applaudissements) et je n'ai pas besoin de pousser plus loin ma démonstration.
Je constate que votre démocratie radicale considère comme son premier devoir d'imposer à ses mandataires Tobligalion d'aider et non de combattre, en un mot de concourir à la formation d'une majorité de gouvernement. {Cest cela! Oui! oui ! Applaudissements répétés.)
Je ne vous demande pas pour cela d'envoyer au Parlement des bommes animés d'autres idées que les vôtres, appartenant à d'autres nuances du parti républicain que vous-mêmes. Je ne vous demande pas de nommer des modérés ou des opportunistes. Nommez des radicaux, mais ne nommez pas des intransigeants. [Triple salve d'applaudissements et cris répétés de: Vive Ferry !)
Je voudrais, messieurs, si vous ne trouviez pas cet entretien bien long [Non ! non ! Parlez!) je voudrais entrer un peu plus avant dans la question des programmes. Et, puisqu'en ce moment une campagne est faite, d'une netteté et d'une violence tout à fait remarquables, contre la majorité dont les pouvoirs vont expirer, contre cette majorité qui m'a fait l'honneur de m'accorder sa confiance pendant deux ans, et dont faisaient partie un certain nombre de députés du Rhône et asssurément ni des moins utiles, ni des moins éloquents; puisqu'on fait à celte majorité un tel procès, qu'on va insti:uire bruyamment sur tous les points du territoire ; puisqu'on déclare en tous lieux qu'à aucun prix, aucun accord n'est possible entre les impatients et les sages, entre les hommes de progrès et les hommes de gouvernement, oubliant ainsi, je le dis en passant, qu'au point de vue de la géographie électorale de la France, il y a soixante départemenls dans lesquels il n'y a de candidats républicains possibles, en face des adversaires monarchistes, que des candidats appartenant à celte majorité détestée et excommuniée (AtVe^ approbatifs) ; j'imagine que, pour jouer une si grosse partie, pour s'évertuer à déconsidérer par des discours répétés, par une campagne en règle, cette majorité républicaine qui, dans soixante départements au moins, est le seul abri de la politique
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républicaine; pour jouer celle parlie périlleuse J'imagine que Ton s'appuie sur de 1res grandes raisons, que Ton a dans son programme quelque grande nouveaulé politique ou sociale qu*ii imporle d'appliquer immédiatement et à tout risque.
Sans doute, le but qu'on se propose est très haut, très grand ; il s'agit d'une véritable rénovation sociale, et c'est le cas d'appliquer le mol : « A une situation nouvelle, il faut des hommes nouveaux! »
Je me demande si on nous apporte vraiment des nouveautés si étonnantes, et si ce grand juge d'instruction qui parcourt en ce moment la France {Hilarité générale et applaudissetnents) porte dans les plis de sa robe un évangile nouveau et quelque chose qui ressemble à une révolution sociale.
Vous savez bien que non : vous savez bien que ceux qui font ce procès à la majorité gouvernementale se sont séparés de la façon la plus nette des collectivistes qui ont accepté l'héritage des utopies communistes de 1848. Vous savez bien qu'on se réclame de la liberté individuelle, qu'on repousse le despotisme économique, qu'on veut uniquement le libre développement des facultés de chacun.
Quant à moi, messieurs, je n'ai pas la prétention de faire ici un programme, ni d'examiner toutes les questions politiques et économiques; mais je prends le programme d'extréme-gauche, ce programme mis à la portée des départements, comme on l'a dit {Hires), ce programme minimum, le programme des six points, et je voudrais m'expliquer sur les principaux de ces points, qui sont: la politique coloniale, les aventures lointaines, la revision de la Constitution et la suppression du Sénat, la séparation de l'Église et de l'État, et enfin la question sociale.
Et la question à mes yeux se pose ainsi : dans ces différents ordres d'idées, y a-t-il Ueu de jeter la majorité aux gémonies, et de déclarer que le programme minimum est tellement élevé, tellement au-dessus d'elle qu'il faille absolument appeler d'autres hommes pour le tirer au clair et l'exécuter?
Examinons d'abord la politique coloniale, la politique d'aventures lointaines, comme on dit en langage intransigeant.
Messieurs, j'ai le privilège d'être un des hommes les plus attaqués et les plus calomniés de ce pays. Je dois cette situation privilégiée, je le crois, aux circonstances qui m'ont
J. Fbrrt, Diicourê, VII. 2
mis en lutte avec une certaine école qui passe pour avoir la paternité légitime de la calomnie dans ce bas monde. {Nouveaux rires, — InietTuptions et bruits.)
Voix divei'ses. — Vous ne pouvez pas entrer, il n'y a plus de place.
Je comprends très bien, messieurs, que ces interruptions n*ont aucun caractère d'opposition {Non/ non!), et, au contraire, Taffluence que je constate et qui est la cause de ce bruit, est infiniment flatteuse pour moi. {Marques d'assentiment.) Mais je la voudrais moins bruyante.
Je constatais que je suis un des hommes les plus calomniés de ce pays, mais, je m'empresse de le dire, je n'en suis nullement troublé et je repousse du pied toutes ces choses d'ordre inférieur. {Rires.) Ce qui me trouble, ce qui m'irrite, à un degré que je ne puis vous dire, c'est un certain système de travestissement des choses que je dis, travestissement de paroles et de pensées. Ainsi, en ce moment même, l'opposition de droite et, hélas ! d'exlréme-gauche, car elles ont malheureusement lié partie dans cette affaire, et elles travaillent, réunies, à travestir, à défigurer les paroles que j'ai prononcées dans mon dernier discours; et ces deux oppositions en sont venues à cette monstruosité d'affirmer que la poHtique que je défends et dont je propose l'adoption à la France, est une politique de guerre, tandis que la politique des oppositions coalisées est une politique de paix!
Ceci, messieurs, est une trouvaille des royalistes. Au cours de mon dernier discours, je venais de dire une chose qui me parait de toute évidence : à savoir que, dans l'état actuel de l'Europe constituée comme vous le savez, armée comme vous le voyez, il ne suffit pas de s'en rapporter, pour toute conduite de la politique extérieure, au rayonnement pacifique des institutions. Sur quoi, et dune observation aussi évidente, aussi banale, pourrais-je dire, on conclut que je suis partisan d'une politique de guerre et l'on va le publier dans les plus petits villages de France.
Ainsi donc, on se propose de la recommencer, cette triste et honteuse campagne électorale de 1871, que vous avez vue de près, que vous n'avez pas oubliée, cette campagne des candidats
monarchiques, s'en allant murmurer à Voreille des paysans français que la République, c'était la guerre, et faisant tomber ainsi les électeurs dans le traquenard de la monarchie. {ApplaudissemenU.)
Quant à moi, je n'y crois pas sérieusement. Je défie qu'on recommence cette lugubre comédie. {Très bien/ très bien!) Je défie qu'on persuade aux électeurs qu'il y a un parti républicain qui veut la guerre ! (Non! non !)
Je suis bien certain que, dans cette ville de Lyon, si pleine de souvenirs patriotiques, dans cette ville qui est un des boulevards de la patrie, il n'est pas besoin de prendre contre les oppositions coalisées la défense des députés et du gouvernement, qui se sont montrés jaloux de l'honneur national. (Applaudissements.) Ce n'est pas non plus dans cette ville patriotique qu*il faudrait seulement examiner l'hypothèse où cette colonie annexée à notre domaine algérien de l'autre côté de la Méditerranée, où cette Tunisie, qui a été pour moi la cause de tant d'objurgations et d'injures, serait tombée aux mains d'une autre nation méditerranéenne!
Ce n'est pas dans une ville comme la vôtre, livrée au grand commerce de l'exportation, que j'ai besoin de reprendre les idées et les chiffres contenus dans mon dernier discours à la Chambre ; je n'ai pas besoin de refaire ici la théorie des débouchés, et de vous démontrer que le traité de Tien-Tsin doit ouvrir à votre industrie, du côté de la Chine, des perspectives inespérées. (Applaudissements.)
Mais, me dit-on, vous faites une politique d'expéditions éternelles : après la Tunisie, le Tonkin ; après le Tonkin, Madagascar ; après Madagascar, autre chose! Je réponds : « Non, pas d'expéditions éternelles! Nous vous présentons des expéditions nécessaires, mais des expéditions finies. » (Cest cela! Très bien !)
Madagascar n'est pas une expédition qui commence ; je me suis toujours prononcé contre la conquête de Ttle, et le chef du gouvernement actuel a prononcé à la Chambre des paroles que je m'approprie sans hésitation.
Il a dit, en répondant au chef de l'extréme-gauche, qu'il faisait de la politique de conservation du patrimoine national. (Applaudissements répétés.)
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, j'ai la joie
d'être d*accord avec mon honorable successeur. {Nouveaux applaudisiemenis.)
Oui, les expéditions lointaines sont finies. Il est arrivé que nous avons dA Taire coup sur coup celles de Tunisie et du Tonkin. La nécessité le commandait, et Ton nous aurait trouvés bien coupables si nous avions laissé passer Toccasion.
Un grand nombre de voix. — Oh I oui. C'est certain î (On rit.)
Mais je suis d'accord avec vous, messieurs, et je crois être d accord avec Timmense majorité des républicains, quand je dis que la législature prochaine devra se borner à organiser, à assimiler, et, permettez-moi de le dire, à digérer les colonies que nous avons acquises. {Marques d'approbation.) Non, ce n'est pas une politique guerrière que nous poursuivons : on semble croire qu une politique guerrière est agréable pour ceux qui la dirigent, et qu'il peut y avoir des chefs de gouvernement assez fous pour préférer à la politique intérieure Tinconnu et les périls d'opérations militaires à longue distance I En vérité, croyez-vous qu'au moment où nous poursuivions à Versailles, avec nos honorables amis du Sénat, la revision de la Constitution, croyez-vous que cette tâche pacifique ne sufflsait pas à mes faibles épaules ? Croyez-vous que je fusse bien satisfait d'avoir à suivre par surcroit les négociations ouvertes après lafTaire de Bac-Lé? Un gouvernement qui se donnerait pour occupation l'entreprise incessante d'opérations militaires à trois mille lieues de distance, serait un gouvernement à mettre aux Petites-Maisons. {Hires d'assentiment.)
Ainsi, organiser, assimiler le Tonkin, comme nous avons fait pour la Tunisie, voilà notre tâche prochaine. On avait prétendu que la Tunisie serait un vampire attaché aux flancs de la France, suçant le plus pur de son sang. Que nous coûtet-elle, en dehoi*s des neuf millions qui représentent nos frais de garnison? Rien ; elle se suffit à elle-même : elle ne demande rien à la France. On y a appliqué une méthode nouvelle, différente de celle suivie en Algérie depuis la conquête : on s'y essaye au protectorat. C'est ce que nous ferons pour le Tonkin. {Applaudissements.) Bien plus, nous pratiquerons le protectorat au Tonkin dans des conditions meilleures qu'en Tunisie, parce que la Tunisie a une dette (sans cette dette, elle payerait ses
frais â^occapation) ; tandis qae le Tonkin, qui contient une population de 10 millions de cultivateurs, rangée, travailleuse, occupant le plus beau sol du inonde, n*a pas de dette.
Le Tonkin se suffira dans un temps très court. Je ne parle pas de TAnnam, ni de la Cochinchine. Il me serait facile, si c'était Theure et le lieu, de montrer, d'après ce qui s'est passé en Cochinchine, que le Tonkin payera ses frais d'occupation. De plus, et c'est là une circonstance capitale et qui rendra notre occupation d'autant plus économique en la facilitant, le Tonkin fournit une population militaire excellente qu on encadrera dans des troupes françaises. Voilà l'œuvre qui doit être accomplie. Ce n'est pas une œuvre de folie et de démence; c'est une œuvre de sagesse et de temps. (Très bien! très bien! applaudissements . )
Il y a aussi dans le programme minimum la question de la revision de la Constitution : je n'en dirai qu'un mot. Croyez-vous, messieurs, que ce soit là la préoccupation du plus grand nombre de nos concitoyens en ce moment? {Non ! non!)
L'année dernière, pour celte revision constitutionnelle, qui nous a causé tant de labeurs et de soucis et qui nous a fait tant de cheveux blancs, est-ce qu'il y avait un mouvement dans le pays? Non, et les promoteurs de la revision eux-mêmes en faisaient le précieux aveu.
Avyourd'hui, cette question laisse les populations plus que froides. Et pourquoi? Parce qu'elles ont constaté que la dernière revision, quelque incomplète qu'elle ait été, a ouvert la porte du Sénat à autant de bons républicains qu'on en voudra faire entrer. Ainsi, vous, Lyonnais, vous avez tiré le meilleur parti de la Constitution, avant et après la revision, en nommant comme sénateurs de bons républicains comme Millaud, comme Guyol, Munier et les autres.
Messieurs, on confond très souvent les idées avancées avec les idées simples. Beaucoup de gens de très bonne foi s'imaginent que, pour avoir dit : « Supprimons le Sénat, supprimons la présidence de la République, » ils ont exprimé une idée avancée. Eh bien, non : c'est une idée simple, rien de plus. {Rires.)
Mais il en est des idées comme des créations de la nature : dans l'ordre naturel, ce ne sont pas les organismes les plus
simples qui sont les meilleurs, les plus élevés elles plus beaux. [Nouveaux rires.)
Vous supprimez le Sénat, vous supprimez la présidence de la République. Qu*avez-vous fait? Vous avez constitué le despotisme dans une seule assemblée; la simplicité, il est vrai, a été obtenue ; en effet, il n*y a au monde rien de plus simple que le despotisme. {Rires,)
La revision ! ce n*est véritablement pas un programme, c'est une redite, c'est un refrain usé. {Rires.)
Je voudrais vous dire aussi quelques mots de la question de la séparation de TËglise et de TÉlat.
Le programme est celui-ci : séparation de TËglise et de rÉtat immédiate.. Immédiate! C'est là qu*est la différence entre la politique radicale gouvernementale et la politique intransigeante.
Je vais vous exposer mes idées «ur ce point. Nous pouvons différer d'avis, mais, avant tout, je demande à bien poser la question. Je puis dire que, plus que personne, j'ai le droit de parler de cette question de la séparation de l'Église et de l'État, car cette séparation, je l'ai opérée pour mon propre compte. J'ai mis ma conduite personnelle en rapport avec mes doctrines ; et la question qui nous occupe aurait fait depuis longtemps beaucoup de chemin si un plus grand nombre de citoyens avaient fait ce que j'ai fait {Applaudissements), et si le grand diocèse auquel j'appartiens comptait plus de fidèles.
Mes doctrines philosophiques et historiques ne répugnent en aucune façon à la thèse de la séparation.
Il faudi*ait vraiment ne rien savoir de l'évolution de la société française depuis trois siècles, et particulièrement depuis cent ans, pour ne pas remarquer que la séparation de l'Église et de l'État est commencée depuis longtemps : elle a commencé le jour où les différents cultes ont été placés sur un pied d*égalité dans la société civile, où tous les Français ont été reconnus admissibles à tous les emplois sans distinction de cultes ni de sectes ; la séparation a commencé à se faire quand on a enlevé à l'Église la tenue des registres de l'état civil, quand le mariage est devenu un contrat civil, quand d'autres grandes institutions ont été sécularisées les unes après les autres : les hôpitaux, les bureaux de bienfaisance, le$ cimetières... Que vous dirai-je?
Uénumération serait longue de toutes les mesures analogues auxquelles nous avons tous collaboré dans ces derniers temps. Je n*en citerai qu'une, la plus décisive : c'est la séparation de Técole et de Téglise. {Applaudissement.)
Je vous soumets ces observations, mes chers concitoyens, sans les développer, à cause de Theure avancée. Toutes les dispositions que je viens de rappeler ont un caractère commun : elles assurent Tindépendance de TÉtat vis-à-vis de TÊglise; par conséquent, si, à ce point de vue, vous nous demandez : <c Êtes-vous pour la séparation de TÉglise et de TÊtat? » nous répondrons : « Oui; c'est révolution même de la société moderne et la loi de Thistoire. »
Mais, lorsque cette question, si complexe par elle-même, se réduit à ce point unique : Y a-t-il utilité pour TËtat à supprimer actuellement le 1)udget des cultes ? elle se présente sous une tout autre face. En effet, cette suppression n'assurera pas davantage Findépendance de TËtat, mais elle lui enlèvera certainement Tune de ses armes vis-à-vis de l'Église ; il est très facile, quand on est doué d*un esprit caustique, de railler cet antique arsenal, et c'est de mode aujourd'hui. On se moque du spectacle que donne un conseil de dix libres-penseurs, réunis autour d'un tapis vert pour choisir des évêques, aux termes d'un Concordat. Ce n'est pas cependant une chose plus étrange que de voir un prince protestant, comme l'empereur d'Allemagne ou l'empereur de Russie, qui est pape lui-même, traiter avec le pape de Rome des intérêts spirituels de leurs sujets catholiques.
On objecte que le droit de nommer des évêques ne constitue pas une force pour TËtat français. Eh bien! comparez l'épis^ copat belge, dans un pays où la nomination des évêques est soustraite à toute ingérence de l'Etat, comparez cet épiscopat avec le nôtre, et, malgré tous les griefs légitimes que vous pouvez avoir contre tel ou tel évêque de France, vous reconnaîtrez que le système français est le plus avantageux des deux systèmes. C'est, en effet, grâce à lui que nous avons pu traverser sans difficulté sérieuse, sans ouvrir une crise religieuse, deux défilés qui avaient leur péril : l'exécution des décrets et la laïcisation des écoles. (ApplaudissemenU,)
Vous êtes frappés, et avec raison — ici surtout — de la puis-
sance de TÉglise catholique ; vous êtes touchés des manifestations de force persistante de cette grande institution, fille des siècles, de cette hiérarchie si savamment combinée, de cette monarchie absolue et cosmopolite dont le siège est hors de France, du pouvoir occulte qu'elle exerce par le sacrement fondamental, la confession.
Eh bien, messieurs, avant de prendre une mesure aussi grave que celle de la suppression du budget des cultes, il faudrait être bien sûrs que vous ne la fortifierez pas!
Je le répèle, vous enlèverez à TÉtat toutes ses armes, et vous donnerez à TÉglise des armes qu'elle ne possède pas actuellement. Je n'entre pas dans les détails de la question ; cependant ils sont nombreux et importants. Je ne demande pas comment on réglera la question des biens de mainmorte , celle de la possession des églises, des séminaires, questions graves, pleines de difficultés, de périls ; mais on ne s'abaisse pas à l'examen de ces misères dans certains partis. {Cest cela! très bien!)
Mais il faudra bien accorder un minimum de droit d'association à l'Ëglise séparée : on ne pourra pas lui contester la faculté de faire des quêtes, de vivrç des cotisations de ses membres, de constituer une caisse commune. Vous substituerez à l'état de choses actuel, que vous connaissez, dont vous savez le fort et le faible, une immense association, moitié laïque, moitié religieuse, échappant à votre direction et à votre action. Je ne sais pas combien de millions de Français et de Françaises en feront partie; mais, ce que je sais, c'est que cette association comptera en France 40000 prêtres, et sera affiliée à toutes les nations catholiques du monde. On me traitera d'esprit timoré, étroit, autoritaire; mais, je l'avoue, je ne puis considérer sans 'effroi les conséquences d'un pareil état de choses ; je ne puis me résigner à admettre que le Gouvernement se désintéresse d'une aussi formidable association, comme il le fait pour une société de caisse d'épargnes ou de secours mutuels.
Je vous soumets mes doules, mes chers concitoyens. On peut différer d'avis sur toutes ces choses; mais il y a un point sur lequel nous serons tous d'accord : c'est que la suppression du budget des cultes ne sera pas une de ces mesures qui ne touchent que la superficie de la société, le monde qui lit et qui pense, où l'on discute et fait des lois; non, c'est une mesure
qui retentira jusqu*au fond de la plus humble chaumière, qui se fera sentir dans toutes les familles, au milieu des classes les plus ignorantes, les plus passionnées; c'est une mesure qui imprimera au suffrage universel une secousse si profonde que, si elle n'est pas portée par un grand courant d'opinion, venant du suffrage universel lui-même, elle échouera, non sans péril, peut-être, pour la République. ( Vifs applaudmemenU.)
Eh bien! messieurs, je demande qu*on attende que ce courant se produise.
Je terminerai par la question sociale. Je n'en dirai que quelques mots : le temps me manque. Ici, on a fait, en vérité, la partie belle. Du moment que Ton se sépare des utopies collectivistes professées et propagées par les sectes allemandes et françaises qui ont repris Théritage du communisme et qui se partagent l'esprit d'un certain nombre de travailleurs des diverses nations ; du moment qu'on a nettement rompu avec ces théories, je dis qu'on reste dans un programme qui ne vaut pas tout le bruit qu'on en fait. On parle, dans le programme des six points^ de lois d'émancipation pour le travail et de protection pour les travailleurs. Mais lesquelles? On n'en dit rien, et pour une bonne raison : il aurait fallu rappeler, à ce sujet, une des œuvres les plus considérables et les moins connues de la majorité qui s'en va.
Des lois de protection pour l'ouvrier? En connaissez-vous de plus caractérisées, de plus humaines, de plus hautement bienveillantes et fraternelles que celles qui ont réglé tout nouvellement la condition des ouvrière mineurs? Les mineurs n'avaient pas de conseils de prud'hommes : on a institué des prud'hommes mineurs. On a fait plus : on a accordé aux mineurs une garantie, qu'ils réclamaient depuis longtemps, la nomination de délégués mineurs, c est-à-dire l'intervention directe et effective dans l'administration même de la raine par la création d'un contrôle qui relève dans une large mesure des ouvriers eux-mêmes, et qui s'exerce sur le relevé des travaux faiu et l'évaluation du salaire. Cette loi, votée par la Chambre, est actuellement soumise au Sénat, et le rapport du Sénat, de cet affreux Sénat, de ce Sénat-obslacle, est entièrement favorable.
Une autre loi de protection a été Tobjet des préoccupations
ardentes et persévérantes de la Chambre : c'est la loi relative à la responsabilité des patrons en cas daccidenls. Cette loi modiQera complètement la situation de Touvrier, qui dans Tétat actuel des choses, est tenu de prouver que Taccident dont il a été victime, est arrivé par la faute du patron. C*est en somme, la création d'un risque industriel nouveau, particulier aux grandes industries mécaniques, et d*un système d*assurances approprié. La question avait été soigneusement étudiée par divers membres de la majorité, et, peu de temps avant la chute du dernier cabinet, M. Rouvier avait déposé un projet de loi bien conçu et des plus favorables aux intérêts de Touvrier.
Et les lois d*émancipation? Qui donc a fait la loi sur les syndicats professionnels? Ce n'est pas à des Lyonnais que j'apprendrai toul le parti que peuvent en tirer les ti-availleurs actifs et intelligents. A ces lois, viennent s'en ajouter d*autres sur renseignement manuel technique et professionnel. J'en passe et des meilleures ; mais je crois que toutes les propositions sérieuses et pratiques qui ont été faites pour la protection des ouvriers, ont été votées par la Chambre. Les lois relatives àTenseignementdu travail manuel et à renseignement technique, sont aussi des lois d'émancipation : apprendre, dès Técole primaire, au fils de Touvrier le travail du fer et du bois, c'est le mettre en état, quand il arrive à Tàge d'homme, de choisir sa profession en connaissance de cause; c'est lui fournir le moyen d'échapper à cette spécialisation à outrance, qui rabaisse et asservit l'ouvrier.
Je termine en soumettant à vos esprits, si vigilants et si attentifs à l'état du milieu social dans lequel nous vivons et nous travaillons, les réflexions suivantes : Au moment où nous entrons dans la période électorale, où nous allons rédiger des programmes, où, selon vos usages, vous allez écrire le mandat de vos futurs représentants, demandez-vous quel est l'état général du pays; regardez autour de vous, au-dessous de vous, si vous voulez, et, avant d'arrêter votre programme, avant d'en accentuer la note décisive, demandez-vous si vous êtes en présence d'un pays aussi affamé de nouveautés qu'on veut bien le dire?
Quant à moi, je ne le crois pas, et j'en ai pour preuve la campagne même qui est ouverte contre la République par nos