‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 31 sur 108 · UN ARTICLE DE M. JULES FERRY. 1T · texte numérisé non relu

UN ARTICLE DE M. JULES FERRY. 1T

Un article de M. Jules Ferry.

C'est dans ces conditions, et pour décider Je ministère à montrer plus de décision et d*initialive, que M. Jules Ferry crut devoir intervenir. Dans le numéro de janvier-février du Bulletin de l'Association nationale républicaine^ il publia un article, d'une ironie fine et spirituelle, qui rappelait la manière de Prévost-Paradol. Voici cet article, intitulé : Heureux ministres !

Le cas est rare, et ne s'était pas renconlré depuis vingt ans.

Celait chez nous comme une loi de la vie parlementaire, une fatalité de la politique, que le cabinet des élections était dévoré par les élus, qu'il épuisait sa vitalité dans cet immense effort, et devait mourir de son triomphe aussi bien que de sa défaite.

Le centre gauche, la gauche modérée, la gauche radicale eurent à subir, l'un après l'autre, ces cruautés de la destinée.

La majorité républicaine de 1876, qui devint un an plus tard la Chambre des 363, devait beaucoup aux hommes d'État du centre gauche : ils avaient entouré son berceau et assuré sa glorieuse revanche ; mais, quand la bataille fut gagnée et le maréchal démissionnaire, M. Dufaure prononça lui-même le n Frères, il faut mourir ! » par la raison « qu'à une situation nouvelle, il fallait des hommes nouveaux ».

Le cabinet Ferry-Constans sortait triomphant des élections de 1881 : il cède pourtant la place au cabinet Gambetta que la majorité nouvelle portait dans ses flancs, et qu'elle ne sut d'ailleurs faire vivre que l'espace d'un matin...

Quand j'ai connu la Vérité J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

La majorité républicaine de 1886, issue du g&chis électoral, ne portait, elle, dans ses flancs que le gâchis parlementaire : elle laissa tout juste au cabinet Brisson le temps d'expirer noblement.

Il en est tout autrement du cabinet Tirard-Gonstans : il a déjà la vie plus longue ; il l'a surtout, cela est manifeste, infiniment moins précaire. Jamais ministère ne fut moins menacé. D'où lui vient cet heureux privilège ?

J. Fb&rt, Diêcwn, VII. 12

lis DISCOURS DE JULES FERRY.

Ce n'est point un mystère qu'il en éprouva lui-même, tout d'abord, quelque étonnement.

Choisi par le président de la République pour diriger deux grands actes de la vie. nationale, l'Exposition universelle et les élections générales, né de la lassitude et de la sagesse tardive d'une Chambre moribonde, il ne pouvait croire à la majorité d'hier et n'escomptait pas celle de demain ; ses ambitions ne dépassaient guère les horizons du mois d'octobre 1889 : il avait le droit de quitter les affaires sur une double victoire.

On parle volontiers chez nous de la passion des hommes d'État pour le pouvoir, on se plaît à répéter qu'ils s'y accrochent avec frénésie; il est plus vrai de dire que nos ministres, depuis vingt ans, s'ils sont ardents à souhaiter le pouvoir, sont peu tenaces pour le garder. Dans les causes multiples qui ont amené parmi nous un état d'instabilité parlementaire dont le retour du césarisme faillit être la suite et le châtiment, la nervosité des ministres entre pour autant peut-être que la mobilité des assemblées.

Mais l'assemblée qui est issue des élections du 22 septembre n'est, par une rare et heureuse fortune, ni mobile, ni agitée, ni capricieuse. Elle n'arrive pas, comme ses devancières, avec ses idées de derrière la tête : elle n'est en gestation d'aucune nouveauté ministérielle ; non seulement elle accepte la direction des ministres qui ont présidé à sa naissance, mais elle y tient, elle les garde, ils sont ses prisonniers.

Il est trop tôt pour juger la Chambre nouvelle : elle n'a pu faire connaître que par un petit nombre d'actes ses conceptions politiques et ses facultés. Mais aucune illusion n*est possible sur sa volonté. Elle a horreur des crises ministérielles, elle n'en ouvrira pas de son plein gré; elle demande qu'on n'en ouvre pas en dehors d'elle. Son idéal, son rêve peut-être, c'est un cabinet de longue haleine, un cabinet qu'on ne renverserait pas, un ministère de quatre années.

C'est pourquoi elle ne veut pas de groupes. Elle les redoute et les hait tout autant que les crises. Les groupes sont chargés, à ses yeux, de toutes les iniquités d'Israël. Ils étaient, assuret-on, dans la Chambre dernière, des fauteurs de discordes et des pêcheurs en eau trouble. (Nous en connaissons un au moins qui n'a point de tels péchés sur la conscience : la bonne

m. ARTICLE m M. JULES FEART. 179

et douce « Union des gauches », si silencieuse et si résignée.)

Au lieu de groupes, on vient, il est vrai, d'instituer les réunions plénières. Mais avec quel soin on en a banni tout ce qui peut gêner, porter ombrage : point de comité directeur, point de bureau permanent, pas de président et pas d*ordre du jour. Un club d*hommes bien élevés et causant à voix basse.

Telle est la Chambre et tel est le pays.

Que de fois nous Tavons dit à nos amis de l'Association nationale : « Les agitations césariennes qui mettent la République en péril ne marquent point un mouvement en avant ; le remède au boulangisme n'est pas, comme le croient les radicaux, dans la politique des excitants ; c*est à un mouvement de réaction plus profond que nous avons affaire : ce n'est pas par une politique plus radicale qu'on peut songer à Tenrayer, c'est par une politique modérée. »

Les événements ont-ils assez justifié ce pronostic ! Que sont devenues les formules radicales? Où ont passé la revision, la séparation de l'Église et de TËtat, l'autonomie communale? Les plus entêtés reconnaissent que le pays ne s'en soucie point ; parmi les radicaux, les uns sont devenus sages, les autres se taisent en attendant des temps meilleurs. L'état d'esprit qui domine, dans le pays républicain comme dans la Chambre, est Tamour de l'ordre et du travail, du progrès sans secousses, des réfoimes sans tapage et sans prétentions, de Tautorité sans défaillance. C'est un programme qui parait bien bourgeois, bien terre à terre aux agités de tous les bords. On peut même dire que c'est un programme légèrement réactionnaire, mais c'est la réaction inévitable et saine contre Tesprit d'utopie, de discorde et de laisser-faire. Les gouvernements définitifs doivent savoir se plier à ces justes retours, qui ne peuvent se faire que par eux ou contre eux.

Enfin — et ce n'est pas un des moindres avantages de la situation présente, — les républicains n'ont besoin, pour restaurer dans la République la notion de gouvernement, que d'auxiliaires républicains. La formation d'une opposition constitutionnelle tirée des rangs de la droite, est désirable ; elle est, d'ailleurs, dans la force des choses. Mais l'entrée de ces nouveaux convertis dans le gouvernement de la République n'est ni souhaitable, ni nécessaire. Tout bien considéré, il semble

qu*il existe dans la Chambre nouvelle, enlre les deux frontières de la droite et de Textréme-gauche, assez de républicains authentiques pour y fonder un parti de gouvernement solide et résolu.

On peut dire, n'est-il pas vrai : heureux ministres!

Mais il ne suffit pas, en politique, d'avoir du bonheur; il faut savoir en user. Il existe, pour tout homme en ce monde, un art de gérer son bonheur, comme il existe un art de gérer son patrimoine. Il y a, pour les hommes d*État comme pour les inoralistes et les philosophes, un art d*étre heureux.

Cet art ne consiste pas à se laisser vivre, à éviter les accidents et les intempéries, à suivre doucement le fil de Teau. Un gouvernement remorqué ne fait pas feu qui dure. A quoi bon avoir des atouts plein les mains si Ton a peur de les jouer ? A quoi sert d'être fort si Ton ne croit pas à sa propre force, ou, ce qui revient au môme, si Ton a l'air de n'y pas croire ? A quoi sert enfin d'être unis, décidés, courageux, si Ton se donne, pour le dehors, les apparences du désaccord et de l'irrésolution ?

Il ne faut rien prendre au tragique, mais tout prendre au sérieux, disait M. Thiers. Le bourdonnement des nouvellistes, les projets des agités, les calomnies des lanterniers ne sont pas faits pour émouvoir des gouvernants dignes de ce nom. Il n'y a point, quoi qu'on en dise, de crise ministérielle dans l'air. Le cabinet se débarrasserait bien vite de ces murmures, toujours incommodes, s'il donnait à la majorité la direction qu'elle demande, et qu'il ne doit pas attendre d'elle, et s'il allait de l'avant avec décision, confiance en soi et belle humeur.

Le ministère Tirard ne comprit pas cette leçon délicate. Plusieurs de ses membres, par exemple M. de Freycinet et M. C<onstans, avaient une politique et des idées personnelles, peut-être aussi des ambitions particulières qui se refiétaienl, au su de tout le monde, dans les délibérations du conseil. De là, de sinfçuUers à-coup, dans l'attitude du cabinet. Tanlét il s'abstenait d'intervenir lorsque la Chambre discutait les propositions de MM. Henry Maret, de Lanessan et Bourf^eois, sur la création de grandes commissions annuelles (3-6 février), tantôt il prenait vigoureusement parti pour la proposition Marcel Bartlie au Sénat sur la restitution aux tribunaux correctionnels des délits d'injure, d'outrage et de diffamation (13-21 février), puis, quelques jours après, M. Gonst ans, ministre de l'intérieur,

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