‹ Discours et opinions de Jules Ferry (volume 3)Chapitre 33 sur 108 · DISCOURS AUX ÉTUDIANTS · texte numérisé non relu

DISCOURS AUX ÉTUDIANTS

Messieurs, je ne sais ici qu*un étudiant ; je ne suis plus, d'ailleurs, autre ctiose. Je l'écrivais il y a quelques mois à mon ami M. Lavisse, votre maître bien-aimé. Il me parlait de mes mésaventures électorales et cherchait à me consoler {/fires et applaudissements)^ et je lui répondais : « Me voici, cher ami, redevenu étudiant. Je veux être de votre classe, et avec quelle joie, si j'avais ce courage... s'il n'y .avait pas des reporters partout, même à la Sorbonne (Rires), je me rangerais parmi vos élèves et je suivrais vos admirables conférences ! Revenir à la plus belle heure de la vie, à l'heure des hautes études désintéressées, quel coup de fortune I » {Applaudissements,)

On me dit que tous les jeunes gens d'aujourd'hui ne pensent pas de la sorte. Dans une remarquable étude que j'ai lue dans votre Revue, dont l'auteur est ici, me dit-on, et que j'aurais voulu féliciter sur l'heure {Voix : Bèrengerl Bérenger! — Applaudissements), oui, dans une étude sur la jeunesse, de M. Bérenger, il est question d'une jeunesse fatiguée, blasée, tournée au pessimi.sme, qui se plaint des hommes et des choses, et se replie mélancoliquement sur elle-même. C'est elle, en effet, qui se retrouve dans une série d'œuvres en prose et en vers, écloses comme des fleurs... ou comme des champignons {Rires et applaudissements), d'un mérite littéraire à coup sûr, mais qui témoignent d un singulier état d'esprit. A ces jeunes, si tôt lassés, et qui se découragent, je réponds : « Découragés! vous, qui êtes jeunes, quand nous, qui ne le sommes plus, nous ne désespérons pas I Non seulement vous êtes jeunes, mais vous êtes libres, et, à votre âge, nous ne l'étions pas I » {Vifs applaudissements,)

Il vous manque pour connaître le prix des biens dont vous jouissez d'avoir su ce que c'est que d'être jeunes, et de ne pas être libres. {Applaudissements,) Nous l'avons su, nous, moi qui vous parle et plusieurs ici qui sont de mon âge. Nous avions ouvert les yeux à la lumière, à la pensée, nous sortions du collège, où nous y terminions nos humanités au moment de la révolution de 1848, de ce grand mouvement de générosité, d'espérance et d'illusion qui s'était emparé de la France entière : tous les problèmes soulevés à la fois, et une sorte d'intrépidité juvénile, même chez les plus mûrs, chez les plus sages à les aborder tous. Cela dura peu. Tout à coup, la nuit

se fit. El un matin de décembre, en Usant sur les murailles du quartier Latin Tédit qui notifiait à la France qu'elle avait cessé d*ôtre libre, je voyais avec consternation les ouvriers de l'imprimerie voisine ricaner et applaudir... Et la foule, un peu plus tard, accompagnait de son indifférence et de sa raillerie les représentants du peuple arrachés de la mairie du X* arrondissement. (Applaudis$er(ients.) Nous avons vu cela, mes amis, et nous n'avons pas désespéré I

Je ne vous redirai pas ce qui suivit, et cette longue obscurité qui enveloppa les âmes; je ne vous dirai pas ce qu'élait le palais, ce qu'était le journalisme. Chassons ces tristes souvenirs î Ces épreuves ont été épargnées à votre jeunesse ; vous êtes libres, et vous vous plaignez !

De quoi se plaint encore la jeunesse, si bien décrite par M. Bérenger?

De ne trouver sous ses pas que des ruines intellectuelles, du criticisme à outrance, de l'absence de solutions. Eh ! mes jeunes amis, vous vous plaignez de n'avoir pas résolu les problèmes de la destinée humaine I Mais vous n'êtes ni les premiers, ni les derniers. Depuis que cet oreiller si commode pour dormir, dont parle Montaigne, la foi, qui avait, pendant des siècles, conduit tout le monde, a cessé de remplir son office souverain ; depuis que l'esprit, affranchi, se gouverne lui-même, la même inquiétude, le même et poignant souci trouble, agite toutes les &mes hautes, tous les esprits réfléchis, et comme le dit un de vos poètes, un des jeunes, un des plus grands parmi les jeunes, décrivant cet effort de Thumanité :

Quand sur la route, de la vie.

Allant sans s*arréter jamais, Après chaque côle gravie.

Découvrant de nouveaux sommets, Les Jarrels lourds, le front en nage, Elle aura refait d'âge en âge

Linutile pèlerinage.

Sans que tes tournants du chemin Aient à sa marche endolorie Jamais montré rhûtellerie.

Blanche sous sa treille fleurie.

Toujours promise pour demain !---

[Applaudissements . )

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